CHAPITRE XIII
Le travail personnel de l'élève. — Les détracteurs du livre. — Les avocats du livre. — Les livres de classe. — Les livres poui le maître. — Les livres pour l'élève. — Les notes prises en classe- — Diverses formes de la lecture. — La lecture expliquée, la lecture collective. — Le goût de la lecture. — Les bibliothèques. — La littérature enfantine. — Gomment il faut lire. — Nécessité d'un plan dans la lecture. — Abus de la lecture. — L'art de conférer,
Le travail personnel de Télève. — <( L'idéal d'une bonne méthode d'éducation, au dire de M. Bréal, ce serait d'allier, dans une juste proportion, aux qualités plus vives que réclame Finterrogation, la faculté de recueillement qu'exige le travail solitaire ; d'exercer, d'une part, la promptitude d'esprit et, de l'autre, la réflexion. »
Nous avons vu que Finterrogation pouvait et devait être elle-même un e.xercice de réflexion, qui est provoqué par les questions du maître ; mais elle ne l'est pourtant pas au même degré que le travail personnel de l'élève, soit quand il lit, soit quand il écrit.
11 nous faut donc examiner tour à tour d'abord la question des livres et de la lecture, ensuite celle des devoirs écrits, lire et écrire étant deux moyens de formation de l'esprit, qui consistent, l'un à comprendre et à s'assimiler les pensées des autres, l'autre à exposer ses propres pensées et à les fixer dans des mots.
Les détracteurs du livre. — Mettons en présence et confrontons les raisons opposées qu'on a fait valoir pour ou , contre l'usage des livres en général.
Parmi les détracteurs des livres, — ils ne sont que l'exce
tion, — il faut citer, tout à fait en première liime, Rousseau, qui va jusqu'à les proscrire absolument. Personne n'a poussé plusloin lahainede renseignement livresque. L'enfant qui lit, écrivait-il, ne pense pas : il ne fait que lire; il ne s'instruit pas : il apprend des mots. Rousseau oubliait que les mots, dont on ne peut d'ailleurs se passer, contribuent à l'instruction quand ils sont bien compris, puiqu'ils expriment des idées. Et l'on a peine à comprendre son cri de colère : « Je hais les livres : ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas ! »
Voltaire était trop judicieux pour souscrire au paradoxe de Rousseau, mais il faisait pourtant des réserves sur une trop grande abondance de lectures: « 11 n'y a, disait-il, d'autre parti à prendre que d'en user avec les livres comme avec les hommes, de choisir quelques amis dans la foule, de vivre avec ^ux et de se soucier peu du reste. » Voltaire au fond n'écarte que les livres mauvais ou médiocres : il garde les bons.
D'autres écrivains, sans qu'ils songent à condamner les livres, insistent sur ce fait que les profits de la lecture sont très inférieurs à ceux de l'enseignement oral. Us font remarquer que le livre ne commande pas l'attention autant que la parole du maître : « Il n'a, disent-ils, ni l'intonation vibrante, ni le geste, ni le regard, qui éclairent le mot et qui parlent à tout l'homme. « En outre, le livre ne se proportionne pas à son lecteur, comme peut le faire avec son élève le maître qui adapte sa parole aux circonstances et qui tient compte des aptitudes individuelles. Le livre apporte à tous la même pâture. Que le lecteur se débrouille ! « Quand nous lisons, des doutes, des objections peuvent surgir dans nos esprits : l'auteur n'est pas là pour lire la difficulté dans nos yeux ou pour la recueillir sur nos lèvres; il n'est pas là pour donner tout de suite la réponse qui dissipe tous les nuages. »
Le grammairien Lhomond résumait toutes ces critiques en •ces termes : « Le meilleur livre élémentaire, c'est la voix du maître ; prétendre qu'un livre muet puisse le remplacer, c'est pure charlatanerie. »
Les avocats du livre. — En revanche, les amis du livre sont légion, et quelques-uns poussent l'enthousiasme jusqu'à
le mettre au-dessus du professeur. « Pour enseigner l'élève, un bon livre importe autant qu'un bon maître ; j'allais dire qu'il importe plus : car Fesprit de Félève se distrait moins de ce qu'il lit que de ce qu'il entend. Une fois envolée, la parole du maître est perdue, si l'oreille ne l'a recueillie. Au contraire, l'œil revient de lui-même sur le passage difficile, mal compris à première lecture. Le livre est un maître toujours prêt à renouveler sa leçon (1). » i
« Voilà les maîtres, disait, dès le xv« siècle, un écrivain anglais (2), voilà les maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans mots durs ni colères, sans nous demander cadeaux et argent. Si vous vous approchez d'eux, ils ne dorment pas; si vous les interrogez d'un regard scrutateur, ils ne vous cachent rien; si vous les méconnaissez, ils ne se plaignent jamais; si vous êtes ignorants, ils ne peuvent vous railler... »
Si les maîtres d'aujourd'hui n'ont plus heureusement les défauts que l'écrivain du moyen âge attribuait aux maîtres de son temps, les livres, dont il célébrait, même avant la découverte de l'imprimerie, l'utilité et le charme, n'ont rien perdu de leurs qualités.
Les livres de classe. — H y a d'ailleurs à distinguer, au point de vue qui nous occupe, deux sortes de livres : les livres en général, et les livres de classe. Parlons d abord des livres de classe.
La preuve qu'ils sont utiles, qu'instituteurs et élèves en ont besoin pour des raisons diverses, c'est qu'ils abondent, qu'ils se multiplient sans cesse, et qu'après le roman le livre de classe est, de notre temps, le genre de production littéraire le plus fécond et le plus riche.
Mais de quelle façon et à quelles conditions le livre de classe peut-il justifier la vogue dont il jouit, et être utilisé à la fois par les instituteurs et par leurs écoliers?
Les livres pour le maître. — Notons d'abord que, dans un grand nombre de cas, le livre à l'usage du maître n'est pas le même que le livre à l'usage des élèves. Pour la plupart des
(1) Marcel Prévost, Lettres à Françoise, p. 121.
(2) Cité par John Lubbock dans le Bonheur de vivre.
enseignements, les auteurs publient séparément la« partie du maître » et la « partie de l'élève ».
Dans la partie qui est destinée au maître, le livre lui permet de renouveler sa provision d'idées et de connaissances. Il complète son instruction. Il rafraîchit sa mémoire. Il lui apporte des matériaux nouveaux pour la composition de ses leçons. 11 lui présente des choix d'exercices. 11 est enfin un auxiliaire précieux, mais il ne doit être qu'un auxiliaire.
C'est en elTet une fâcheuse tendance pour un maître de s'effacer derrière le livre. Ainsi font, et ils ont grand tort, les professeurs qui, au lieu d'étudier eux-mêmes une question et de la présenter dans un exposé vivant, se contentent d'indiquer à leurs élèves un livre où elle est traitée ; ceux encore qui font lire en classe des pages entières d'un manuel de morale ou d'un traité d'histoire. Nous n'interdirons pourtant pas au maître l'usage de donner à lire quelques parties d'un livre bien fait, mais à la condition qu'il l'explique, qu'il le commente, qu'il soit toujours prêt à interpréter les passages obscurs, qu'il fasse siennes les pensées de l'auteur. On l'a dit avec raison : « La science du Kvre doit toujours être fécondée par la science du maître. »
Le professeur ne doit pas se laisser gouverner et asservir par le livre. Il le contrôlera; il ne l'emploiera qu'en le corrigeant par ses vues personnelles et en l'adaptant aux besoins de ses élèves. A vrai dire, il doit toujours en savoir autant, sinon plus que le livre. Que penser d'un maître qui, pour achever un exposé, a besoin de recourir aux manuels qu'il a déposés devant lui, sur sa table de classe?
Ne l'oublions jamais, c'est à l'enseignement oral, par exposition ou par interrogation, qu'appartient le rôle prépondérant dans l'enseignement. C'est le teacher, disent les Américains, qui fait la classe ce qu'elle est.
Les livres pour l'élève. — Utiles au maître, les livres de classe sont indispensables aux élèves (1). Je ne parle pas
(1) 11 n'est pas besoin de dire qu'avant un certain âge, à l'école maternelle, on ne doit pas mettre de livres, ou le moins possible, entre les madas des élèves. Ici le paradoxe de Rousseau est bien près d'être la vérité.
seulement des textes qu'ils doivent avoir entre les mains, ni du livre de lecture courante. Il s'agit des manuels de grammaire, d'histoire, de géographie, de sciences, et même de morale.
L'élève s'en servira de bien des manières : d'abord avant la leçon du maître, pour se préparer à la comprendre, pour prendre intérêt d'avance au sujet dont il va entendre l'exposition ; ensuite après la leçon, pour la repasser, pour y trouver le résumé des explications données en classe, et un résumé précis qui fixe ce qu'il peut y avoir eu de flottant et de vague dans les paroles du maître.
L'élève a beau être attentif ; le maître a beau être clair et précis dans ses explications, et les répéter assez souvent pour qu'elles se gravent dans la mémoire de ses auditeurs. 11 est toujours à craindre qu'une partie de la leçon leur échappe et que des paroles fugitives se perdent dans l'oubH. Le livre de classe sera d'un grand secours, au moins comme mémento^ pour que l'élève y retrouve, quand il en aura besoin, ce qu'il aurait oublié.
Les notes prises en classe. — Dira-t-on que, pour remédier aux défaillances de la mémoire, pour faire à l'élève ce que Montaigne appelait « une mémoire de papier », on peut lui demander de prendre des notes en classe. Nous ne croyons pas que ce procédé puisse être recommandé à l'école primaire. Même avec des élèves d'un âge avancé, il ne faut en user qu'avec précaution. Voici ce qu'en dit un pédagogue américain : <c Le temps est gaspillé dans les classes, s'il est employé à écrire à toute vitesse, pendant la leçon du maître ; il l'est aussi, s'il est employé, en dehors de la classe, à recopier les notes informes prises en classse. C'est d'ailleurs.une très mauvaise manière de prendre des notes que de reproduire mot pour mot la leçon du maître : car cela n'implique aucune participation active, aucune invention de la part de l'élève. Il y a même de très bons professeurs qui interdisent toute note à leurs auditeurs. Cela est assurément excessif, mais témoigne pourtant d'un mouvement dans la bonne direction et dans le sens de la vraie méthode. Un bon cahier de notes devrait avoir pour caractéristique un certain travail de sélection, de conden-
sation et même d'originalité, » Et ce travail, on ne saurait ledemander aux élèves de l'école élémentaire.
Diverses formes de la lecture. — Les livres de classe proprement dits sont donc ceux qui servent à éclairer, à compléter les leçons du maître, et qui se rapportent directement à Tune ou à Tautre des matières enseignées, histoire, grammaire, arithmétique, etc. Ce sont en quelque sorte des livres d'information et de référence.
Il faut en distinguer le livre de « lecture courante », celui qu'on lit en classe chaque jour et dont on ne peut se passer : d'abord, pour habituer Tenfant à l'exercice matériel de la lecture, ensuite pour le préparer peu à peu à la lecture individuelle.
Dès qu'on le pourra, en effet, il convient d'exercer les élèves à la lecture solitaire et personnelle. Un des meilleurs devoirs qu'on puisse leur donner à faire à la maison, c'est de lire un passage pris dans les recueils de morceaux choisis ou dans un ouvrage classique. A la classe suivante, le lecteur prouvera qu'il a profité de sa lecture, en répondant aux questions qu'on lui posera.
« Outre le livre qu'on expliquera dans les classes, disaitdéjà Port-Royal, on doit donner aussi un livre aux écoliers, à lire en leur particulier ; et l'on doit les obliger, autant qu'on le pourra, d'y employer tous les jours une heure de leur étude personnelle. Afin de les appliquer davantage, il faut qu'il y ait un jour de la semaine destiné à faire la revue de ces livres particuliers. L'élève fait le compte rendu ; le maître apprécie. »
La lecture expliquée, la lecture collective. — La lecture solitaire présente trois inconvénients, trois écueils.
D'abord le lecteur risque de ne pas tout comprendre dans ce qu'il lit; ensuite il s'habitue peut-être trop à vivre et à travailler seul; enfin la lecture silencieuse, à voix basse pour ainsi dire, laisse trop longtemps inactives la parole et l'élocution.
Mais à ces trois défauts on peut obvier et remédier par la lecture expliquée, parla lecture collective, et enfin par la lecture à haute voix.
U n'est guère besoin d'insister sur Timportance des lectures expliquées. Elles sont particulièrement recommandées par les . programmes officiels auxnormaliens de troisième année. Elles doivent être d'un usage constant dans les écoles. Non seulement les élèves profiteront immédiatement de l'explication du maître, qui ne laissera passer aucun mot sans en faire pénétrer la signification, qui interprétera le sens général et la suite des idées dans les morceaux lus et étudiés ; mais ils y apprendront aussi comment, livrés à eux-mêmes, ils pourront lire avec intelligence, s'arrêter devant les difficultés d'un texte, et prendre vraiment possession de leur lecture.
La lecture collective, que Pécaut recommandait aux élèves des écoles normales, et quil aurait désiré y introduire au moins une fois par semaine, sous forme de causerie sans apprêt, sans effort d'explication approfondie, est aussi un excellent exercice, qui corrige ce que la lecture individuelle peut avoir de froid et de monotone.
Enfin tout le monde sait combien la lecture à haute voix est importante. Sans vouloir faire de nos élèves des déclamateurs, nous devons nous préoccuper de leur prononciation, de leur accent, de la netteté de leur articulation, et aussi de leur diction, de leur débit. Si l'on veut qu'ils récitent bien les leçons qu'ils auront à apprendre par cœur, et qu'ils les débitent sur un ton convenable, il faut commencer par exiger qu'ils apportent le même soin dans la lecture à haute voix qui est faite en classe.
Le goût de la lecture. — On ne saurait trop tôt s'efforcer d'accoutumer l'enfant à l'usage personnel des livres et de lui donner le goût de la lecture. Inspirez à un homme le goût de la lecture, a-t-on dit, et vous ne pouvez guère manquer d'en faire un homme heureux. Les livres, en efTet, sont une source inépuisable de plaisir, et à une époque où l'imprimerie les a mis à la portée de tout le monde, il n'est personne qui ne puisse leur demander une distraction, un délassement, et aux jours de tristesse une consolation.
Mais les livres sont surtout une source de lumière. Notre fonds intellectuel serait bien vite épuisé, si nous ne pouvions
le renouveler sans cesse par la lecture. Il ne suffit pas d'ensemencer une fois pour toutes, par les études de notre jeunesse, le champ de notre esprit : il deviendra stérile ou ne produira que de folles herbes, si nous ne continuons pas, d'année en année, à le cultiver et à y jeter le bon grain.
Un pédagogue américain, qui croit avec nous qu'un des principaux résultats que doit poursuivre Fécole, c'est d'inspirer le goût des livres, se plaint que trop de gens laissent leur intelligence vivre dans le vide, « dans un mental vacuum ». D'après lui, il conviendrait que l'homme, pour vivre réellement une vie humaine, eût soin, pendant toute la durée de son existence, de consacrer à des lectures au moins cinquante minutes par jour.
Que faut-il lire d'ailleurs ? Les livres les plus récents, les revues, les journaux, pour être de son temps. Mais aussi les livres anciens, pour « entrer en conversation avec les plus grandes âmes des temps passés ». Et surtout les livres qui se rapportent à l'obj et de la fonction qu'on exerce : par conséquent, quand on est instituteur, les livres d'éducation et d'enseignement.
Ajoutons qu'un bon programme de lectures ne doit pas comprendre seulement des ouvrages d'un genre sérieux. Le grave Kant ne disait-il pas : <( Une lecture amusante est aussi utile à la santé que l'exercice du corps. »
Les bibliothèques. — Si l'on veut encourager efficacement le goût de la lecture, il faut développer l'œuvre des bibliothèques scolaires et publiques. C'est ce que comprennent admirablement les Américains. « L'action des livres, disentils, est incommensurable » ; et ils trouvent des donateurs fastueux pour consacrer des millions de dollars à des achats de livres et à des fondations de bibliothèques publiques. Ils suivent en cela l'inspiration du plus célèbre de leurs éducateurs, Horace Mann, qui disait : <( Si j'en avais le pouvoir, je voudrais semer des livres sur toute la surface de la terre, comme le semeur répand le grain dans les sillons des champs. »
Quelques citations montreront quelle ardeur, parfois un peu vive dans son expression, les Américains mettent à
recommander les livres : « Achetez des livres pour vos écoles^ disent-ils aux teachers de leur pays : si vous ne le faites pas, c'est que vous êtes des indifférents, ou des fainéants, ou des sots, peut-être les trois à la fois !... On n'est réellement un homme ou une femme qu'à la condition d'avoir fait beaucoup de lectures. » Et ailleurs : « S'il est vrai que le progrès systématique de la lecture chez un peuple est un agent de civilisation, un agent puissant, et peut-être le plus puissant de tous, nous ne devons pas prendre de repos jusqu'à ce que, dans les bibliothèques scolaires et publiques, l'offre dépasse la demande ; jusqu'à ce que, dans les villages aussi bien que dans les grandes cités, il y ait partout des livres bien choisis, abondants et accessibles à tous. »
Puisque tout le monde apprend aujourd'hui à lire, il faut qu'il y ait des livres, de bons livres, à la disposition de tout le monde. Mais à la bibliothèque publique que l'on fréquente de temps en temps on ne négligera pas d'adjoindre, dans la mesure où cela sera possible, une bibliothèque personnelle, où l'on pourra, à toute heure et selon les besoins, puiser en toute liberté. S'il est bon que l'écolier ait des livres qui lui appartiennent, tout homme intelligent aussi doit avoir des livres à lui, en petit nombre, mais choisis avec, soin : un au moins pourchaque catégorie de connaissances, afin qu'il ne se trouve jamais pris au dépourvu, sur tel ou tel sujet dont il aura à s'occuper.
La littérature enfantine. — Il y a des livres pour tous les âges ; et quoiqu'on puisse regretter que les grands écrivains n'aient pas suffisamment songé à travailler pour les enfants, nous ne sommes plus au temps où les Contes de Perrault composaient presque à eux seuls toute la littérature enfantine.
La première règle dans le choix à faire entre tant de livres récréatifs, ce sera de consulter les goûts de l'enfance. On a fait des enquêtes sur cette question (1), et elles ont confirmé ce qu'on savait déjà, que les ouvrages préférés par les tout petits sont les contes, les récits imaginaires et merveilleux, où les
(1) Voir Revue védagogique, août 1904.
fées, les géants, les ogres, jouent un rôle, et ceux aussi dont les héros et les héroïnes sont des petits garçons et des petites filles.
Un peu plus tard Tintérèt de l'enfant se portera sur les récits d'aventures. Le succès séculaire de Robinson Crusoë — le seul livre auquel Rousseau fit grâce — et de toute sa lignée (il y a plus de quarante Robinsons rien qu'en langue française), celui aussi des livresde Jules Verne, nous prouvent combien l'imagination de l'enfant s'exalte et se passionne pour tout ce qui est surprenant et extraordinaire.
Mais après avoir fait une part aux livres simplement amusants, à ceux qu'on pourrait appeler les romans pour l'enfance, il convient de diriger le goût des enfants vers des livres qui ne soient pas exclusivement des œuvres d'imagination et qui les ramènent dans le monde réel — tels les récits historiques, les relations de voyages — qui les instruisent tout en les intéressant, et qui les préparent peu à peu à des lectures plus sérieuses encore, plus pratiques et plus positives.
Comment il faut lire. — Il y a lire et lire. La lecture est stérile, si l'on n'y joint pas l'attention, la réflexion, l'examen, le jugement personnel. Relire un bon livre vaut mieux que lire beaucoup.
Il importe en efïet de lire bien, plus que de lire beaucoup. Et lire bien, c'est lire lentement, en prenant le temps de réfléchir sur ce qu'on a lu. Lire bien, c'est encore lire librement, je veux dire en n'acceptant pas sans contrôle des jugements tout faits, en se réservant toujours la liberté d'esprit nécessaire pour apprécier et au besoin repousser les idées de l'auteur qu'on lit. « Lisez, mais pensez », a dit Vinet.
Ainsi comprise, la lecture devient elle-même un exercice actif, un travail de méditation recueillie, qui nous élève audessus de nous-méme, en nous introduisant dans le commerce d'esprits supérieurs au nôtre, mais en excitant à leur suite notre propre pensée.
Un excellent procédé pour profiter de ses lectures, c'est de prendre des notes : des notes qui ne soient pas seulement la copie des pa-ssages qui nous ont frappé, car, si on se bornait à cela, il vaudrait autant les apprendre par cœur; mais auxquelles
on ajoute ses impressions, ses appréciations personnelles ; où Ton résume en quelques mots un long développement ; où l'on fixe enfin, en son propre style, ce qu'on veut principalement retenir de sa lecture.
Nécessité d'un plan dans la lecture. — On sait que les recherches et les.'expérimentations de la science, pour aboutir et être fécondes, ont besoin qu'une hypothèse, une idée préconçue, les guide comme un fd conducteur et les oriente dans leur marche. Nous serions tenté de dire qu'il en est de même dans nos lectures. Si vous lisez au hasard, si vous ouvrez un livre sans savoir ce que vous voulez y chercher, il n'est pas certain que vous y recueillerez tout ce qu'il contient d'excellent et d'utile. La lecture sera tout autrement fructueuse si, avant de tourner les pages, vous vous êtes proposé un but et comme un plan de travail.
J'ai lu plusieurs fois, pour ma part, V Emile de Rousseau, avec des sentiments mêlés d'admiration pour ses belles inspirations et d'impatience ou même de colère contre ses renversants paradoxes. Mais je ne l'ai réellement compris, je n'y ai saisi certaines vérités profondes, qui mavaient jusque-là échappé, que quand je l'ai relu avec l'intention préméditée d'y chercher la confirmation ou la réfutation de quelques-unes de mes propres idées.
De même que la nature ne révèle ses secrets qu'aux observateurs qui l'interrogent avec méthode, à la lumière d'une hypothèse qui éclaire leurs recherches, de même les livres n'ouvrent complètement leurs trésors qu'aux lecteurs qui les consultent avec une sorte de parti pris : celui d'y trouver une réponse à des questions précises, l'éclaircissement d'une vérité qu'on a préalablement entrevue.
Abus de la lecture. — Quelle que soit l'utilité des livres, il faut se garder d'en abuser. Ils nous rendent paresseux « à piocher notre propre fonds». Captivés et dominés par la pensée d'autrui, nous ne pensons plus par nous-mêmes.
En outre, les dévoreurs de livres, comme les gloutons qui mangent trop vite, n'ont pas le temps de digérer et de s'assimiler la substance de leurs lectures.
« Rien ne rend rebelle à l'aUenlion, a écrit Diesterweg, rien n'émousse le jugement, rien n'énerve l'esprit, romme l'excès de la lecture... C'est la forme la plus dangereuse de la paresse : car elle a l'apparence de l'activité. »
Même la lecture trop rapide et fiévreuse d'un seul ouvrage peut produire des effets fâcheux sur notre état d'esprit. La lecture d'un roman émouvant nous plonge dans une sorte de griserie intellectuelle ; elle nous laisse quelque temps impuissants à agir, incapables de gouverner et de suivre nos pensées. A plus forte raison, si nous nous dépensons dans un très grand nombre de lectures, sommes-nous exposés à perdre l'équilibre intellectuel.
L'art de conférer. — Concluons que le commerce modéré des livres doit trouver un contrepoids dans l'étude des choses et aussi dans le commerce des hommes. Des entretiens fréquents et familiers avec les personnes de notre entourage apportent encore plus d'excitation à nos esprits que le mouvement languissant de la lecture. C'est ce que Montaigne appelait « l'art de conférer », c'est-à-dire de converser avec tous ceux que la vie met en relations avec nous. L'enfant, pour s'instruire, sondera la portée d'un chacun, « un bouvier, un maçon, un passant »... L'étude solitaire, dans un tète-à-tête studieux avec de bons livres, est infiniment précieuse; mais il faut qu'à l'éducation livresque on joigne, pour la compléter, l'expérience personnelle, l'échange des idées que les conversations rendent possible. « Vivons avec les vivants! » s'écriait Montaigne. Et Fontenelle raconte de Leibniz que ce grand philosoplie s'entretenait avec toutes sortes de personnes artisans, laboureurs, soldats, étant justement convaincu qu' « il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde ».
BIBLIOGRAPHIE
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p. 252 et seq., Les lectures en commun à l'école normale; p. 295 et seq., Les instituteurs lisent-ils? — Roustan, Conseils généraux; préparation à l'art d'écrire, Paris 1907 : ch. ii, la lecture passive et la lecture active. — J. Payot, Aux instituteurs et aux institutrices, Paris 1897 ; livre II, ch. vii, Comment travailler avec fruiif