‹ L'education intellectuelle et morale. --Chapitre 21 sur 65 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LE ROLE DU BEAU DANS LÉDUCATIOiV

L'éducation esthétique. — Gomment elle préparc l'éducation morale.- Le beau. — Le beau dans la nature. — Moyens à employer. — Difficultés de l'éducation esthétique. — Le joli et le beau. — L'influence du miheu. — Le contact avec la nature. — Les écoles rurales et les écoles urbaines. — L'étude de la nature. — Les l»ronienades et les excursions. — L'action des livres. — Les jardins et le jardinage. — Le beau dans la nature morale.

L'éducation esthétique. — Nous venons de parler, dans les chapitres qui précèdent, de l'éducation de l'intelligence et nous allons aborder l'éducation du caractère. Une intelligence éclairée, un caractère moral, ce sont là les deux bases fondamentales de toute vie humaine vraiment conforme à sa destination. Mais entre les deux n'y a-t-il pas une place à faire, même dans le cercle modeste de l'école primaire, à ce qu'on appelle F « éducation esthétique », celle qui éveille et développe le sentiment du beau ?

« L'intelligence et le caractère, comme l'écrivait récemment M. Alfred Croiset, sont les deux grands ressorts de la vie humaine. La sensibilité esthétique en est plutôt la parure et la joie. Mais ce n'est pas une raison pour la dédaigner, car la joie est aussi une force. »

Gomment elle prépare l'éducation morale. — Ne nous faisons pas illusion, d'ailleurs, sur la portée morale de l'éducation esthétique, pas plus que sur la possibilité delà pousser bien loin à l'école primaire.

Assurément elle achève, elle couronne l'éducation intellectuelle, et elle est, dans une certaine mesure, une introduction à l'éducation morale. « Le sentiment du beau, a-t-on dit,

complète l'amour du vrai et prépare l'amour du bien. »

Mais il ne faut pourtant pas en exagérer l'influence : nous n'oserions pas dire, quant à nous, qu'elle soit « la préparation la plus sûre et la plus facile » pour la formation morale (1). Non, ce n'est pas sur le sentiment du beau, c'est sur des sentiments autrement féconds, les affections de famille, l'amitié, l'amour du pays, que se fonde la conscience du devoir : c'est à eux qu'elle doit son premier élan ; c'est sur eux qu'elle s'appuie dans son évolution progressive. Le sentiment du beau ne peut être tout au plus qu'un auxiliaire de la vertu. 11 n'est ni directement, ni sûrement, une source de moralité (2). Il peut tout au plus aider et favoriser l'éclosion des sentiments moraux, en affmant l'esprit, en excitant des émotions nobles et désintéressées, en nous détournant des plaisirs grossiers.

C'est dans ce sens que recommandent l'éducation esthétique tous ceux qui ont souci de l'éducation populaire, surtout dans une démocratie qui n'a que trop de tendances à se laisser gouverner par les intérêts matériels, et parfois, hélas ! par les plus mauvaises passions.

A la Fête de l'adolescence, en 1899, le ministre Georges Leygues disait : « Rien n'est plus réconfortant ni plus sain que la contemplation de la nature ou d'une belle œuvre d'art. 11 s'en dégage je ne sais quel sentiment de dignité et de puissance, qui élève l'homme au-dessus des bas instincts, et fait jaillir en lui la source des aspirations généreuses et des nobles ambitions. »

Et de même Pécaut a écrit : « Tout ce qui donne à l'existence humaine son prix, sa noblesse, les raisons sacrées d'aimer et de respecter la vie et les hommes, d'aimer et de i

(1) C'est ce qu'affirme M. Alengry dans son livre récent, Psychologie et morale appliquées à l'éducation, p. 124.

(2) On a même prétendu qu'il pouvait en être l'ennemi. « Malgré l'alliance tant de fois célébrée entre le beau et le bien, ne peut-on pas soutenir que l'curt isole autant qu'il unit, si mêma il n'abaisse pas plutôt qu'il n'élève. » (M. Bougie, Revue pédagogique, juin 1904, p. 517.) Aftiriiiations tranchantes, surtout la seconde. On peut admettre que l'art rende égoïste, mais qu'il « abaisse », c'esfce qu'il est difficile de concevoir.

respecter quelque chose d'autre que soi, de soupçonner un autre objet de la destinée que l'intérêt, un autre emploi de la vie que Tégoïsme, voilà ce que l'éducation populaire doit, sous peine de désastre, conserver dans l'âme nationale. Et à coup sûr le sentiment du beau est au nombre de ces pures sources de vie... »

Le beau. — Nous n'essaierons pas ici de définir le beau. Ne sait-on pas que les théoriciens eux-mêmes ont quelque peine à trouver une formule unique qui convienne à toutes les espèces de beauté : elles sont si nombreuses et si diverses ! Dira-t-on que c'est la force, la grandeur, qui en est le caractère commun ? Mais que de choses grandes qui sont laides! Un hercule de foire peut être un prodige de force et un modèle de laideur. Dira-t-©n que c'est l'ordre ? Mais sur la mer aux flots désordonnés, secouée par les vents, n'est-il pas vrai qu'une tempête est belle?...

D'autre part, il n'estguère possible de trouver une commune mesure entre la beauté physique et la beauté morale. Un coucher de soleil, dans la splendeur de ses rayons, au milieu des nuages qu'il empourpre, est choge belle. Une action héroïque est chose belle aussi. Un chêne majestueux est beau dans la forêt, comme l'est dans un poème un vers éclatant de poésie.

Ne nous attardons donc pas à chercher une définition objective, qui saisisse et exprime en une phrase les attributs communs de beautés aussi dissemblables. A supposer que cette définition soit possible, elle est pour le moment inutile. Contentons-nous de dire qu'il peut y avoir autant de beautés distinctes qu'il y a de catégories d'objets physiques ou d'actions morales, autant qu'il y a en nous de sens et de sentiments. Définissons simplement la beauté sous toutes ses formes par les impressions subjectives qu'elle nous cause, et proclamons beau tout ce qui ravit, tout ce qui exalte nos âmes, tout ce qui nous procure le plaisir particulier qui résulte du sentiment de l'admiration. C'est l'admiration, a-t-on dit, qui fait la base du beau : le beau ne vient qu'après.

Le beau dans la nature. — Le beau est partout, dans les

réalités naturelles comme dans les œuvres de l'homme. Mais il existe dans la nature avant'de se manifester dans Fart, qui n'en est que l'imitation idéalisée. Et c'est par conséquent dans les œuvres de la nature qu'il faut chercher pour l'enfant la première initiation au sentiment du beau Le langage de la nature est toujours plus clair et plus simple que celui de l'art. Et de même qu'avant de mettre des livres aux mains des enfants il convient de leur montrer les choses, de même, avant de leur faire voir les dessins et les tableaux, où Timagination de l'artiste a inspiré son crayon et son pinceau, remontons à la source ; promenons nos élèves dans les champs, avant de les conduire dans les musées. Le sentiment du beau pour l'enfant doit être d'abord le sentiment de la nature.

L'initiation au sentiment de la nature ne va pas d'ailleurs sans difficulté. 11 ne faut pas trop compter ici sur la spontanéité de l'enfant. Les instincts de l'enfance la portent vers le jeu, vers les amusements, plus que vers la contemplation du monde extérieur. « Les enfants, a dit un aimable écrivain, n'apprécient guère dans les choses de la nature que celles qui peuvent être des instruments, des complices ou des victimes de leurs jeux. Un beau lac bien calme et bien pur, auquel le poète compare la limpidité d'une âme innocente, n'est pour les enfants qu'une surface propre à faire des ricochets avec les cailloux plats recueillis sur ses bords. Les arbres n'attirent leur attention qu'à deux époques de l'année, celle des nids et celle des fruits... » |

Moyens à employer. — 11 n'est pas impossible pourtant de ^ préparer doucement l'enfant à voir dans les objets naturels autre chose qu'une occasion d'amusement et de distraction. Des maîtres habiles sauront, en se promenant avec leurs élèves, les habituer à observer les choses, non seulement pour i qu'il les connaissent, mais pour qu'ils prennent plaisir à les regarder. Ils feront ce qu« faisait la mère de George Sand : « Ma mère m'ouvrait instinctivement, et tout naïvement, le monde du beau, enm'associant, dès l'â^e le plus tendre, à toutes ses impressions. Ainsi, quand il y avait un beau nuage, un grand effet de soleil, une eau claire et courante, elle me

faisait arrêter, en me disant : « Voilà qui est joli, regarde ! » Et, tout aussitôt, ces objets que je n'aurais pas remarqués de moi-même me révélaient leur beauté... »

Difficultés de l'éducation esthétique. — A vrai dire, l'émotion esthétique est chose des plus délicates, et Ton inclinerait volontiers à penser que ceux-là seulement peuvent la ressentir qui ont reçu une culture intellectuelle très large et même raffinée. L'ouvrier ne sent pas la grandeur véritable et parfois tragique de l'industrie moderne, ni le paysan l'infinie poésie de la terre et des saisons. Et cela parce que l'ouvrier et le paysan, opprimés par le labeur du jour, absorbés par leur rude tâche de travailleurs manuels, n'ont pas eu le loisir de cultiver leur esprit.

Un homme ignorant ne saurait guère être sensible aux beautés de la nature, et encore moins à celles de l'art. Le paysan ne voit dans un beau coucher du soleil, dans un ciel sans nuages, que l'annonce d'un temps favorable à son travail du lendemain. 11 ne regarde les moissons dorées que pour se dire que l'heure est venue de les couper, et les arbres qui poussent vigoureusement dans les bois, que pour songer à les abattre, à calculer la somme qu'ils lui rapporteront quand il les vendra. Il est trop préoccupé d'intérêts positifs, trop accablé par son travail quotidien, pour que son âme obscure puisse sentir la beauté des choses.

Mais si l'insuffisance de la culture intellectuelle est un obstacle, si des intelligences peu éclairées s'ouvrent malaisément au sentiment du beau, il est à remarquer cependant que l'âme populaire et l'âme enfantine, précisément parce qu'elles sont simples et naïves, se laissent aisément séduire par la beauté, si elle est elle-même simple et naturelle.

Seulement il est nécessaire que l'éducateur intervienne, qu'il prenne l'enfant comme par la main, pour le guider, pour lui apprendre à considérer les choses belles, pour lui communiquer par la parole, en commençant par les plus simples, les émotions esthétiques que l'âme adulte ressent d'elle-même en face d'un spectacle de beauté.

Le joli et le beau. — De même qu'il y a une évolution de

l'intelligence qui la fait passer des vérités les plus familières aux généralisations les plus hautes, de même il y a un développement progressif du sens esthétique, qui s'élève peu à peu des choses simplement jolies aux choses vraiment belles.

L'enfant n'est pas en état de comprendre tout de suite tous les genres de beauté que la nature offre à ses regards. Spontanément, il n'apprécie que les beautés qui sont pour ainsi dire à sa taille. Devant les grands spectacles de l'univers, il reste indifférent ; parfois il est effrayé. Ne songeons pas à lui faire admirer la mer immense, devant laquelle Loti enfant frissonnait de peur, ni la montagne énorme qui écrase l'imagination par l'aspect terrible de ses masses imposantes. Dans l'éducation esthétique, comme dans l'-éducation intellectuelle, il faut procéder pas à pas.

"Les sublimités de la nature ne conviennent pas à l'enfant. Elles sont, comme les idées générales, trop hautes pour qu'une intelligence naissante puisse en saisir le sens. Le goût instinctif de l'enfant le porte versles petits objets: les plantes, las fleurs, les oiseaux, les insectes. Herbert Spencer, dans son j une âge, aimait à faire dansles champs d'alentour de petites collections d'insectes, et plus tard il écrivait: « Quiconque n'a pas, dans sa jeunesse, collectionné des insectes et des plantes, ne connaît pas ce qu'il y a de lumineuse poésie dans les prairies, dans les haies des chemins. » Une fleur aux brillantes couleurs, la tige élégante d'une graminée, un papillon aux ailes dorées, un oiseau au vol gracieux, voilà ce qui charme et séduit l'enfant. Avant de pouvoir sympathiser avec la vie universelle de la nature et avec ses œuvres puissantes, il se sent attiré vers ses créations les plus menues, vers ce qui est joli, plutôt que vers ce qui est beau.

On a souvent essayé de définir le joli, ce diminutif de beau: nous dirions volontiers que le « joli », c'est le « beau des enfants. »

Citons une page bien jolie elle-même, quoique un peu précieuse, du livre VArt et renfant.où M. Braunschvig indique de^ quel côté il convient de diriger les premières admirations de l'enfant : « Sachons faire goûter aux enfants la beauté des pay-

sages familiers : une simple prairie où les fleurs font des taches multicolores ; une route où les arbres touffus, en rejoignant leurs branches, forment un berceau de feuillage ; la voûte d'un vieux pont aux pierres noires et moussues; un bassin où dorment étalées les larges feuilles des nénuphars ; une rivière qui coule mollement entre deux rives de verdure. Faisons-leur aussi admirer les aspects les plus généraux que revêt la nature, selon les heures du jour et les saisons de l'année : le frais éveil matinal, les rouges incendies des soleils couchants, les claires nuits criblées d'étoiles, la robe verte du printemps, la torpeur des lourds midis d'été, la jaune symphonie de l'automne I... »

L'influence du milieu. — Le meilleur moyen de solliciter, d'éveiller le goût du beau chez l'enfant, c'est de l'entourer de choses belles. De même que dans l'éducation morale le milieu, l'entourage, exerce une action profonde, et détermine plus sûrement que les préceptes et les leçons l'acquisition des sentiments vertueux, de même, dans l'éducation esthétique, rien ne vaut l'influence secrète que la vue habituelle et prolongée du beau peut avoir sur les sens et sur l'imagination.

« Je voudrais, a dit je ne sais quel éducateur, que tout fût riant, dès le berceau, autour de l'enfant des villes. Celui des campagnes a le ciel et les arbres, les plantes et le soleil. L'autre s'étiole trop souvent, au moral et au physique, dans la saleté chez le pauvre, dans le mauvais goût chez le riche, dans l'absence de goi^t chez la classe moyenne. »

De même que- nous éviterons aux enfants le spectacle des vices et des laideurs morales, de même nous écarterons d'eux le plus possible tout ce qui dans les objets matériels est déplaisant et désagréable à voir. Nous n'irons pas sans doute jusqu'à cet excès de mignardise où tombent les délicats qui interdisent qu'on donne à l'enfant pour jouet un polichinelle, ou qu'on le conduise aux représentations de Guignol, sous ce prétexte que Polichinelle et Guignol sont laids. Une éducalioi^. virile exi'gc que l'imagination ne s'olfense pas pour si jieu : mais ce qui est désirable, c'est qu'à l'école, iJcomme ù la maison, l'ordre, la propreté, l'élégance, si c'est possible, la

décoration et l'ornementation des salles de classe, fassent à l'enfant et à l'élève comme une habitude de vivre au milieu des divers éléments qui constituent la beauté des choses.

Les bons exemples inspirent et communiquent la vertu. Les beaux spectacles infiltrent dans l'âme les sentiments esthétiques, le goût et l'admiration.

Le contact avec la nature. — C'est pour cette raison, — si l'on veut que l'enfant en vienne à aimer et plus tard à admirer la nature, — que la première condition sera de le mettre le plus qu'on pourra en contact avec elle. De là l'effort qu'ont fait tant d'éducateurs pour rapprocher l'école des champs. Rousseau voulait qu'Emile fût élevé en pleine campagne. Déjà au xvn^ siècle l'organisateur des petites écoles lyonnaises, le bon abbé Démia, demandait que, dans cette sombre ville de Lyon, l'école, la salle de classe, donnât sur un jardin. Frœbel, avec ses «jardins d'enfants », a poursuivi le même rêve ; en même temps qu'il initiait ses élèves au sentiment de l'art par les jeux qu'il avait imaginés, pour leur donner la notion de l'harmonie des couleurs et de la symétrie des formes.

Nos « lycées à la campagne » procèdent d'une inspiration analogue. Les c écoles nouvelles », comme on les appelle, r « École des Roches », et tous les établissements récemment ouverts sur ce modèle, installent leurs maisons d'éducation dans des bosquets, dans des boife, au milieu de vertes pelouses, sur les bords d'un ruisseau ou d'une rivière.

Les écoles rurales et les écoles urbaines. — Les écoles rurales sont, à plus d'un point de vue, moins bien partagées que les écoles urbaines. Mais elles ont du moins sur elles cet avantage qu'elles maintiennent constamment l'enfant en présence de la nature. Le chemin de l'école pour le petit paysan, ce n'est pas la rue étroite et sale, aux étalages malsains des boutiques d'images; c'est le sentier à travers la prairie, la roule le long du bois ; c'est le chemin à travers champs que suivait dans son enfance Edgar Quinet, et d'où, avec ses petits camarades, comme il le dit, il apprenait <^ à distinguer de loin, au vol, à leur manière de se poser

LE RÔLE DU BEAU DANS h ÉDUCATION. 207

dans les haies, les roilelets, les mésanges, les rouges-gorges ».

Mais de la maison ou de l'école aux champs, même dans les grandes villes, le chemin n'est jamais bien long ; des promenades hors les murs sont toujours possibles, et les petits citadins jouiront d'autant plus des charmes et des beautés [de la campagne qu'ils en sont plus souvent privés. La rareté d'un spectacle avive la force de l'impression qu'il produit. Et peutèlre est-ce les gens de la ville, qui vont une fois par an, pendant les vacances, respirer Tair pur de la montagne ou de la mer, qui sont le plus sensibles aux émotions dont leur résidence habituelle les a sevrés ; tandis que ceux qui peuvent en jouir constamment finissent par y devenir indifférents et comme étrangers.

Les œuvres de protection de l'enfance que l'on poursuit de nos jours* avec un zèle des plus louables, les Colonies de vacances, les Enfants à la montagne, ne profitent pas seulement à la santé physique des jeunes générations. Elles peuvent, si on le veut, si les maîtres qui accompagnent leurs élèves savent s'y prendre, intéresser les jeunes imaginations aux beautés naturelles.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a compris le rôle que le sentiment de la nature est appelé à tenir dans l'éducation d'une âme saine. Déjà au xvi« siècle, alors que l'instruction livresque sévissait dans toute sa rigueur, Rabelais demandait que l'écolier allât étudier les Géorgiques do Virgile dans les prés et dans les bois. Pour distraire Gargantua et rafraîchir son imagination fatiguée par les livres, son précepteur une fois par mois le conduisait aux champs. On choisissait un jour bien clair et serein, et ensemble maître et élève « bougeaient le matin de la ville ; ils allaient à Boulogne, ou à Vanves, ou à Saint-Cloud, ou ailleurs. Et là passaient toute la journée, se vautrant en quelque beau pré... ».

L'étude de la nature. — L'étude des sciences naturelles favorisera plus que tout le resle le développement du sentiment de la nature. C'est une grande erreur de croire qu'on admfrera moins une fleur parce qu'on en aura analysé les diilerents organes, un papillon parcequon étudiera ses meta-

morphoses, un oiseau parce que Ton connaîtra ses mœurs. Tout au contraire, connaissance et sentiment marchent de pair.

C'est ce que l'on a bien compris dans les écoles des États- Unis, où l'on accorde avec raison une bien plus grande place que chez nous aux études naturalistes. Pas un journal pédagogique américain qui ne publie dans chacun de ses numéros plusieurs articles de botanique, de zoologie élémentaire, accompagnés de gravures qui représentent des animaux ou des plantes.

Ce sont les Américains qui ont inventé la « Fête de l'arbre », le jour de l'arbre, Ar6or day, de même qu'ils fêtent le jour des oiseaux. Quand on se propose de faire naître un sentiment au cœur de l'enfant, il est bon qu'on organise des solennités q u célèbrent, comme dans une espèce de culte, l'objet ou la personne qu'il s'agit de faire aimer et respecter. Po'ur exciter le patriotisme, il y a quelque utilité à commémorer, comme le font les Américains, Washington, ou Lincoln, et, comme nous le faisons nous-mêmes, Michelet ou Jules Ferry. De même pour les œuvres de la nature, si l'on veut les faire admirer. Et si quelqu'un pensait que les Américains font preuve de naïveté en consacrant tout un jour de fête à la glorification des arbres, nous répondrions par la' lecture de ce passage d'un écrivain français : « N'est-ce pas une vertu aussi que d'aimer les arbres? Ils nous procurent le bois et les fruits. Ùs embellissent nos horizons. Ils répandent dans nos campagnes une délicieuse fraîcheur et les abritent contre les vents. Sur les pentes des montagnes, ils modèrent l'écoulement des eaux, retiennent l'avalanche. Ils consolident la montagne, assèchent les marais et arrêtent la dune envahissante. Aimer les arbres, c'est aimer la patrie !... »

Les promençides et les excursions. — Les pédagogues d'Amérique, qui sont souvent ingénieux, ont fait remarquer que, même sans sortir des murs d'une cité populeuse, les enfants peuvent être amenés à étudier quelques-unes des productions de la nature : les minéraux tout au moins, puisque l'on trouve dans les rues du marbre, du granit, du silex, et aussi du fer et du harbon. C'est ce qu'ils appellent « l'étude

de la nature dans les rues d'une ville ». Et ils n'ont garde d'oublier les oiseaux, les pierrots qui picorent sur les pavés, les moineaux qui ont envahi les États-Unis en bien plus grand nombre encore, dit-on, que les immigrants étrangers... I Mais il n'y a là qu'un expédient. Rien ne saurait remplacer la vision directe et sur place des réalités naturelles. Là tous les sens sont pris : la bonne odeur des ioins, le murmure bruyant de l'eau dans les ruisseaux, la saveur d'un fruit mûr. par-dessus tout les couleurs et les formes qui charment les yeux, toute la nature enfin pénètre notre sensibilité et nous révèle l'ordre et l'harmonie de ses aspects variés.

De là l'utilité des promenades en pleine campagne, et particulièrement des excursions dans les montagnes. La vie à la montagne est source de vigueur physique et aussi de force morale, disent ceux qui la pratiquent au moins pendant les mois de vacances. Les alpinistes, les pyrénéistes exagèrent sans doute quand ils en attendent « la régénération physique et morale de notre race » : rien que cela ! Mais ils sont dans le vrai quand ils ajoutent : « L'alpinisme délie l'intelligence par l'éveil continuel où il la tient ; il atfermit la volonté par la nécessité d'un labeur patient ; il exalte la sensibilité par la présence des solennelles beautés de la nature. »

L'action des livres. — De tout ce que nous avons dit il résulte que le sentiment de la nature, s'il n'est pas inné dans l'esprit de l'enfant, peut cependant y être développé. On sera peut-être surpris si nous ajoutons que les livres contribueront à cette éducation, j'entends les livres qui décrivent poétiquement les choses de la nature. Le langage de la nature a beau être simple : pour le rendre tout à fait intelligible aux enfants, il ne sera pas inutile de le leur traduire en belle prose ou en belle poésie. La lecture de quelques pages de la Montagne ou de la Mer de Michelet, ou encore du livre où

iM. Maeterling nous parle si délicieusement de la Vie des abeilles, les préparera à ressentireux-mêmes les émotions dont d'autres leur donnent l'exemple.

Les jardins et le jardinage. — Pour être réellement fort et fécond, un sentiment quelconque a besoin de se réaliser dans

des actes. Le sentiment de la nature ne fait pas exception à la loi commune. Si par votre propre travail, par le travail du jardinage par exemple, vous vous associez aux œuvres de la nature, vous l'aimerez davantage.

Combien de créatures humaines trouvent les meilleures deleurs joies à cuïliver un jardin et en font leurs délices! Je connais des êtres simples et bons qui vivent dans l'adoration perpétuelle des plantes qu'ils cultivent dans leur enclos. J'ai entendu les exclamations de bonheur qui échappent à ces horticulteurs volontaires, devant la belle fleur qu'ils admirent, œuvre de la nature sans doute, mais aussi de leurs peines et de leurs soins.

Dans le village le plus reculé, dirons-nous «aux instituteurs et aux institutrices de la campagne, si la société des hommes instruits vous manque souvent, la nature du moins ne vous abandonne jamais. A défaut des musées qu'enrichissent les œuvres de l'art, vous avez du moins, toujours ouverte devant vous, l'exposition permanente des beautés naturelles.

Et ce n'est pas de la contemplation seule des beautés que la nature prodigue enfante d'elle-même que Vous devez vous contenter. Les fleurs sont toujours belles, mais combien plus belles celles qui vous doivent Texistence, que vous avez soignées, en arrosant leurs racines, en protégeant leurs tiges ! Vous devenez alors les collaborateurs de la nature. Vous participez à la création d'une chose belle. Vous éprouvez la joie du créateur.

On ne saurait trop encourager chez l'enfant le goût de l'horticulture, et en général de tous les travaux des champs. Emile semait des fèves dans le jardin que Rousseau lui avait réservé. Je connais des lycées où les plus grands élèves, des candidats à Saint-Cyr ou à l'École polytechnique, trouvent plaisir à jardiner : ils ont chacun dans la vaste cour un petit coin de terie qu'ils cultivent avec amour. Edgar Quinet enfant avait pour bonheur suprême d'aller, au soleil levant, moissonner^ avec les moissonneurs ; il gardait les bœufs de la ferme patei-" nelle, et sa plus haute ambition, qui fut satislaitej était d'aprj prendre à labourer.

Le beau dans la nature morale. — Quelque importance qu'il y ait, dans l'éducation esthétique, à diriger l'observation de l'enfant vers les merveilles de la nature, il ne conviendrait pas de lui faire exclusivement chercher et trouver le beau dans les réalités du monde matériel. Il faut lui rendre sensible aussi le beau moral, en lui racontant les actions nobles, les faits héroïques que relate l'histoire. JSe nous contentons pas de lui ouvrir les yeux du corps ; réchauffons encore en son âme les émotions que peut exciter le dévouement sous toutes ses formes, quand il est poussé jusqu'au sacrifice. 11 y a de l'esthétique aussi dans la vie des grands hommes. Les biographies des héros de l'histoire alterneront donc avec les descriptions géographiques, avec les scènes, riantes ou imposantes, de la nature physique, celles qu'on pourra lui montrer directement ou lui représenter par des images. Qu'après lui avoir fait contempler un beau coucher de soleil sur la mer ou dans la plaine, un bel effet de lumière dans la montagne, on ne néglige pas de lui faire admirer aussi le dévouement d'une Jeanne d'Arc, qui se bat et meurt pour son pays, le dévouement d'un Pestalozzi qui sacrifie ses biens, sa vie, pour Féducation des enfants ignorants et pauvres.

Pestalozzi précisément le disait un jour, devant les pittoresques paysages des vallées et des montagnes de la Suisse : « La nature est belle, s'écriait-il, mais il y a quelque chose' de plus beau que la nature et ses splendeurs matérielles, et c'est le cœur humain ! »

BIBLIOGRAPHIE

Victor de Laprade, Le Sentiment de la nature chez les modernes. — Maurice M.eterlino. La Vie des abeilles. — Michelet, L'Oiseau l'Insecte; la Mer; la Montagne.

Page 1