CHAPITRE XVI
Le beau dans les arts. — L'art pour tous. — L'ornementation et la décoration de l'école. — La décoration des écoles en Angleterre et en Amérique. — Ce qu'on peut faire en France. — Les visites aux musées. — L'élégance dans la tenue et dans le costume. — La pratique de l'art. — Le dessin. — La musique et le chant. — Action physique de la musique. — Son influence morale et sociale. — La musique, source de joie. — La chanson. — La poésie. — L'idéal.
Le beau dans les arts. — Pas plus que l'éducation intellectuelle n'aspire à faire des savants, l'éducation esthétique, à l'école, ne doit songer à faire des artistes. Mais il n'est pas nécessaire d'être un praticien de l'art pour eu goûter le charme, et les jouissances artistiques sont trop précieuses pour qu'un pays démocratique les réserve, comme un privilège, à quelques-uns seulement de ses enfants. L'art fait partie de l'éducation libérale à laquelle tous les jeunes Français ont droit.
Lorsque, dans ses conférences de Genève, M. Ferdinand Buisson essayait récemment de déterminer les éléments essentiels de la religion de l'avenir, ils les réduisait à trois : la science, Vart et la morale. Ce sont aussi, quoique à des degrés divers, les trois conditions d'une éducation complète. Le Vrai, le Beau, le Bien, comme le disait Victor Cousin dans son livre jadis fameux, voilà le triple but proposé à toute vie humaine vraiment digne d'être vécue. Pécaut, lui aussi, aimait à associer la beauté et la vérité. « L'art et la science,' disait-il sont les deux allures de l'homme marchant à la recherche du vrai », et il aurait pu ajouter à la recherche du bien, car.
comme il le disait encore : « il y a de la morale dans la beauté. »
•j Le progrès qui démocratise tout, qui répand les lumières intellectuelles sur tous les hommes, doit leur ouvrir aussi, dans la mesure du possible, les trésors de la heauié artistique. «L'homme du peuple, écrivait Ravaisson, sur lequel pèse d'un poids si lourd la fatalité matérielle, ne trouverait-il pas le meilleur allégement à sa dure condition, si ses yeux étaient ouverts à ce que Léonard de Vinci appelait la bellezza del mondo ? »
L'art pour tous. — Aussi de toutes parts, dans les pays civilisés, l'étude populaire des arts est à l'ordre du jour. L'Angleterre a fondé une « Association de l'art pour les écoles ». Les États-Unis ont leur Public school Art League, qui veut, dit-elle dans son programme, que l'art soit plus largement connu et plus hautement apprécié, « parce que Fart afiine l'esprit, enrichit le cœur, élève l'àme ; parce que Fart est un des éléments essentiels d'une vie complète et que la délicatesse des sentiments qu'inspirent les œuvres d'art contribue au développement du caractère intellectuel et moral ».
En Allemagne, c'est l'Empereur lui-même qui recommande l'art pour le peuple. Félicitant les sculpteurs qui ont décoré de statues Fallée de la Victoire, à Berlin, il disait en 1901 : «( L'idéal, objet suprême de l'art, exige que nous donnions aux classes qui travaillent et qui peinent la possibilité de goûter la joie du beau et de sortir de la sphère de leurs pensées habituelles. La culture de Fidéal est en même temps l'œuvre la plus grande de la civilisation ; et si nous voulons être et rester à cet égard un modèle pour les autres peuples, il faut que la nation entière y collabore. Pour remplir entièrement sa mission. Fart doit pénétrer jusque dans les couches inférieures du peuple. Tout homme, si simple qu'il soit, possède le sentiment du beau et du laid. »
En France aussi, des efTorts sont tentés dans le même sens, et il faut souhaiter qu'ils se généralisent, qu'ils aboutissent dans un avenir prochain. Des sociétés d'art populaire se sont fondées: on a ouvert une exposition de décoration et d'ima-
gerie scolaire (1); des congrès ont été tenus, où l'on a discuté la meilleure manière de populariser l'art, de l'introduire dans les écoles, d'orner et de décorer les classes.
L'ornementation et la décoration de l'école. — « Pourquoi les Italiens naissent-ils avec le sentimentdu beau? dit quelque part George Sand. Pourquoi ? Parce qu'ils sont entourés de choses belles. Nous autres. Français, nous vivons dans le vulgaire et dans le laid (2). » Paroles excessives assurément : car la France a elle aussi ses merveilles artistiques. Seulement on ne nous apprend pas assez à les apprécier. On ne songe pas assez tôt à mettre sous les yeux de l'enfant des spectacles de beauté, pour que leur âme en reçoive comme le reflet et qu'elle s'imprègne insensiblement de sentinients esthétiques. En matière d'art, comme en matière de morale, ce n'est pas l'enseignement du maître qui est le plus efficace : « la meilleure éducation est celle que l'enfant reçoit instinctivement du milieu dans lequel il vit )>.
A ce point de vue, il ne faut pas négliger, ni dédaigner, sans se faire illusion d'ailleurs et sans exagérer les effets qu'elle peut produire, l'ornementation de l'école et de la classe. Si une cour de récréation plantée d'arbres, avec des massifs de verdure, des pelouses, des corbeilles de fleurs, peut favoriser l'amour de la nature ; une école où, dans les salles de classe, on a réuni quelques reproductions de beaux tableaux, où des décorations artistiques cachent la nudité des murs et peuplent le vide des couloirs, une école ainsi ornée non seulement dispose l'enfant au travail, en égayant son imagination, mais elle emplit son esprit de belles visions : elle le prépare au goût de l'art.
« L'enfant, a dit M™^ Pape-Carpantier, l'enfant devrait vivre au sein d'impressions fraîches et douces ; les objets qui l'entourent à l'école devraient être gracieux et riants; que du moins ils soient propres et convenables. Le séjour dans
(1) Voir Revue pédagogique, juillet 1904, l'article de Paul Vilry, l'Art à l'école^ et aussi, numéro d'octobre 1904, l'article de Paul Beurdeley, le Congrès de l'aie à l'école, octobre 1904.
(2) George Saud, Histoire de ma vie, t. II, p. 153.
certaines classes sombres, aux murs nus et souillés, où tout est terne et affligeant pour l'œil, suffit pour causer aux enfants un ennui physique, qui peut aller jusqu'à la maladie. »
La décoration des écoles en Angleterre et en Amérique. — L'idée de ladécoration des classes ne date pas d'hier. Montaigne en était partisan : il voulait « y faire pourtraire sur les murs la Joie, l'Allégorie elles Grâces ». Mais, comme tant d'autres idées, cette idée née en France est allée fleurir à l'étranger, en Angleterre et en Amérique notamment. En Angleterre, surtout dans le pays de Galles, oii la civilisation scolaire a progressé plus rapidement que dans les autres parties du royaume, les nouvelles écoles sont décorées avec soin ; on y place des bustes, des statuettes; on y append aux murs des images de toutes sortes. Dans les écoles des districts urbains, on place de préférence des tableaux champêtres, des paysages ; dans les écoles rurales, les représentations des monuments, des cathédrales, des grands édifices qui sont l'ornement des villes. On s'attache ainsi à séduire les yeux des enfants par la nouveauté des aspects ; on leur montre en effigie les choses qu'ils ont le moins de chance de voir en réalité.
Mais ce sont les Américains surtout qui multiplient les efforts pour la décoration de leurs palais scolaires. Et ils le font avec une prodigalité que des peuples moins riches ne peuvent imiter que de loin. Dans plusieurs de leurs écoles, ils installent à grands frais la reproduction des frises fameuses du Parthénon, et en môme temps nombre de statues et de bustes classiques. Ailleurs ils organisent l'exposition successive et par roulement de plusieurs séries de tableaux ou de dessins, qu'on fait passer de mois en mois sous les yeux des élèves. 11 y a la « série du printemps », la « série de la moisson », la u série des maîtres anciens», la « série des maîtres modernes». Notons ce souci qu'on a de pratiquer un système de décoration mobile. L'œil de l'enfant devient indifl'érent aux choses qu'il voit tous les jours et, comme on l'a dit au Congrès de l'Art à récole, en 1904 : « L'alternance et même l'interruption ont ce résultat que l'œil de l'enfant se repose, que son attention
renaît, que son désir s'éveille et que son émotion se renouvelle. »
Les Américains ont soin d'alterner, de faire varier leurs petites exhibitions artistiques, en les faisant accorder avec les diverses saisons de l'année, et aussi de choisir les tableaux qui soient les plus appropriés aux goûts de l'enfant : scènes de la vie domestique, scènes de la vie de campagne, sans oublier les copies de tableaux d'un genre plus élevé, qui puissent éveiller, par exemple, de beaux sentiments historiques.
De cette présentation continue d'œuvres d'art se dégage comme un enseignement muet, dont l'influence silencieuse s'insinue peu à peu dans l'esprit des enfants.
Mais les Américains poussent plus loin encore ringéniosité de leurs procédés d'ornementation. C'est de toutes les manières qu'ils cherchent à rendre l'école agréable et belle.
Ainsi, nous raconte-t-on, « sur le bureau du maître ou de la maîtresse, on voit un vase, simple, mais de forme agréable et de couleurs gaies, duquel sort une fleur qui se penche vers l'écolier ». Les murs sont peints de couleurs qui flattent les yeux : on recommande particulièrement le bleu et le vert. Aux fenêtres, des rideaux et des tentures élégantes; au-dessus du tableau noir, des moulures qui l'encadrent ; sur des planchettes, des poteries, des statuettes ; appendues aux murs, des photographies et des gravures, non de vulgaires chrpmos, mais des reproductions artistiques de choix...
11 y a de l'exagération et un grain d'afféterie en tout^ cela, mais l'inspiration en est touchante. Comment ne pas souhaiter que chez nous on imite de loin ces exemples, et qu'on se préoccupe davantage, au moins dans les écoles des villes riches, de faire de l'école, non seulement un logis propre et bien ordonné, mais comme un petit musée, oii les œuvres d'art, non moins que les chefs-d'œuvre de la littérature, parleront à l'enfant le langage de la beauté (1)? Et peut-être du souvenir de l'école
(1) Voir la circulaire ministérielle du 24 septembre 1899 : « Je désire, disait le j ministre, que l'école ait une décoration qui lui soit appropriée. II ne saurait être question d'introduire l'histoire de l'art à l'école élémentaire. Il suffit d'éveiller le . goût des élèves par des images qu'ils puissent aisément comprendre. »
ornée et décorée les écoliers emporteront-ils le désir de faire régner dans leur propre maison, quand ils seront devenus chefs de famille, les mêmes habitudes d'ordre, do propreté riante, d'élégance simple et d'ornementation peu coûteuse.
Ce qu'on peut faire en France. — Sans prétendre au luxe qui n'est permis qu'à l'opulence des États-Unis, il n'est pas impossible de décorer à peu de frais nos écoles françaises. A défaut des reproductions artistiques qui sont trop chères, des maîtres ingénieux découpent des images dans les journaux illustrés. Us se procurent sans trop de peine ces affiches des gares de chemins de fer, qui représentent quelques-uns des sites les plus pittoresques de la France, et qui, par exemple, montrent aux enfants de la plaine ou de la montagne les côtes de l'Océan et de la Méditerranée. 11 n'y a pas jusqu'à la photographie qui ne puisse être mise à profit. La photographie envahit tout aujourd'hui : pourquoi lui fermerions-nous la porte de l'école ?
Mais ce n'est pas seulement par la décoration des salles de classe, par des tableaux muraux de toute espèce qu'on peut envelopper l'enfant d'impressions artistiques. Dès 1880, à l'époque où s'organisait enfin notre enseignement primaire, M, Ferdinand Buisson adressait au ministre un rapport oii il demandait que les récompenses accordées aux élèves, les bons points, les prix, fussent de bonnes gravures reproduisant des œuvres d'art.
De combien d'autres manières encore n'est-il pas possible d'initier l'enfant au sentiment de l'art, dé développer en lui un commencement de goût esthétique ! Ce sera, par exemple, par les livres d'images, par les livres illustrés, qui parlent aux yeux en même temps qu'à l'intelligence, et où il trouvera des figures historiques, des portraits de grands hommes, ou bien des sites géographiques, de beaux paysages. Ce sera par les cahiers de classe, dont les couvertures peuvent être à la fois •ornementales et instructives, et qui devraient toujours conserver un caractère artistique. Ce sera même parles cartes postales, à condition qu'elles soient bien choisies. Le Congrès de l'art de 1904 a recommandé la pratique suivie dans cer-
laines êcoies, ou les élèves réunissent en commun dans un album, sous la direction des maîtres, les cartes postales qui leur sont adressées ou qu'ils ont collectionnées eux-mêmes.
C'est ainsi que l'art peut, par plusieurs portes, pénétrer dans l'école, vulgarisé par des représentations que l'industrie moderne rend de plus en plus accessibles à tous.
Les visites aux musées. — Mais il ne faudra pas négliger de remonter aux sources toutes les fois qu'on le pourra. Rien ne saurait mieux contribuer à l'éducation du sentiment de l'art que les visites dans les musées, les musées de sculpture aussi bien que de peinture. Malheureusement, il n'y a pas des musées partout. (Qu'on sache du moins en profiter quand ils existent ! Que ces promenades ne soient pas, d'ailleurs, des flâneries vagues et faites au hasard. 11 faut qu'un maître instruit y dirige ses élèves, qu'il les guide, qu'il leur explique non seulement les sujets que le peintre oii le sculpteur y présente à leurs yeux, mais encore quelle beauté il a su y répandre, en idéalisant, soit le lieu de la scène, soit la physionomie des personnages, soit les formes du corps humain. Il sera bon aussi qu'il choisisse, parmi les tableaux exposés, ceux qui peuvent le plus intéresser des enfants et des adolescents.
Combien il serait souhaitable que dans toute ville il y eût un musée local, où revivraient l'histoire du pays natal, lesi mœurs, les costumes de ses habitants, et où seraient aussi] dessinés et peints les beaux sites de la région, comme le^ musée breton de] Quimper, le musée picard d'Amiens ! L'enfant y serait d'autantplus disposé à se laisser toucher par la beauté des couleurs, par l'harmonie des lignes dans les tableaux, qu'il retrouverait, idéalisés par l'artiste, des paysages qui lui sont peut-être familiers, ou tout au moins qui ressemblent à ceux qu'il connaît, et les figures des compatriotes célèbres, dont il a déjà entendu prononcer les noms avec respect.
L'élégance dans la tenue et dans le costume. — L'art* n'est pas toujours une chose compliquée, savante, créée par le talent ou le génie d'un artiste. 11 y a un art plus familier qu'on peut réaliser dans sa tenue, dans ses attitudes, un art
en quelque sorte inhérent à notre propre personne. Les mouvements rythmés de la gymnastique, les exercires quon appelle « callisthéniques », et qui, comme le signifient les deux mots grecs dont ce terme est composé, donnent à la fois au ' corps la force et la beauté, et aussi les jeux gracieux de la danse, peuvent être considérés comme^de petits éléments d'une éducation esthétique.
Du soin qu'on prendra de sa personne sortira • un goût d'élégance qu'on apportera, quand on en aura le moyen, dans le choix des vêtements, du costume. « Une femme qui a entrevu à l'école la ravissante simplicité de l'art véritable, par exemple des draperies d'une Diane de Gabie ou d'une vierge de Raphaël, saura, au lieu de singer les grandes dames par des falbalas criards et ridicules, se composer une toilette seyante et discrètement élégante... )>
La pratique de l'art. — C'est seulement quand nous réalisons le beau par nous-mêmes que nous sentons s'exalter en nous le sentiment de l'art. 11 ne saurait être question de demander à des enfants le moindre efTort en ce sens. Peu d'hommes en sont capables. C'est cependant par la pratique du dessin, même très maladroite, non moins que par la vue des choses belles, que les écoliers peuvent être introduits dans le monde de l'art. Nous avons déjà dit quel plaisir ils trouvent à manier le crayon, à tremper un pinceau dans la boite à couleurs, bien plus vif encore que celui qu'ils éprouvent à regarder des images. Avec quelle satisfaction, leur barbouillage achevé, ils vont demander à leur père et à leur mère de regarder et d'admirer leur chef-d'œuvre!... On ne saurait trop encourager chez les enfants leur goût naturel de petits dessinateurs, 'au risque d'avoir à les gronder parfois pour avoir mal à propos crayonné sur leur cahier des bonshommes fort laids ou des maisons d'une architecture étrange.
Le dessin. — On a dit, non sans raison, qu'il ne fallait pas croire à Tefficacité de l'enseignement du beau donné par le maître; qu'on ne devrait compter que sur « l'éducation spontanée qui se fait par la vue des lignes pures et haj'monieuses ». Ajoutons-y pourtant l'exécution personnelle de ces lignes,
ou du moins un effort d'exécution, et ici l'enseignement du maître reprend ses droits.
Voilà pourquoi on a inscrit dans les programmes de l'école primaire l'étude du dessin (1), et particulièrement celle des (( premiers principes du dessin d'ornement ». On ne saurait trop insister sur l'importance de cet enseignement du dessin, bien qu'il n'ait été rendu obligatoire dans nos écoles que par le programme de 1882. Gomme on l'a dit avec force : « Les dernières années du xix^ siècle ont vu l'avènement du dessin, comme l'avènement de la science, dans l'art de l'éducation. »
Le dessin est avant tout un instrument d'éducation esthétique, et il vaut déjà à ce point de vue, en dehors [de toute préoccupation utilitaire et pratique. Mais il est aussi un élément nécessaire de l'enseignement professionnel. 11 exerce et| développe ce goût de l'élégance, que l'ouvrier appliquera plus tard dans ses travaux et ses productions. L'art industriel, aussi bien que l'art pur, conserve à la France une suprématie qui n'est guère contestée : c'est un devoir patriotique de nous efforcer de la maintenir. De combien d'industries n'est-il point vrai qu'elles n'auront pas d'ouvriers habiles, si le dessin ne leur a pas été enseigné?
Mais le dessin est aussi, si on continue à le pratiquer dans la vie, l'occasion de passe-temps agréables. Pouvoir en quelques traits figurer sur un album le paysage qu'on vient d'admirer, ou, si l'on est plus habile encore, esquisser en quelques coups de crayon la silhouette d'un homnle, d'une femme, ce n'est pas un talent à dédaigner. Et voilà pourquoi Pécaut souhaitait que, dans les écoles normales, on enseignât un peu de paysage aux futures institutrices. Le souhait peut être recueilli et généralisé. Même médiocrement pratiqué, le dessin peut fournir aux maîtres et aux maîtresses d'école, surtout dans l'isolement de la vie rurale, une occupation qui remplisse et charme leurs loisirs.
La musique et le chant. — Il y a un art qui, beaucoup plus que les arts plastiques, que la peinture et la sculpture, se
(1) Voir, pour les raétûodes à suivre, notre Cours de pédagogie théorique etpra* ti^ue, 2° partie, ch. vin
prête à la vulgarisation des plaisirs esthétiques et à leur action moralisante. C'est la musique : la musique toute seule, et aussi la musique accompagnée de chant. Une cage sans oiseau, une prairie sans fleurs, une maison sans enfant, ne sont pas plus vides qu'une école où l'on n'entend pas chanter.
Or le chant jaillit spontanément de l'àme humaine. L'enfant chante naturellement, comme l'oiseau gazouille. Les refrains qu'il a recueillis tout petit des lèvres de sa mère reviennent à sa mémoire, et l'école serait inexcusable si elle ne cultivait pas ces dispositions.
Action physique de la musique. — On a souvent fait observer que c'est précisément parce qu'elle manque de précision, dans son action vague, que la musique est puissante et qu'elle est le plus populaire de tous les arts, celui qui agit avec une incomparable fécondité même sur lésâmes les moins cultivées. Elle n'enseigne pas telle ou telle catégorie de vertu, comme fait une leçon de morale ou un sermon. Elle agit plutôt en remuant le fonds commun à toutes les vertus, la force vive de l'âme. « Cette action, a dit Pécaut, tire sa puissance extraordinaire de ce qu'eUe est à la fois physiologique et psychologique, en sorte qu'elle touche et ébranle l'être à cette profondeur vague et mystérieuse où la vie physique et la vie morale ont leurs racines communes. »
La musique ne fait pas seulement vibrer les nerfs de l'ouïe; comme tous les bruits, elle ébranle la sensibilité nerveuse du corps tout entier. Un bruit se produit dans une chambre voisine : je vois aussitôt une lumière briller dans mes yeux, avant même que le son ne frappe mes oreilles, de même qu'on aperçoit l'éclair quelques instants avant d'entendre le tonnerre. Lorsque les tambours résonnent bruyamment dans la rue, ce n'est pas l'ouïe seule qui en est troublée : tout le corps frissonne.
La musique, qui est un bruit réglé et harmonieux, pénètre donc jusqu'à l'âme par tous les pores du corps et, par l'harmonie matérielle des sons, elle y fait pénétrer avec elle je ne sais quelle harmonie morale, une impression d'ordre et
d'accord, et par là elle peut être une inspiratrice de vertu.
Influence morale et sociale de la musique .—De toutes les formes de Tart, c'est la musique, le chant, et surtout le chant choral, que Pécaut prisait le plus. Il s'indignait qu"on se contentât de les considérer comme de simples arts d'agrément : « C'est monstrueux ! » s'écriait-il. Il se plaignait que les modernes aient trop oublié ce que l'antiquité savait si bien, et qu'ils aient, à ce qu'il semble, méconnu l'action éducatrice de la musique.
Aristote n'a-t-il pas dit, il y a plus de deux mille ans? : « U est impossible de ne pas reconnaître la puissance de la musique et, puisque cette puissance est bien réelle, il faut s'en servir dans l'éducation des enfants. » 1
De cet abandon regrettable Pécaut aurait volontiers rendu | responsable l'Église qui, en accaparant le chant, n'a pas permis qu'il se sécularisât. 11 voulait que, comme la poésie, la musique entrât le plus possible dans la vie de l'école, non i| comme un luxe et un divertissement, mais comme un instrument d'éducation, u N'ouvrez jamais la classe, ne la fermez pas le soir sans un chant choral, simple mais le plus beau possible, de façon à pénétrer de saine poésie l'atmosphère de toute la journée... Que le chant devienne l'âme harmonieuse de la maison !... »
S'il est vrai, comme on l'a dit, que l'émotion artistique est essentiellement sociale, qu' <c elle a pour résultat d'agrandir la vie individuelle, en la faisant se confondre avec une vie plus large et universelle », cette vérité s'applique particulièrement au chant choral, puisqu'il nous unit aux autres dans un même sentiment, celui qu'expriment les paroles associées au chant. Nous communions alors dans une même action, par les efforts que nous faisons pour nous accorder avec ceu^ qui chantent à côté de nous. C'est comme une première leçon de solidarité, d'où se dégage une âme collective.
La musique, source de joie. — La musique n'eût-ell( d'autre elïet que de nous égayer, de nous réjouir, qu'i faudrait déjà la considérer comme moralisatrice. Par là, ei
eff^, elle nous dispose à l'action, en écartant nos soucis
Jîn outre elle nous détourne des plaisirs sensuels et nous fait prendre lliabitude des plaisirs innocents et délicats. S'il est vrai, comme l'ont dit de grands lettrés, qu'il n'y apas de chagrin qu'une heure de lecture ne puisse adoucir ou môme dissiper, à combien plus forte raison une âme affligée, énervée par la tristesse, netrouvera-t-elle pas dans la musique une source de paix morale et de réconfort ? Le père de iMontaigne agissait en bon psychologue, lorsqu'il faisait éveiller son fils au son des instruments de musique, afin de le mettre en belle humeur pour toute la journée.
La musique, par raction qu'elle exerce sur nos sens, secoue l'àme tout entière et y réveille les nobles sentiments, les émotions généreuses. Lorsque nous entendons un beau morceau de musique qui donne des ailes à nos pensées, n'est-il pas vrai que nous sommes transportés au-dessus de nousmêmes, que l'enthousiasme gagne le cœur le plus froid, que les énergies assoupies de l'âme se réveillent, que nous nous sentons capables de devenir meilleurs, que nous rêvons presque de faire de grandes choses?
Et si à la musique instrumentale s'ajoute la parole, la parole élevée et poétique, alors ce n'est plus seulement une vague excitation de nos bons sentiments, c'est une inspiration nette et précise. Les chants patriotiques enflamment en nous l'amour du pays. Les cantates en l'honneur des grands hommes nous soufflent l'ambition de leur ressembler de loin, de nous inspirer de leurs exemples. Les hymnes religieux ouvrent au croyant les portes du ciel.
Bien entendu, devenu homme, on s'efforcera de ne pas négliger le savoir musical qu'on aura acquis dans son enfance et dans sa jeunesse. Savoir jouer d'un instrument quelconque, faire partie d'une société musicale, c'est ce qui ne saurait être trop recommandé. Il est difficile aujourd'hui de concevoir une association amicale sans orphéon ou sans chorale.
La chanson. — Ce n'est pas seulement i)arce qu'ils sont les inspirateurs des plus élevés et des plus nobles sentiments de l'âme que le chant et la musique doivent être recommandés. Il faut leur demander aussi la gaieté qui soutient, qui récoa-
forte, parmi les travaux et les épreuves de l'existence. Et aux œuvres des grands musiciens il ne faut pas hésiter à adjoindre les compositions modestes des chansonniers populaires. La chanson est une gaie compagne de la vie. Elle égaie l'atelier de l'ouvrier et le magasin de l'ouvrière. Elle donne du cœur au soldat qui va se battre. Elle adoucit le dur labeur de Ihomme des champs (1). « Le laboureur, a-t-on dit joliment, trace plus droit et creuse plus profond dans le sillon où passe la chanson ».
La poésie. — Nous n'aurions garde d'oublier la poésie parmi les éléments essentiels de l'éducation esthétique. La poésie est un art elle aussi, qu'elle soit descriptive ou lyrique. Elle exprime les plus hautes aspirations du cœur humain ; elle peint les plus brillants aspects de la nature ; et cela dans un langage rythmé, cadencé, qui est une musique à sa manière.
Des lectures, des récitations fréquentes empruntées aux grands poètes et dont des anthologies très répandues rendent l'usage facile, voilà un des moyens essentiels pour faire régner autour de l'âme enfantine une atmosplière d'idéal qui favorise réclosion des bons sentiments. A la poésie qui charme l'oreille par la sonorité de ses vers, et à celle qui enchante l'imagination par l'éclat de ses descriptions, on préférera d'ailleurs la poésie intime et profonde, qui s'adresse à l'intelligence et au cœur, comme celle de Sully Prudliomme, parce que, dans la beauté de ses formes, elle s'allie à la science et à la conscience.
L'idéal. — Si la nature ne nous a pas doués d'un sentiment instinctif du beau, elle a du moins jeté dans nos âmes je ne sais quel vague et obscur besoin de l'idéal. Et à ce besoin, que l'imagination ne cesse d'exciter et de nourrir, l'art précis vient répondre et donner satisfaction.
L'imagination laissée sans culture, ou bien s'atrophie, ou bien s'égare et se perd dans les utopies, dans le mysticisme des religions ou dans les rêveries du socialisme. On a dit trè^ judicieusement que l'art pour le peuple était un aspect de la
(1) Voir un opuscule intéressant de M. Georges Droux, la Cha7xson éducatrice, Lyon 1907.
question sociale. L'art en effet peut seul satisfaire ces aspirations confuses qui nous incitent à rechercher un (Mat supérieur à notre condition présente, supérieur aux réalités de la vie. Les socialistes nous leurrent en faisant miroiter aux yeux naïfs de la foule crédule l'espérance d'un paradis sur terre, pour le moins aussi incertain que l'autre. Et ik troublent ainsi la paix sociale, ils provoquent des agitations sans fin et une anarchie sans issue. L'art au contraire, éducateur de paix et créateur de jeies réelles, offre à notre soif d'idéal une coupe pure de toute amertume. Et alors l'idéal devient autre chose qu'un rêve lointain et inaccessible, une terre promise où l'on ne pénétrera jamais : il est à notre portée, il est réalisable. Il nous transporte dans un climat doux et heureux, sous un ciel serein, qui fait s'épanouir les âmes comme les fleurs. Il jette dans nos existences prosaïques comme un rayon de lumière : il les illumine, et surtout, si nous nous conformons à ses inspirations, il exerce sur nos pensées, nos volontés et nos actes la domination d'une influence heureuse ; il les ennoblit, il les purifie.
Une vie humaine ordonnée selon les lois du beau et de l'idéal devient elle-même une œuvre d'art, sans tache et sans laideur : une œuvre, belle autant que bonne, inspirée par le bien autant que par le beau; car le beau comme le bien, c'est aussi ordre, simplicité et harmonie.
BIBLIOGRAPHIE
Marcel BnAUNscHviG. UAri et Venfant, Paris 1907. — Sir John LniBocK, Le Bonheur de vivre, Paris 1894; voir surtout, au tome II les chapitres suivants: l'Art, la Poésie, la Musique. — James Sully' hludes sur V enfance^, Paris 1898; voir le livre VIII, l'Enfant artiste - Llie Pecaut et Charles Baude, UArt: simples entretiens. - B Pehez lArt et la poésie chez l'enfant, Paris 1881.
G. GoMPAYRÉ. — L'Éducation.