‹ L'education intellectuelle et morale. --Chapitre 11 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les traits caractéristiques trun bon esprit. — Ce que c'est que justesse d'esprit. — L'esprit faux : différentes manières d'avoir l'esprit faux. — Principes erronés. — Conséquences fausses. — Données incomplètes. — L'élude de la logique. — Les sophismes. — La précipitation du jugement. — La paresse de l'esprit. — Abus de ïindépendance d'esprit. — Y a-t-il des esprits faux de naissance?— Variations de l'esprit faux suivant le temps. — L'étendue des connaissances.

Les traits caractéristiques d'un bon esprit. — L'éducation intellectuelle n'atteint vraiment son but que si elle réussit à élever de bons esprits, ou, ce qui revient au même, des esprits justes. IJn bon esprit sans doute suppose des qualités morales, les vertus du caractère : nous en parlerons plus tard. Mais au point de vue intellectuel, ce qui le constitue, c'est la justesse d'esprit, qui sait discerner la vérité de l'erreur.

« Sans la justesse d'esprit, disait Voltaire, il n'y a rien. » C'est la justesse d'esprit qui fait les hommes de bon sens. Je ne sais si Descartes avait iout à fait raison de dire que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée (1), — c'était sans doute pour faire entendre qu'il est moins rare que le talent et le génie ; — mais le bon sens, qui sait distinguer la vérité de l'erreur, est en tout cas la qualité la plus nécessaire pour se diriger dans la vie. « C'est, disait la Logique de Port-Royal, la première et la plus importante différence qu'on

(1) I.a IJruyùre n"a-t-il pas écrit en sens contraire? « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Et l'esprit de discernement, n'est-ce pas précisément le bon sens, l'esprit de justesse ? Herbert Spencer n'a-t-il pas dit, lui aussi, que la faiblesse du jugement était le mal universel?

peut mettre entre les qualités de l'esprit des hommes. » Nous ne ferons pas fi assurément des autres qualités de l'intelligence : la vigueur, la finesse, la profondeur, ou encore la force de l'imagination. Nous ne dirons pas quelles sont du superflu. Heureux ceux qui les possèdent ! Mais ce sont dons de nature plus que fruits d'éducation, un luxe, pour ainsi dire, dont après tout on peut se passer.

La justesse d'esprit au contraire, indispensable à tout homme, utile dans tous les emplois de la vie, doit moins à la nature qu'aux efforts que nous faisons pour éclairer et discipliner notre esprit. On l'acquiert peu à peu en évitant les causes variées de Terreur, en écartant tout ce qui altère ■et fausse nos jugements : les sophismes, les préjugés, l'irréflexion, la précipitation, et aussi les passions, l'orgueil, les instincts mauvais de la sensibilité, même les bons, tout ce qui nous égare, tout ce qui gène l'usage de la raison.

L'éducation intellectuelle n'est pas seule à concourir à la formation des esprits justes. Tout se lie, tout se tient dans nos âmes. 11 y a une alliance intime et profonde entre notre caractère et notre intelligence. Nous sommes, dans nos jugements, les jouets de nos intérêts propres, de nos sympathies et de nos antipathies, de nos affections et de nos haines. Ne demandez pas un jugement droit à ceux qui ne jurent que par eux-mêmes, qui se laissent égarer par la vanité, par l'infatuation de leurs opinions personnelles, ni à ceux qu'une humeur contrariante pousse sans cesse à être d'un autre avis que vous; encore moins à ceux dont les emportements de la passion •obscurcissent la raison.

La justesse de l'esprit dépend en partie de la droiture du cœur et du calme des sentiments : de sorte que l'on pourrait dire qu'il n'y a « justesse » dans l'esprit que s'il y a «justice » dans le cœur. Nous nous trompons dans les choses qui nous concernent, parce que nous nous aimons nous-mêmes, et aussi à propos des autres, si nous les aimons trop.

Ce que c'est que justesse d'esprit. — Notre langue a multi|)iié les mots pour exprimer les différentes nuances de la justesse d'esprit. « Rectitude », « exactitude »,« précision »,

« clarté », <c netteté », sont presque synonymes. Et de même du côté des adjectifs : on dit d'un esprit juste qu'il est « judicieux », « réfléchi », « sensé », « clairvoyant ». Et c'est toujours la môme conception, diversement présentée.

La solidité de l'esprit esf encore une expression avoisinante. Tandis qu'un esprit superficiel fonde ses idées et ses jugements sur des rapports apparents, l'esprit solide les fonde sur des rapports réels. Et c'est précisément ce qui caractérise l'esprit juste, qui voit les rapports des choses tels qu'ils sont, tandis que l'esprit faux est celui qui lesapprécie mal.

L'esprit faux : différentes manières d'avoir l'esprit faux. — Le meilleur moyen peut-être d'arriver à une définition exacte de l'esprit juste, et aussi de reconnaître dans quelles conditions il se forme, c'est d'analyser les caractères de lesprit faux; c'est d'examiner les causes des erreurs humaines, c'est-à-dire des faux jugements et des faux raisonnements.

Voltaire disait : « Il y a malheureusement bien des manières d'avoir l'esprit faux. » Et il en définissait quelques-unes.

Ou bien, quoiqu'on raisonne juste, on part d'un principe faux qu'on a accepté sans examen ;

Ou bien, quoique le principe d'où l'on part soit vrai, on en tire des conséquences fausses, parce qu'on raisonne mal.

Principes erronés. — Dans le premier cas, le remède sera de contnMer avec soin les croyances sur lesquelles on s'appuie, d'écarter toutes celles qui ne sont pas fondées en raison, dont l'évidence ne s'impose pas. Combien d'erreurs, et par suite de mauvaises actions, ont leur source dans les préjugés, c'està-dire dans des opinions légèrement adoptées.

Préjugés d'enfance, c'est-à-dire croyances acceptées à l'âge où l'on ne raisonne pas, où l'on est tout crédulité, et qui, devenues des habitudes de l'esprit, le gouvernent et l'aveuglent pendant toute la vie.

Préjugés de caste, de condition sociale, qui font qu'un homme riche trouve tout bien dans une société qui lui a ménagé toutes ses faveurs, et qu'inversement un pauvre

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ouvrier trouve tout mal, parce qu'il a plus ou moins à souffrir de l'état présent des choses.

Préjugés d'ignorance, tous ceux qui, sans être transmis par la tradition, germent spontanément dans les cerveaux obscurs, et y font pulluler l'erreur.

Préjugés aussi de savants, de philosophes : car les esprits les plus sérieux, même les plus grands génies, n'échappent pas à la loi commune, et s'éprennent parfois de principes faux qui vicient par la base tous leurs raisonnements.

C'est à Rousseau et aux conséquences de la fameuse maxime qui ouvre le livre premier de VÉmile : » Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme », que Voltaire pensait sans doute lorsqu'il écrivait : « Des philosophes posent tout leur édifice sur un principe absurde, et ils enfilent régulièrement des chimères. »

Quand le point de départ d'un penseur est faux, il ne sert de rien que l'esprit soit puissant, sa logique solide et forte : tout au contraire. « Un homme qui marche très bien peut s'égarer sur sa route, et alors mieux il marche et plus il s'égare. » Plus il raisonne, plus il se trompe.

Conséquences fausses. — Dans le second cas, c'est le raisonnement même qui est en défaut, c'est la logique qui est méconnue et dont on viole les lois. D'une vérité particulière bien observée on tire des conséquences générales, qu'elle ne comporte pas et qui la dépassent. D'une vérité générale on déduit irrégulièrement des conclusions illogiques.

D'une part, ce sont des inductions précipitées, de l'autre des déductions boiteuses, les unes et les autres également fausses. Mais ce sont les inductions précipitées, les généralisations hâtives et imprudentes, qui nous égarent le plus souvent. La généralisation inconsidérée est le vice le plus commun de nos esprits. 11 nous suffira d'avoir connu un étranger, un Italien, un Russe, pour que nous nous croyions autorisés à porter un jugement général sur la nation entière. Nous tenons pour certain qu'un remède qui a réussi une fois réussira toujours Si, en visitant un pays, nous y avons trouvé le beau temps, nous nous laissons aller à croire que le beau temps y est éternel.

Enfin, le mot « toujours » est un mot dont nous abusons sans cesse, pour donner carrière à nos tendances général isatrices.

Données incomplètes. — Une troisième variété d'esprit faux, — et par suite une troisième catégorie d'erreurs, — c'est celle des esprits étroits, incomplets, insuffisamment informés et éclairés, qui partent d'un principe vrai en lui-même, qui même raisonnent logiquement, mais qui, ne voyant qu'un côté de la question, ne tenant pas compte de toutes les données du problème, aboutissent à des conclusions inexactes.

V^oici, par exemple, un principe que nous sommes tous disposés à accepter et à appliquer : c'est que l'instruction est due à toute créature humaine, quel que soit son sexe, quelle que soit sa condition sociale. Et sur ce fondement, voilà qu'on échafaude un système d'éducation égale, identique pour tous : l'instruction intégrale, et aussi la coéducation des sexes, qui en Grèce avait déjà souri aux rêveries de Platon. On oublie qu'à côté de la maxime légitime et vraie, qui proclame le droit de tous à l'instruction, il y a d'autres vérités qui ne permettent pas d'appliquer cette maxime dans son intégralité, qui la restreignent, qui la limitent. Les hommes n'ont pas tous la même destination ; ils ne disposent pas des mêmes loisirs pour pousser loin leurs études; les femmes n'ont pas la même force physique que les hommes, ni peut-être les mêmes aptitudes intellectuelles. De sorte qu'en abusant d'une logique à outrance, en étirant jusqu'au bout, jusqu'à ses extrêmes conséquences l'idée d'égalité, on la fausse; on aboutit à la chimère et à l'utopie ; on nous autorise enfin à dire de l'égalité ce que Mme lloland disait de la liberté : Égalité! que d'erreurs on commet en ton nom?

L'étude de la logique. — Les erreurs humaines dérivent donc, poui'la plupart, des mauvais raisonnements; or, c'est la logique ou l'art de penser qui apprend à bien raisonner. Et si tous ceux qui se mêlent de penser et d'écrire avaient le temps d'étudier la logique, et de se pénétrer de ses règles, la déraison, sous toutes ses formes, nous serait en partie épargnée. Ce ne sont pas les seuls savants, ceux qui cherchent à découvrir des vérités nouvelles, qui ont besoin de la logique pour les aider G. CoMPAYRÉ. — L'Éducation. 3

dans leurs recherches et leurs investigations. A tous les hommes elle serait utile, pour les guider dans leur conduite, pour leur apprendre à démêler les vérités usuelles de la vie commune.

Il ne saurait être question pourtant de proposer à tout le monde, et particulièrement aux élèves des écoles primaires, l'étude des règles abstraites qui constituent un traité de logique inductive ou de logique déductive. Les pédagogues de Port- Royal s'engageaient, il est vrai, à apprendre, en quatre ou cinq jours, à un jeune homme, tout ce qu'il y a d'utile dans la logique. Ils se vantaient. Aujourd'hui surtout, alors que les progrès des sciences expérimentales et inductives ont singulièrement étendu le domaine de la logique en y introduisant des chapitres entièrement nouveaux, c'est plusieurs mois que réclamerait au moins une étude approfondie de la logique de Stuart Mill ou de la logique de Bain.

Mais ce qui est possible, même à l'école, c'est que de l'usage qu'il fait lui-même correctement, dans ses leçons, de la déduction ou de lïnduction, l'instituteur fasse sortir et apparaître aux yeux de ses élèves quelques-unes des lois essentielles du raisonnement; de même que, pour leur enseigner à bien parler et à bien écrire, il dégage les règles de la grammaire des exemples fournis par les bons auteurs.

Ce qui est possible encore, c'est que, relevant les incorrections, les défaillances du raisonnement, toutes les fois qu'elles se produisent, soit dans les réponses orales des écoliers, soit dans leurs devoirs écrits, il les redresse et les corrige, en leur expliquant en quoi et pourquoi la pensée a été fautive.

Ce sera une logique en action, meilleure que toute logique théorique, et la seule qui, dans sa simplicité pratique, convienne à l'éducation populaire.

Les sophismes. — Ce qui ne sera pas déplacé non plus à fécole primaire, ce sera de mettre en garde les élèves contre les pièges que la sensibilité, sous ses diverses formes, tend sans cesse au jugement et au raisonnement. La Logique de Port- Royal est bien vieille, et cependant ses sages avis sont toujours ■ jeunes et d'une actualité qui ne passe pas. Pour se prémunir

contre les causes d'erreur, il y aura toujours profit à lire attentivement les chapitres où, avec une rare pénétration, Nicole (1) a examiné clans leurs formes diverses les « sophismes »,, c'està-dire les faux raisonnements qui se cachent sous une apparence de vérité : les sophismes de pure logique, et aussi les sophismes d'amour-propre, d'intérêt, de passion Personne n'a plus profondément mis à nu les sources de l'erreur. « Nous jugeons des choses, disait Nicole, non par ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais parce qu'elles sont à notre égard. La vérité et l'utilité ne sont pour nous qu'une môme chose. 11 plaît aux uns de tenir pour vrai ce qui leur est avantageux, et les autres, n'y ayant point d'intérêt, jugent d'une autre sorte... Je l'aime, donc c'est le plus habile homme du monde ; je le hais, donc c'est un homme de néant. » Citons aussi Bossuet : « Le plus grand dérèglement de l'esprit est de croire les choses parcç qu'on veut qu'elles soient vraies. »

Et à combien d'autres embûches la pensée n'est-elle pas exposée ! Nous nous laissons aller à juger de la valeur d'une opinion d'après le caractère que nous attribuons à tort ou à raison à l'homme qui la soutient. V^oici un orateur dont on vante l'éloquence : tout ce qui sort de sa bouche ne saurait être que vérité. Voilà un écrivain qu'on dit imbu d'idées rétrogrades : tout ce qui tombe de sa plume ne peut être que faux et mensonger.

Une méthode de recherche s'est révélée excellente dans un ordre de sciences : vite on prétend l'appliquer à toutes les autres sciences.

Môme dans le cercle étroitde la vie scolaire, ne sommes-nous pas souvent les dupes de certains' sophismes, dans les jugements que nous portons sur nos élèves ou sur nos chefs? Tel inspecteur m'a décerné des éloges : c'est un habile homme. Cet autre m'a adressé un blâme : c'est un imbécile. Tel élève nous a plu par sa docilité aimable, par ses prévenances : ce sera certainement un bon élève. Tel autre est indiscipliné, remuant : il ne peut être qu'un cancre.

(1) Nicole (1625-1695), le principal rédacteur de la Logique de Porl-Royal.

Le chapitre des sophismes, si Port-Royal avait à l'écrire de nouveau, s'allongerait indéfiniment.

La précipitation du jugement. — S'il veut réussir à faire des esprits justes, Téducateur s'attaquera surtout aux causes générales qui engendrent Terreur. Celle que de tout temps on a dénoncée comme la principale, c'est l'irréflexion, la précipitation du jugement. 11 semble que l'imagination de Molière fut hantée par cette idée :

Le trop de promptitude à l'erreur nous expose :

Un jugement trop prompt est souvent sans justice.

L'esprit de l'adulte, même celui de l'homme fait, n'échappe pas toujours à cette étourderie, à cette absence de réflexion, qui caractérise l'esprit de l'enfant. Chez l'enfant, la pensée •éclate, jaillit, comme mue par un ressort. 11 ne réfléchit pas, il ne sait pas prendre son temps, intercaler entre la conception de ridée et le jugement qu'il prononce un plus ou moins grand nombre d'intermédiaires. Il ne possède pas cette force de volonté, cette faculté d'inhibition, comme on dit aujourd'hui, qui seule permet à l'homme réfléchi de suspendre, de mûrir ses jugements. Il se jette sur la première conclusion qui se présente à lui, étourdiment, tête baissée.

Làge sans doute corrigera l'enfant de ces défauts. .Mais l'éducation y contribuera, si elle sait l'habituer à penser posément, à ne pas se presser, à examiner, à réfléchir avant de juger. D'ailleurs elle ne lui demandera pas hâtivement de la raison et du jugement : ce serait, comme disait Port-Royal, « chercher des fruits sur un arbre nouvellement planté )>.

La paresse de l'esprit. — La paresse de l'esprit n'est pas moins pernicieuse que lirréflexion et la précipitation. Nous aimons les opinions toutes faites, parce qu'elles nous dispensent de tout effort. « La paresse, disait Bossuet, — et cette remarque est particulièrement intéressante, venant d'un théologien imbu du principe d'autorité, — la paresse, toujours impatiente quand il faut penser tant soit peu, fait qu'on aime mieux croire qu'examiner, parce que le premier est bientôt

fait, tandis que le second demande une recherche plus longue et plus pénible. »

L'expérience quotidienne nous le prouve. Une question surgit qui passionne l'opinion. Un homme est accusé d'un crime de trahison. Les uns affirment avec violence qu'il est coupable ; les autres, avec non moins d'énergie, qu'il est innocent. Où est la vérité ? Pour la découvrir, il faudrait étudier de près les faits, peser les témoignages, s'entourer de documents, lire une multitude de pièces... Mais tout cela représenterait du temps, et un travail pénible que la majorité des hommes redoute. La paresse de votre esprit se refuse à cette étude laborieuse, et à la légère vous vous enrôlez dans l'un ou l'autre camp. Vous adhérez à celle des deux opinions que vous saisissez le plus facilement, surtout si elle répond à l'ensemble de vos sentiments, si elle flatte vos' préjugés et vos passions. Et ainsi vous vous exposez à vous tromper dans un sens ou dans l'autre.

Abus de l'indépendance d'esprit. — Autrefois, sous le règne de l'autorité, qui n'admettait aucun écart individuel de la pensée, l'erreur était collective : on se trompait en masse, on s'égarait en bloc.

Aujourd'hui il y a sans doute des mouvements, des courants d'opinion qui entraînent nos intelligences dans des erreurs communes. Mais il y a surtout des erreurs individuelles, qui nous sont comme soufflées par tous les vents de l'esprit. Chacun abonde avec présomption dans son sens individuel et lui accorde une confiance aveugle. On abuse de l'esprit critique. On oublie quelle est la fragilité de l'intelligence humaine. Et ainsi la liberté de penser enfante des milliers d'opinions contraires. 11 y en aurait moins si, tout en usant du droit de penser librement, on obéissait aux règles de la logique : la logique qui est le devoir intellectuel, le devoir de soumettre aux lois inflexibles de la raison l'indépendance de son jugement.

Y a-t-il des esprits faux de naissance? — C'est une question de savoir si l'éducaiion seule est responsable de nos erreurs, ou si, au contraire, il y a des esprits faux de nais-

sance. Nous connaissons tous des esprits droits qui semblent l'être naturellement. Mais ne rencontre-t-on pas aussi des esprits mal faits, dont on est tenté de dire que c'est la nature qui lésa ainsi conformés ou déformés? De même qu'il y a des corps contrefaits, des yeux qui voient de travers, il peut y avoir des intelligences boiteuses et infirmes, des esprits illogiques, incapables de marcher droit. Nous ne parlons pas des anormaux, de ceux qui sont totalement déshérités. Mais jusque chez ceux dont la constitution inlellectuelle est normale se manifestent parfois des défauts innés, qui, d'une façon ou d'une autre, altèrent et faussent leur jugement : insuffisance de mémoire, légèreté incurable, impuissance d'attention ou encore insoumission habituelle, esprit de contradiction. « Il n'y a personne, disait La Rochefoucauld, qui n'ait de la fausseté en quelque endroit de son esprit. »

Ce n'est pas au point de vue moral seulement que les éducateurs ont à combattre les instincts mauvais, qui démentent la thèse de la parfaite innocence originelle; c'est dans l'éducation intellectuelle aussi qu'ils ont à guérir des infirmités natives, à effacer des tares héréditaires. Il y a des enfants qui ne savent pas seulement regarder les objets qu'on présente à leurs yeux; d'autres qui dénaturent insconciemment les paroles qu'ils viennent d'entendre et qui travestissent les faits dont ils ont été témoins ; d'autres enfln qui, d'un caractère rétif, ne savent que contredire tout ce que vous dites, contrecarrer tout ce que vous faites.

Quelquefois ce sont les qualités naturelles de l'intelligence qui elles-mêmes compromettent la justesse du jugement et préparent les esprits faux. L'esprit fm, a-t-on dit, est souvent faux, précisément parce qu'il est lin. Tel écolier va trop vite; il ne prend pas le temps d'étudier, d'examiner avant de se prononcer : c'est la vivacité naturelle de son esprit qui en est cause. Les esprits lents sont parfois supérieurs pour le jugement aux esprits prompts et faciles. De même la force de l'imagination peut nuire à l'exactitude de l'observation : elle empêche de voir les choses telles qu'elles sont ; elle jette sur la réalité le voile de ses fantaisies et de ses illusions. Il y a

toujours des lacunes, des trous, pour ainsi dire, dans le tissu de nos connaissances, et une imagination ardente est toujouis prête à les combler.

Variations de l'esprit faux suivant le temps. — 11 n'est pas sans intérêt de faire remarquer que la nature de- Tesprit faux varie avec les siècles. Dans les temps anciens, c'est Tignorance surtout qui a été la maîtresse ouvrière d'erreur : c'est l'ignorance qui explique presque toutes les superstitions du passé. Plus tard, au moyen âge, c'est la fausse science qui altérait les jugements. Sur la foi d'Aristote, sans tenir compte des faits et de l'expérience, et en partant de prémisses imaginaires, on entassait syllogismes sur syllogismes; on raisonnait à perte de vue et on déraisonnait d'autant.

De nos jours, c'est plutôt le demi-savoir qui est à redouter. L'instruction superficielle partout répandue jette dans la foule quantité de formules retentissantes, dont une logique imprudente s'empare pour les exploiter sans mesure. On est assez instruit pour comprendre une vérité particulière, mais on l'est trop peu pour démêler les vérités qui limitent la première. Par suite, on donne à la maxime adoptée une généralité qu'elle ne comporte pas. Un esprit juste, disait Chamfort, saisit tout d'un coup les ressemblances, les diiïérences. qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Un esprit faux, au contraiie, généralise témérairement ; absolu dans ses conclusions, il n'admet pas de réserves, pas d'exceptions. Et il convient de remarquer en passant que cette tendance, commune à l'humanité entière, est très marquée chez les Français, dont l'esprit vif, impatient, aime à tirer tout de suite de n'importe quelle particularité une loi générale.

L'étendue des connaissances. — On a avancé cette opinion que l'esprit n'est jamais faux que parce qu'il n'est pas assez étendu. En effet, l'étendue des connaissances est une condition importante de la justesse de l'esprit. Si lenfant se trompe si naïvement ou se laisse tromper, cela lient beaucoup plus à la pénurie, à la pauvreté de son expérience, qu'à la

faiblesse de son intelligence. Ce n'est pas Finstinct logique, le sens delà construction intellectuelle qui lui manque le plus : ce sont surtout les matériaux. L'esprit de l'homme ignorant se trouve placé dans les mêmes conditions que l'esprit de l'enfant. Il sait peu de choses, et pourtant il veut juger. Comment sa pensée lie trébucherait-elle pointa chaque pas, alors quelle marche, pour ainsi dire, à tâtons, dans l'obscurité de l'ignorance ? Ne racontait-on pas récemment d'un roi de Siam qu'il ne voulait pas croire à l'existence de la glace, parce que dans son pays il fait toujours chaud?

Mais quelque instruit que soit un homme, il y aura toujours des lacunes dans son instruction, des ombres dans les lumières qui l'éclairent. Ce n'est donc pas seulement sur l'étendue des connaissances qu'il faut compter pour être un esprit juste. Peut y prétendre quiconque conduit avec prudence et circonspection sa pensée, sur les routes qui lui sont connues, dans le domaine qu'il a exploré, et qui pour le reste sabstient de prononcer par lui-même, s'en remettant au jugement des hommes compétents, de ceux dont la probité intellectuelle garantit le témoignage. Il se contentera, puisqu'il ne sait pas tout, mais qu'il sait bien ce qu'il sait, de circonscrire dans les limites de son savoir les prétentions de ses appréciations personnelles. 11 se rappellera enfin ces paroles graves que Victor Hugo lui-même a prononcées : « Lorsque la France saura lire, ne laissez pas sans direction cette intelligence que vous aurez développée : ce serait un autre désordre. L'ignorance vaut encore mieux que la mauvaise science ! »

BIBLIOGRAPHIE

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