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CHAPITRE XV

La tondaaeo dramatique

Le plaisir dramatique, c'est le plaisir de Taction, ou laction faite en vue du plaisir. Cette définition très large est parfaitement applicable à Tenfant, dont la vie est presque toute en mouvement et en jeu. Il convient cependant de la restreindre, même à son égard, par des distinctions qu'il ne fait lui-même que très tard, et fait toujours mal ; nous comprendrons mieux ainsi les manifestations souvent indécises de ses facultés esthétiques. Il y a lieu, selon moi, de comprendre, sous la formule générale de plaisir dramatique, les plaisirs qui résultent, pour le jeune enfant du jeu proprement dit, des actions simulant le jeu, des récits, des simulations d'action.

Aucun amusement ne vaut pour lui le jeu proprement dit : il y déploie toutes ses énergies actives, il y exerce coup sur coup ou tout à la fois presque tous ses sens, la vue, l'ouïe, le toucher et le sens musculaire ; cette action est libre et complète, sans aucune arrière-pensée de travail ou de contrainte ; et, de plus, elle met en œuvre, dans toute sa force d'expansion, l'instinct de communauté et de sympathie sociale. C'est là de l'action intense, variée, attrayante au premier chef : c'est là le principe de tout plaisir de tout plaisir dramatique.

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La plupart des actions que le jeune enfant est admis à faire avec nous ont pour lui ce caractère de jeu très intéressant. La sympathie y joue un rôle essentiel, avec la curiosité à demi satisfaisante, avec ce je ne sais quoi d'inconnu, ce mystère qui pare toutes choses d'un reflet idéal.

Les récits comptent parmi les représentations idéales des choses qui intéressent le plus Tenfant. C'est qu'il y a la distance voulue pour mettre son imagination en travail ; de plus, l'action dramatique est toute digérée, en sorte qu'il n'a qu'à écouter pour en suivre tous les détails ; ajoutons-y l'influence de la physionnomie et du geste, surtout de la voix, que le narrateur rend à son gré mystérieuse, éclatante, terrible ou joyeuse.

Le spectacle des yeux ne suffit pas pour produire, même chez le jeune enfant, l'impression dramatique, Il assistera, sans s'effrayer ou s'étonner outre mesure, à des scènes qui provoqueraient chez certains adultes une terreur ou une pitié profonde. A l'âge de six ans, je vis un rassemblement devant une maison ; je suivis quelques personnes qui montaient un escalier sombre ; en haut, dans une petite chambre, une dizaine de personnes entouraient un lit ; j'approche, je regarde entre les vides, et je vois un homme en chemise, immobile, dont on frictionnait et battait le visage et les mains d'un blanc de cire : c'était un pauvre réfugié Polonais qui s'était pendu. Mon émotion ne fut pas bien grande. J'ai vu le même fait se reproduire dans une rue, où un homme, par jalou-

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sie d'amour, s'était fracassé la mâchoire d'un coup de revolver. Il était par terre, baigné dans son sa-^g ; tout autour une douzaine de femmes du peuple, dont quelques-unes riaient, et des marmots de tout âge qui regardaient le blessé d'un air simplement curieux, comme ils auraient regardé un animal égorgé. Faites raconter cela par une personne émue, ou mettez-le sur la scène avec des paroles appropriées : dans le premier cas, tous les enfants éprouveront terreur et pitié ; dans le second cas, au moins quelques-uns.

Un spectacle, en effet, n'est pas en lui-même pathétique. La vue de la souffrance, les tressaillements et les sanglots de l'agonie, peuvent causer un certain plaisir à celui qui avait un grand intérêt à la mort de la victime ; ils peuvent ne causer qu'une vague émotion aux cœurs secs ou blasés sur de tels événements. Au théâtre, il faut pouvoir s'abstraire d'une foule de sensations étrangères à l'action représentée, pour en suivre l'idée dans ses diverses phases, .pour s'identifier avec le personnage dont la souffrance et le danger nous doivent devenir nôtres en quelque façon ; il faut être bien exercé, bien sensible, pour entrer dans la situation morale dont on ne voit que certains aspects, qui sont à interpréter d'une certaine manière. Ce qui prépare, ce qui surexcite, en la concentrant, l'émotion, ce sont des paroles, et surtout la voix des acteurs. Le facteur essentiel de l'émotion théâtrale, c'est la voix qui traduit la joie ou les douleurs humaines.

La simulation des actes les plus ordinaires devient très intéressante pour l'enfant, parce qu'il s'y ratta-

che, outre le charme du mystère, l'idée de libre plaisir. Il peut s'y ajouter aussi, dans les moqueries que l'enfant exécute, le plaisir du contraste, qui est le fondement du comique, et le sentiment d'indépendance momentanée vis-à-vis de personnes dont le respect le tient en contrainte habituelle.

Les libres jeux des enfants de la campagne sont, en général, bien moins dramatisée que ceux des enfants de la ville. On fait parler davantage ceux de la ville, on leur fait raconter, et on leur raconte en les mimant beaucoup plus d'histoires. Ils ont aussi plus de loisir pour jouer, ei plus d'occasions pour voir des scènes bonnes à imiter. Quelques grimaces primitives, quelques grossières contrefaçons de ridicules très saillants, les imitations assez exactes des voix de certains animaux domestiques, surtout de quelques oiseaux bons à attirer ainsi au piège, tel est, en général, tout leur talent comique. Il s'en faut qu'ils puissent être comparés aux enfants de la ville pour la malice et la vérité des grimaces, et l'art de contrefaire.

Il entre bien autant de plaisir dramatique sans doute que d'inconsciente coquetterie dans l'imitation très étudiée que certains enfants des deux sexes font de nos manières. Une petite fille de cinq ans aimait à se planter devant les personnes qui parlaient, et semblait prendre un vif plaisir à regarder le jeu de leur physionomie, qu'elle s'essayait ensuite à reproduire. On lui voyait une infinité de tournures et de démarches, presque jamais la sienne. En y regardant bien, on retrouvait celles des gens qui, par quelque chose d'extraordinaire dans leurs allures, avaient excité sa manie imitative.

Les petites filles de bonne maison (et leurs frères, quand ils en ont le temps) copient ordinairement leurs parents dans leurs rapporte avec les serviteurs, les ouvriers et les marchands ;. elles parlent à leurs poupées comme on leur parle ; elles imitent avec leurs compagnes les mines d'emprunt et les formules de fausse politesse que les dames échangent dans leurs visites cérémonieuses. Elles saisissent avec sagacité les ridicules de ceux qui les endoctrinent pour leur ennui et pour leur bien. Un maître de sciences abusait de la formule (( il est évident » ; un autre ne disait pas vingt mots sans placer un « bref » à la fin de la tirade : uùe écolière, d'ailleurs fort insignifiante, ne les appelait pas autrement que M. « Il est évident » et M. (( Bref. » Ceci est aussi bien d'un garçon que d'une petite fille.

Les différences d'éducation et de sexe d'organisation doivent pourtant se reproduire dans les imitations, de même que dans les jeux des enfants. En général, les garçons s'amusent à jouera tout autre qu'à la « classe ». C'est la rage des fillettes. J'en ai vu qui passaient tous les jours plusieurs heures à faire l'école avec des amies, ou, à leur défaut, avec les chaises de la maison. Il est d'ailleurs bien rare que là, comme en toutes choses, les fillettes ne dépassent pas le modèle, particulièrement dans les scènes de colère. A la moindre faute commise par une de ces élèves pour rire (fillette ou chaise), ce sont des emportements fabuleux, des bousculades, des tapes à droite et à gauche, pour ne pas faire de jalouses.

Les enfants entrent dans Tillusion dramatique avec une facilité incroyable, soit par concession à Tesprit de jeu, soit en vertu de la puissance suggestive des images. Un homme déguisé devient presque pour eux Thomme de son déguisement. Il y a plus : ils se prennent à leur propre feinte. Un enfant de sept ans avait eu la permission de s'affubler d'un vieux paletot de son père ; le visage noirci comme un ramoneur, il courait de la salle à manger à la cuisine, effrayant (pensait-il) tout le monde ; la bonne le mena devant une glace, pour le faire jouir du propre spectacle : Teffet fut immédiat ; il recula effrayé. Ainsi les acteurs collent sur leur propre peau celle d'un personnage imaginaire, qu'ils promènent dans le monde quelquefois sans le savoir.

La mode est bien vieille, et non pas usée de sitôt des petites comédies de famille, entre parents et enfants. Il est si doux de rattraper quelques bribes du beau temps d'autrefois, en partageant les jeux que rage et la gravité semblent nous interdire ! Nous faisons ainsi nargue au sérieux de la vie et à sa vertigineuse fuite. Et nos enfants sont si heureux de nous voir aussi enfants, sinon plus enfants qu'eux-mêmes ! Le tout est de savoir se réserver une porte de sortie, dans ce domaine improvisé de la fantaisie et du laisser-aller sans limites, de savoir tout diriger sans en avoir l'air, et se reprendre tout entier, au moment voulu. Si vous saviez les jolies et pouffantes espiègleries que j'ai vu souvent se dérouler entre enfants de tous les âges, enfants de six, douze, quarante, soixante soixante-dix ans, dans les petites clairières gazonnées de mon cher bois de Vincennes ! C'étaient des idylles

comme en auraient joué les patriarches, s'ils avaient su jouer la comédie.

Et les beaux souvenirs historiques, les ravissantes visions : Henri IV galopant le long de son salon du Louvre avec un de ses enfants sur le dos ! le poète Racine faisant Toffice de porte-croix dans les processions jouées par ses enfants ! Victor Hugo faisant le lion sous la table, pour amuser une petite fille, et sortant de son trou en rugissant, d'un élan si naturel, qu'il entraîne la nappe et casse tous les verres ! C'est à donner envie d'être père et grandpère, ou regret de ne Tavoir pas été.

ni

Je ne crois pas que les enfants, jusqu'à neuf ou dix ans, si bien doués qu'ils soient, puissent comprendre et sentir, sinon dans quelques traits de passion générale ou quelque situation simple, rien de ce qui nous intéresse au théâtre. Je fais exception pour les sujets déjà connus d'eux, par exemple, pour Esther, Athalie, Mérope, ou telle autre pièce, dont ils auront pu apprendre des extraits ou lire quelques scènes.

Les adolescents, en général (et combien d'adultes en cela ! leur ressemblent) ont besoin d'une légère préparation pour suivre sans fatigue, et avec le charme continu de la curiosité satisfaite, les évolutions d'une pièce tout à fait nouvelle pour eux. Mais avec les jeunes enfants, il n'y a pas de préparation qui tienne: les pièces faites pour nous ne sont pas pour eux. Qu'on les porte au théâtre, quand on ne peut pas les

laisser seuls au logis, je n'y fais pas d'objection. Mais une fois là, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de les laisser tranquillement dormir. Que ce soient des garçons ou des fllfes, au théâtre, ils ne voient rien de ce que nous y cherchons : les caractères vrais, les situations naturelles, le sentiment bien rendu, les convenances rigoureusement observées. Ils ne voient que les dehors du drame, ont quelques parties saillantes de cette surface.

Il y a trois ans, dans un collège de jeunes filles, les demoiselles s'étaient ingéniées à imiter M^*® Agar, la grande tragédienne, qu'elles venaient d'entendre. Elles se mirent en train de jouer les Femmes savantes, et, certes, Molière n'aurait pas dédaigné cette interprétation de son œuvre. Certaines personnes trouvèrent même que c'était trop bien pour elles. On demanda aux petites filles si elles avaient été contentes. « Oh ! oui; comme les costumes étaient beaux ! Thérèse avait une bien jolie robe garnie de dentelles; Léonie, avec sa perruque, ses manchettes, ses souliers rouges, était drôle tout à fait. » Ainsi des autres personnages ; on ne s'était guère intéressé qu'aux costumes et aux poses.

Un préjugé très répandu, et fondé uniquement sur des apparences mal étudiées, c'est, qu'au moins dans nos comédies, il y a beaucoup de choses à la portée du jeune enfant. Il possède, en effet, dit-on, l'instinct inné du comique. Mon Dieu ! ni plus ni moins que celui du tragique. Sans perdre notre temps à discuter, allons aux faits.

:: Des artistes de passage dans un chef-lieu du

I Midi donnèrent une représentation pour la jeunesse

des écoles. Ils lui servirent des mets variés : le pre-

mier acte du Misanthi^ope, le quatrième acte de Britannicus, quelques scènes de VAvare. Comme intermède à ces grandes scènes, identiques pour les costumes à ceux delà Comédie-Française, on déclama des poésies, on récita des monologues spirituels ou amusants. Les jeunes enfants ne comprirent rien au Misanthrope et s'ennuyèrent à Britannicus ; s'ils applaudirent à YAvare^ c'est quand, furieux de la perte de son argent, il s'arrache les cheveux, accuse tout le monde. Harpagon, indiquant du doigt un coin de la salle^ puis un autre, demandait si son voleur n'était point là ; alors, de quel entrain le jeune public se mettait de la partie, et répondait, pour rire : « Oui, il est ici ! » Et lorsque, étendu par terre, FAvare se dit mort et enterré, et, qu'au bout d'un moment, il demande s'il n'y a point là quelqu'un pour le ressusciter et lui rendre son argent, on lui criait avec transport : « Oui ! oui ! »

On prodigua aussi des éloges à un solo de flûte, aux monologues, et à un acte en prose : On demande des domestiques.

Il ne faudrait pas croire que l'enfant, qui trouve à rire à nos comédies, entende pour cela le vrai comique. Il y a loin de saisir un ridicule extérieur à saisir le ridicule moral. Les enfants adorent les bouffonneries et les situations grotesques ; les plus exagérées les trouvent prêts à applaudir. Notez, d'ailleurs, que le jeu deVacleur entre pour beaucoup dans son succès, et ses grimaces, et son rire contagieux. Les mots les plus gros, comme les plus fins, l'enfant en rit, sans les avoir compris. Ils seraient dits en chinois ou en hébreu, qu'il n'en rirait pas moins. Heureusement pour lui, il comprend même à peine les facéties

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de Guignol ; sans cela, j'en voudrais un peu au ridicule Guignol de le faire rire.

Oui, malgré les grimaces qu'il sait faire à la justice et aux lois» qu'on me permette de dire son fait à Polichinelle. Je ne lui reprocherai pas son gros sel attique, mais bien sa morale surannée. La force et la ruse priment le droit dans toutes les scènes : le grand Polichinelle n'est jamais vaincu, si ce n'est par quelque crocodile ou le diable en personne. Et toujours les arguments du bâton ! A peine çà et là quelque trait qui ressemble à de la vérité d'observation. Des gens sérieux de mine aiment à aller de temps en temps poser devant Guignol. Heureusement, je le répète, les jeunes enfants n'y comprennent rien autre chose que les gestes burlesques et les sons de voix bizarres, qui les font rire. Puisque ces petites poupées plaisent aux simples et aux enfants, oh pourrait s'exercer à les faire mieux parler et se conduire.

De même, quand les enfants se tordent aux bras des bonnes ou à côté de leurs gouvernantes, pendant le jeu des chevaux de bois, la dépense nerveuse du rire n'est rien moins qu'intellectuelle.

Nous venons de voir comment les enfants comprennent les pièces écrites pour les grandes personnes ; voyons comment ils les jouent.

On a abandonné, dans la plupart des maisons d'éducation, les représentations théâtrales, que la vieille université avait longtemps pratiquées, et que les jésuites avaient remises en honneur. Parmi leurs

nombreux inconvénients, elles avaient pourtant quelques bons résultats, a Ce que les jésuites, dit M. Compayré, cherchaient dans leurs exercices dramatiques, ce n'étaient pas seulement une distraction et un appât pour les jeunes gens, c'étaient des leçons de tenue et de bonnes manières. « La tournure, dit a un père jésuite, est souvent la meilleure recom- « mandation. » On peut se convaincre, en lisant certains chapitres du Ratio dooendi et discendi du P. Jouvency, de l'importance que les pères attachaient à la science des converiances extérieures. Le professeur de rhétorique doit s'occuper des gestes, de la déclamation. Il faut qu'il appelle le maitre de danse à collaborer avec lui. L'élève apprendra à tenir la tête, les pieds, les mains... En un mot, la préoccupation du décorum est grande chez les jésuites, et nous ne saurions les en blâmer absolument. Rien de plus équitable que cette étude souvent négligée du maintien, de la bonne tenue, à condition qu'elle ne tombe pas dans les minuties de l'affectation, et surtout qu'elle ne nuise pas à des études plus sérieuses (1). » Si les représentations dramatiques pouvaient assurer de tels avantages, il n'aurait été que juste de les conserver. Mais elles avaient aussi « des inconvénients manifestes : perte de temps, excitation excessive au plaisir, encouragement prématuré donné au désir de plaire (2). » Surtout mal dirigés, ces exercices scéniques entraînent à des exagérations singulières, différentes, suivant

(Il G. Compayré, Hist, crit. des théor. de Vèduc. en France^ t. I, p. 17b.

(2)lld., ibid.

les tempéraments, et qui passent fort vite des manières aux dispositions intérieures. J'ai connu des maisons d'éducation où Ton permettait aux jeunes gens de jouer des pièces sérieuses et gaies deux ou trois fois Tan. On perdait un temps précieux à des bagatelles qu'il était souvent difficile de rendre avec une vérité relative. Ceux qui ne pouvaient être désignés pour remplir un rôle, et un rôle marquant, étaient dévorés de jalousie, cela va sans dire. Les plus favorisés se grisaient de succès. Presque tous y perdaient lair simple et naturel. Quelques-uns de ces comédiens en herbe en étaient venus à ne plus savoir marcher ni parler comme tout le monde. Ils incarnaient leurs personnages pour plusieurs mois : les uns tragiques, fiers, compassés, aussi acteurs, aussi faux que possible dans leurs relations avec leurs camarades ; d'autres enfip, d'une gaieté et d'une bouffonnerie forcées et inopportunes, ayant laissé leur sincère bonne humeur d'enfants pour une jovialité d'emprunt et de parade.

Les inconvénients sont encore plus grands pour la sensibilité des jeunes filles, naturellement plus vive, ou davantage affihée par l'éducation. J'en ai vu qui, pour avoir joué une seule fois, étaient déjà des coquettes, des précieuses ridicules, bonnes à croquer par de nouveaux Molières. On sait le lamentable succès d'Andromaque^ et même d'Esf/ier àSaint-Cyr: les petites filles les jouèrent trop bien. Il doit en être de la plupart des petites actrices, comme il en est, en dépit du paradoxe si vrai pourtant de Diderot, des vraies grandes actrices: plus elles entrent dans leurs rôles, plus elles les sentent.

Ce n'est pas seulement dans les rôles tendres que

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les petites filles entreraient trop bien, c'est aussi dans les rôles gais. M™* G. Sand nous raconte, avec une grâce infinie, les comédies jouées au couvent par elle et ses camarades. C'était du Molière arrangé de souvenir, et accommodé au lieu et à la circonstance. Toute la communauté fut mise en belle humeur. « La gaieté se communiqua aux caractères les plus concentrés, aux dévotions les plus mélancoliques. » Pourtant cette « gaieté montait tous les jours d'un cran, et les plus roides s'y laissaient entraîner ». Du fou rirQ on passait aux expiègleries les plus vives, et insensiblement jusqu'à l'idée d'une révolte pour rire (1).

Les inconvénients ne sont plus les mêmes quand, au lieu de pièces entières à jouer, on donne aux enfants, soit une scène bien choisie, soit des lambeaux de dialogue à déclamer et à mimer à tour de rôle. Ce sont alors de simples exercices de débit et d'interprétation littéraire, où le sentiment proprement dit a une part des plus restreintes. On n'incarne pas aisément un rôle que d'autres ont rendu ou vont rendre devant vous.

Dans un excellent pensionnat eurent lieu des jeux dramatiques tout aussi innocents. Ils ne donnaient prise ni à la coquetterie, ni à la jalousie, ni à la vaine gloire. Ils mettaient en activité tous les ressorts des énergies morales, à peu près abandonnées

(1) Histoire de ma vie, t. III, p. 246-245.

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à leur propre direction : on n'y sentait point reffort du maître qui enlève à l'enfant son naturel et l'esprit d'à-propos. Voici ce que la directrice m*a raconté sur ces pantomimes exécutées par ses élèves.

« Il m'était parfois pénible, et souvent impossible, les dimanches et les jeudis, de garder les jeunes filles constamment sages pendant les longues heures d'oisiveté. Je n'aimais point les voir s'isoler pour converser à voix basse, loin des oreilles des surveillantes. A la fin, celles-ci étaient à bout d'invention de jeux dont on se lassait bientôt. On épuisa vite le goût des charades, des proverbes, des énigmes ; pour passer le temps sans encombre, quefaire? Les élèves, sans secours aucun, nous tirèrent d'embarras. Je ne me mêlais que de loin aux jeux des pensionnaires, et me tenais avec ma sœur et d'autres maîtresses, dans un endroit du jardin peu éloigné du centre de leurs récréations. Les enfants, à cette époque de Tannée, ne montaient se coucher qu'à neuf heures, ou plus tard, s'il faisait par trop chaud.

(L Un soir deux élèves vinrent nous prier de vouloir bien nous rendre à leur invitation, pour assister à un petit jeu qui allait bien les divertir. Nous nous rendîmes complaisamment à la place qu'elles nous avaient préparée avec toutes sortes de soins délicats : les tabourets des pieds n'avaient même pas été oubliés. Devant nous, à une certaine distance, étaient des bancs pour la moitié des pensionnaires. Quand nous fûmes installées, une grande élève vint nous prier de prêter une bienveillante attention à une représentation mimée d'un souvenir classique. Il fat expressément défendu à celles qui allaient être juges pour le moment, et qui seraient actrices à leur tour, de dire

qu'elles avaient deviné l'énigme, avant d'en avoir vu rentière exécution.

(( On commença,

« Deux jeunes filles, accommodées en servantes, faisaient semblant de dormir profondément, à poings fermés... Au bout d'un moment, un coq chanta, et ce fut si naturellement, que le chant parti de la direction de nos volières me fit croire à un de mes poulets mis en éveil. Alors arriva une vieille, toute grimaçante, et mal vêtue, qui se mit en devoir de réveiller, en les secouant d'importance, les deux filles qui dormaient si bien. Aussitôt debout, elles reprirent leur travail, et la vieille ne leur ménagea pas la besogne. Elles filaient au rouet, qu'elles simulaient parfaitement ; quand la lassitude les gagnait, et qu'elles faisaient mine de vouloir se reposer, soudain la vieille les menaçait de sa canne, et, de la physionomie et de la main, leur faisait des remontrances sévères. La canne surtout était éloquente, et avait le don de les activer au travail. Après cette scène, coupée par un léger repas effectué sans quitter les rouets, nouveau somme. Puis nouveau chant du coq. J'avais compris. La vieille accourt avec la même précipitation que la première fois ; je vis les deux dormeuses faire un poing de menace vers les volières. Quelques instants après, les filles s'étaient éloignées, et l'on entendit comme les cris et les plaintes d'un poulet qui se débat et que l'on égorge. Tout le monde s'écria: « Délicieux ! Charmant ! » Toutes avaient deviné. Je ne peux pas dire avec quel sentiment exquis de tout ce qu'a dit La Fontaine, sa fable de la Vieille et les deux servantes avait été rendue.

(( Nous félicitâmes de bon cœur les deux servantes

JZ *'

pour leur réveil si bien exprimé, et pour la scène du travail où elles s'étaient montrées si gentiment mutines et rebelles. Et la vieille, avec son jupon détestable, sa coiffe antique faite des feuilles d'un grand cahier, elle avait supérieurement joué une femme avare, irritable, qui ne peut laisser les gens reposer une minute, et court comme un lutin dans toute la demeure. « Le coq ! le coq ! », demanda-t-on de toutes parts. Ces jeunes filles, dont la plupart n'avaient jamais été à aucun théâtre, voulaient voir tous les acteurs pour les complimenter, comme cela se pratique sur les grandes scènes. Le coq était une Lucie, vrai démon, je m'en souviens encore, qui certainement avait dû faire un long apprentissage de la langue des gallinacés, car vous auriez juré avoir affaire à un véritable individu de Tespèce.

<( Cette savante troupe, dont quelques membres seulement avaient payé de leur personne, s'assit pendant que l'autre allait préparer la représentation qu'elle avait déjà choisie. La seconde pantomime fut aussi bien exécutée que la première. C'est surtout à mon jugement et à celui de ma sœur que les comédiennes tenaient. Quand elles sentaient que nous avions deviné, elles étaient heureuses, parce qu'elles étaient sûres d'avoir bien traduit le sujet.

« Jamais je n'oublierai cette charmante récréation, que le plus beau clair de lune rendait encore plus féerique. Depuis, tous les soirs qu'il fit beau, et même aux récréations du jour, pour montrer ces jolis jeux aux externes, ce fut le passe-temps de nos pensionnaires. Elles ne s'en lassèrent pas jusqu'à leur départ de vacances. Il y avait des comédiennes d'un si grand mérite, que chaque troupe aurait voulu les

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posséder. On leur faisait des avances, on se les arrachait, pour ainsi dire. Mais les surveillantes firent si bien qu'on n'eut à regretter aucun désordre. Notre présence à ces énigmes flattait les comédiennes, et leur donnait du stimulant en même temps que de la retenue.

(( Ces énigmes furent toujours si bien rendues que, sauf deux ou trois, nous pûmes, ma sœur et moi, et aussi les élèves, en trouver le mot, malgré la rapidité des mouvements, des gestes et des signes du visage. Si parfois, et ce fut rare, il y eut confusion, je finissais par intervenir, et je conseillais une meilleure interprétation.

« Loin d'en souffrir, le travail de la classe s'en ressentit pour le mieux. Les aspirantes au brevet y gagnèrent de graver dans leur souvenir des faits d'histoire qui leur étaient passés comme inaperçus ; des élèves, qui jusqu'alors avaient été de véritables bibliophobes, se prirent d'un goût passionné pour leurs livres classiques. Elles les connurent à fond, du commencement à la fin, à force d'y chercher des sujets à pantomimes. Tout y passa : l'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire romaine, l'histoire de France, n'eurent plus de secrets pour ces enfants. Les plus aimables créations de la mythologie, les fables de La Fontaine, nous montrèrent ce que l'enfant bien dirigé peut en saisir. Peut-être est-ce ma sœur qui, de loin, prépara cette charmante éclosion d'études littéraires, en dressant les toutes petites élèves à dialoguer le Loup el V Agneau, On ne saurait croire ce que ces jeux ont remué d'idées et de souvenirs durant ces deux derniers mois d'année scolaire.

« L'histoire donnait matière à des représenta- PiRiz. L'Education Intellectuelle 20

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lions aussi faciles à réussir que les fables. Je me rappelle encore avec quelle saisissante vérité on rendit la démence de Charles VI, d'après le récit de M. de Barante. La chevauchée dans la forêt du Mans, à l'aide de perches cachées par les tabliers noirs de classe, nous fit, malgré tout, rire à nous tordre. Orphée et Eurydice fut aussi quelque chose de bien gentil.

« Rien ne trouva au dépourvu Tesprit inventif de ces enfants. Quelques-unes, que j^avais fort mal jugées en classe, m'étonnèrent là plus d'une fois. « Je serai donc plus sévère, leur disais-je, puisque « vous n'êtes que paresseuses ; je me ferai plus exi- « géante. » Elles riaient, de se montrera moi sous un meilleur aspect : c'est ennuyeux de passer pour stupide, quand on manque seulement de courage.

« Ma sœur ne peut se rappeler sans rire le Cerbère imaginé par ces enfants, et qui aboyait de trois gueules réelles, car on avait enfermé dans un seul tablier à manches trois enfants accroupies, en ne laissant sortir que les têtes. C'était réjouissant de les voir, et de les entendre gronder ou hurler. Les autres riaient à se rendre malades.

« Les costumes ne coûtaient pas gros : le tablier de classe, le plus propre et le plus neuf, fut tour à tour manteau royal, pourpre romaine, avec un peu de bonne volonté de notre part, draperie de Jupiter olympien, robe de magistrat, peau d'âne même. Elles faisaient une espèce de tête d'âne avec de la paille : une élève, courbée comme à quatre pattes, était cachée sous le tablier, qui recouvrait aussi la tête de paille ; l'élève la tenait en serrant le tablier pour conserver sa forme à la tête ; deux oreilles se dres-

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saient roides au haut de la tête : c'étaient les deux manches du tablier enveloppant deux grandes règles mues par des ficelles. Cette figure, agitée de temps à autre, égayait toujours Tassistance.

a Les petites ne pouvaient guère remplir les grands rôles : leurs études, peu importantes encore, ne s'y prêtaient pas. Mais elles s'offraient complaisamment pour faire nombre, quand il fallait du peuple, des soldats, des pages, du bétail, des chevaux, des animaux divers. Elles ne furent pas déshonorées d'être pourceaux dans VEnfant prodigue^ renards dans les prouesses de Sarnson ; vaches maigres et vaches grasses dans les Songes de Pharsion, Elles n'étaient pas plus flères d'être officiers royaux, suivantes de princesses. Une même se prêta à être exposée, devant une sorte de feu, rôti qu on tournait et retournait et arrosait avec sollicitude, et qui devait être servi à un repas homérique.

« Quelquefois les deux troupes de valent se joindre pour n'en former qu'une seule, quand un nombreux oortège était nécessaire. Souvent aussi, les deux troupes fonctionnaient dans une même représentation, quand il s'agissait de batailles. Seulement, on entendait du bruit et quelque tumulte pendant les préparatifs. Les sous-maitresses, qui n'étaient là que pour réprimer les écarts, nous disaient que, dansées cas-là, il y avait toujours discussion; personne ne voulait être du parti de la défaite et de la honte. On s'en remettait au hasard pour clore le débat, et, moitié riant, moitié rechignant, on entrait en scène. Mais, au moment d'en venir aux mains, ces jeunes démons y allaient aussi vivement que des gamins. Souvent même, et en dépit de l'histoire, la victoire ne fut pas du

côté où elle devait être : l'aile récalcitrante ne voulait pas être prisonnière, et elle couchait par terre celle qui, par le sort, devait Fy mettre. On avait triché, ce n'était pas bien ; mais on avait ri^ et Ton ne pouvait pas décemment recommencer la bataille.

« Voyant Tacharnement avec lequel on dévorait les livres d'étude pour y trouver matière à comédies, je vis le parti que je pourrais tirer de Faction chez l'enfant. J'utilisai ce genre d'amusement pour les chemins de fer, leçon toujours aride et rebutante. Chefs de gare, buffets, les quarts d'heure accordés aux touristes pour admirer certaines particularités, les employés fermant les portières avec leur : « Les voyageurs en voiture, s'il vous plaît ! », rien n'y manquait. Pas même la chaudière, qu'une élève en tête d'une longue file, simulait en levant son sarrau noir audessus de sa tête ; comme elles couraient, le vent s'engouffrait dans le tablier et faisait un grand ballon qu'elles appelaient la chaudière. Un employé disait toutes les stations du parcours avec les principaux embranchements ; elles répétaient les noms en courant. Toutes, grandes et petites, gagnèrent beaucoup à ce jeu. Pas une élève des premières divisions ne se trouva jamais embarrassée pour faire les voies ferrées au tableau noir devant ses compagnes. Ses cartes lui avaient donné les principaux points de repère pour les villes importantes, et il lui était facile de placer les noms qu'elle possédait si bien, et qu'elle avait appris en se jouant. »

Voilà des exercices que des garçons n'auraient peut-être pas imaginés ni goûtés ; mais ils auraient pu en trouver d'analogues, avec les différences voulues. Répétons que les petites âgées de sept

à dix ans n'y jouaient qu'un rôle très effacé, fortactif cependant à certains moments: elles faisaient peuple, cour, armée. Elles avaient, d'ailleurs, tous les jours, et non moins intéressantes, leurs petites représentations dramatiques dans leurs classes : c'étaient, intelligemment appliquées, les simples et savantes imitations de la méthode appelée phonomimique.

Ces jolis accompagnements de Texercice de lecture ont une valeur propre, grâce à l'étroit rapport des sons et des gestes avec les sentiments qu^ils expriment. Us étaient continués pour eux-mêmes, dans cette institution, longtemps après que les fillettes avaient appris à lire. On mimait tout ce qui raisonnablement pouvait l'être, en particulier les fables de La Fontaine et de Florian. C'était plaisir de voir ces gracieux petits corps reproduire tout à la fois les voix et les cris des. animaux, les bruits des choses, et, par leurs mouvements appropriés, les aspects et les successions de certains phénomènes habituels, et surtout les sentiments les plus généraux de Thomme. Elles exprimaient l'admiration par les mains ouvertes et élevées à la hauteur du visage; la colère, par la voix rugissante, les mouvements violents et le battement des pieds sur le sol ; la crainte, par les yeux grands ouverts, la respiration saccadée et le tremblement des membres, etc.

Tout cela était venu et s'était perfectionné par degrés. Les petites filles avaient commencé par imiter avec des gestes, avec de simples gestes, quelques situations concrètes, comme celles qu i répond e nt à ces questions : « Gomment fait l'enfant qui voit un bel oiseau? — Gomment fait la petite fille qui voit un méchant chien ? — Que fait le chasseur quand il prend l'oi-

seau ? Quant il est furieux contre son chien ? etc. »

Pas une élève, à Tâge de six ans, qui ne pût satisfaire aux mêmes questions posée d'une manière plus générale : a Comment exprimer l'admiration^ la frayeur, la colère, en un mot, les principaux sentiments, ainsi qu'une. foule de faits connus de tout le monde? » C'était là une fort intéressante application de la méthode Frœbel, ou, si l'on veut, de la méthode naturelle, de la méthode conforme à la loi d'évolution.

Que d'avantages à retirer, en plus de l'agrément quotidien, de pareils exercices, régulièrement continués, et perfectionnés dans les années suivantes !

En premier lieu, c'est un art bien rar^, et qui serait très précieux, que celui de savoir exactement représenter avec le geste les principaux aspects des choses et les principaux sentiments de notre espèce. « Écrire et parler, dit quelque part Vauvenargues, il n'y a que ces deux moyens d'influence. » Tout le monde aujourd'hui apprend à écrire, et l'apprendra toujours de mieux en mieux ; il serait non moins utile, et beaucoup plus facile à tout le monde, d'apprendre à figurer les choses dont on parle et à peindre les émotions dont on est animé. Cette connaissance entraînerait l'aisance et la grâce des manières, cette précision, cette sobriété, ce bon goût dans les attitudes, qui manquent à tant de personnes instruites, bonnes et même polies.

Cette pratique intelligente de Vaction oratoire, ainsi mise à la portée de tous, ferait qu'on s'observerait et qu'on observerait mieux autrui. On s'observerait soi-même, pour se dominer, pour adoucir l'expression de certains sentiments, et compléter celle

de certains autres. Cette attention portée, même sans y penser, sur les manifestations de sa propre sensibilité, tournerait d'autant moins à l'ostentation et à rtiypocrisie, qu'on sentirait autour de soi plus de gens habitués à en faire autaiit. Et qui sait si la tendance, trop encouragée chez les enfants, à se moquer et à contrefaire par malveillance, ne trouverait pas un puissant dérivatif dans ce maniement systématique et esthétique de toutes les facultés d'expression ?

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