‹ L'education intellectuelle et morale. --Chapitre 15 sur 65 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'ATTEXTIOX ET L'EFFORT.

L'attention en classe. — Qu'il est aussi difficile de la retenir que de l'obtenir. — Causes subjectives de l'inattention. — Chez l'enfant.

— Chez l'adolescent. — La fatigue mentale. — Les distractions.

— Causes objectives de l'inattention. — Éducation de l'attention.

— Ses diverses formes. — Attention passive et forcée. — Attention volontaire. — L'effort personnel. — Conditions extérieures de l'attention. — Physionomie de l'attention. — Stimulants de l'attention. — Attention naturelle et involontaire. — La variété des exercices. — Moments de relâchement. — L'attention visuelle et auditive.

L'attention en classe. — L'attention est le grand ressort de rinstruction. Du maître qui a su l'obtenir et la retenir sur l'objet qu'il fait étudier, on peut dire qu'il a cause gagnée. Tout est perdu, au contraire, si l'attention fait défaut. Une classe d'élèves distraits, inattentifs, échaj)pe à l'action du professeur. Parler devant eux, c'est prêcher dans le désert. Les leçons les plus savantes glissent sur leurs intelligences fermées, comme Feau passe, sans les pénétrer, sur des rochers durs et stériles. Les élèves ont beau rester tranquilles et muets à leur place : ils ne sont pas réellement présents, si leur esprit est ailleurs. L'attention est la clef d'or qui ouvre les intelligences et qui peimet au maître^d'y jeter le bon grain de la science.

Qu'il est aussi difficile de la retenir que de l'obtenir. — Pour que l'élève vous donne son attention, il ne suffit pas de la lui demander dune voix impérieuse. L'attention ne se commande pas. Tous ceux qui ont eu une classe à faire savent par expérience combien il est malaisé de fixer les esprits, de les captiver. Vous avez beau redoubler d'efforts ; combien de lois, orateur ou professeur, après avoir jeté l'hameçon à

vos auditeurs, n'avez-vous pas été obligé de vous dire tristement à vous-même : « Çà ne mord pas ! )>

Mais s'ilest difficile d'obtenir l'aUention, il l'est encore plus de la maintenir. Chez l'enfant suilout, elle dure peu, elle est mobile et fuyante, comme l'ensemble de son caractère. A la curiosité un moment excitée succède vite la dissipation ou le désœuvrement de- l'esprit. Vous continuez àexposer consciencieusement vos idées ; mais c'est peineperdue. 11 y aiongtemps que votre auditoire vous a échappent ne vous écoute plus.

Causes subjectives de rinattention. — Avant d'étudier directement les principaux moyens à employer pour rendre l'intelligence attentive, il ne sera pas sans utilité d'analyser les causes de l'état contraire, de l'inattention : c'est en se rendant compte des obstacles qu'on apprend à les surmonter.

Les ennemis de l'attention sont nombreux: ici, comme dans toute question d'éducation , il faut considérer tour à tour l'élève qui apprend, le maître qui enseigne, et les choses qui sont enseignées.

Voyons d'abord quelles sont les difficultés qui viennent de l'élève, et qui varient avec l'âge. On a bientôt fait de dire que c'est la légèreté de l'enfant, ou de Tadolescent, qui est cause de son inattention : la question mérite d'être serrée déplus près.

Chez l'enfant. — Chez l'enfant, le mal provient surtout de l'inconsistance d'un esprit en voie de formation et presque déj)ourvu d'idées. Les connaissances qu'on lui présente, il semblerait d'abord que ce fût chose aisée d'en emplir une capacité à peu près vide, comme on case facilement les livres qu'on vient d'acheter sur les rayons d'une bibliothèque encore mal garnie. Détrompèz-vous. Précisément parce qu'il n'y a encore rien ou presque rien dans l'espi-it de l'enfant, il est plus difficile d'y introduire quelque chose. C'est comme un sol infécond: les racines de la plante ne savent où se prendre, et elles meurent. De même, pour pénétrer et se fixer dans un esprit, les idées demandent à y trouver un point d'a^ipui auquel elles puissent se rattacher : d'autres idées qui, pour ainsi dire, les appellent et les retiennent.

Considérez combien il est malaisé d'intéresser même un

homme fait à des questions nouvelles pour lui et qui lui ont été jusque-là totalement étrangères. A plus forte raison pour des enfants qui ne possèdent aucun fonds sérieux de connaissances, qui sont ignorants en toute matière, est-il difficile qu'ils s'attachent à un enseignement qui ne leur rappelle rien^ et qui, loin de pouvoir se relier, s'associer à un savoir déjà acquis, les transporte dans un monde inconnu, tout en les détournant de leurs petites préoccupations familières.

Chez radolescent. — Si le vide de l'esprit est une cause d'inattention chez l'enfant, on peut dire que chez l'adolescent le trop-plein de l'intelligence en est une autre. De situations mentales tout à fait différentes proviennent pourtant des effets analogues. On est inattentif parce qu'on ne pense àrien ; on Test encore parce qu'on pense à trop de choses. Trop d'idées, trop d'images encombrent l'esprit, qui n'est plus assez libre pour se prêter volontiers à écouter vos paroles. Vous voulez être reçu dans une maison : il faut qu'il y ait quelqu'un pour vous y accueillir; mais si dans le salon de réception toutes les places sont prises, où donc trouverez-vous à vous installer? L'accès n'est point facile d'une salle de théâtre qui regorge de spectateurs, ni d'un esprit qui déborde de souvenirs et d'idées. Un flot de pensées tourbillonne dans la conscience et obstrue, pour ainsi dire, l'entrée à de nouvelles acquisitions mentales.

N'avez-vous pas observé combien l'attention des élèves est rétive au retour d'un congé, d'un jour de sortie, ou même simplement après une récréation un peu prolongée? C'est que leur esprit, qui pendant quelque temps, s'est diverti ailleurs, dominé maintenant par les impressions récentes de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont fait, pendant ces heures de loisir ou ces jours de fête, ne peut que laborieusement et péniblement se reprendre aux objets tout différents du travail scolaire.

La fatigue mentale. — Êtes-vous parvenu à triompher de l'inattention de vos élèves et à écarter, pendant quelque temps, toute cause de distraction? Un nouvel obstacle se dresse que vous ne sauriez vaincre : car il résulte de la nature même de l'esprit, de l'usure forcée de son pouvoir d'attention.

Et il est à remarquer que plus vous aurez réussi à rendre rattenlion de vos élèves soutenue et intense, plus vite se manifestera leur fatigne mentale et le besoin du repos. Au bout d'un certain nombre de minutes, plus ou moins tôt, suivant la diversité des âges et aussi des tempéraments, la force d'attention sera épuisée, et môme chez les élèves les plus studieux elle ne répondra plus à votre appel.

Les distractions. — Ce n'est pas du dedans seulement, c'est du dehors que jaillissent les sources d'inattention. On «st distrait intérieurement de bien des manières : le savant, parce qu'il se laisse absorber par ses idées favorites et devient indifférent à tout le reste; le rêveur, parce qu'un souvenir qu'il suit avec complaisance détourne le cours de ses pensées. Mais chez l'enfant qui n'a pas encore de vie intérieure, ce sont surtout les impressions des choses sensibles quisejellent à la traverse de son effort studieux et qui provoquent ses distractions. « La grimace de Jean, dit M. James, la boulette de pain que jette Pierre, le combat de deux chiens ou le son d'une cloche lointaine, voilà les adversaires avec lesquels doit constamment se mesurer l'habileté d'un maitre. »

Causes objectives de l'inattention. — Mais deux autres causes, purement objectives, favorisent chez l'enfant sa tendance à l'inattention. C'est d'abord le caractère ar.ide des études qu'on lui impose et qui le rebutent, la sécheresse des abstractions dont on veut nourrir une intelligence naissante, alors qu'elle n'a d'appétit que pour les faits, pour les connaissances concrètes. C'est ensuite la maladresse et l'insuffisance d'un maître qui emploie de mauvaises méthodes, qui présente trop tôt à ses élèves des questions difficiles, ou leur expose mal des sujets faciles.

« Dans une école que j'avais à examiner, rapporte un inspecteur américain, soixante-six élèves sur cent, consultés dans un vote, témoignaient expressément de leur peu de goût pour la géométrie. Leur maître en fut surpris : il se rendit compte qu'il avait sans doute exigé de ses élèves, par la difficulté des exercices qu'il leur proposait, un efTort supérieur à hnirs forces. 11 simplifia ses métiiodes et, trois mois après qu'il avait

modifié le ton de son enseignement, un scrutin nouveau donna des résultats tout différents : soixante-cinq élèves sur cent affirmaient qu'ils avaient un goût marqué pour la géométrie. »

Éducation de l'attention. — L'analyse qui précède, en nous découvrant pour quelles raisons surtout l'enfant est inattentif, nous a fait pressentir ce que pourra être l'éducation de l'attention. Mais, pour définir exactement de quelle façon on la conduira, il nous faut encore examiner, au préalable, quelles sont les diverses formes de l'attention.

Diverses formes de l'attention. — L'attention, si on la considère en elle-même, est un état de l'esprit bien défini : c'est l'esprit aiguillé vers un but, fixé sur un point ; c'est le sujet pensant occupé, absorbé par un objet. Mais les causes qui la provoquent sont très différentes, et par là, quoique l'effet soit le même, l'attehtion se présente sous des aspects variés.

Au premier abord, il semblerait qwe l'attention dûtimpliquer toujours un acte volontaire, un effort de Tintelligence. faire attention, n'est-ce pas tendre son esprit vers un objet et se préoccuper volontairement d'une idée, k Faites attention aux pickpockets », disent les affiches des jours de fête. « Faites attention au tournant )>, disent les écriteaux du Touring-Club sur les routes où circulent les automobilistes. C'est vous avertir qu'il vous faut prendre garde, veiller et surveiller, vous tenir aux aguets : toutes opérations qui exigent que l'esprit se possède et se gouverne, qu'il écarte toute rêverie, toute dissipation de pensée, pour ne songer qu'à une chose : le danger à éviter. « Faites attention à ce que je vais vous demander », dit aussi le maître : et l'élève studieux, s'arrachant à tout autre souci, éloignant les imaginations qui l'obsèdent, se donne tout entier : ses yeux se fixent, ses oreilles se tendent, son front se ride; tous les signes apparaissent d'un travail, dun effort parfois pénible.

Dans ce cas, on a l'attention volontaire, qui vient du dedans, celle qui constitue la liberté de l'esprit, et qui se développera, qui se fortifiera avec lesannées. Mais chez l'enfant elle n'existe pas encore, et dans le premier âge l'attention n'est au contraire

qu'une sorte d'esclavage inlellecluol, l'assujettissement de lesprit à une impression qui vient du dehors, à une sensation exclusive et dominante.

Attention passive et forcée. — L'usage s est introduit dans la psychologie nouvelle de distinguer deux formes d'attention: 1° celle qui est dite « volontaire et active », dans le cas, par exemple, oi^i l'élève s'applique, sans y trouver de plaisir, à une étude ennuyeuse, où il s'acharne à répéter, pour l'apprendre par cœur, un morceau de prose ou de poésie; 2° celle qu'on appelle, improprement selon nous, l'attention <( spontanée et passive » (1), et qui se produit lorsque l'enfant, vivement intéressé par une leçon bien faite sur un sujet attrayant, l'écoute attentivement; ou encore quand, observant par lui-même un objet quelconque, une plante, une fleur, une pierre, il ne se laisse par rien distraire d'une étude qui le captive.

Dans ces derniers cas, est-il tout à fait juste de parler d'(( attention spontanée », alors qu'elle est précisément provoquée par un sujet ou par un objet intéressant? Il est vrai que l'intérêt ne provient pas uniquement de la nature des choses étudiées et observées. Il dérive en partie des instincts de l'enfant, de sa curiosité, du besoin d'apprendre, du désir de voir et de savoir; en ce sens l'attention de ce genre est naturelle et, si l'on veut, jusqu'à un certain point spontanée. Mais ce qu'il est tout à fait impossible d'admettre, c'est qu'elle soit considérée comme un état passif, puisque c'est alors au contraire que l'esprit se montre le plus agissant, tout occupé qu'il est à comprendre les pensées qu'on lui expose ou à distinguer les diverses parties du végétal et du minéral qu'il observe.

Nous pensons donc que si le terme d'attention passive doit être retenu, il faut le réserver pour cette forme d'attention dont nous parlions tout à l'heure, où l'esprit est réellement

(1) w Outre ratlciilion éveillée par un objet intéressant ou sur le point de le devenir, — attention passive ou spontanée, comme nous pourrions l'appeler, — il existe une attention plus r^-'lléchie, une attention volontaire, accompagnée d'eiïorl et que noiis pouvons prêter à des objets d"un intérêt moindre et même nul. » (William James, Talks to tcachers, ch. xi.)

l'esclave d'une sensation vive, où il n'est, pour mieux dii^e, que cette sensation même.

Lorsque le nouveau-né regarde fixement le sein de sa nourrice, lorsqu'il suit de ses yeux éblouis la lumière qu'on promène devant lui, ou qu'il reste comme pétrifié au bruit d'une détonation, il est déjà en un sens attentif; mais de cette attention passive où le sujet qui observe paraît moins s'appartenir qu'appartenir à l'objet observé.

Lorsque l'écolier paresseux écoute le fracas des camions qui" passent dans la rue ou le bruit du porte-plume qui tombe sur le plancher de la salle, lorsqu'il regarde la mouche qui vole ou le rayon de soleil qui pénètre par la fenêtre, il est attentif assurément ; mais de cette attention inconstante, éparpillée, qui se promène d'une sensation à une autre, qui condescend docilement aux impressions successives de la vue et de l'ouïe. Et cette mobilité de l'enfant qui regarde tout, qui écoute tout, est si loin d'être l'attention véritable qu'elle offre précisément des caractères tout opposés. Au lieu de diriger la pensée et de la retenir sur un point fixe, elle la dissémine à droite et à gauche. Elle ne sait point s'arrêter, s'immobiliser, se concentrer sur un seul objet, et surtout elle n'émane point d'un effort intérieur : elle est simplement le résultat d'une excitation du dehors.

Ne dédaignons pas pourtant ces premiers tâtonnements de l'attention. Les impressions vives, dominantes, qui s'emparent pour un instant de l'esprit de l'enfant, ne sont sans doute que les simulacres de l'attention vraie, de celle qui se porte où elle veut, qui domine ses impressions sensibles pour prolonger son travail, pour suivre des pensées volontairement choisies, préférées à toutes les autres. Mais elles préparent, bien qu'elles ne lui ressemblent pas, cette attention volontaire.

Heureux les enfants bien doués, qui, loin de rester indifférents, apathiques, au milieu des sensations qui les sollicitent, se livrent tout entiers à celles qui les attirent par leur éclat et leur force ! De ceux-là on peut tout espérer. La vivacité de leurs impressions témoigne déjà d'une énergie intérieure, qui peu à peu se fera jour. Elle annonce une intelligence

active, prête à répondre à tous les appels que l'éducateur lui adressera. Lorsqu'ils auront nombre de fois attaché leur regard sur les couleurs brillantes qui les fascinent, prêté l'oreille à la voix forte qui. les domine, aux sons harmonieux qui les charment, ils seront tout doucement portés à rechercher d'eux-mêmes le renouvellement de ces sensations agréables et saisissantes. Un peu de volonté, et par conséquent d'attention active, se glissera insensiblement dans le cours naturel de leurs états de conscience.

Attention volontaire. — Longtemps on a défini l'attention « le mode volontaire de l'intelligence » ; mais cette définition ne saurait s'appliquer qu'à une seule forme des états attentifs : ceux où Tesprit se commande à lui-même, où l'intelligence se possède et se maîtrise.

A l'âge adulte, lorsque l'esprit a réellement pris possession de lui-même, et que l'habitude de la réflexion lui est devenue familière, l'attention volontaire s'exerce et se développe aisément. L'homme d'étude ou l'homme d'affaires se plongent avec une égale ardeur, qui dans ses livres, qui dans ses comptes. Il est aussi difficile (je les distraire de leurs préoccupations habituelles, d'interrompre le cours de leurs méditations ou de leurs calculs, qu'il l'est de détacher l'enfant de ses rêveries pour tourner son esprit vers un travail suivi.

L'enfant est, en eff'et, peu capable d'attention volontaire. Chez lui, elle est un état essentiellement passager. « Vous pouvez l'obtenir en classe, dit M. James, en l'exigeant d'un ton impératif. Mais, à moins que le sujet pour lequel vous l'avez réclamée ne possède un intérêt propre, vous ne l'aurez conquise que pour un instant : l'esprit de nos élèves vagabondera bientôt de nouveau. »

L'effort personnel. — L'attention volontaire, qui suppose un effort continu, est donc difficile à obtenir. Et, à laison même de cette difficulté, certains professeurs renoncent à la demander à leurs élèves, qu'ils jugent incapables de se maintenir longtemps dans un état de tension voulue (1). Us esti-

(1) Voir l'article de M. Mornet, dans le Bulletin de l'Académie de Toulouse.

ment d'ailleurs que Tattention volontaire est peu importante et ils ne lui accordent qu'un rôle insignifiant dans l'acquisition de nos connaissances et dans l'éducation de l'esprit.

Nous ne saurions partager leur avis. L'attention volontaire représente la part de TefFort dans le travail de l'élève ; o'est pour cela qu'elle est précieuse et qu'il faut la cultiver avec soin. Quelque disposé que nous soyons à adoucir les difficultés des éludes, à en éliminer tout ce qui est inutilement pénible, l'effort reste à nos yeux un élément essentiel de progrès intellectuel.

Conditions extérieures de l'attention. — Les conditions €xtérieures faciliteront d'ailleurs cet effort.

Même à l'âge mûr, quand nous voulons nous livrera un travail suivi qui réclame une attention prolongée, que rien ne vienne troubler, nous ne nous contentons pas de congédier tous nos soucis, de mettre à la porte, pour ainsi dire, toutes les préoccupations qui nous assiègent, afin de laisser le chamj: libre à nos méditations. Mais, en outre, nous tâchons de nous placer dans les conditions matérielles les plus favorables. ISous nous enfermons dans notre cabinet; nous exigeons qu'on fasse silence autour de nous, pour que rien ne dérange le calme travail de notre pensée. Les enfants et les adolescents, avec leur attention fragile, ont encore plus besoin qu'on les entoure de paix et de silence, que rien dans le milieu où ils étudient ne provoque leurs distractions.

Mettez dans un jardin, avec son alphabet, l'enfant qui apprend à lire : là, au milieu des mille accidents extérieurs qui l'agitent et le divertissent, il sera presque impossible de fixer son esprit. Il interrompra sans cesse son épellation par des exclamations de toutes sortes : Tiens, un papillon qui vole! Un oiseau qui chante! Voilà que le soleil se cache!... Placez au contraire le même enfant dans une chambre silencieuse, où les bruits du dehors ne parviennent pas, où les sollicitations sensibles sont nulles ou rares : et vous obtiendrez que l'esprit de Fenfant se pose, pour ne plus s'en détacher, sur le texte à épeler.

11 faut donc se préoccuper du milieu où les élèves sont

appelés à étudier. Dans les salles de classe où ils travaillent, si personne ne bouge, si chacun est tran(iuille à sa place, si Tordre règne, si l'on entend seulement la voix grave du maître, il y a déjà des chances pour que l'attention agisse et se maintienne. Le premier devoir du professeur est par conséquent de discipliner sa classe, d'empêcher que des mouvements de turbulence, ou des causeries à voix basse, n'y introduisent des éléments de distraction.

Physionomie de l'attention. — La relation (jui existe entre le corps et l'esprit, si elle n'était prouvée de tant d'autres façons, se révélerait déjà dans la physionomie d'un enfant attentif. Regardez cette fillette qui, tout à l'heure, dissipée et amusée, gambadait, gesticulait à outrance, jetait ses bras et ses jambes à droite et à gauche, dans une sorte de folie musculaire. Maintenant elle a pris son ouvrage de couture; elle s'est assise, son corps est immobile, son front se plisse, ses lèvres se contractent, sa bouche devenue grave ne sourit plus : elle est attentive.

Cette attitude pensive, qui est le masque naturel de l'attention, imposez-la à vos élèves, et elle contribuera certainement à les rendre réellement attentifs. Pascal disait : « Vous êtes croyant, et vous allez à la messe : c'est alors votre croyance qui insp*ire votre acte. Mais vous êtes incrédule ?... Allez à la messe et vous cesserez de l'être. L'acte répété influencera et déterminera la croyance. » De même, et tout au momsdans une certaine mesure, si vous obtenez de vos élèves qu'ils restent tranquilles à leurs places, qu'ils aient les yeux fixés sur vous, qu'ils prennent enfin l'attitude extérieure de l'attention, vous les aurez préparés, vous les conduirez même peut-être à devenir vos auditeurs attentifs.

Stimulants de l'attention. — Les psychologues affirment avec raison de r« attention involontaire et naturelle », qu'elle a toujours pour cause un état affectif (1). Cela n'est pas moins vrai de l'attention volontaire. Nous n'avons prise sur la volonté de l'enfant que par les sentiments que nous développons

(1) Voir Ribot, Psychologie de l'attention, p. 3.

en lui. Pour qu'il dise : « Je veux être attentif > — ce qui revient presque à dire : « Je veux vouloir », — il faut qu'il y soit engagé par une émotion quelconque : l'affection et le respect que lui inspire la bonté ou l'autorité du maître, le désir de lui plaire, la crainte des punitions, l'attente d'une récompense, l'espoir du succès, l'émulation qui le pousse à mieux travailler, pour se surpasser lui-même ou pour l'emporter sur ses camarades, l'amour-propre et aussi l'humeur combative qui lui représentent la honte d'une défaite, s'il se laissait vaincre parla difficulté d'un problème, d'une question quelconque... A l'aide de ces moyens indirects, pour peu qu'il sache habilement en user, le maître agira sur la volonté de l'élève ; il le disposera à une application volontaire et réfléchie.

Et, quoi qu'en disent les partisans d'une pédagogie souriante et aimable, qui voudraient que l'étude fût toujours un plaisir pour l'élève et jamais une peine, il est souvent nécessaire de faire appel à cette application volontaire de l'intelligence. Il y aura toujours dans l'enseignement des sujets rébarbatifs, pour ainsi dire, qu'il sera impossible de rendre attrayants : par exemple, certaines parties des mathématiques, tous les exercices scolaires qui demandentun travail patient, intense, comme la mémorisation verbale, lorsque l'enfant est obligé de relire dix fois, vingt fois, le texte qu'il veut graver dans sa mémoire.

Attention naturelle et involontaire. — 11 n'en est pas moins vrai que l'attention volontaire, qui implique un laborieux effort, ne peut être, comme tout acte de volonté, qu'un moment dans la durée du travail scolaire, tout au plus un état passager qui ne saurait se continuer longtemps. Pour que l'attention se maintienne autant que l'exige un enseignement suivi, de quelque genre qu'il soit, il faut que d'autres forces agissent et que la nature vienne en aide à la volonté ; il faut que l'attention soit soutenue, d'un côté par les instincts et les tendances de l'intelligence enfantine, et de l'autre par les objets mêmes et la forme de l'enseignement, par le caractère et le tour que le maître sait donner à ses leçons (1).

1) Voir les chapitres X et XL

La variété des exercices. -Un moyen de retenir l'attention des élèves, c'est de varier les exercices de la classe Sans doute, l'homme fait, le savant ou l'homme datlaires nous lavons dit, peut s'absorber pendant tout un jour, pJndant des semaines, et même pendant des mois, dans ses entreprises ou dans ses méditations, il en est tout autrement des enfants : ils aiment la diversité des études, le changement d'occupation, comme leur corps aime le mouvement 11 faut les servir selon leur goût. La monotonie est le fléau des classes et Tennemie-née de l'attention.

L'enseignement de l'école primaire, par sa nature même, se prête plus qu'aucun autre à la variation des exercices 11 faut y apprendre tant de choses en si peu de temps ! 11 faut y enseigner les éléments de tant de matières diverses ' Toutes les Jacultés peuvent par conséquent y être mises en jeu dans les leçons qui se succèdent. Lemploi du temps qui, dans une seule journée d'école, exercera les élèves à la lecture et à l'écriture, à la morale et à l'instruction civique, à la géo-ra phie et à l'histoire, à la grammaire et à l'arithmétique réalisera tout naturellement la variété désirable pour renouveler les forces de l'attention. 11 fera alterner les exercices nui reclament seulement l'attention intérieure de l'esprit av^c ceux qui mettent en mouvement les yeux ou les mains

Moments de relâchement. -Des moments de relâche de courtes récréations contribueront aussi au succès. De même qu'un peu de repos rend aux membres fatigués leur élasticité et leur souplesse, de même quelques instants d'interruption et de suspension dans le travail rafraîchissent les organes de esprit, et raniment sa vigueur. L'enseignement secondaire des lycées et des collèges a récemment emprunté aux écoles pri maires la pratique des récréations d'interclasse, qui viennent couper les heures de travail : et voici une expérience nui semble prouver qu'on s'en trouve bien.

A la fin d'une classe d'une heure, un professeur de Ivcée

pose une question à ses élèves pour s'assurer qu'ils ont com-

3ris qu'ils ont retenu l'explication (|ui vient d'être faite • le

•ésultat n'est pas bon; vingt à Uvuiv pour cent des réponses

G. GoMPAVRK. — L'Éducaliun. 5

sont négatives, c'est-à-dire nulles. Les quelques minutes de la récréation passent et le professeur pose à nouveau la question. Cette fois, l'épreuve est beaucoup plus satisfaisante : le nombre des mauvaises réponses n'est plus que de cinq à dix pour cent. Que faut-il conclure de cette observation, sinon que, pour conserver toute sa force, l'esprit a besoin de se détendre de temps en temps ? Après une heure d'attention soutenue, il est affaibli, déprimé. Après quelques instants de relâchement, ses ressorts jouent avec plus d'aisance.

L'attention visuelle et l'attention auditive. — S'il y a des mémoires distinctes attachées à l'exercice de chacun de nos sens, on peut en dire autant de l'attention. Il y a une attention auditive, une attention visuelle, et celle-ci est plus forte que la première. L'élève sera toujours plus attentif à ce que le maître fait qu'à ce qu'il dit. Pendant qu'il écrit ou dessine au tableau noir, pendant qu'il fait des expériences, les élèves sont plus intéressés que pendant qu'il parle, et généralement ils restent plus tranquilles. Il sera donc très avantageux de mêler le plus possible à l'enseignement oral l'enseignement

par l'aspect. i

Dautres conditions encore peuvent concourir à l'éducation de j l'attention : toutes celles qui réahsent un enseignement con-1 forme aux règles des vraies méthodes, et, par-dessus tout, un enseignement intéressant. Dire d'un enseignement qu'il est intéressant, c'est dire qu'il excite et retient l'attention.

Rares sont les enfants, qui montrent une telle nonchalance d'humeur, une telle indifférence d'esprit qu'ils n'accordent pas leur attention à un enseignement intéressant. De ceux-là même il ne faudrait pas désespérer : car, distraits en classe, il leur arrive de retrouver de l'ardeur et de l'énergie dans leurs jeux, dans une occupation de leur goût. Et s'il y a des choses, quelles qu'elles soient, qu'ils fassent avec plaisir, il faudra avoir soin de cultiver ces goûts particuliers. Servonsnous-en pour exercer leur activité attentive. Une fois développée sur un point, l'attention pourra rayonner sur d'aut:es et s'étendre peu à peu aux études qui les avaient d'aborc rebutés.

lum.ror.RAPHiE.

RiBOT. Psychologie de Vatlention, Paris 1889. - Mornet Rnrar ^juessurraltennon (IJullotin de l'Académie de Toulou e) -t "kb" Quelqiœs pensées sur i Education, traduction française. Paris ssl' - Dictionnaire de pédagogie, article Attention.

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