CHAPITRE PREMIER
Quelles sont les connaissances les plus précieuses ?
SOMMAIRE
I. l.i parure .1 précédé 1" vêtement. On aime mieux le paraître que l'être.
II. Recherche <l'uu critérium pour mesurer l'importance relative des étud
III. La vie parfaite et les cinq formes principales de l'activité humaine.
IV. Conservation personnelle directe et indirecte : importance des Bciencea physiologiques, mathématiques, physiques et sociologiqi
Y. l.i famille et les devoirs qu'elle implique : importance de la psychologie.
VI. Les de\ oirs du citoyen: insuffisance de l'histoire telle qu'on L'enseigne; la sociologie descriptive et comparée.
VII. Les lettres et les arts : leur union étroite avec la science.
VIII. La science comme gymnastique intellectuelle; la science ei le sentiment religieux.
IX. Conclusion : les connaissances qu'on doit estimer au plus haut prix sont les connaissances scientifiques.
On Ta remarqué avec justesse : la parure a précédé le vêlement. 11 y a des peuplades où Ton s'impose les plus vives souffrances pour s'orner de magnifiques latouag et ou l'on supporte, sans presque s'en soucier, les ri-
gueurs d'un climat brûlanl ou glacé. Humboldl ' nous apprend qu'un Indien de l'Orénoque, forl tndifférenl au bien-être, s'inflige <l'is semaines de durtrayai] à seule fin do se procurer les couleursdonl il se peindra pour se faire admirer, qu'une femme, qui n'aurait aucun scrupule! sortir de sa cabane sans ombre de vêtement, rougirai! de choquer les convenances au point de sortir s;ins être peint»;. Les voyageurs savent du reste que les objets coloriés, la verroterie, les colifichets oui plus de succès auprès des sauvages que les cotonnades et les gros draps. JJien des anecdotes sur la manière grotesque dont lessauva^
s'affublent des chemises et des vêtements qu'on leur donn témoignent que chez eux la préoccupation de' la parure I l'emporte sur celle du vêtement2. Il y a des preuves plus frappantes encore, par exemple le fait suivant, raconté par le capitaine Speke 3 : les Africains de sa suite1 qui se pavanaient, quand il faisait beau, dans leurs manteaux de] peaux de chèvre, se hâtaient, à la moindre pluie, d'ôterl leurs manteaux, de les plier avec soin, sauf à ruisseler età grelotter tout nus sous la pluie! Ainsi, l'observation j des sauvages et de la vie primitive semble prouver que le . vêtement eut pour origine la parure. Et quand nous son-j geons que, même parmi nous, la plupart des gens s'in- j quiètent plus de choisir une belle étoffe qu'un chaud, tissu, et attachent plus d'importance à l'élégance de la coupe qu'au confortable de l'habit, quand nous voyons.
1. Humboldt (Alexandre, baron de) né en 1769 à Berlin, mort en 1S59. savant et voyageur célèbre. Son principal ouvrage est le Cosmos ou Description p/u/sique du monda ; il parut à Berlin en allemand, de 1847 à 1851. et fui immédiatement traduit en français par MM. Faye et Galuski (4 vol. in-8°).
2. M. II. Spencer développe cette idée dans ses Principes de sociolor/ie. t. III, p. 248 : « Les usages des nations civilisées nous empêchent d'apercevoir du premier coup que les hommes n'étaient pas portés primitivement à se vêtir, soit pour se tenir chaud, soit par une idée de décence. » A l'anecdote rapportée par Speke il ajoute celle-ci : « Heuglin nous apprend que chez les Schilouks, les hommes vont tous nus; le sultan lui-même et son vizir ne portent une espèce de chemise bariolée que durant les audiences officielles et dans certaines occasions solennelles. » Voici sa conclusion : « Ces faits nous montrent que le costume, comme l'insigne, n'a d'abord été pour l'homme qu'un moyen d'exciter l'admiration. »
3. Speke (John Hanning), célèbre voyageur anglais, né en 1827, à .)• (Sommerset), mort en 1864. Il a écrit la relation de son voyage aux sources du Nil. Son ouvrage a été traduit en français par Forgues(Zes Sommes du Nil, in-80;. .
iis-jc que L'usage <ii l'utilité sont presque entièrement nbordonnés àl'apparenceel à la montre, nous ne sommes ae plus portés à insister sur cette origine1. 11 est curieux de constater que cette même loi B'aplique aussi aux choses de l'esprit. Qu'il s'agisse du dévetppemenl intellectuel ou du bien-être corporel, c'est touours le superflu qui passe avant le nécessaire. ES1 cela mu seulement dans les Biècles passés, mais aujourd'hui, nais parmi nous : les connaissances utiles, pratiques ont reléguées au second rang, bien loin derrière celles jui ne font que flatter la vanité. Dans les écoles de la. hrèce, ce lui la musique, la poésie, la rhétorique, une philosophie toute spéculative et fort étrangère a l'action, lu moins jusqu'à Socrate, que l'on regarda comme les )lu> importants sujets d'étude : des connaissances pra- Iquesel des arts utiles à la vie, en se souciait médiocredent*. De uns jours, dans uns universités ei dans nos icoles, même contraste. Ce que nous allons dire paraîtra |ins doute bien terre à terre, mais il est très M'ai que
sur dix le jeune homme n'aura <pie faire, dans oui" si carrière, de son grec cl de son latin. A force l'être vraie, la remarque suivante est devenue banale: à on comptoir, à son bureau, dans l;i gestion de ses propriétés, 1»' gouvernement de sa famille, h la tète d'une lanuur nu d'une administration de chemin de fer, il ne irera pas le moindre profit de tout ce bagage si longuen*'ii ' ci si chèrement amassé, — que dis-je? il aura tout
1. v.. i Bruyère li> chapitre De /<> Mode : Un homme fat et ri-
mg chapeau, un pourpoint a ailerons, des chausses a aiguildes bottines : il rêve la veille par oà et minutent il pourra si
jour qui suit. Un philosophe habiller par Bon tailleur ;
itanl 'le faiblesse a fuir la mode qu'a l'affecter. »
■i effet, la constante préoccupation de Platon de faire abstraction,
iiences, île toute idée d utilité immédiate. Voici par exemple
Miinieni H parle de l'arithmétique : Faisons donc une loi a ceux qui sont
ratines chez nous a remplir les prem . la scienoe
.de l'étudier, non pas superficiellement, mais jusque ce qui', parle
pure intelligence, ils Boienl parvenus a oonnail se des
. non pour taire servir cette science, comme les marchanda et les
.•i aux achats, mais pour l'appliquerai] - île la
i l'âme la route qui doit la conduire île la sphère des
utomplation de la vérité et do i oubl.,
oublié, et, s'il se hasarde à une citation latine ou à un allusion mythologique, ce ne sera pas du tout pour éclair cir une difficulté, mais pour briller et faire de l'effet Cherchez le vrai motif qui détermine à donner aux en fants une éducation classique : vous trouverez que c'es pour se conformer à l'usage et à l'opinion1 . Nous habillon l'esprit de nos enfants comme leurs corps, à la modf L'Indien de l'Orénoque se peint soigneusement pour sort: de sa cabane, non pour l'utilité, mais parce qu'il aura honte de se laisser voir sans être peint : c'est ainsi qu'o exige du jeune homme la connaissance du latin et d grec, non pour la valeur propre de ces langues, mais poi ne pas l'exposer à l'humiliation de les ignorer, pour qu' paraisse avoir reçu « l'éducation d'un homme du monde > signe visible qui révèle la position sociale et qui impos le respect.
Plus frappante encore est l'analogie dans l'éducatio des femmes. Qu'il s'agisse du corps ou de l'esprit, c'ei toujours la parure et la décoration qui l'emportent, < bien plus encore chez la femme que chez l'homme. Pr mitivement les deux sexes éprouvaient au même degré ( besoin de parure et d'ornement. Dans notre civilisatic plus avancée, bien que la toilette masculine vise encore l'effet, elle a surtout en vue le confortable : de mêm l'éducation des jeunes gens a été dirigée depuis peu ve: les arts utiles aux dépens des études de pur agrémen Dans celle des femmes rien de changé ni pour le corps, : pour l'esprit. En voulez-vous la preuve? voyez leurs pei dants d'oreilles, leurs bagues, leurs bracelets, voyez l'art s vant de leur coiffure et, au besoin, les mouches et le fan songez aux peines incroyables qu'elles se donnent poi
1. M. Spencer remarque ailleurs que la nature procède tout autrement q l'homme et va au contraire de l'utile à l'agréable, et, pour ainsi dire, I vêtement à la parure. « C'est Emerson, dans un de ses Essais, qui le I marque : ce que la nature a jadis créé, afin de pourvoir à un besoin, ensul elle s'en sert comme ornement; et il cite en exemple la structure d'un coqil lage de mer, chez lequel les organes qui, à une certaine période, ont été I bouche, se trouvent à une autre période de sa croissance rejetés en arri<| et deviennent des nœuds et des épines dont le coquillage est paré. » (Z^ssl sur le Progrès, VI. L'utile et le beau, trad. A. Burdeau.)
ivoir des toilettes irrésistibles, aux souffrances qu'elles s'imposent de gaîté de cœur au nom de La mode : tout, lins la toilette féminine, est combiné en vue de briller el Péblouir, nullement en vue de la commodité el du confortable. D en est exactement de même dans leur éducar ion1 : l'immense importance accordée aux « arts d'agrément » montre bien que tout est subordonné à la passion le paraître. Quelle n'est pas la place de la danse, «les telles manières, du piano, du chant, du dessin: Pourgooi leur apprend-on l'italien el L'allemand? on vous Sonnera imites sortes de bonnes raisons, mais la vraie, I seule, c'est qu'une femme du monde doit savoir ces leu\ langues. Pourquoi? non certes parce que la lecture (08 livres italiens ou allemands peut lui être utile, mais larce qu'il faut chanter dans ces deux Langues pour avoir les succès et se faire applaudir. Naissances, morts, maiages de rois, banalités de l'histoire, c'est là Le fatras dont m bourre sa mémoire, non qu'il \ ail aucun profit réel et lîrecl à en tirer, mais n'est-il pas admis comme une ègle essentielle de toute lionne éducation, que nul ne peut ignorer tout cela sans s'attirer Le dédain et le mépris! à quoi se réduit L'enseignement vraiment pratique des jeunes tilles? à la lecture, l'écriture, l'orthographe, La grammaire, L'arithmétique, La couture : encore leur donnei-on beaucoup de ces connaissances plutôt par égard pour l'opinion d'autrui que pour leur utilité réelle et immédiate.
Afin de mettre eu pleine Lumière cette vérité que, pour L'esprit comme pourlecorps, L'ornement précède l'utilité, jetons un coup d'oeil suc La raison qui rend compte de cette
loi. Elle est dans ce t'ait que, depuis les temps les plus
reculés jusqu'à nos jours, les nécessités sociales ont
dominé les besoins individuels, et (pie la première de Ces
nécessités, c'est ta domination de la société sur l'indi-
I. Féneloo déplorait aussi que l'éducation dos fille? fût abandonnée aux hasards de la coutume et an caprice des mères. » Rien n'est plus négligé que (éducation 'les tilles, écrit-il dès la prem in traité. La <
res il décident souvent de (ont.
vidu. 11 ne faut pas croire, comme on le pense commune^ ment, qu'il n'y a pas d'autres souverainetés que celle ded rois, des parlements et des autorités constituées. A côtéj de ces gouvernements reconnus, il en est d'occultes ej d'anonymes : voyez ces cercles et ces réunions où hommes et femmes aspirent cala royauté, à La présidence, à l'autorité1. Dominer, s'attirer les hommages, se pousser auprès des grands, voilà l'universelle lutte sociale où se dépense le plus clair de notre activité. Accumuler ies richesses, se distinguer par son genre de vie, se faire remarquer par la magnificence de ses vêtements, la variété de ses connaissances, l'étendue de son intelligence, tels sont nos moyens de nous imposer à autrui : ainsi se serrent les mailles du réseau social, et se forme la hiérarchie qui maintient l'ordre. Ce n'est pas seulement le chef sauvage qui, par ses tatouages terrifiants et sa ceinture où pendent les chevelures, s'efforce d'inspirer la crainte à ses sujets; ce n'est pas seulement la beauté mondaine qui par une savante toilette, des manières élégantes rêve de « faire des conquêtes » ; c'est aussi le savant, l'historien, c'est le philosophe qui par divers moyens poursuivent la même fin. Pas un de nous qui se contente de développer librement son individualité : tous brûlent d'imprimer, sur les autres le sceau de leur personnalité et de les soumettre à leur volonté. Tel est le fait qui donne à notre éducation son trait caractéristique. Quelles connaissances ont le plus de valeur propre? on ne songe pas même à s'en enquérir : on se demande simplement quelles connaissances nous vaudront l'avantagé d'être applaudi, honoré, respecté, d'obtenir une belle position sociale, bref, d'imposer à nos semblables. Ce
1. Montaigne a bien vu qu'au fond, les études dites libérales ne sont que rarement cultivées dans un but désintéressé. « Aussi ce n'est pas si grandfl merveille, comme on crie, que nos ancestres n'ayent pas fait grand estai des lettres et qu'encore aujourd'huy elles ne se trouvent que par rencontre aux principaux conseils de nos rois; et si cette fin de s'en enrichir, qui seule nuiis est aujourd'huy proposée, par le moyen de la jurisprudence, de la médecine, du pédantisme, et de la théologie encores, ne les tenait en crédit, vous les verriez sans double aussi manniteuses qu'elles furent oncques. » (Essais, ch. xxiv, éd. E. Réaume, p. 139.)
n'est pas l'être, mais le paraître qui, toute notre vie, nous préoccupe : ainsi, en fait d'éducation, ce n'est pas à sa valeur propre et intrinsèque qu'on mesure le prix du savoir, mais a sa valeur fictive et extrinsèque, à ses effets sur autrui. Tel étant donc le préjugé dominant, l'utilité directe et effective de la science n'a pas plus d'importance a nos yeux que Le Lravers du sauvage qui lime ses dente ou
se leint les ongles.
Si l'on désire une preuve plus évidente encore du caractère incomplel el rudimentaire de notre éducation, que l'on remarque simplement que la valeur relative des différentes sciences n'a jamais été définie et discutée méthodiquement et en vue de conclusions nettes et pratiques. Pour mesurer cette valeur relative, on n'a adopté aucune règle, aucun critérium, et l'existence même d'une {clic règle n'a pas encore été conçue bien clairement. Il y a plus : iiou seulement on n'a pas d'idée claire d'une pareille règle, mais à peine, à ce qu'il semble, en sent-on la nécessité. Sur ce sujet on lit <les livres ci on écoute des discours, puis on décide d'enseigner à ses enfants certaines branches de la science et non certaines autres: mais les guides que l'on suit, c'est la coutume. son propre
gOÛt, ses préjugés, >ans se douter de L'importance capitale qu'il y aurait à demander à la raison quelles sont Les choses réellement dignes de notre étude. Sans doute,
dans certaines classes de la société, il arrive qu'on fasse
des réflexions sur L'importance de tel ou tel genre d'instruction. Cette importance justifie-t-elle les sacrifices que Ton fait? N'y a-t-il pas dr< choses plus nécessaires a savoir, auxquelles il vaudrait mieux consacrer son temps? Autant de questions qui, une l'ois posées, sont résolues généralement sans discussion approfondie et d'après les préférences personnelles. Sans doute encore, nous voyons renaître de temps en temps L'éternelle discussion des mé-
rites respectifs de l'éducation classique et de l'enseignement spécial, mais la question se résout généralement d'une manière tout empirique et sans remonter à des principes sûrs. La solution n'a d'ailleurs qu'un intérêt médiocre, car cette question n'est qu'un cas particulier d'un problème bien plus général : s'imaginer qu'en décidant lequel vaut le mieux de l'enseignement spécial ou de l'enseignement classique, on aura fixé du même coup l'idéal et l'ordonnance de l'éducation, c'est, à vrai dire, s'imaginer que l'on connaît parfaitement l'hygiène, par cela seul que l'on sait quel est l'aliment le plus nourrissant, du pain ou de la pomme de terre î
La question essentielle et vitale, selon nous, n'est pas de savoir si telle ou telle science est utile, mais de déterminer son utilité relative. A-t-on énuméré les avantages d'un système d'études, on s'imagine avoir justifié sa manière de voir : on oublie entièrement la vraie question qui est de savoir si ces avantages sont proportionnés aux peines qu'ils coûtent. Il n'est peut-être pas un seul objet d'études dont on ne puisse tirer quelque utilité. Une année consacrée tout entière à étudier l'art héraldique 1 ferait entrer plus profondément dans l'intelligence des mœurs et des coutumes d'autrefois. Qui connaîtrait les distances qui séparent toutes les villes d'Angleterre trouverait peut-être qu'un ou deux de ces milliers de chiffres lui serait de quelque utilité s'il avait, par exemple, un plan de voyage à faire. Recueillir tous les commérages d'une province serait peut-être une besogne utile pour découvrir comment se transmettent les traditions. Maigre pourtant serait le profit, et, on en conviendra, bien peu proportionné à la peine. Qui oserait proposer à un jeune homme de consacrer plusieurs années à emmagasiner de pareils faits, au grand détriment d'études bien plus utiles? Si l'on doit tenir compte, dans tous ces exemples, de la valeur relative des connaissances, n'en doit-on pas tenir
1. L'art héraldique est l'art du blason et des armoiries, l'art des emblèmes de chevalerie.
compte également dans L'éducation Loul entière? Qui pourrail tout embrasser el tout étreindre n'aurait pas à
choisir. La vieille chanson le dit :
Si l'homme pouvait être aûr
Que Béa jours dureraient,
Comme jadis, des milliers d'aimées,
Que de choses il pourrail apprendre !
Que d'entreprises il pourrait faire !
Le tout sans hâte et sans inquiétude1.
Mais nous, « pauvres éphémères », pouvons-nous oublier que nous avons peu de jours pour acquérir la science. Pouvons-nous oublier que la vie n'est pas seulemenl brève et fugitive, mais remplie el raccourcie par mille occupations, et qu'il importe au suprême degré de lui faire pendre toul ce qu'elle peut donner? Avant d'employer des années à apprendre ce que conseillent la mode ou le caprice, il serait apparemment sage et utile de comparer les résultats généralement obtenus avec ceux qu'on obtiendrai! par un emploi différent des mêmes années.
Telle est la question des questions, si je puis ainsi parler, en matière d'éducatiou : il est grand temps de la discuter avec ordre et méthode. Le premier eu importance, le dernier que l'on songe à résoudre, le problème
essentiel est de l'aire un choix entre les diverses études qui sollicitent notre attention.
A\ant d'essayer de fixer un coins d'étude vraiment rationnel, il faut examiner quelles sont les connaissances qui nous importent le plus, ou, pour employer un mot
1. Comparez la Fontaine : Le» deux Chiens et CAnewort, 1. VIII, f. x.w
» L'homme est ainsi bftti : quand an sujet L'enflamme » L'impossibilité disparaît à ->>n âme.
Combien fait-il de ycbux, combien fait-il de pas I
Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire To
l'ont cela, c'est le mer à boire.
Quatre ICathnsalem bout à bout ne pourraient Mettra ù un ce qu'un seul désire.
de Bacon, devenu malheureusement suranné, il faut déterminer la valeur relative de chaque science.
Pour arriver à ce but, la première condition est de savoir comment se mesure l'utilité. Par bonheur, cette mesure, d'une manière générale, ne saurait donner lieu à controverse. Veut-on prouver qu'une science quelconque est utile, on montre le rôle et l'influence qu'elle a dans notre vie1. Si on leur demande : « A quoi sert votre science? » mathématiciens, philologues, naturalistes, philosophes de répondre aussitôt que leurs études ont une influence bienfaisante sur la vie, qu'elles nous délivrent d'un mal, nous assurent un bien, nous conduisent au bonheur. Un professeur d'écriture démontre que son art est nécessaire pour diriger toutes les affaires, indispensable dans toutes les circonstances de la vie, et voilà ce qu'il avait à prouver. Un chercheur d'antiquités, un numismate, par exemple, ne saurait donner une démonstration si évidente de l'utilité de la science qu'il cultive : il est forcé de reconnaître qu'elle est relativement sans valeur. Telle est, implicitement ou explicitement, la ma-
1. Molière résout d'une façon comique le problème qu'agite ici M. Spencer et nous montre admirablement la manière dont la plupart des hommes lediscutent. C'est la passion et la sottise, non la raison, qui décident le plus souvent :
Le maître à danser : Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle: on ne peut faire assez d'honneur.
Le maître de musique : Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.
Le maître d'armes : Et moi je feur soutiens à tous deux que la science de tirer les armes est la plus réelle et la plus nécessaire de toutes les sciences.
Le maître de philosophie : Et que sera donc la philosophie? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance; et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable, de gladiateur, de chanteur et de baladin ! (Le Bourgeois gentilhomme, a. II, se. m.) On se rappelle que la scène finit par une mêlée générale : tous tombent à bras raccourcis sur le malheureux professeur de philosophie, et M. Jourdain — le public, témoin des contestateurs universitaires et pédagogiques — conclut fort sagement : «Oh! battezvous tant qu'il vous plaira, je n'y saurais que faire, et je n'irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal. »
L'ÉDUCATION. Il
nièrede prouver l'utilité d'une science. Gomment faut-il vivre? Voilà la question primordiale. Et il ne s'agit pas
delà vie dans son sens purement matériel, niais dans son sens le pins large. Le problème universel qui enveloppe toutes les questions de détail peut se formuler ainsi : trouver une règle de conduite pour tontes les situations et toutes les circonstances. Gomment soigner lé corps? Gomment diriger l'intelligence? Gomment manier les affaires? Gommenl élever sa famille? Gomment servir son pays? Gomment utiliser tous les moyens de bonheur que la nature nous offre et diriger nos facultés pour notre plus grand bien et celui (U'> autres ; bref, comment \ ivre d'une vie complète? Puisque telle est la chose qu'il est avanl
tout essentiel de sa\oh\ telle est aUSSÎ celle que l'éduca-
tion doit axant tout nous enseigner. Nous préparer poui une vie complète, voilà donc la mission de l'éducation, d'où il suit que le seul moyen rationnel d'apprécier un système d'éducation, c'est de se demander dans quelle
mesure il remplit cette mission.
(Test an mode d'examen qu'on n'emploie jamais pour l'ensemble, dont on use rarement pour les détails de l'éducation : encore s'en sert-on sans nulle précision et sans même s'en rendre compte, alors qu'il exige beaucoup de
in tteté, de méthode et de science de détail. Metlons-nons
donc bien dans l'esprit que L'éducation n'a qu'un seul but, la \ie complète, et qu'il Tant choisir et les objets d'étude et la méthode d'instruction, les yeux toujours fixés SU] but. Ge n'est pas seulement en secouant le joug de la mode du jour qui n'offre pas plus de garantie que la mode d'hier ou de demain ; c'est aussi en s'élevant au-dessus des jugements grossiers et empiriques de cette partie pins intelligente delà population qui daigne s'occuper et se préoccuper de la manière dont ses entants sont instruit-. Ge qu'il faut, quand on se demande si telle on telle science sera pins utile que telle autre, ce n'est pas seulement de pouvoir dire : «jele crois • mais « j'en suis sûr. » Il faut donc, je le répète, avoir une règle de choix positive et infaillible.
Que ce soit une tâche difficile, qu'il faille souvent se contenter d'approximations, j'en tombe darcnnl. Mais, en
face de l'importance capitale des intérêts engagés, on n'a pas le droit de passer outre par pusillanimité : il faut plutôt tendre tous les ressorts de son esprit pour résoudre cette maîtresse question. Laissons-nous seulement guider par une sévère méthode et nous obtiendrons Lien tôt des résultats qui ne sont point à dédaigner.
Avant tout, il faut avoir soin de classer dans leur ordre hiérarchique d'importance les modes principaux de l'activité humaine. Yoici comment elle se divise tout naturellement : 1° les actes qui ont pour but immédiat la conservation personnelle; 2° les actes qui, en nous procurant les choses nécessaires ta la vie, concourent indirectement à cette même conservation ; 3° les actes accomplis en vue d'élever et de discipliner les enfants dans la famille ; 4° les actes qui assurent le maintien de l'ordre social et qui constituent la vie politique ; 5° enfin cette activité qui se déploie de mille manières pour remplir nos loisirs et nous procurer les plaisirs que notre sensibilité et notre goût réclament.
Que ce soit à peu près l'ordre hiérarchique de nos divers modes d'activité, il est inutile de perdre son temps à le démontrer. N'est-il pas évident qu'il faut placer en premier lieu les actes et les soins qui assurent, à chaque instant, notre sécurité personnelle. Figurez-vous un homme qui aurait l'ignorance du petit enfant sur la nature et les mouvements des objets qui l'environnent : ne sachant ni se guider ni fuir les dangers, il aurait beau être fort instruit sur toutes sortes d'autres sujets, au premier pas qu'il ferait dans la rue, il risquerait sa vie. Cetteignorance serait donc dangereuse plus que toute autre r fatale au premier chef; d'où il résulte que les connaissances qui ont pour but la conservation personnelle ont une importance qui prime tout.
En second lieu se placent évidemment les moyens de conservation indirects qui assurent à chacun de nous les choses nécessaires à la vie. Ils précèdent ceux qui ont
pour objel les charges de famille, par cette raison bien simple qu'il faut d'abord pourvoir à sa propre existence
avant de songer à fonder une famille, s'il en est ainsi, les connaissances nécessaires à la conservation de soimême ont le pas sur celles qui assurent le bien-être de la famille.
Maintenant, la famille, dans l'ordre des temps, a dû précéder l'Étal : on a élevé des enfants avant l'existence de l'État, et c'est précisément ce qui a rendu possible l'organisation sociale ; d'où résulte cette loi que les devoirs de père de famille ont la priorité sur les devoirs de citoyen. Antre argument pins décisif encore : la valeur d'une société ne dépend-elle pas de la valeur des citoyens qui la composent, et n'est-ce pas la première éducation qui détermine .avant tout le degré d'excellence des citoyens, Tondant ainsi la prospérité de l'Étal sur la prospérité de la famille? Voilà donc la science du bien social placée sou< la dépendance de la science du bien de la famille. Quant aux ails nombreux qui concourent à l'agrément d<' la vie et nous reposent des graves occupations, la musique, la poésie, la peinture, il est clair qu'ils supposent une organisation sociale préalable. Nonseulement ils ne peuvent se développer et fleurir que dans une société instituée de longue date, mais encore ils ne trouvent guère leur point d'appui et leurs moyens d'action (pie dans les sentiments et Jes s\ mpal liies que la société
fait éclore en nous. Dire que la société leur fournil les conditions de leur développement, c'est trop peu dire : elle leur fournit encore et les idées et les sentiments dont ils vivent et s'alimentent. Ainsi tout ce qui peut former le citoyen doit l'emporter sur la culture de l'art et dugoût : l'éducation civique doit passer avant l'éducation artistique.
Voilà donc, nous le répétons, quel est à peu près l'ordre rationnel hiérarchique des différentes parties de l'éducation : connaissances relatives à la conservation immédiate de l'individu; connaissances nécessaires au chef de l'amille ; connaissances indispensables au citoyen; connais-
sanccs de l'homme de goût el de L'artiste. Sans aucun doute, on pourrait ajouter bien des subdivisions. Il ne faut pas oublier non plus que les études sont si bien liées
et enchaînées les unes aux autres, qu'il est impossible de les isoler et de se livrer à une seule à l'exclusion de toutes les autres. Il y a plus : telle partie d'un groupe d'études peut avoir bien plus d'importance que telle partie des groupes précédents : ainsi un homme fort habile en affaires, mais de facultés bornées, serait bien plus éloigné de l'idéal de la vie complète qu'un homme moins habile à gagner de l'argent, mais plus habile à élever ses enfants ; ainsi encore, de profondes connaissances en politique sans la moindre culture littéraire et artistique ne valent pas une juste proportion des deux éducations. Ces réflexions toutefois n'altèrent en rien notre division générale, et il reste vrai que les sciences sont subordonnées les unes aux autres comme les diverses activités de la vie humaine.
Il va sans dire que l'éducation idéale nous donnerait la complète possession de toutes ces sciences. C'est un rêve irréalisable dans l'état actuel de notre civilisation, et par conséquent il faut se contenter de faire que l'éducation les comprenne toutes dans une juste proportion.
Gardons-nous d'épuiser un ordre de connaissances en négligeant les autres, quelque important qu'il puisse être ; gardons-nous même de choisir les deux ou trois sciences qui nous paraîtront les plus importantes : il les faut embrasser toutes, les unes plus complètement, les autres moins complètement, selon leur importance plus ou moins grande. Pour la moyenne des hommes, si l'on excepte les aptitudes spéciales qui les poussent à une vocation déterminée, le but à atteindre est une éducation qui les rapproche le plus possible de la vie complète dans les choses essentielles, mais qui s'en éloigne de plus en plus dans celles dont la vie complète peut plus aisément se passer *.
1. J.-J. Rousseau dit aussi : « Vivre est le métier que je veux lui apprendre. En sortant de mes mains il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni
L'ÉDUCATION. Io
En dirigeant l'éducation à la lumière de ces principes, il ne faut jamais perdre de me certaines considérations générales que nous .-liions indiquer. La valeur de chaque espèce de culture, n'ayant pas d'autre mesure que la proportion dans laquelle elle contribuée La vie complète, peut être appréciée à un double point de vue, absolu ou relatif. La valeur des connaissances que Ton peut acquérir est intrinsèque, indirecte ou conventionnelle. Voici, par exemple, des faits dont la connaissance si une valeur intrinsèque : l'engourdissement et Je tintement d'oreilles sont des symptômes de paralysie; la résistance de l'eau à un corps en mouvement est proportionnelle au carré de la vitesse; le chlore est un désinfectant, (les laits, comme toutes les vérités scientifiques, sont utiles par eux-mêmes, et, dans mille ans comme aujourd'hui, ils auront leur influence sur les actions de l'homme. Si l'on veut un exemple d'utilité indirecte, on peut citer l'étude de notre langue par le moyen des études grecques et latines : cette utilité existe pour toutes les Langues dérivées du grec et du latin, mais elle cesserait du jour où nos idiomes disparaîtraient. Une étude qui n'a qu'une valeur conventionnelle, c'est L'ensemble confus de noms, de dates el de laits insignifiants qui, dans nos classes, prend, avec si peu de raison, le nom d'Histoire : cette élude n'a pas la moindre influence sur nos actions et son but unique est de nous éviter de passer pour ignorants aux yeux des esclaves de la mode. ( )r, il est certain que les faits qui intéressent toute l'humanité dans le cours de tous les siècles sont autrement importants que les laits limités par un médiocre espace et une courte durée et surtout que ceux qui n'ont que la durée passagère d'une mode : qu'il soit
donc bien entendu que, tontes choses égales d'ailleurs, la
raison met avant toutes les autres les sciences de valeur intrinsèque et donne Le pas à L'utilité indirecte sur L'utilité purement conventionnelle.
soldat, in prêtre : il sera premièrement homme; tout <t qu'un homme doit être, a saura l'être au besoin t<>m aussi bien que qui que »■<; Boit : et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera tOUJOUIS B la sienne. * [Emile, l. I".)
16 HERBEKT SPENCER.
Achevons ces préliminaires : toute connaissance peul cire; appréciée sous deux aspects, comme acquisition
scientifique et comme discipline de l'esprit. Outre son utilité réelle, une étude esl toujours un exercice el une culture de l'esprit : c'est donc en l'envisageant sou- ce double point de vue qu'on doit déterminer dans quelle mesure elle contribue à la vie complète.
En résumé, voici quels seront les principes directeurs de toute notre discussion sur l'ensemble des études : diviser la vie humaine en diverses séries d'activité d'une importance progressivement décroissante ; mettre en regard de ces divers ordres d'activité la valeur intrinsèque, indirecte et conventionnelle des divers genres de connaissances ; apprécier enfin cette valeur au double point de vue du savoir positif et de la discipline intellectuelle.
Il est heureux que la partie la plus importante de notre éducation, celle qui a pour but notre conservation personnelle, soit l'œuvre même de la nature. C'était chose trop grave pour être abandonnée à notre légèreté. Le petit enfant, dans les bras de sa nourrice, se couvre le visage et se met à pleurer à la vue d'un étranger ; c'est l'instinct de conservation qui le porte ainsi à fuir l'inconnu et à éviter ce qui peut être dangereux *. Voyez, quand il commence à marcher, la terreur qui s'empare de lui s'il rencontre un chien qu'il ne connaît pas, comme il pousse des cris perçants et se réfugie auprès de sa mère dès qu'il
1. Comparez J.-J. Rousseau : « Je le répète, l'éducation de l'homme commence à sa naissance; avant de parler, avant que d'entendre, il s'instruit déjà L'expérience prévient les leçons ; au moment qu'il connaît sa nourrice, il a déjà beaucoup acquis. On serait surpris des connaissances de l'homme leplu,s grossier, si l'on suivait ses progrès depuis le moment où il est né jusqà'à celui où il est parvenu. Si l'on partageait toute la science humaine en deux parties, l'une commune à tous les hommes, l'autre particulière aux savants, celle-ci serait très petite en comparaison de l'autre. Mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales, parce qu'elles se font sans qu'on y pense et même avant l'âge de raison, que d'ailleurs le savoir ne se l'ait remarquer que par ses différences, et que, comme dans les équations d'algèbre, les quantités communes ne comptent pour rien. » (Emile, 1. Ior.)
voit ou entend quelque chose d'inattendu. Ce c'est pas tout : jour par jour il acquiert el accumule les connaissances nécessaires àsa conservation. Gomment tenir son corps en équilibre? comment régler et contrôler ses mouvements pour éviter heurts et chocs? quels sont les corps durs qui le blesseronl s'il les heurte, les corps Lourds qui rendent les chutes dangereuses? quels sont les objets qui supporteront le poids de son corps ou plieront sous le faix? quelles sévères leçons le feu, les projectiles, les instruments tranchants ne lui réservent-ils pas? Telle est l'incomplète énumération des leçons que lui donne continuellement la nature pour lui apprendre à éviter la mort et h se préserver des accidents. Et plus tard, lorsqu'il a grandi et pris des forces, il les dépense à courir, à grimper, à sauter, à s:- livrer avec fureur à tous les jeux d'adresse ou de force, rendant ainsi ses perceptions plus Dettes, son jugemenl pins prompt et plus sûr, excellents exercices pour fortifier les muscles, et parfaite école pour apprendre h se diriger dans le monde de corps et de mouvements qui l'environne. La nature, avons-nous dit, a merveilleusement pourvu à celle éducation fondamentale, aussi n'aurons-nous guère à nous en occuper. Le point essentiel, c'est de laisser l'enfant acquérir cette expérience, recevoir ces leçons el se plier à cette discipline, c'esl surtout de oe jamais contrarier la nature comme font ces sottes maîtresses d'école qui prennent à tâche d'interdire aux jeunes filles les exercices physiques qu'elles recherchent spontanément el auxquels elles se livrent avec tant d'ardeur : sûr moyen de les rendre incapables, ou peu s'en faut, de se tirer d'affaire en cas de danger.
Ce n'est pas là, toutefois, tout ce «pie comprend la conservation individuelle : il s'en faut même de beaucoup, car il y a bien d'antres dangers pour notre corps que les causes, pour ainsi dire, mécaniques de destruction, il va les dangers de maladie et de mort qu'entraîne la violation des lois physiologiques. Pour posséder la vie complète, il faut, cela va sans dire, prévenir les coups
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soudains qui menacent l'existence, «nais il faut aussi prévoir et éviter ces diminutions de forces qu'entraîneni [es mauvaises habitudes el qui peuvent aHerjusqu'à L'épuisement et à la mort. Supprimez la santé el aussitôt c'en est fait de l'activité de l'artisan, du père de famille, du citoyen. Tout devient pénible ou impossible. Voilà donc une seconde forme de la conservation personnelle qui n'est guère moins importante que la première : le savoir qu'elle suppose doit, lui aussi, être placé à un rang fort élevé.
Il est vrai qu'ici encore un bon guide supplée à no lie ignorance, puisque par nos sensations et nos inclinations la nature a pris soin de nous diriger selon ses lois1. ïl est heureux pour nous que la faim, le chaud ou le froid excessifs soient des avertissements si péremptoires qu'il est impossible de n'en pas tenir compte. Si les hommes obéissaient habituellement à ces avis de la nature et à d'autres moins énergiques, ils éviteraient la plupart des maux qui fondent sur eux. Que la fatigue du corps ou du cerveau soit toujours suivie de repos, que le sentiment d'oppression que nous éprouvons dans un air vicié nous le fasse renouveler par la ventilation, que nous ne mangions jamais sans faim, que nous ne buvions jamais sans soif, et rarement notre machine sera dérangée et réduite à l'inertie. Mais telle est l'ignorance générale et profonde des lois de la vie que les hommes ne savent pas que nos sensations sont nos guides naturels, des guides presque infaillibles quand notre longue désobéissance ne les a pas viciés et corrompus. Ainsi donc, pour parler comme les partisans des causes finales2, la nature a pris soin de
1. Malebranche va jusqu'à dire que, sans la douleur, la vie ne serait pas possible : mêlant la théologie à la philosophie, il déclare qu'Adam, avant le péché, devait déjà connaître la douleur. Sans elle, nous ne saurions si nous nous chauffons ou si nous nous brûlons, nous serions capables de nous disséquer pour apprendre l'anatomie : c'est une sentinelle qui veille constamment sur nos jours, et que rien ne pourrait remplacer, pas même une connaissance claire, parfaite, immédiate des dangers que nous courons à chaque instant.
2. La cause finale ou finalité est le but en vue duquel une chose est faite. On a souvent abusé des explications finalistes ou téléologiques. Voltaire, qui a
mettre en nous-mêmes de sûrs gardiens de notre santé et ce n'est que par suite de notre ignorance qu'Us peuvent devenir inutiles.
Si nous doutez de l'importance qu'il y a pour nous à nous rendre familiers les principes de la physiologie1 pour arriver à la vie complète, regardez autour de vous et comptez ceux qui jouissent, nommes et femmes, d'une parlai le santé dans l'âge moyen et dans L'âge avancé. Ce n'esi que par exception que vous verrez une vigoureuse santé se maintenir jusqu'à la vieillesse : que d'exemples de maladies aiguës, d'affections chroniques, d'affaiblissement général, de décrépitude prématurée] Interrogez les autres hommes : il n'en est peut-être pas un qui n'avoue s'être attiré des maladies que Les plus simples notions de physiologie auraienl pu Lui éviter. C'est une maladie de tœur venant d'une fièvre rhumatismale causée par un Logement malsain et mal exposé: c'est la perte de La vue par suite d'excès de travail et d'études ; c'est une personne rendue boiteuse, parce qu'en dépit de la douleur elle a continué de se servir d'un genou Légèrement blessé; c'< -i une autre personne condamnée à garder Le lit des années entières pour avoir ignoré que ses palpitations n'avaient pas d'autre cause qu'un cerveau surmené. Tantôt c'est une blessure incurable causée par quelque sot tour de force, tantôt une constitution ruinée à jamais par un Iravail excessif entrepris Bans nécessité. E1 combien d'autres inconvénients non passagers, mais perpétuels, entraîne la perte de la santé! Sans parler des souffrances, des dégoûts, des chagrins, des dépenses, des pertes de temps qui sont Le lot ordinaire des maladies, peut-on oublier qu'elles nous mettent dans L'impossibilité de remplir nos devoirs, qu'elles rendent Les affaires souvent impossible toujours plus pénibles, qu'elles engendrent une irritabilité fatale à la bonne direction des enfants, qu'elles rendent
tant raillé les causes finale», déclare poartanl qae si l'œil n'esl pas fait/) voir,\\ consent à être api ise-flnalier, c'est-à-dire imbécile
l. La physiologie enee des fonctions vitales el diffère en cela
•mit' qui • • de la structure du Ci
humain.
très difficiles les devoirs de citoyen, qu'elles Font du
plaisir une fatigue. N'est-il pas évidenl que les infractions
aux lois physiques, celles de nos ancêtres et les nôtres, i n altérant la santé, nous éloignent plus que toute chose au monde de la vie complète et font de l'existence une corvée et un fardeau au lieu d'un bienfait et dune joie?
Ce n'est pas tout : cette vie si gâtée est encore raccourcie. Il n'est pas vrai, comme on le croit communément, qu'après un dérangement ou une maladie dont nous guérissons, nous nous trouvions dans le même état qu'auparavant. Il n'est pas un seul trouble dans l'état normal des fonctions qui les laissent ensuite dans l'état où elles étaient. Il en résulte une altération permanente : il se peut qu'elle ne soit pas tout de suite appréciable, mais elle n'en est pas moins réelle. La nature tient un compte sévère de nos infractions à ses lois, et, par suite, cette première altération jointe à d'autres du même genre abrège infailliblement notre vie. C'est par l'accumulation de ces atteintes légères que les constitutions sont ordinairement minées et détruites bien avant le temps 1 . Si nous réfléchissons à ce fait que la durée moyenne delà vie est très inférieure à sa durée possible, nous estimerons que la perte est immense. Aux pertes partielles qui ont pour cause la mauvaise santé, ajoutons la perte linale, la mort prématurée, et nous verrons que, le plus souvent, les hommes gaspillent et sacrifient une bonne moitié de leur vie.
Concluons donc que les connaissances qui concourent avec l'instinct de conservation pour nous maintenir en force et en santé sont d'une importance capitale. Ce n'est pas que ces connaissances puissent remédier au mal complètement et dans tous les cas. Il est trop clair que dans l'état actuel de la civilisation, les hommes sont souvent
1. L'homme, a-t-on dit, ne meurt pas, il se tue. Les médecins aliénistes nous apprennent en outre que la plupart des désordres moraux et des maladies intellectuelles n'ont pas d'autres causes que notre ignorance ou notre oubli des conditions physiologiques de la vie. Consulter sur ce sujet les trois intéressants chapitres du docteur Maudsley sur les causes de la folie et les moyens de la préoenir. [La Pathologie de l'esprit, ch. m, iv et v.)
poussés à violer des lois qu'ils n'ignorent pas. 11 est trop clair que nous serions encore portés, indépendamment de ces nécessités imposées par notre genre de vie, par nos inclinations naturelles, et en dépit de nos convictions, à sacrifier le bien à venir à la satisfaction présente. Ce que nous soutenons, c'est qu'une connaissance exacte, une étude sérieuse des conditions de la vie, aurait un effet réel et bienfaisant; ce que nous maintenons, c'est que les lois de l'hygiène, pour être pleinement obéies, doivent être bien connues, et que cette science, plus répandue, créera une manière de vivre plus conforme à la raison chez nos arrière-neveux. La conviction que nous voudrions répandre, c'est que, les plus puissants éléments d'énergie morale et de bonheur étant fournis par une santé vigoureuse, il ne faut mettre aucune science audessus de celle qui a pour objet La conservation même de celle santé1. La vérité |>rali<|ue qui dérive de cette conviction, c'est qu'un bon cours de physiologie qui donnerait aux curants une connaissance précise des lois générales de La vie, leur enseignerait à en tenir compte journellement, serait une partie essentielle de toute éducation rationnelle.
Chose étrange, qu'il faille répéter une vérité si simple! Chose plus étrange encore, il faut la prouver, la défendre ! Oui, il se trouvera de par le momie nombre de gens qui tourneront en ridicule une proposition si naturelle, si évidente. El ces mêmes personnes qui rougiraient, en prononçant le nom d'Iphigénie, de s'oublier jusqu'à mettre l'accent sur l'antépénultième au lieu de la pénultième, ces mêmes hommes qui se croiraient insultés si on Les soupçonnait d'ignorer les douze travaux d'Hercule ou tel autre récit fabuleux, vous avoueront sans la moindre
1. Comparez De Dise, de la méth., vr* partie). Après avoir montré l'utilité d( il, il insiste sm il. i qui assure la conserva-
tion de la s. mil', laquelle esl sans doute 1'' premier bien el le fondement do tous les autres biens (Mi cette vie; car même L'esprit dépend si fort du tempérament fi de la disposition des organes 'lu corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyeu qui rende communément les nommes plus aaoi pins babiles qu'ils n'ont été jusques ici, je crois que c'est dan- cine
qu'on doit le chercher. »
houle qu'ils De savent pas ce que c'esl que lé trompe d'Eustache1, que les actions réflexes de la moelle épinière2, qu'ils ne se doutent pas du nombre normal de pulsations du pouls :i et ne s'inquiètent nullement de savoir comment les poumons se comportent avec l'air extérieur! Ils veillent soigneusement à ce que Ton apprenne à leurs fils par le menu les superstitions d'il y a deux mille ans, mais de leur faire connaître la structure et les fonctions de leur propre corps, c'est le moindre de leurs soucis. Cette science leur ferait hocher la tête! tant est profonde l'ornière de la routine, tant l'habitude de préférer l'agrément à l'utilité est ancrée dans nos méthodes d'éducation !
Quant aux connaissances qui concourent indirectement à notre conservation et nous fournissent les moyens de gagner notre vie, point n'est besoin d'insister sur leur utilité. Tout le monde en convient et le commun des hommes n'est que trop porté à voir en elles le but exclusif et la raison d'être de l'éducation. Mais si chacun donne les mains à cette proposition générale : il faut apprendre aux jeunes gens ce qui doit leur être utile dans la pratique de la vie, si d'aucuns même y voient le tout de l'éducation, il n'en est pas moins vrai qu'on se demande bien rarement quel genre d'éducation est le plus propre à conduire à ce but. Quand on enseigne la lecture, l'écriture, l'arithmétique, on comprend assez nettement, je l'avoue, en quoi ces études sont utiles. Mais qu'on n'aille pas plus loin : lo plus grande partie de ce que l'on enseigne n'a
1. La trompe d'Eustache est un conduit qui fait communiquer la caisse du tympan avec l'arrière-cavité des fosses nasales ; il renouvelle l'air dans la caisse du tympan et le maintient à la même pression que l'air extérieur.
2. L'action réflexe consiste dans la transformation de l'excitation en mouvement, de la sensibilité en motricité. Soit une excitation périphérique, par exemple un choc électrique, elle se propage par un nerf afférent jusqu'à un centre de la moelle épinière, et là. elle se transforme en mouvement et revient par un nerf e.jférent ou moteur à la périphérie. L'étcrnuement, la toux sont de-- actions réflexes.
3. On compte le nombre des pulsations du pouls avec un instrument enregistreur appelé sphj/gmof/raphe. En santé et à l'âge adulte, le nombre des battements est de 05 à 80 par minute. Le pouls est dit fréquent quand les pulsations dépassent la moyenne normale; fébrile, lorsque dans l'adulte il bat plus de \)0 par minute.
aucun rapport avec la pratique et les affaires; la plus grande partie des connaissances qu'exigent La pratique el les affaires est oubliée et passée sous silence.
Raisonnons en eflei : sauf <le rares exceptions, quelle est la destination de la plupart d'entre nous? La production, l'élaboration, la distribution des choses nécessaires à la vie. Or, cette production, cette élaboration, cette distribu! ion, qu'est-ce qui en assure le jeu régulier el le succès? La connaissance et la pratique de moyens qui dérivent de la nature même des opérations; la connaissance précise et complète des propriétés physiques, chimiques, vitales des matériaux de notre activité; en un seul mot, la science. L'ordre de connaissances qui est le plus négligé dans nos écoles est justement l'ordre de connaissances qui assurent la marche du progrès et pourvoient au besoin de l'homme civilisé. Vérité indiscutable, mais restée, à ce qu'il semble. Lettre close; elle est familière, lerre à terre el l'on n'y songe pas. Gommenl la faire pénétrer dans l'esprit du Lecteur et lui donner toute son évidence, toute sa force sinon en faisant parler les laits eux-mêmes?
Je i!'1 «lirai rien de la logique, la plus abstraite de toute.- les sciences, et pourtant, qu'on le sache ou qu'on l'ignore, ceux qui pratiquent en grand L'industrie ou le négoce ont besoin de La Logique pour assurer à leurs prévisions la justesse et presque L'infaillibilité & . Considérons d'abord les mathématiques : la science des nombres, qui eu esl la partie La plus générale, sert de guide et de flambeau à toutes qos opérations industrielles, qu'il s'agi d'établir <\r> devis, de faire (les estimations, d'acheter ou de vendre d^^ marchandises, de tenir des comptes. Est-il
l. La logique, trop dédaignée en France, est comme la psychologl cultivée en Angleterre. Excellente gymnastique de l'esprit paj Lilitéa
mômes, elle a encore une utilité manifeste m Doua habituant a rapi-
dement, el comme d'instinct, les innombrables sophismes dont sont remplis luparl «1rs ouvrages de tous les temps el surtout du nôtre. Port-B l î.i logique « l'art de bien conduire sa raison dans la re delà
N i i n instruire soi-même que p »ui en instruire les auti
2i HERBERT SPENCER.
besoin d'insister sur l'importance de cette branche des sciences abstraites * ?
Dans les arts plus élevés de l;i construction, il est indispensable d'avoir des notions de cette partie des mathématiques qui s'y applique. Un charpentier de village qui se guide dans son travail sur des règles purement empiriques, aussi bien que l'ingénieur qui construit le pont Britannia* doivent également s'assujettir aux règles des relations dans l'espace, aux théorèmes de la géométrie. L'intendant qui mesure une terre qu'il vient d'acheter, l'architecte qui fait le plan d'une maison qu'il veut bâtir, l'entrepreneur qui en creuse les fondations, le maçon qui en taille les pierres, les ouvriers qui font l'appareil et l'ajustage, tous sont guidés par des vérités géométriques. La construction d'un chemin de fer est soumise du commencement à la fin aux lois de la géométrie : préparation des plans et coupes, tracé de la ligne, évaluation des tranchées et remblais, choix et construction des travaux d'art, ponts, aqueducs, viaducs, tunnels, stations. Il en est de même des ports, des docks, des jetées, des innombrables travaux dont les ingénieurs et les architectes dotent le pays non seulement le long des côtes et à la surface du sol, mais encore dans les profondeurs des mines. Actuellement le fermier lui-même, pour poser convenablement ses tuyaux de drainage, se sert du niveau, — autant dire de la géométrie.
Viennent ensuite les sciences désignées dans la classification sous le nom d'abstraites-concrètes. C'est par les applications de la plus simple d'entre elles, la mécanique, que les manufactures modernes ont acquis un si haut degré de perfectionnement. Il est aisé de découvrir dans toute machine l'emploi du levier, du treuil, etc.; et c'est à l'emploi des machines que nous devons aujourd'hui tous
1. Voy. dans l'introduction la classification des sciences de M. Spencer. Pour tout ce qui suit, il est nécessaire de se reporter constamment à cette classification.
2. Pont tubulaire qui relie l'île d'Anglesey au pays de Galles par-dessus le détroit de Menay. Il fut construit en 1850 par Robert Stephenson, fils de George Stephenson, l'inventeur des locomotives.
les produits. Suivez l'histoire d'un petil pain : le sol où l'on ;i récolté I»' froment a été drainé avec des tuyau* faits à la machine; le blé a été fauché, battu, vanné à la machine; c'est à la machine qu'il a été moulu et bluté; si la farine eût été transportée à Gosport1, c'est une machine qui l'eût transformée en pains. Regardez la chambre où vous (Mes : si elle est de construction moderne, il est fort probable que les briques de ses murs ont été faites à la mécanique, que le plancher a été scie et raboté par des machines et que ce sont encore des machines qui ont taillé et poli le marbre de votre cheminée, fabriqué et imprimé vos papiers de tentures. Le placage de la table, les pieds torses <U'> chaises, le tapis, les rideaux, autant de produits de la machine. Votre vêtement, que l'étoffe en soit unie, façonnée ou imprimée, n'est-il pas complètement lissé, peut-être même cousu à La mécanique? Et le \<>lume que vous lisez, u'est-ce pas une machine qui en a fabriqué les feuilles, une autre machine qui les a couvertes de lettres et de mots? Ajoute/ que la circulation >U^ produits, qu'elle ait lieu par terre ou par mer, est également due aux machines. Une la mécanique soit bien OU mal appliquée, bien on mal adaptée aux tins qu'on se propose, et voua une Industrie qui prospère on qui succombe. L'ingénieur qui calcule mal la. force de résistance des matériaux qu'il emploie construit un pont qui s'effondre. Le manufacturier qui fait usage d'une machine imparfaite n«' peut soutenir la concurrence contre le manufacturier dont ia machine, par la diminution des frottements et des résistances, utilise imite la force employée. Le constructeur de vaisseaux qui s'en tient à l'ancien système est supplanté par celui qui sait construire d'après le principe mécanique de la ligne de flottaison. Or, l'aptitude d'une nation à soutenir la lutte et la concurrence \ is-à-\ [g des autres peuples est fondée sur L'habileté et L'activité des individus : il en résulte que L'état des sciences méca-
l. Gosporl esl une Tille du Hampshire, à 8 kilomètres oue^ de^Rejtamflfcfii, donl elle a'esl séparée que par un petil bras de mur. Il s'Q^hkTVÏ^çi'îTnTT.' Manufacture de biscuits pour lu marine.
K)N. Il E.fà^' "