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CHAPITRE XIV

Le sentiment de la nature

Au début, comme au terme de son évolution, le sentiment poétique de la nature a pour cause essentielle ce que Fénelon appelait « le plaisir des yeux ». Les physiologistes nous apprennent que les excitations dues à la lumière et aux rayons colorés ont un profond retentissement dans tout Torganisme.Si elles sont fortes, sans être excessives ou douloureuses, elles concourent à des émotions agréables, et se traduisent généralement par un état d'érection des organes, par la fréquence des inspirations, la tension musculaire au moins des membres supérieurs, et la projection du globe de Tceil. On constate dans ces divers phénomènes, résultant d'une circulation encéphalique plus active, les modifications organiques et les attitudes extérieures qui caractérisent tout à la fois l'attention, l'admiration et la joie exubérante. Le plaisir de la vue, que procure le contact immédiat de la nature, suffirait donc à lui seul, et abstraction faite des plaisirs des autres sens, pour expliquer Témotion toute particulière que le jeune enfant, et aussi l'animal, éprouvent en présence des objets naturels.

Il y d'abord, dans la nature conçue par nous, les perceptions et les émotions qu'elle doit nécessairement suggérer à l'homme, et jusqu'à un certain point à l'animal ; c'est là le fond primitif et éternel, qui peut

recevoir une infinité de broderies et d'arabesques individuelles. Dire qu'il n'y a dans la nature que ce que nous y mettons, ce n'est pas exprimer une vérité philosophique, mais une vérité littéraire, une demivérité. Nous la voyons d'abord et toujours telle qu'elle est, dans ses lignes et ses couleurs fondamentales ; mais elle nous apparaît à travers un merveilleux réseau de perceptions et de conceptions de toute espèce et de toute date, et d'émotions de tout ordre, sympathiques, utilitaires et morales. 11 faut être artiste ou penseur pour savoir dégager à propos l'idée pure, ridée esthétique (qui n'est, à tout prendre, qu'un aspect de l'idée scientifique) de tous ces éléments fondus avec elle, qui l'accompagnent dans son évolution, et qui l'aident même à se former.

Que trouve, ou que met un jeune enfant dans la nature ? En premier lieu, des analogies et des comparaisons sans nombre, d'où se dégagent par la suite les conceptions plus ou moins parfaites de proportion, d'harmonie, d'unité, de vérité d'expression. 11 voit toutes choses en petit, en particulier ; il exprime tout haut, avec surprise ou émotion, ce qu'il remarque au passage : « Cet arbre est vert, grand, joli, il l'est plus ou moins que tel autre, soit présent, soit imaginé. Ce caillou est blanc comme du lait. Cette fleur sent le miel. » En un mot, des souvenirs de couleurs, de formes, de sons, de perceptions thermiques, tactiles et musculaires, que lui suggèrent tous les objets naturels. Plus tard, il les appliquera sans le savoir ; mais il sera plus ou moins capable de les considérer à part dans un objet, d'en faire des objets d'imagination, et d'en jouir comme d'un jeu.

Au point de vue intellectuel et au point de vue

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émotionnel, le sentiment de la nature est, en somme, très limité chez un jeune enlant. Le beau uni au bon s'y confond pour lui, s'y évanouit la plupart du temps. ^

Il est trop avide de sensations utiles à son développe- ' ment d'ensemble, il est trop oublieux du passé, il a i

trop peu de temps à lui, pour s'arrêter à l'impression séparée du beau, pour jouir de son idéal, pour rêver éveillé. La grande quantité d'impressions variées, souvent nouvelles, qui l'assiègent à chaque instant, est pour lui une cause de distraction, et surtout de fatigue ; ce qu'il voit, il ne le regarde pas, surtout il ne cherche pas à le comprendre. Presque tout entier à la minute fugitive, à l'endroit présent, à des souvenirs récents, peu enchaînés et mal généralisés, il ne voit pas dans leur ensemble, et à leur vrai point de vue, les tableaux qui s'offrent à ses yeux.

Les souvenirs d'enfance qu'Hélène a bien voulu me communiquer, rapprochés de quelques confidences déjà faites au public par des personnes illustres, nous feront voir le sentiment de la nature à une phase ultérieure de son développement. Leur lecture sera, je le crois, par elle-même, assez suggestive, pour qu'il ne me soit pas utile d'y ajouter beaucoup de considérations pédagogiques.

« Je crois avoir vécu en aveugle pendant les cinq premières années de ma vie, au milieu des belles choses que l'univers étale à nos yeux. Je ne savais rien des fleurs, si ce n'est qu'elles ont des couleurs variées, et qu'elles sentent bon. Elles représentaient surtout pour moi un jeu des fillettes de mon pays. Une fleur était une chose bonne à froisser dans les doigts, pour l'effeuiller ensuite dans les airs. « Voulez-vous aller au ciel ? Les anges viennent vous cher- PéRxz. L'Education Intellectuelle 18

cher. » Et toute une envolée de pétales multicolores retombaient en douce pluie sur nos épaules. Je savais aussi qu'il y a des fleurs faciles à aborder, mais qu'il faut se garder du piquant chardon, de Tortie hypocrite, et ne pas goûter la languette blanche ou les fruits rouges de^l'arun à la feuille de lance. De plus, je savais les rivières perfides et trompeuses, et les bois sombres peuplés de loups et de bêtes malfaisantes...

(( A cinq ans, je commençai à aller en classe, et mes yeux se dessillèrent, en même temps que mes oreilles s'ouvraient davantage. J'aimais entendre chanter, pour les sons et les cadences agréables en elles-mêmes, et pour les paroles, dont je ne demandais pas Texplication, mais que je comprenais à ma manière. Je connaissais de réputation le rossignol, dont le nom était mêlé à quelques-unes des romances champêtres dont nous régalait ma mère. Mon goîit, à Técole, se prononça bien vite pour les poésies que nous récitions tous les jours, et où il était question du rossignol, ce chantre de la nuit, des linottes joyeuses, des bois, des plaisirs et des travaux des champs. Mon imagination surexcitée personnifiait tout. Les nuages dans l'espace étaient les âmes des morts qui s'intéressaient à nous du haut des cieux ; je les suivais des yeux, je leur voyais des formes d'animaux ou de personnes ; ils s'allongeaient, s'embrouillaient ensemble, et me laissaient rêveuse, quand ils étaient dissipés. Ne m'avait-on pas dit qu'en regardant bien, on pouvait apercevoir dans la lune un homme et sa femme, punis et emportés là vivants, pour avoir coupé du bois Ip dimanche ? Uétoile du marin m'avait donné à entendre que le destin y avait

placé la mienne aussi, et je Ty cherchais naïvement pour la consulter et lui obéir. .

« Nous allions nous promener en famille fort souvent dans la campagne, et loin des foules. Mon père nous menait de préférence dans une propriété magnifiquemenf. entretenue, dont le maître vivait à Paris. Le public, un peu choisi et discret, avait toute liberté de circuler dans le parc et les charmilles. Les jeudis, nous étions presque toujours seuls dans ce vaste enclos. Le seul ennui que nous y éprouvions venait du grand chien qui aboyait en fuyant devant nous, et que mon père savait écarter en le menaçant sans lui faire de mal. J'ai rêvé souvent que ce chien me déchirait et m'emportait dans le buisson, « sans autre forme de procès ». Mais heureusement ce ne fut jamais qu'un songe.

Nous étions si heureux dans ce coin de terre plus à nous qu'à son maître, véritable Paradis qui changeait de décor en toutes saisons, et presque à chaque moment du jour ! Les charmilles étaient si ombreuses, et le bosquet si frais contre les ardeurs du soleil ! Que de fleurs, que d'oiseaux, que de* papillons ! L'étang, aux grands nénuphars entourés de joncs élancés, nous attirait aussi par les jeux incessants et les poursuites des petits insectes aquatiques. Nous y regardions, avec un léger mouvement d'horreur, la salamandre traîner dans la vase son ventre de lézard bariolé de gris, de jaune et d'orange. (( On faisait des collections de papillons, comme on en fit plus tard de coléoptères et de plantes. Mon frère aîné était un ardent naturaliste, depuis l'âge de huit ou neuf ans. Il avait tout jeune avisé une famille d'araignées qu'il nourrissait et observait ; un peu

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e De t»-rnps à autre, mon p^re [larlaitàmes frères des objets de leurs ct'ides. et il me souvient qa*ua jour il leur faisait admirer une application d'un beau vers de Virgile qui finissait ainsi : c Zephyrisquc motantibus umbras. » J'ai retenu le vers, j'ai su depuis ce qu'il voulait dire, et je Tai admiré à mon tour. Ma mère, très sensible, très compatissante aux

souffrants, aux faibles et aux déshérités, nous apprenait à comprendre avec le cœur les choses de la nature. Nous avions des chiens malheureux qui connaissaient notre porte. L'hiver, à nos fenêtres, ma mère ne manquait jamais d'émietter du pain ou de faire de la pâte aux oiseaux.

(( Nous recueillions et nous ruminions ainsi de borne heure des impressions que beaucoup d'autres enfants, très intelligents et très aimants, ne soupçonnaient même pas. La fleur la plus modeste devenait notre protégée ; nous étions reconnaissants à la mousse des arbres d'être lisse et molle à nos doigts, aux chanterelles des souches cachées sous les feuilles mortes d'exhaler pour nous une odeur fraîche et sauvage. Nous n'eussions pas de sang-froid vu quelque autre enfant s'amuser à faire souff^rir un hanneton ou une mouche. Et pourtant combien de fois il nous a fallu voir cela ! Nous aimions voir nos mouches (tout enfant je croyais que chaque maison avait ses mouches) se frotter les pattes sur les. feuilles de nos livres, et s'avancer, allongeant leurs trompes, dans la jatte de lait, trop heureux de lui avoir tendu à temps une planche de salut : la pointe d'un couteau ou le bout de notre doigt.

« Je voulus entraîner parfois des amies de mon âge, ou même un peu plus âgées, à nos fêtes champêtres ; mais je parlais en vain. Je leur appliquais en riant, et elles ne s'en blessaient point, le mot du psalmiste:(( Aures habent, etc., oculoshabent...etc.)) Ce n'était pas notre science, ou notre tournure naturelle d'esprit qui nous rendait .si différents d'elles, tandis qu'elles ressemblaient elles-mêmes à leurs frères insouciants et étourdis. Seulement nos parents.

peu faits pour les plaisirs mondains, amis de la lecture et du silence, et, chose importante, originaires d'un autre pays, qu'ils avaient quitté non sans regret, nous habituaient à ressentir ces impressions, sans parti pris, naïvement, comme ils les éprouvaient eux-mêmes. Mes compagnes, filles de petits propriétaires ayant maisonnette en ville et métairie à la campagne, étaient de ces sortes de gens qui, ainsi que tant de paysans, ainsi que les sauvages, ont la nostalgie de leur pays natal quand ils en sont sortis, et s'y trouvent heureux, quand ils l'habitent, pour tout autre chose que pour ses charmes esthétiques.

« Quand la lecture et les leçons eurent un peu agrandi le cercle de mes connaissances, les scènes de la nature se firent bien plus belles à mes yeux. J'y mêlais naïvement des souvenirs de l'histoire sainte. Il me semblait voir, dans les joncs du grand étang, le petit Moïse, que la fille du roi d'Egypte vint si heureusement sauver. La vue des paysans dans les champs me rappelait la touchante histoire de Joseph et les bontés de la douce Ruth.

« Peu à peu je devinais la mystérieuse émotion que m'inspirent aujourd'hui la vaste étendue, les lointains horizons. On nous menait souvent à une demi-lune au-dessous de laquelle se déroulait un magnifique panorama. Au bas d'une descente échevelée d'arbres verts de toutes nuances, et que l'on entendait peuplés d'oiseaux, serpentait la grande route, que coupait un pont sur l'Adour. On entendait le bruit d'une chute d'eau, qui avait l'air d'avancer et de s'éloigner, des bruits de cognée et de hache, et quelquefois aussi des coups de fusil qui me serraient le cœur. Au bord de l'Adour s'étendait un gai vil-

lage, dont plusieurs maisons se balançaient dans Teau, renversées ; la sonnerie de son clocher argentin animait le paysage à toute h^ure ; ce tableau charmant avait pour fond, au nord, la ligne sombre et sévère de, pignadas de la lande, qui commençait à s'apercevoir.

(( Je plaçais là, et dans un petit château attenant à notre parc, que je fus admise à visiter vers Page de huit ans, toutes les histoires, quelquefois embellies et surtout prolongées par moi, que je lisais dans les livres. Là aussi, je faisais vivre en famille, et quelquefois mourir, hélàs ! en pleurant, mes amis et connaissances ; les chats n'étaient pas oubliés. J'ai su depuis qu*on appelle cela rêver. J'ai appris en même temps que si rêver n'est pas mal faire, cela peut y conduire. (( Ne laissez par rêver vos filles, dit Féne- « Ion, occupez-les à des réalités ; si vous n'avez rien « à leur faire faire, jetez des épingles et qu'elles les (( ramassent. » Allons donc ! le bon évêque, ingrat à son insu, calomnie la folle du logis. Est-elle donc si folle que cela, même chez les jeunes filles? L'imagination et le sentiment ne peuvent-ils pas vivre en bonne amitié avec la raison? Que d'exemples nous prouveraient le contraire ! J'avais un corps et une âme, des sens et un esprit : je donnais à chacun sa pâture, et aucun d'eux ne s'en plaignait. Oh ! les heureux moments de rêverie, quand j'étais seule dans un coin sous les arbres, ou à ma petite fenêtre donnant sur des jardins !

« La lecture ne suffit pas, même chez les enfants les plus intelligents et les plus sensibles, pour développer le sentiment de la nature, si on ne leur apprend pas à l'aimer pour elle-même, si on ne la leur

montre ou si on ne leur en parle qu'en propriétaire et en marchand.

(( Je crois pouvoir rapporter à ma onzième année le souvenir d'une bien ravissante matinée. Une de mes petites amies m'avait prêté un livre que je trouvais fort amusant. Je n'avais pu le finir avant d'aller me coucher. Peut-être la préoccupation de l'achever me réveilla-t-elle vers trois heures du matin. Nous étions au mois de juillet, par un temps splendide. Doucement, je me lève, et, à moitié couverte, j'ouvre la fenêtre de ma chambre qui donnait sur plusieurs jolis jardins. J'essayai de lire à la douteuse clarté de l'aube ; mais j'étais à chaque instant obligée d'interrompre ma lecture pour regarder ce qui se passait autour de moi. Les coqs s'étaient mis à chanter et à battre des ailes ; les hirondelles gazouillaient sur les toits voisins ; les pigeons s'élançaient, à grand bruit, de toutes les maisons. Insensiblement chaque chose prenait une forme moins vaporeuse. Un haut belvédère à balcon de fer, surmonté d'une boule de cuivre, devenait peu à peu étincelant. Une étoile, d'abord splendide, se mit à pâlir et se fondit bientôt dans la clarté du ciel. Les arbres et les fleurs m'envoyaient leurs plus suaves parfums. Entre cinq et six heures, la nature avait fait sa toilette matinale, pour recevoir l'homme, et ce fut alors un branle-bas général, comme si l'on se fût donné le mot. Mais la scène changea avec désavantage. Les jalousies, les portes s'ouvraient avec bruit. Les bonnes criaient après les bêtes et faisaient grincer les poulies des puits ; des gens s'interpellaient dans les jardins. Je fermai ma fenêtre, emportant dans ma tête ce délicieux réveil de la nature. Ce jour-là, j'avais lu dans le grand livre

ouverte tous, avec plus d'intérêt que dans le petit conte qui s'oublia dans ma main.

« Vers ce temps-là, maman me permit d'aller avec une dame à la procession des Rogations. Je n'avais pas ridée d'une fête aussi charmante, et j'y goûtai un profond plaisir. Nous marchions dans des sentiers bordés de haies en fleurs, nous nous arrêtions à des croix simplement décorées de fleurs des champs. On chantait ; on me dit que l'on demandait à Dieu de bénir les fruits de la terre. Cette matinée resta gravée si bien dans mon esprit que, plus tard, en classe, ayant à traiter un devoir sur les Rogations, je m'en tirai à mon grand honneur. J'ai su depuis que Chateaubriand m'avait devancée, et de beaucoup dépassée, en écrivant sur le même sujet.

« Ce qui me charmait aussi dans mon enfance, c'étaient les préludes de la Saint-Jean. On faisait partout des feux de joies, où l'on jetait des plantes propres à conjurer les maléfices. Avec des herbes semblables, des branches de fenouil et de la moelle de sureau, on tressait de jolies croix ; on les clouait, bénites, au-dessus des portes extérieures des maisons. Je ne manquais jamais, ce jour-là, de faire un tour de ville, pour voir quelles étaient les croix les plus belles. Les gens en deuil ne mettaient pas de croix ; quelques-uns cependant en collaient une en papier sur laquelle était dessinée tout en noir une croix de Malte.

« Ma mère nous racontait qu'à T... il était d'usage, autrefois, quand il faisait beau, de ne point se coucher du tout la nuit de Saint- Jean. On la passait à se promener ; on courait aux feux que les villages voisins allumaient sans parcimonie. Ces fêtes primitives et pastorales faisaient aimer la nature et rem-

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plissaient les cœurs de souvenirs doux et poétiques. » Soumettons à une brève analyse ces impressions d'enfant, qui ont dû compter parmi les plus mémorables dans révolution esthétique de notre aimable confidente.

Hélène nous dit avoir vécu en aveugle, pendant ses quatre ou cinq premières années. C'est une erreur. Que savait-elle des fleurs ? Peu de chose ; c est qu'elles ont des couleurs variées et qu'elles sentent bon, qu'il en est d'inoffensives et de dangereuses. Elle voyait ou sentait cela, d'instinct, comme un jeune animal. Mais n'était-ce rien, du moment qu'elle pouvait le dire et y penser, s'y intéresser, les admirer, les aimer? Et n'était-ce rien que ce futile (futile pour nous) et charmant symbolisme des fleurs envoyées au ciel et retombant, pour venir chercher l'enfant, comme une nuée de petits anges ?

Hélène oublie aussi en ce moment (nous le verrons plus loin) que, depuis longtemps déjà, la douce ( voix de sa mère lui avait dit mainte chanson où il s'agissait de bergers et de bergères, de coudriers, d'ombrages, de prairies émaillées de fleurs, de moutons charmants, d'oiseaux jolis, de mille scènes animant et égayant la nature emplie d'êtres aimables et aimants. Et les belles histoires commentées par sa mère, les récits même de la Bible transformés en réalités si vraies, que l'enfant accompagnait par la pensée Rébecca à la fontaine, et s'éprenait d'amour pour Rachel ! Les hommes, les êtres naturels, le ciel, la terre, les eaux, la mer, tout cela passait déjà, brillant, harmonieux, embelli, idéalisé, dans sa petite tête en travail. C'est à l'école, s'imagincTt-elle, que ses yeux et ses oreilles s'ouvrirent sur la nature. Di-

sons plutôt que les impressions de Técole, relatives à ces poétiques sujets, n'auraient été ni aussi vives ni aussi profondes, si les récits et les chansons de sa mère ne les avaient pas pénétrées de leurs pures et sympathiques influences.

Le facteur le plus important du sentiment esthétique, c'est la sympathie. Hélène le dit fort bien ellemême : les choses delà nature se comprennent aussi avec le cœur. L'intérêt humain, voilà la racine et voilà la fleur de l'observation. Hélène et ses frères furent très bien partagés sous ce rapport : des promenades fréquentes dans un parc presque à eux, sotis les yeux d'un père intelligent et d'une mère charitable aux animaux. Peut-être leur aurais-je souhaité, en outre, quelques leçons d'histoire naturelle qui leur auraient appris à observer les choses en détail et à ne pas se contenter d'une superficielle connaissance. Gela n'aurait aucunement fait tort à cette heureuse sympathie d'imagination, par laquelle tout vit, se transforme, devient matière à découvertes et à surprises, à naïves admirations, à effusions tendres ou joyeuses. Sous l'influence de ce précieux sentiment; les fleurs auraient encore semblé naître sous les pas de l'enfant, les insectes, les papillons et les animalcules de toute sorte surgir d'un fond de vie inépuisable et mystérieux, a Les fleurs ! j'aurais voulu en avoir des brassées, et les serrer contre mon cœur. Chaque fois j'en dénichais de nouvelles, et il me semblait que ce seraitcomme cela toute la vie... Je voyais des fleurs partout. J'étais désolée qu'il n'y eût pas des chats et des chiens bleus et roses. » Voilà qui est bien enfant, et peut-être surtout bien jeune fille; mais c'est d'un enfant sympathique.

Peut-être la sympathie affective se développe-telle plutôt chez les jeunes filles, en vertu de leur organisation particulière ; peut-être aussi les différences du régime et de l'éducation auxquels on soumet de bonne heure les deux sexes sont-ils pour quelque chose dans cette précocité. Il est des garçons tout jeunes qui s'intéressent fort aux animaux : tel fut Bernardin de Saint-Pierre. Son père Pavait amené à Rouen, vers Tâ'ge de six ans, et, admirant les tours de la cathédrale, s'écriait : « Comme elles montent haut ! » L'enfant ajouta : « Oui, elles volent bien haut. » Il n'avait vu que les hirondelles voltigeant au-dessus des tours. Chacun trouvera de pareils exemples autour de soi : sur vingt petits garçons il y en a au moins un qui, par le fait de Thérédité ou par le fait de Féducation première, est un enfant rêveur ou sensible, ce qui est tout un.

L'hérédité ne suffit peut-être pas à expliquer cette sympathie délicate, et comme esthétique, pour les êtres vivants, dont Hélène et sa sœur, et ses frères, à un moindre degré, faisaient preuve dès Fâge le plus tendre.

Résumons. De huit à dix ans, Tenfant a commencé d'observer avec intérêt beaucoup d'objets particuliers et de détails caractéristiques, pour les retrouver, les soupçonner et les admirer réunis dans un ensemble. Il n'en est plus, en général, à cette incapacité d'analyse qui est une sorte de myopie intellectuelle. On raconte d'Arago, dont la vue était fort courte, qu'a l'âge de dix-huit ou vingt ans, ayant mis par hasard des lunettes, il fut saisi d'une émotion inconnue jusque-là, en voyant le nombre infini des feuilles d'un arbre voisin et les menus détails de

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leur structure. Je connais beaucoup d'enfants de huit ans qui ne sont déjà plus myopes de cette façon-là. En effet, la sympathie, aidée par les causeries, les récits, les chansons de la maison et les chants de Técole, par la lecture, et aussi par les premières notions d'histoire naturelle, les ont mis en goût et en mesure d'observer.

Leur observation, hâtons-nous de le dire, ne s'attache encore qu'aux traits les plus saillants. C'est œuvre de raffiné, plaisir de dilettante, que d'inventorier les mille impressions d'un paysage, et de réduire en ses éléments premiers, l'émotion qu'on y éprouve. L'esthéticien, le naturaliste, sont eux-mêmes obligés de se refaire petits enfants, pour goûter la nature. Quand ils ressentent pleinement et franchement ce plaisir de communier par tous les sens à la fois avec elle, ils oublient les mille aspects sous lesquels ils la connaissent, pour n'en considérer qu'un très petit nombre, et s'en émouvoir avec la demiinconscience de l'ignorant. Je crois même que nos descripteurs à outrance, quand il leur arrive de s'oublier à redevenir hommes en présence de la nature, en jouissent d'une bien autre façon qu'ils ne la décrivent ensuite dans leurs formules de convention. Une petite fille de dix ans, très intelligente, ne savait pas me donner une idée du village où elle passait la plus grande partie de chaque été. Je suis sûr qu'à dix-huit ou vingt ans, ayant appris l'art d'écrire et de décrire, et laissant aller sa plume à la seule inspiration des souvenirs, elle m'aurait donné en quelques traits fidèles, les raisons qu'elle avait eues autrefois de se plaire dans ce village. Jamais je n'ai pu fairev a'âmirer à un enfant de douze ans la légèreté aérienne

et l'attitude mélancolique d'un beau saule penché au bord d'un étang. Cette allégorie réalisée dans la nature, ne répondait à rien dans son expérience humaine. Il s'en moquait bien. Quand je lui ai dit que les poètes comparaient ces minces branches inclinées à une chevelure défaite, il s est mis à rire d'un air narquois. Sa sœur, âgée de neuf ans, qui se trouvait là, a souri d'un air fin et demi-sérieux, s'intéressant peut-être à l'analogie, parce qu'elle rappelle un détail de toilette. En tout cas, elle était mieux préparée par ses expériences habituelles à saisir quelque chose de cette comparaison poétique.

Ce n'est pas à dire pour cela que l'enfant, stimulé par la sympathie, n'observe beaucoup de faits aussi bien que les grandes personnes. Seulement, il se contente de les noter sans les disséquer, quelque peu supérieur en cela à nos poètes byzantins. « Au bord de l'Adour, nous dit Hélène, s'étendait un gai village, dont plusieurs maisons se balançaient dans l'eau, renversées » ; « ce tableau charmant avait pour fond au nord la ligne sombre et sévère des pignadas de la lande, qui commençait à s'apercevoir » ; et ailleurs : « un haut belvédère à balcon de fer surmonté d'une boule de cuivre, devenait peu à peu étincelant » : n'est-ce pas là de l'observation exacte et même scrupuleuse? Et cela ne suffit-il pas? Les grands maîtres de tous les temps ne sentent pas autrement ; et cette simple et vraie perception de la nature naît sans effort sous la plume de la jeune fille, et sans doute aussi du garçon qui n'a pas appris la manière savante, conventionnelle de sentir et de voir.

Chez l'enfant, en général, et peut-être plus parti*

culièrement chez la jeune fille, quand on la laisse s'élever presque seule, Télément intellectuel du sentiment de la nature est de beaucoup inférieur à l'élément émotionnel. Nous avons vu qu'Hélène décrit parfois avec autant de finesse que d'exactitude, et que les conceptions d'ensemble, les petits tableaux indiqués en quelques traits lui sont familiers. Mais c'est que tout cela est vivant, charmant, sympathique. Et, du reste, elle ne cherche pas toutes les raisons qu'elle peut avoir de savourer sa jouissance ; une seule lui suffit, et elle est excellente. Elle n'épuise pas la coupe d'ambroisie, pour en sentir le vide ; elle l'effleure des lèvres, et la voilà heureuse.

A l'esprit, pour y voir clair, au cœur, pour jouir sûrement, il faut une qualité de plus en plus rare chez nos poètes et nos écrivains, la simplicité. la savante et puérile (je ne dis pas enfantine) manie de rechercher les sensations pour elles-mêmes, de les vouloir intenses, exquises, et de n'en estimer que l'expression subtile et même étrange ! Non, les sensations ne sont pas la fin de l'art ; elles n'en sont que l'occasion et la matière. Ce qui est beau, ce qui est bon, ce qui est sain, ce sont les images éclatantes, gracieuses, variées, mais simples et sereines ; et surtout les associations d'idées et de sentiments qui viennent tout naturellement, G. Sand aurait dit tout bêtement, à la suite. Laissons-nous aller à elles ; ne les arrêtons pas au passage, pour les tourmenter et les retourner, à seule fin d'en grossir l'eff'et. Usons de Ja rêverie naïve et vaguement crédule qui plaît à certains enfants. Il y a quelque chose qui vaut mieux que d'être un pur artiste, « un paresseux rêveur », à

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la façon de Beaudelaire ; c'est d'être une personne humaine, la première venue, faisant sa part de l'œuvre commune, et n'apportant dans la nature grandiose et pacifique, avec ses préoccupations en moins, que les idées et les sentiments de tous les jours.

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