‹ L'éducationChapitre 6 sur 38 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

lisation : n'est-il pas évident qu'à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres vivants, la complexité augmente, ladiver des fonctions se multiplie, et que l'homme esl le plus complexe et le plus hétérogène de tous les ôtres animés? Tel animal inféi rieur, le polype et le ver de terre, par exemple, coupé en deux, forme doux animaux : c'est qu'il est presque homogène et que chacun des segments contient tous les organes essentiels. Chez l'homme, cette suppléance des fonctions n'existe nullement et ne saurait exister. Remarquez encore que cette complexité hétérogène s'accroît à mesure qu'on s'élève dans les sociétés humaines : entre un sauvage et un autre sauvage de la môme tribu, la différence n'est pas grande, mais entre le dernier des ignorants et un Leibniz ou un Littré, elle est immense. Quelle variété d'aptitudes ne suppose pas l'étonnante variété des sciences, des arts libéraux, des arts industriels ! On a beau dire, avec l'ancienne psychologie, que l'humanité est tout entière en chacun de nous : rien n'est moins semblable à l'homme que l'homme et, par surcroît, un homme ressemble plus à un autre homme qu'il no ressemble à lui-même dans les divers temps de sa vie. Même remarque en ce qui concerne les organismes sociaux : à mesure qu'ils sont plus parfaits, ils sont plus compliqués et plus hétérogènes. Le temps n'est plus où un poète commandait une armée, où des généraux jugeaient une tragédie nouvelle. Après un temps plus ou moins long d'études, force nous est de nous spécialiser : la variété des fonctions sociales exige la variété des aptitudes naturelles et surtout acquises. Nul, dans nos sociétés, ne saurait prétendre à se suflire complètement à lui-même, comme ce vaniteux sophiste grec qui se vantait d'avoir fait lui-même ses sandales et sa chlamyde, ou comme ce sage stoïcien qui était, par cela seul qu'il possédait la sagesse, bon cordonnier, bon joueur de lyre, riche, comblé d'honneurs, « roi des rois, comme dit Horace, sauf quand le rhume de cerveau le tourmentait! » Et dans chaque spécialité, que de spécialités particulières ! Suffit-il d'être brave pour diriger une flotte ou une armée, pour commander inditl'éremment la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie? Il est inutile de multiplier les exemples : tout progrès suppose évidemment le passage de l'homogène à l'hétérogène, et cette définition est la meilleure qu'on ait encore proposée. En psychologie et dans l'histoire des idées et des progrès de l'esprit humain, l'hétérogénéité se produit sous l'influence de lois nombreuses dont les deux plus importantes sont la loi d'association et la loi d'hérédité.

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Loi d'association et loi d'hérédité. — Un corps n'est jamais isolé : il agit sur tous les autres et subit à son tour leur action.

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Los anciens exprimaient cette vérité d'une manière frappante : versez une goutte de vin dans la mer, disaient-ils, cette goutte se môle à toute la masse liquide. La surface des îlots conserve

encore la trace et le sillage du vaisseau de Pompée. Cette réciprocité d'action existe dans le monde des idées comme dans le monde dos corps : elles s'attirent el elles se repoussent ; elles gravitent autour de certaines idées directrices dont elles forment pour ainsi dire le cortège et dont elles sont les satellites. La loi d'association des idées est pour l'esprit ce que la gravitation universelle est pour l'univers. C'est par elle que nos connaissances s'organisent et ne forment qu'un seul tout. « M . 1 1 . Spencer, dit M. Ilavaisson, a exposé avec une remarquable lucidité cette théorie, que tout le vaste ensemble de nos connaissances est le résultat de perceptions expérimentales ajoutées, accumulées, comme se sont formés, par l'entassement successif do zoonites presque imperceptibles, des êtres, des continents entiers1. » Ne pouvant, dans ces quelques pages, exposer, ni même esquisser cette genèse des connaissances humaines par l'association des idées, contentons-nous de, déiinir l'association une lui en vertu de laquelle nus idées s'enchaînent de telle sorte, que, par contiguïté W ressemblance, chacune d'elles en appelle à su suite une ou plusieurs autres. L'association des idées est la principale loi de la mémoire, do la rétentivité, comme disent les Anglais, et la mémoire considérée non plus dans l'individu, niais dans l'espèce , c'est l'hérédité. La comparaison de Pascal est plus juste encore qu'il ne pouvait lui-même le supposer : nous apportons eu naissant un patrimoine intellectuel sous forme, sinon d'idées expresses, du moins de dispositions innées à produire ces idées. 11 y a entre les générations humaines solidarité intellectuelle : des vérités qui n'auraient pu, sans une sorte de violence, pénétrer dans les cerveaux de nos aïeux, trouvent les nôtres tout disposés à les accepter. Il y a plus, la substance même du cerveau a gagné en poids et en volume, et un Parisien du dix-neuvième siècle possède certainement quelques grammes de substance cérébrale de plus qu'un Parisien du douzième siècle. Dès lors, qu'est-ce que la conscience? La perception plus ou moins nette d'un état hérité ou acquis, la disposition plus ou moins prochaine aux perceptions de différences et de ressemblances de ces états perpétuellement modifiés, ou, comme dit M. 11. spencer, de différenciations et. d'intégrations continues. Au lieu de ces anciennes expressions : il y a des idées innées, nous sommes innés à nous-mêmes, il faudrait peut-être dire •. l'humanité est innée en nous. L'hérédité fixe dans la race des états individuels. Par exemple, les instincts superstitieux sont des survivances d'un autre âge, et

1. Rapport .sur le». progrès <i<> ta philosophie, 1888, p. 163.

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bien aveugle l'éducateur qui ue tiendrai! pas compte de cei survivances. L'homme du moyen réveille parfois en

nous; nous vivons de sa vie durant des mois el des années; il entre un conflit avec l'homme moderne etil oppose bcs crédules affirmations aux démonstrations positives de la science actuelle. Toutefois, malgré ces réveils momentanés, l'homme du moyen âge est définitivement vaincu et relégué dans la nuit du pat La lutte pour la vie existe entre les idées comme entre les êtres, niais elle finit toujours par se résoudre en harmonie. La pen* sée, disait Leibniz, est le miroir de l'univers, l'âme est un petit monde qui résume le grand inonde : or, plus la science nous montrera l'ordre qui règne dans celui-ci, plus elle fera régner ce même ordre dans notre esprit. La loi d'hérédité tend donc à mettre en harmonie l'esprit avec la nature; elle atténue les dillerences, accentue les ressemblances, et, par là, établit une harmonie plus précieuse encore, celle de l'homme avec l'homme et avec la société. Respecter en soi son propre caraciere d'homme, c'est donc respecter le passé et préparer l'avenir; c'est, en outre, sympathiser avec ses semblables, cohéritiers ou même caractère humain, des mêmes idées, des mêmes douleurs et des mêmes joies. C'est, du même coup, faire prédominer les sentiments altruistes sur les sentiments égoïstes, ou plutôt, ramener les uns et les autres à leur source la plus pure, l'amour de l'humanité. C'est, dirait Leibniz, ajouter au règne de la nature le règne de la grâce, qui le continue et le rend intelligible. Aimer, ajoutait le même philosophe, c'est placer sa propre félicité dans la félicité d'autrui. Aimez-vous les uns les autres, voilà la loi et les prophètes ; en d'autres termes, voilà la morale et la religion.

La morale et la religion. — Si les théories précédentes ont été souvent contestées, les vues morales et religieuses qui nous restent à exposer ont été combattues avec un véritable acharnement. En deux mots, la morale de M. H. Spencer est la morale utilitaire sous sa forme la plus parfaite, et sa religion est la célèbre doctrine de Y inconnaissable. Mais qu'importent les mots? En dépit de vives et nombreuses critiques, M. H. Spencer a édifié, sans même aborder le problème périlleux de la liberté et sans jamais s'engager, comme ou disait au siècle dernier, dans le labyrinthe du libre arbitre, une morale très pure et très élevée, et, sans se perdre, dans aucune spéculation métaphysique, une religion conforme aux exigences de la science. Il est certain qu'il ne saurait fonder l'obligation de la loi morale sur des données supra-sensibles, puisque toute connaissance, selon

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lui, nous vient par les sens. Il est très vrai que le devoir De commande pas, dans son système, au nom de la liberté: ce serait plutôt la liberté qui se déduirait du devoir, comme dans le système de Kant, si M. II. Spencer ue regardait pas ces déductions et ces spéculations comme illusoires. Mais quoi! le désir invincible du bonheur n'est-il pas ancré au cœur de l'homme, et le bonheur individuel peut-il être complet en face du malheur d'au* trui? Nous voilà donc engagés, au nom même de ce sublime égoïsme qu'on appelle la vertu, à travailler au bonheur de nos semblables. Est-ce que Malebranche n'a pas en son temps été accusé d'épicurisme pour avoir osé affirmer cette vérité dangereuse, ace qu'il paraît, que l'homme tend aussi naturellement au bonheur que la pierre tend au centre de la terre. Le mot même de plaisir effarouche ces rigoristes qui mutilent la nature humaine comme le philosophe Scythe émondait ses arbres, jusqu'à la dessécher comme un arbre abattu. « Le plaisir, dit très bien M. H. Spencer, est un élément inexpugnable delà conception morale tout comme l'espace est une forme nécessaire de l'intuition intellectuelle. » Se mettre hors de l'espace, cela semble une gageure : supprimer le plaisir c'est une autre gageure que maint moraliste a soutenue, mais qu'aucun n'a gagnée. Quant à cette liberté qu'on déclare nécessaire pour fonder la morale, c'est la morale seule qui la fonde et nous en donne avec l'idée le désir, avec le désir la possession. Pourvu que l'idéal agisse sur nous et nous élève jusqu'à lui, qu'importe que celte ascension soit fatale, que ce progrès soit nécessaire , s'il en résulte pour nous la perfection et le bonheur? Ne fondons pas la morale suides arguties d'école : qui donc eu lisant les preuves du libre arbitre s'est jamais écrié : je vois, je sais, je crois, je suis désabusé ! Qu'un seul acte vertueux est plus efficace que toutes ces prétendues démonstrations! Agir eu vue de mon propre bonheur, c'est, dites-vous, n'avoir en vue que mon intérêt bien entendu, c'est avilir mon action. Eh! Dieu ou Nature, quelle volonté barbare pourrait vous contraindre d'agir contre votre intérêt bien entendu, alors que cet intérêt concorde avec l'intérêt de vos semblables ! Mais, ajoute-t-on, c'est précisément cette concordance qu'il n'est pas aisé d'établir : Cicéron a-t-il prouvé démonstrativemeut que ce qui est honnête est toujours utile, ce qui est malhonnête toujours nuisible? Non : il n'y a pas de preuves démonstratives en pareille matière, et, si un homme ne sent pas que le bonheur d'aulrui est nécessaire à son propre bonheur, nul argument ne le convaincra et l'on peut lui dire eu modifiant un peu le mot de Rousseau sur le suicide : « Vole et tue : tu n'es qu'un misérable. » Socrate ne voyait dans B persécuteurs et ses meurtriers que des ignorants et des aveugles qu'il fallait plaindre* et c'est une parole Bublime que celle-ci t « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils fout! »

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"Voilà dune, direz-vous, le sacrifice de soi érigé en principe au nom de l'égoïsme! Oui; le sage de M. II. Spencer, si on lui «loune un souillet sur la Joue gauche, ne tendra pas lu joue droite, mais, grâce à une profonde culture personnelle et héréditaire, il saura pratiquer la belle maxime : Vivre pour autrui, sûr que c'est le véritable, le seul moyeu d'être heureux. Aristote disait déjà avec un bon sens admirable que le saga est l'égoïste par excellence, puisqu'il choisit pour lui-môme les biens les plus excellents, la science, la vertu, l'abnégation. Telle morale, telle religion : celle de M. JI. Spencer ne sera pas très dogmatique, car il lui répugnera, on le prévoit, de spéculer sur les noumbnes chers aux philosophes allemands. Les phénomènes lui suffisent : il n'aime pas raisonner sur Y au delà. Il croit néanmoins, ou plutôt il affirme péremptoirement qu'au delà de l'univers que la science nous fait connaître se trouve une vaste mer inexplorée, pleine d'écueils et de tempêtes, mais que pour nous embarquer sur ces flots, témoins de tant de naufrages, nous n'avons ni barque ni voiles. Ces flots viennent battre notre rive, voilà tout ce que nous pouvons affirmer au nom de la science : ils retentissent éternellement à nos oreilles et plus le savant pénètre dans les secrets de la nature, mieux il perçoit de ses yeux cette vaste mer qui l'arrête et l'attire. Estce du scepticisme? C'est peut-être simplement de la prudence. Puissance des mots! M. H. Spencer appelle Y inconnaissable ou Y incognoscible ce principe supra-phénoménal dont il proclame l'existence; s'il l'eût appelé Yineffable comme tant d'autres métaphysiciens, personne peut-être n'eût été scandalisé. Qu'on relise les admirables pages qui terminent le premier chapitre du présent livre, et l'on verra que peu de philosophes ont eu à un plus haut degré le sentiment religieux. Si, en terminant cette rapide esquisse, nous nous permettions une critique, ce serait celle-ci : M. H. Spencer a peut-être trop insisté sur le côté mystérieux, inaccessible du principe divin et du principe moral. On connaît le mot de Voltaire ' Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. Ce n'est qu'un mot piquant ou plutôt un mot dangereux, un mot impie : pareille invention, si elle était possible, ne serait qu'une mesure de police, une sorte de Dieu-gendarme. Mais on peut se demander, soit qu'il existe, soit qu'il n'existe pas, quel Dieu notre intelligence doit inventer pour se satisfaire elle-même : que l'espace soit réel ou qu'il n'ait d'existence que dans notre esprit, il n'en est pas moins vrai que la science de l'espace, la géométrie, est véritable et rigoureuse. Il en serait de même delà science de Dieu considéré comme l'idéal moral. Pour M. H. Spencer qui proclame que Dieu n'est pas simplement, selon une expression célèbre, « la catégorie de l'idéal », mais une réalité qu'il est impossible de révoquer en doute, quelle nécessité y avait-il de nous en interdire la science : si Dieu est une

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réalité, pourquoi échapperait-elle complètement aux prises de notre faculté de connaître? Il semble que M. 11. Spencer, eu

morale ou en religion, se délie des idées et qu'il leur préfère les habitudes et les sentiments. Ne pourrait-on pas lui objecter que les sentiments ne sont que des idées confuses et que L'homme aura toujours le droit de cherchera les éclaireir. L'idée, c'est, si j'ose dire, le squelette ; les sentiments, ce sont les chairs et les muscles : ils voilent la solide armature intérieure, mais ils la révèlent. Pourquoi semblez-vous craindre (pie je raisonne mon abnégation, que j'éclaire de quelques rayons intellectuels les contours et les linéaments de l'inconnaissable? Les idées, j'en conviens, n'ont d'action efficace sur notre conduite que quand elles se transforment eu habitudes et en sentiments, mais aviver l'idée par la réflexion, n'est-ce pas fortifier l'habitude et exalter la sensibilité? Je sais qu'il n'y a pas loin de l'idée au mot, que la lettre tue et que l'esprit vivifie, mais faut-il, en haine des mots, proscrire les idées, en haine de la « science livresque », brûler les livres, en haine de la scolastique pédante, proscrire la spéculation? Il ne faut pas lâcher la proie pour L'ombre, prendre « la paille des mots pour le grain des elMses », et transformer la morale et la religion en « psittacisme » doctrinal, mais il est possible d'éviter ce danger môme en rendant aux idées leur priorité sur les sentiments. Ceux-ci seront toujours mobiles et fragiles : l'idée au contraire brille d'un si vif éclat, que, semblable à ces étoiles éteintes dont Les rayons lancés dans l'infini nous éclairent encore pendant plusieurs années, elle dirige encore notre conduite morale alors même que le sentiment a disparu et que la foi est morte. Môme en matière d'éducation, M. IL Spencer semble avoir trop peu de foi dans l'efficacité des idées et de la science : instruire c'est moraliser, disait Platon, et il ajoutait que la vertu est une science et le vice une ignorance. Leibniz pensait aussi que toute l'auto est une erreur, et Descartes, qu'il suffisait de juger toujours sainement pour agir toujours le mieux possible. Ce ne sont pas là de vains paradoxes : osons affirmer qu'il sera toujours utile, pour bien agir et pour bien penser, de réfléchir sur le principe du bien et de bien méditer sur le principe du vrai, lors même que ces hautes spéculations qui font la noblesse de l'homme devraient aboutir à des chutes éclatantes. Il sera éternellement légitime de se demander si le bien a une sanction suprême, s'il existe réellement, comme disait Voltaire, un Dieu rémunérateur et vengeur. Pascal soutiendrait encore que la dignité de L'homme est de chercher en gémissant, et Platon, plus confiant ou plus enthousiaste, s'écrierait encore : C'est un beau risque à courir I

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