CHAPITRE XVI
Li etBiptsitlon littéralrt
Jusqu'à huit ou neuf ans, et même au-delà, l'enfant, si on ne le gâte pas d'une rhétorique intempestive, ou si on ne lui donne pas à reproduire, après lecture, des narrations et des descriptions d'un style trop enjolivé, écrit comme il parle, et c'est ce qu'à cet âge il peut faire de mieux. La précision est celle de son langage, la correction aussi ; Tordre logique des idées ne va pas au-delà de deux ou trois de ces petites phrases dont se compose le style parlé de cet âge. Les épithètes sont le plus souvent naturelles, mais justifiées par une circonstance de temps, de lieu, etc. Le sexe et le caractère s'y montrent à peine. Telle est cette petite ébauche de narration, qui se trouve, avec beaucoup de spécimens du même genre, dans un Rapport bien connu de M. Buisson. Le sujet est indiqué par une image représentant une bassecour.
« Ce tableau représente une petite fille nourrissant une petite famille de poulets qui sont très affamés et qui ont attendu longtemps leur nourriture. — Et maintenant la petite fille donne aux poulets leur nourriture. — C'est une scène du matin. — C'est en été, parce que les arbres ont revêtu leur verte parure et que l'herbe est verte. Si c'était en
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hiver, ces petites êtres mourraient. J'ai écrit cette histoire sans Taide de personne. »
Gela est un peu sec, mais tout à fait simple et naturel : à peine une tournure d'emprunt fait à un auteur : « Les arbres ont revêtu leur verte parure. » Cet essai littéraire est signé par un petit garçon de sept ans : une fillette du même âge, ou même plus âgée, aurait pu le signer. Voici, en effet, une description de fillette. Le sujet est un retour de promenade par la pluie :
« Ce matin, il y avait beaucoup de soleil. Mais il ne fait plus beau. L'enfant et sa bonne sont sorties pour se promener sur les boulevards, voir ou acheter de beaux objets. Elles n'ont pas vu le temps qui devenait noir, et, pas de parapluie. Les voilà trempées jusqu'aux os. Gare aux rhumes; car on s'enrhume même en été. » Ma petite amie a huit ans.
A cet âge, les lettres ne sont pas écrites d'un autre style. Même avec des redites, la précision, la brièveté de la description, du récit ou du raisonnement,en senties caratères dominants. Le petit homme et la petite femme parlent avec plus ou moins de facilité le langage de la famille. On ne s'y met guère en frais de coquetterie. On fait parfois de l'esprit, pour amuser son monde. On exprime des sentiments délicats ou touchants, ordinairement sans y appuyer, parce qu'on les éprouve réellement, ou parce qu'on croit convenable de les montrer ; mais on les éprouve en les montrant.
Voici des plaisanteries qui coulent de source, et qui seraient moins nettes et moins franches, si le petit homme songeait le moins du monde à les bien
dire. On ne s'attend pas à voir un auteur, et on ne le trouve pas non plus.
« Si tante D. n'a pas de robe neuve, la vaniteuse! je parie qu'elle ne se décidera pas à venir. Ma foi I qu'elle vienne en chemise. En famille, cela ne fait rien. Si elle ne veut pas venir en chemise, elle pourra s'habiller avec du papier. On m'a dit que Ton peut faire des vêtements avec du papier. »
Et encore : « Je fais sauter les crêpes aussi bien que tante Chocolat. Je ne les fais jamais tomber. Mais, hier soir, j'en ai fait sauter une qui s'est partagée, c'est-à-dire qu'elle s'est coupée sur le bord de la poêle. »
Il ne faut pas croire, certes, que les garçons aient le privilège exclusif de la plaisanterie par écrit (soit historiette en deux ou trois lignes, soit trait jeté en passant). Mais, de leur côté, les petites filles n'ont pas un don spécial pour exprimer des sentiments, et surtout des sentiments tendres. Je ne dis pas, avec cela, que les petites nuances ne trahissent pas le sexe, tout comme le caractère.
Voici d'abord un fragment très ému d'une lettre écrite par un garçon de huit ans.
« J'ai un grand chagrin. Il y a une dizaine de jours, M. T., en ramassant les devoirs, nous a dit: « Mes petits amis, je vais vous quitter, mais pas défî- « nitivement ; car les bons élèves de primaire A pasce seront dans ma classe. Je suis nommé à la classe « de huitième B. » Pense comme j'ai été malheureux ! En classe, j'ai retenu mes larmes. Mais en revenant du lycée, je ne me suis pas gêné pour pleurer tant que j'en ai eu besoin, »
Voyez, du même, une petite plaisanterie qui confine à un sentiment très délicat : ^