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CHAPITRE V

La musique

Les sons rythmés plaisent à Tenfant tout jeune. A la cinquième semaine, il rit et jacasse joyeusement, lorsque sa mère chante. Mais à la même époque, la simple parole le fait taire ; il fait même entendre un murmure fort doux, qui exprime sa joie, et qui est comme un essai de conversation, quand on le dorlote avec une petite voix amicale. On ne peut voir là rien d'esthétique, tout au plus- une manifestation consciente de la jeune personnalité, en réponse à des signes affectifs.

Avant la fin du second mois, il écoute un air qu'on joue au piano, avec attention, avec des rires, des cris de joie, une rapide agitation des membres. Les sons musicaux et leurs séquences régulières lui font grand plaisir ; mais il est sensible à leur intensité plus qu'à leur pureté ou à leur douceur. Ainsi, il montre une égale joie à entendre les notes du piano, de la flûte, ou le bruit d'une clé sur un objet sonore, table, assiette, verre, pincettes. La répétition des bruits, qui est une sorte de rythme, le fait sourire et trépigner d'aise. La cause première et essentielle du

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plaisir musical est d'ailleurs là : c'est une excitation sonore, renouvelée à intervalles rapprochés, et agréable surtout parce qu'elle se produit sans une grande dépense nerveuse. On comprend donc que les petits enfants, comme les sauvages, et un grand nombre d'animaux, soient très agréablement émus par la musique la plus grossière.

Un peu plus tard, c'est le caractère expressif des sons, le timbre, qui semble le plus réjouir Tenfant. La voix de certaines personnes le met en extase. Un de mes jeunes parents ayant, à l'âge de six mois, fait un séjour chez ses tantes, elles lui causaient en chantant une émotion très vive, qui se peignait par Téclat des yeux, l'immobilité et la rougeur du visage. La voix de Vaînée, plus vibrante et plus mélodieuse, lui faisait éprouver un plaisir mêlé d'admiration ou d'étonnement. Voilà donc l'état contemplatif, l'état d'heureux ravissement qui caractérise l'émotion esthétique à son plus haut degré, voilà le sentiment musical dans sa pureté primordiale et absolue.

Cette émotion, si simple pour la conscience de l'enfant, se complique déjà de plusieurs éléments, et, entre autres, de tendances à l'action.

Toute vive excitation du cerveau, par voie réflexe, doit communiquer aux neris efférents une série d*explosions utiles. Le plus souvent, l'enfant répond à la mélodie par une gesticulation et des gazouillements très variés. Cet efl*et est surtout produit par le son des instruments, soit que leurs notes plus accentuées, plus intenses, donnent à ses nerfs un ébranlement plus vif, soit que la vue des niouvements exécutés par le musicien soit elle-même suggestive de mouvements.

L'enfant nous montre ainsi, dans sa petite personne agitée en tous sens, la fusion primitive de la musique vocale, de la mimique, de la danse, et aussi de la musique instrumentale. En effet, le premier objet dont il peut frapper les objets voisins est son premier instrument ; et il s'amuse autant d'en entendre le bruit que d'entendre les sons de sa propre voix ou de faire des gestes plus ou moins expressifs. Les plaisirs les plus désintéressés ne le sont pas du besoin d'agir.

Le langage et la musique vocale ne sont, à l'origine, qu'une seule et même chose, l'expression de sentiments peu déterminés. Les premiers phonèmes sont des sons musicaux. Des premiers mots qu'il ébauche, l'enfant forme un rabâchage, moitié réflexe, moitié volontaire, moitié chant, moitié cris, qu'il exécute uniquement par plaisir. Ainsi le gibbon dont parle Darwin s'amuse de sa propre voix, montant et descendant par demi-tons une octave complète (1). En somme, vers le huitième mois, la joie de l'enfant, en entendant sa propre voix, semble montrer que le plaisir des sons eux-mômes où des sons répétés en séquences mélodieuses est mêlé chez lui du plaisir de voir s'accroître la force et l'étendue de sa voix.

Les progrès dans le chant sont très lents. A dix mois, l'enfant ne réussit qu'imparfaitement h répéter les airs qu'il a entendus : pourtant il copie d'une façon frappante la manière de parler, l'accent, l'intonation et le timbre de la voix des adultes (2). Cela vient

(1) Darwin, de la. Descendance de l'homme, t. II, p. 290.

(2) Preyer, VAme de Ven[an\ p. 435.

surtout de ce que son oreille musicale est peu formée, car elle ne se formera que par rexercice personnel de la phonation et surtout du chant. L'enfant de deux ans et demi est, en général, aussi incapable d'apprendre la gamme abstraite des sons que la gamme abstraite des couleurs. Sa voix a, d'ailleurs, commencé depuis longtemps à prendre des qualités d'articulation et de timbre plus accusées. C'est donc surtout l'oreille qui fait défaut, et je ne parle pas des infirmités passagères ou persistantes de l'organe auditif, dont on ne se préoccupe souvent que lorsqu'elles sont devenues incurables. Je parle seulement de l'oreille musicale, qui ne se forme guère avant Tâge de quatre ou cinq ans (1).

Vers l'âge de quatre ans, la séparation entre la voix parlée et la voix chantée est complètement effectuée. La première sert à tous les besoins et à tous les plaisirs, à ceux de l'action comme à ceux de la contemplation ; la seconde, bien que favorable au jeu, rentre plutôt dans les fonctions contemplatives. L'enfant, dès lors, trouve moins de plaisir à exercer sa voix musicale que sa voix parlée, et plus de plaisir encore à exécuter les mouvements divers qui obéissent mieux à toutes ses facultés développées. La musique instrumentale la plus simple et la plus primitive répond mieux aussi à son exubérante activité. Plus chanteur qu'écouteur, ses sens toujours en éveil ne lui laissent pas beaucoup de temps pour savourer une mélodie : le premier couplet à peine terminé, il vous demande une autre chanson. Il n'accompagne plus avec le même entrain les mélo-

(1) Dupaigne, Dictionnaire de pédagogie de M. Buisson, article Chant»

dies préférées, peut-être parce qu'on le loue moins de ses imitations toujours imparfaites, peut-être parce qu'il imite avec moins de plaisir ce qu'il imite naal. Il veut faire par lui-même, et bien faire. Même dans les mélodies les mieux sues, il aime à introduire des variantes quelconques. En un mot, dans révolution qui a fait passer toutes ses facultés de Thomogène au distinct, de l'indéterminé au mieux déterminé, du complexe au simple, la séparation de la parole et du chant a profité surtout à la parole, d'un usage plus facile et plus intellectuel. Le plaisir de parler pour parler, pour faire du bruit, surtout pour dire des choses gaies, pour raconter des histoires, est aussi yif à Tâge de cinq ans qu'il le sera jamais.

II. Quelques MOTS SUR la précocité des aptitudes MUSICALES. — Un enfant, même âgé de sept ou huit ans, peut avoir des dispositions naturelles pour la musique, sans qu'il y paraisse. Avec une voix mal timbrée et peu étendue, il a peut-être de l'oreille. A défaut des indications de la voix, le jeu du plus sim pie instrument ou la reproduction sifïlée des airs entendus, montreront s'il a vraiment l'oreille musicale.

L'oreille, organe de la perception des sons musicaux, joue un rôle secondaire dans leur reproduction. Ici le rôle principal appartient aux images et aux excitations motrices. Le souvenir des mélodies, pour celui qui les a chantées, se compose surtout de représentations motrices, du larynx ou des lèvres. Il s'y ajoute, à titre accessoire, quand on apprend à jouer d'un instrument, des représentations nlusculaires du bras et de la main. De grands maîtres composaient en fredonnant ou en sifflant ; la plupart composent en tapotant sur le piano.

La qualité de la voix peut aussi faire illusion sur la qualité de ToreiUe. Un de mes amis possède une voix de baryton agréable. Dans son enfance, il passait pour avoir une voix fort belle. Plus tard, on lui a dit quelquefois, à sa grande surprise, qu'il avait la voix fausse. Il s'est enfin rendu à l'évidence ; il a réfléchi sur son cas, et voici comment il l'explique. Il a peu d'oreille ; il saisit peut-être les tons avec justesse, mais il est lent à les retenir, et il n'en garde pas longtemps le souvenir précis : son défaut serait d'avoir peu de mémoire musicale. En revanche, son frère retient un air à la première ou à la seconde audition ; n'ayant pas de voix, il siffle à merveille ; c'est un vrai musicien. Un de ses fils a montré fort jeune les mêmes dispositions : il a peu de voix, mais c'est un admirable siffleur. Dès Tâge de huit ans, il jouait avec quelque habileté de petits airs de piano.

Si la nature seule donne la faculté musicale, elle ne se développe jamais sans le secours d'un maître ou sans un exemple à imiter. I-a précocité des grands musiciens a toujours tenu du prodige. Pès Tâge de sept ou huit ans, ils ravissent par leur jeu supérieur ; bientôt ils dirigent des orchestres, ils composent. Mais n'oublions pas qu'ils ont rencontré autour d'eux des pères qui leur ont enseigné, ou des protecteurs qui leur ont fourni les moyens d'apprendre les premiers secrets de leur art. Combien de jeunes Verdi sont inutilement tombés en extase en écoutant l'orgue de leur église ou le violon d'un pauvre artiste ambulant !

Combien aussi perdirent le goût et le sentiment de la musique, par la faute de leurs premiers maîtres I

George Sand nous raconte que sa grand'mère,

avec sa voix cassée, et deux ou trois accords qu'elle pouvait donner sur son clavecin, lui fit comprendre la grande musique. « Elle m'enseigna les principes, dit-elle, et si clairement, que cela ne me parut pas la mer à boire. Plus tard, quand j'eus des maîtres, je ne compris plus rien et je me dégoûtai de cette étude, à laquelle je ne me crus pas propre. Mais depuis, j'ai bien compris que c'était la faute des maîtres plus que la mienne, et que si ma grand'mère s'en fût toujours mêlce exclusivement, j'aurais été musicienne, car j'étais bien organisée pour l'être, et je comprends le beau, qui, dans cet art, m'impressionne et me transporte plus que dans tous les autres (1). »

La recherche et Texcitation des aptitudes inférieures, ou si l'on veut, des aptitudes communes, a son importance. A en croire certains penseurs, et naturellement certains artistes, l'élite compterait seule dans Thumanité, car c'est elle qui attire, qui pousse, qui fait avancer la foule. Le progrès, sans doute, est l'œuvre des forts en tout genre, mais non pas leur œuvre exclusive. Ne craignons pas de faire trop grande la part de tout le monde, tout au moins celle d'une large moyenne. Par son origine et son influence, le génie plonge dans les masses ; les talents médiocres le découvrent et le font comprendre aux autres ; de lui à la foule, ils tiennent ininterrompue la chaîne magnétique. Cette démocratique formule de l'art, la plus belle et la plus humaine de toutes celles qu'on a pu imaginer depuis Platon, Diderot l'a contre-signée de son nom, et elle est bonne à

(1) Histoire de ma vie, t. II, p. 268.

L'ÉDCCATIOX niTKLLECTUELLB

rappeler à nos délicats, c Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu'aux hommes sublimes. — Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité dans ces genres ? — A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire sortir l'homme de génie : il est un dans la multitude (1). » Le mot de « vile multitude » est donc aussi malséant en langage d'art qu'en langage politique.

Voilà ce qu'on oublie trop souvent, quand on est à juger des aptitudes esthétiques de la femme. Leur précocité même se retourne contre elle. Je demandais à un professeur de musique, un artiste distingué, s'il avait observé quelque difTérence dans ses élèves des deux sexes. « Une assez grande, me répondit-il. Au premier âge, vers six, sept ou huit ans, les petites (îlles sont plus dociles, plus attentives, elles font plus de progrès ; les petits garçons, plus dissipés, se dépensent au dehors. Mais, vers Tage de treize ou quatorze ans, ils se mettent à travailler, et ils dépassent les petites filles, qui ne progressent guère plus. »

Cette précocité,cette supériorité passagère, tiennent peut-être aussi à l'éducation, qui n'est pas la même pour les deux sexes. Les jeunes filles sont plus contenues, plus rassises dans leurs divers travaux. Peutêtre les exercices paisibles du « petit art », avec une plus grande facilité d'émotion affective, leur conviennent-ils mieux, ou du moins au début tout d'abord. Demandons-leur,à chaque phase de leur évolution, ce

(i) Le Neveu de Rameau.

qu'elles peuvent raisonnablement nous donner. Mais, à chaque instant, tirons parti de toutes leurs aptitudes. Les différences ne sont pas des inégalités ; en tout cas. les deux sexes s'équivalent par leurs moyennes. Ceci accordé, je me soucie fort peu de savoir si la femme est ou n'est pas capable de mettre une élite en balance avec celle de Thomme. Elle ne fera jamais les œuvres d'un Mozart, d'un Weber ou d'un Rossini ? Peut-être la géniale virtuosité d'un Chopin, d'un Paganini ou d'un Listz lui est-elle interdite ? Je n'en sais rien. Mais, dans le génie de l'homme, la plus belle part est à elle : elle inspire les œuvres des maîtres ; elle les fait passer dans son âme et dans sa voix, pour ravir les foules ; plus modestement, mais pas moins utilement, elle les explique avec délicatesse et les traduit avec amour aux générations bercées sur ses genoux. Mon ami Arréat lui-même en conviendrait peut-être (1).

Sentiments mêlés au paisir musical. — Les enfants, à peu d'exceptions près, ne comprennent pas grand'chose à la beauté propre de la musique. Le sentiment, du moins, en est bien vague chez les mieux doués. Le sens esthétique ne va pas sans une certaine éducation théorique et pratique : il implique à un assez haut degré le pouvoir de comparer, d'analyser et de combiner, en un mot, les facultés plus ou moins développées qui font le dilettante, l'auditeur intelligent, et non pas seule-

(1) Voir sur l'infériorité esthétique de la femme, sa psy~ chologie du peintre»

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ment roudileur affectif. Ainsi, quand nous voyons un enfant ou un ignorant en exlase devant une personne ou un instrument qui ciiaiite, il est beaucoup moins charmé par la mélodie elle-même que par le timbre de la voix ou de l'instrument, ou par rémotion infuse dans la mélodie, ou même par les diverses sensations qui se trouvent accidentellement mêlées à cette impression musicale.

Que de sentiments divers, et fondus pour la conscience de Tenfant dans une seule et grande impression musicale î

Ce que Madame George Sand nous donne pour sa première impression musicale, par exemple, n'est rien moins qu'une impression très complexe. En visite avec sa mère, dans les environs de Paris, elle se trouvait à une fenêtre d'où elle ne pouvait rien voir au-dessus d'elle ; de là, elle entendit un flageolet dont les airs lui parurent admirables. Elle ne perdait pas une note de ce petit instrument, si aigu de près, si doux à distance. (( Il me semblait l'entendre dans un rêve. Le ciel était pur et d'un bleu étincelant, et ces délicates mélodies semblaient planer sur les toits, et se perdre dans le ciel même... J'éprouvais d'indicibles jouissances musicales, et j'étais véritablement en extase devant cette fenêtre ^ où, pour la première fois, je comprenais vaguement l'harmonie des choses extérieures, mon âme étant également ravie par la musique et la beauté du ciel (1). »

Dans cette mémorable impression, remarquez le charme du mystère, la poésie d'une musique douce, entendue sans voir la personne qui joue, et cela un

(1) George Sand, Histoire de ma vie, i% II, p. 173.

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LA MUSIQUE â5&

jour de vacance et de fête, sous la coupole du grand ciel bleu souriant. Ajoutez l'expression sentimentale de rinstrument, dont les noies, d'un peu loin, imitent une voix humaine, légère et joyeuse.-

Pensez si une telle enfant devait sentir le charme d'une voix douce et pure, joint à Texpression d'une jolie mélodie ? Le caractère, le timbre de la voix fait, en général, sur Tenfant plus d'effet que la mélodie elle-même. Mais, pour les organisations vraiment musicales, comme Hélène, la fusion de ces deux effets peut seule produire le charme complet, le ravissement. Ecoutez ses confidences :

« Fort souvent, le soir, ma mère chantait en causant ou tricotant. Sans avoir jamais solfié, elle chantait d'unevoix pure, fort agréablement. C'étaient des querelles de bergers et de bergères, quelques élégies ou ballades du temps de Millevoye, des hymnes guerriers de la Révolution et de l'Empire. Je n'y comprenais pas grand'chose ; mais les airs en étaient simples, faciles, charmants, entraînants, et la voix qui les chantait si douce !

« Mon père aimait à entendre chanter, il sentait vivement la musique, mais il ne pouvait rendre un morceau avec justesse. Un jour, pour me faire plairsir, il chercha à m'apprendre je ne sais quelle chanson qu'il trouvait fort jolie. Je me sauvai : sa grosse voix me fit peur.

« La seconde personne qui m'ait beaucoup charmée et émue par son chant est une couturière fort jolie, du nom de Thérésine, qui logeait chez ma grand'mère. Elle chantait divinement la romance de YEclair : « Quand de la nuit l'épais nuage... Sans espérance, mieux vaut mourir! » Elle disait aussi la

bergère qui va en confesse pour avoir tué son chat, et qui doit recevoir un baiser pour pénitence. Je ne sentais pas la (inesse gaillarde de la chajison ; Tair ne me plaisait pas, et je demandais toujours Sans espérance mieux vaut mourir. Il y avait là pour moi quelque chose de délicieusement triste.

« De mon jardin, il m'était souvent donné d'entendre une nourrice bercer son enfant avec ces simimots : « Fermez les yeux. » L'air était si agréable, se variant à six reprises ! Je me figurais le bébé heureux de fermer les yeux et de s'endormir aux suaves balancements de cette voix.

« Je savais des chansons de toute espèce^ que je chantais dd matin au soir, quand mes petites affaires d'enfant allaient bien. Aucune d'elles n'avait rien de banal. Si quelques-unes étaient ce qu'on appelle un peu légères, je n'en savais rien. Mais comme, sans être mélancolique, j'étais pourtant sérieuse, et inclinée vers la tendresse, les chansons gaies m'émouvaient presque autant que certaines autres. J'avais une amie que toute musique rendait dissipée et lutine. Moi, c'était le contraire ; lorsqu'on jouait une valse ou une polka, ce n'était pas la tristesse qui s'emparait de moi ; mais la gaieté folâtre glissait vite au transport, et je m'élevais aux réflexions et aux projets salutaires pour ma conduite. J'ai été toujours ainsi, et c'est plus fort que moi : les impressions les plus délicieuses de l'art me ramènent toujours aux choses de la vie, qui me paraissent alors plus douces et plus belles. »

Avez-vous remarqué cette préférence instinctivement accordée aux airs tristes plutôt que gais, ou du moins aux airs enveloppant des pai^oles demi-sérieu-

LA'^MUSIQtiE 25*7

ses, aux mélodies sentimentales et aux sujets que nous appellerions poétiques ? C'est que la musique, cet art nécessairement vague, parce qu'il est le plus idéal, le moins imitalif de tous, même lorsqu'elle est Timpression vive d'un sentiment, est loin d'éveiller toujours ou chez tous les auditeurs cette émotion particulière. L'impression qu'elle produit, à un moment donné, dépend surtout des prédispositions spéciales, des habitudes d'esprit, de l'état moral actuel de chacun. Voici deux exemples bons à opposer à ceux qui précèdent.

J'aurais souhaité à Hélène un peu de ce que d'autres enfants ont en excès. Trop d'esprit ou de gaieté mène à la polissonnerie ; trop d'âme et de rêverie à la passion : entre ces deux écueils, il doit être facile à l'éducation de trouver sa voie. Si la musique n'a qu'une médiocre influence morale pour le bien, elle en a une considérable pour le mal : tel refrain obsédant, lambeau des souvenirs d'enfance, est la pire des suggestions, à un moment donné. Mais je crois surtout aux effets de la musique sur l'humeur et le caractère. Les airs entendus de bonne heure et habituellement par un enfant, surtout les airs entendus dans la famille, peuvent avoir une très grande importance pour son bonheur. J'y voudrais, avec la franche et douce gaieté, la pudique fraîcheur des émotions du foyer.

La préférence de l'enfant, même grandelet,

pour la musique chantée, montre qu'il n'est guère

connaisseur. Même habile sur un instrument, il

l'abandonne volontiers pour écouter ou accompagner

Péaxz. — - L'Education Intellectuelle. 17

un air avec paroles. Il semble qu'une mélodie ou une symphonie pures, si agréables qu'il les trouve, soient encore incomplètes pour lui, laissent quelque chose à désirer. Quelques mots, souvent même les plus insignifiants du monde, lui rendent le sentiment exprimé par les sons plus transparent ; son imagination, qui pourrait au besoin s'en passer, et qui ne les creuse pas, s'en empare avec vivacité. Ses jouissances musicales les plus vives, et de Teffet le plus prolongé, ne le sont qu'à ce prix.

Est-il bien certain que toute seule, et abstraction faite des sensations étrangères qui lui font cortège, la musique puisse peindre des émotions précises, et n'exciter qu'elles ? Peut-être n'y a-t-il pas de notations exactes pour l'amour, la fureur, 1 héroïsme, la pitié, l'allégresse, la prière, la vénération, l'enthousiasme guerrier, patriotique ou poétique. Et de combien d'inexprimables nuances chacun de ces sentiments n'est-il pas susceptible ! La musique pùtelle, indépendamment des paroles, exprimer des sentiments particuliers, qu'elle ne les exciterait pas nécessairement chez tous les auditeurs ; l'effet produit, comme je l'ai déjà dit, dépend surtout des dispositions habituelles ou actuelles de la sensibilité au moment de Taudition.

Maint connaisseur vous dira, d'ailleurs, que' c'est à l'église seulement qu'il a entendu de la musique religieuse : chantée ailleurs, elle aurait eu un autre caractère. Il n'est donc pas indifférent d'entendre habituellement tels ou tels airs dans telles ou telles circonstances déterminées. 11 se produit là des associations de sons ei de sentiments plus fortes que tous les raisonnements les plus solides. Je ne sais si

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les éducateurs français ont encore tiré tout le parti possible de ce rapport intime entre les effets de la musique et le milieu d'exécution.

Le bon exemple leur en est donné depuis longtemps par les Américains. Dans toutes les écoles, « les chants's'exécutent le plus souvent par l'ensemble des enfants, dans la grande salle de réunion dite chapel (c'est là qu'on lit la Bible), souvent formée par la disparition rapide, à un signal donné, des cloisons mobiles qui divisaient cette salle en classes séparées (1). » Voilà qui est fort bien imaginé. La musique a son moment et son lieu solennel, où elle est ressentie avec une sorte d'émotion religieuse, en tout cas d'émotion point banale. Je voudrais renchérir sur cette invention vraiment esthétique : ne serait-il pas convenable et facile de débarrasser la classe de tous les objets d'art et de tous les tableaux décoratifs, qui doivent souvent distraire Taltentiou des enfants, et de les disposer à part, dans la salle des beaux-arts, un chapel spécial, le temple du dessin et de la sculpture ? Dans notre époque où les anciennes croyances, qu'on le regrette ou non, s'en vont à la dérive, peut-être faudrait-il réserver une place d'honneur et un asile respecté à Tart, la dernière des religions.

Chaque famille devrait être un petit centre musical, ayant ses traditions pieuses, et son répertoire de temps en temps rafraîchi par quelque nouveauté de choix. La musique d'accompagnement y serait représentée par un piano ou un violon. Les symphonies, expliquées à loisir, exprimeraient pour tous des sentiments très précis. Mais c'est là que la musique

(1) A. Dupaigne, Dict, pédagogique, art. ChanU

vocale aurait ses plus belles fêtes. El quel commentaire éloquent des chants patriotiques, la voix d'une mère ou d'un pèrç, toute vibrante d'une émotion grande et sincère ! Les yeux, les lèvres, les gestes, les attitudes d'un homme qui chante, en y croyant, la patrie et la liberté, se font comprendre de tous, à défaut de ses paroles. Le chant instrumental est loin d'avoir une telle puissance.

« Pendant l'expédition d'Egypte, Monge faisait exécuter au Caire, par un grand nombre de musiciens, des mélodies, des marches militaires, et ne produisait aucun effet sur les Musulmans. L'air de Marlborough (d'origine arabe) produisait sur eux Timpression la plus vive (1). »

Des chœurs auraient produit un effet encore plus considérable. Nos chanteurs montagnards, quoique peu musiciens, ont été Tobjet de l'ovation universelle, de Paris à Alexandrie. Mais voici une anecdote plus récente et beaucoup et plus signicatiTO : « Vu charmant compagnon de voyage que j'avais en Syrie (qu'il me soit permis de le citer, c'était M. Lockroy) avait des succès inouïs de toute sorte dans le Liban, surtout quand il chantait la Marseillaise, Ces braves gens comprenaient d'instinct. Partout où ira le Français, la Révolution ira en voyage derrière lui (2). » Et cela, parce que la langue et le tempérament trançais sont de pure essence sociale, et possèdent au plus haut degré la facilité, la clarté, la chaleur communicative.

(1) Revue phiL, déc. 1885, p. 659.

(2) E. Renan, Discours à la réunion de V Alliance française, 2 Février 1888.

Il est d'autres qualités, dont notre race est supérieurement douée, mais que Tabus de la musique, surtout d'une certaine musique, pourrait bien diminuer en nous : je veux dire la précision dans les idées et dans Taction. La rêverie elle-mçme est souvent chez nous de Taction idéale ; nos plus grands poètes sont, avant tout, des hommes de raison. Or les musiciens sont des natures plutôt contemplatives, et la musique, sous peine de se défigurer et de tomber dans des exagérations bizarres, doit conserver quelque chose de vague et d'indéterminé. Elle ne caresse et ne surexcite nos nerfs que pour les endormir ou les irriter. Compositeurs, amateurs, a n'ont souvent, dit Bain, qu'une intelligence fort médiocre. » J'ai connu une jeune fille presque idiote qui tombait en pâmoison quand elle entendait un orgue d'église. Un jour de Noël, à vêpres, elle pleurait en écoutant, comme qui rêve, les yeux au ciel, le Venite, adoremus. Elle chantait avec beaucoup d'expression.

L'ivresse charmante de la musique, pour les délicats, son excitation très vive sur les nerfs des femmes et des enfants, ne peuvent qu'engendrer ou accroître la nervosité maladive qui fait parmi nous tant de victimes. L'enfant, surtout, devrait garder le cerveau frais et dispos pour les impressions extérieures, jouir d'un calme et d'une sérénité aussi favorables à sa santé et à son humeur quh son développement intellectuel et moral. Ne le secouons pas, ne le fatiguons pas, même avec la musique gaie.

Mais, de grâce, point de musique triste autour de

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