CHAPITRE III
Moralité d'intelligence et moralité d'action. — La famille. — Les frères et les sœurs. — L^éducation domestiqué et l'éducation publique. — L'école et ses ressources propres. — L'école, première image de la société. — L'égalité et la'justice. — La cama.raderie et l'amitié. — La bonté et l'affection chez le maître. — Communication des sentiments. — Filiation des sentiments. — Les mutualités scolaires. — La société et la solidarité. — Préludes de l'idée de solidarité sociale. — La dette sociale. — Une page de M. Léon Bourgeois. — Conclusion.
Moralité dUntelligence et moralité d^action. — Nous avons vu comment, de degré en degré, la conscience morale s'éveillait et se développait chez Fenfant, quels en étaient, pour ainsi dire, les éléments naturels, et de quels sentiments primitifs, — crainte instinctive, docilité spontanée, égoïsme bien compris, sympathie et affection, — sortait vaguemenl l'idée d'une règle, d'une loi à laquelle il faut obéir. Nous avons maintenant à examiner de quelle façon l'action des parents et des maîtres et aussi l'influence du milieu éclaireronl de plus en plus ces premières inspirations de moralité, et féconderont les germes semés par la nature.
D'abord la famille, puis l'école, et enfin la société, contribueront chacune à sa manière, avec ses ressources propres, It cette éducation morale, que l'enfant, devenu homme, aura à achever et à compléter par l'expérience de la vie et par l'effort de sa volonté personnelle.
N'oublions pas d'ailleurs que l'éducation morale poursuit un double objet : d'une part, rendre de plus en plus clairs à l'esprit les principes théoriques de la morale, l'idée du bien et l'idée du devoir ; d'autre part, fortifier pratiquement les réso-
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lutions de la volonté, afin qu'elle se détermine à suivre la route que lui trace une conscience de plus en plus éclairée. Autre chose est ce que nous appellerons la moralité d'intelligence, autre chose la moralité d'action ; et nous ne devons perdre de vue ni l'une ni l'autre, considérant que l'intelligence est nécessaire, mais qu'elle ne suffit pas pour assurer l'action.
La famille. — L'influence de la famille est prépondérante dans la formation de la moralité. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est la première qui agisse sur l'enfant et que c'est d'elle qu'il reçoit ses premières impressions morales, les premiers exemples et les premières leçons; c'est parce qu'elle agit autrement, d'une autre manière, en raison des conditions particulières que créent les relations de père et de mère à fils et à fille.
C'est dans la famille, en effet, que se réalise le plus complètement ce mélange de fermeté et de douceur, d'autorité et de tendresse qu'exige la culture morale des sentiments de l'enfant.
Les parents ont sur leurs fils et leur filles une autorité qu'ils tiennent de la nature etque les meilleurs des maîtres ne pourront jamais posséder au même degré. Leurs ordres et leurs défenses sont plus facilement accueillis, obéis avec plus de docilité. La crainte de l'enfant vis-à-vis d'eux ne sera plus la crainte, sentiment toujours un peu servile : elle deviendra le respect, c'est-à-dire la crainte tempérée par l'affection et par la reconnaissance.
Mais c'est surtout parce qu'elle est le foyer le plus ardent des tendres sentiments que la famille favorise puissamment l'éducation morale, en développant de très bonne heure cet élément essentiel de la moralité qui estla sympathie, l'affection. Je ne sais s'il est vrai de dire que la vertu ne s'enseigne pas ; cela est vrai, au moins, du sentiment ; mais si le sentiment ne s'enseigne pas, il y a une compensation : c'est qu'il se communique. L'affection est contagieuse. Entourez l'enfant d'amour et de tendresse ,"^ l'enfant répondra à cet appel. Si vous constatez de la sécheresse, de l'insensibilité chez un homme, chez une femme, ne vous hâtez pas de les condamner :
la faute en est probablement à leurs parents plus qu'à euxmêmes. M^« de Maintenon était la raison même; mais Sa Solidité, comme rappelait Louis XIV, manquait de sensibilité. A n'en pas douter, ce défaut lui^ venait en partie de son éducation : sa mère, personne sèche, ne l'avait, de toute sa vie embrassée que deux fois au front, et encore après une longue
absence.
De combien d'hommes ou de femmes illustres ne pourrait-on pas montrer, au contraire, que c'est dans les affections et les tendresses de la vie domestique qu'ils ont puisé leurs qualités et leurs vertus de bienfaisance et de bonté ! Mais pour que la famille ait cette action salutaire sur le caractère des enfants, il faut, bien entendu, qu'on puisse la défmir comme faisait Bersot : « Quand on vit ensemble, quand on s'aime les uns les autres, quand chacun est heureux de ce qui arrive de bien aux autres, malheureux de ce qui leur arrive de mal ; quand il est prêt à les soigner, s'ils ont besoin de lui, à les défendre, si on les attaque; quand il aime mieux souffrir que de les voir souffrir, et quon n'est tous ensemble quun seul cœur, alors c'est la famille!...»
Pour bien pratiquer envers les hommes « la science divme de la charité, il faut, disait Silvio Pellico dans son traité des Devoirs des hommes, en avoir fait l'apprentissage dans
la famille ».
Les frères et les sœurs. — Les moralistes n'ont peut-être pas suffisamment remarqué quelle influence heureuse peut exercer sur une âme d'enfant, dans une famille vertueuse et unie, la communauté d'existence, la coéducation, comme on dit aujourd'hui, de frères et de sœurs qui se chérissent et qui grandissent ensemble. Autant de frères et de sœurs vous a donnés lanature,autantelleaménagéàvotrecœurd'aiguillons
quile stimulent. Au fds unique, à la fille unique, dans leur isolement, ilmanquera toujours, précisémentà l'heure où s'éveilla leur sensibilité, une source féconde d'éducation morale. Les familles nombreuses, au contraire, sont comme de petites écoles d'enseignement mutuel. C'est là qu'on apprend, pour la première fois, as entr aider, à se secourir, les aînés protégeant
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leurs cadets et les cadets faisant voir aux aînés, parleur reconnaissance, qu'il y a toujours profit, sans compter le plaisir qu'on y trouve, à obliger les autres.
L'éducation domestique et réducation publique. — L'école continue la famille. La famille est une première école; l'école une seconde famille. L'éducation publique succède à l'éducation privée. On asouvent comparé les avantages qu'elles présentent l'une et l'autre, au point de vue de l'éducation morale ; on a pesé leurs avantages respectifs, et voici les conclusions qui nous paraissent le plus exactes.
Il n'est pas douteux que la vie de famille, supérieure sur certains points dans son action à la vie scolaire, lui soit inférieure par d'autres côtés, comme source de développement moral. Ce qu'on peut appeler les vertus du sentiment, bonté, bienveillance, douceur, ne sauraient trouver d'excitation plus puissante que l'impulsion qui leur est donnée dans le milieu familial. Mais s'il s'agit des vertus du caractère ou de la volonté, le courage, l'énergie, la force d'âme, la persévérance, il est certain que c'est à l'école surtout qu'elles trouvent les conditions les plus favorables à leur formation.
Auprès de ses parents, l'enfantrisque de s'efféminer. Sous leur direction souvent incertaine et variable, il n'apprend pas à mettre assez de suite dans ses actions; il flotte au gré de leurs ordres souvent contradictoires, au gré de ses propres caprices; il ne s'habitue pas à suivre une règle fixe, immuable.
La première loi de la culture morale, au dire de Herbart, c'est de soumettre l'enfant à une discipline régulière et ferme sans rigueur. 11 faut « tenir» l'enfant, c'est-à-dire combattre sa dissipation, empêcher son désœuvrement, veiller à ce qu'il soit toujours occupé, ne pas laisser son imagination s'égarer à droite et à gauche. Qui ne voit que les règlements fixes et l'uniformité de la vie de l'école, où tous les exercices de la journée sont marqués par un coup de cloche, valent mieux, sous ce rapport, que la molle et inconstante indécision de la vie de famille ?
Comme on Fa fait souvent remarquer, l'enfant élevé à la maison échappe difficilement à la mollesse. C'est dans la
famille seulement que se rencontrent les (( enfants gâtés », capricieux, délicats à l'excès, et aussi les caractères débiles et sans force. « Là, dit M™^ Necker de Saussure, l'enfant n'a aucune énergie à déployer. Tous les faibles sont protégés ; nul n'a besoin de se défendre lui-même ou de défendre d'autres que lui: condition fort heureuse sans doute, mais où la force d'âme ne s'acquiert pas. Au collège, à l'école, il n'en est pas ainsi : l'élève apprend à connaître ses droits comme ceux des autres. Il acquiert l'esprit de conduite. »
Ajoutons que l'éducation de la famille tend à rendre l'enfant timide et qu'elle ne prépare guère le plus souvent la hardiesse du caractère, ni l'indépendance de la pensée. A la maison, l'enfant vit constamment avec des personnes qui lui sont supérieures par l'âge et par l'expérience, qu'il aime et qu'il respecte trop d'ailleurs pour les contrarier, pour oser les contredire, en différant d'opinion avec elles. A l'école, il vit avec des égaux : il a le droit d'avoir avec eux son franc-parler. Sa petite personnalité s'épanouitplus à son aise dans les libres conversations avec ses camarades.
L'école et ses ressources propres. — L'école a donc sur^ la famille certains avantages incontestables. Nous ne parlons pas pour le moment de l'enseignement même de la morale' qu'elle mêle à toutes ses leçons et qu'elle donne aussi à part sous une forme doctrinale. Mais, l'éducation de la moralité ^ étant avant tout l'effet d'une longue suite d'influences exercées sur l'enfant et aussi de ses actions quotidiennes, la vie scolaire est, à bien des points de vue, un milieu des plus favorables et des plus propices.
D'abord, en faisant régner l'ordre dans la classe, elle habitue les enfants à dominer leurs fantaisies, à triompher de leur légèreté naturelle.
Elle est une continuelle leçon d'obéissance. Or la volonté morale qu'il s'agit d'affermir n'est elle-même qu'une obéissance librement consentie à la loi du devoir et, pour former l'enfant à cette obéissance, l'obéissance à un règlement précis est la meilleure des préparations. Le maître devra s'efforcer, en toute circonstance, de faire comprendre que ce n'est pas
lui qui ordonne, que c'est le règlement, auquel il se soumet lui-même par la régularité et le zèle qu'il apporte dans l'accomplissement de ses propres devoirs. « L'obéissance à la loi, a-t-on dit, domine la volonté sans l'affaiblir, tandis que l'obéissance aux hommes la blesse et l'énervé. »
En second lieu, le travail intellectuel étant une des forces les plus précieuses de la vie morale, il est bon que l'enfant en prenne l'habitude le plus tôt possible. C'est l'école qui la lui donnera, pour peu que le maître sache s'y prendre. Le travail vaut d'ailleurs, non seulement par le profit direct qu'en retire le développement de l'intelligence, mais aussi par le mal qu'il empêche.
Pour préserver l'enfant des fautes qui peuvent devenir des vices, rien de meilleur que l'obligation d'un travail continu. Dans certaines écoles américaines, où la durée des études est de huit ans, aucun enseignement moral n'est donné directement pendant les cinq premières années. On se contente d'assurer la discipline et l'ordre par la continuité du travail. On occupe les enfants, sans leur donner une minute de répi ! . sauf quelques courtes récréations. On ne leur laisse pas, par conséquent, le temps de penser à mal faire. Gela n'est sans doute qu'une éducation négative, mais à tout le moins elle est le commencement, la préparation de l'autre.
L'école, première image de la société. — C'est surtout parce qu'elle réunit un grand nombre d'enfants dans la communauté des mêmes exercices, des mêmes travaux, des mêmes jeux, que l'école agit sur leur éducation morale. Elle est la première image de la société.
Dans la famille, l'enfant était plus ou moins isolé. Le voilà qui vit maintenant dans une communauté de camarades du même âge, qui ont tous leurs qualités et leurs défauts. Leurs qualités seront de bons exemples, dont il aura souvent envie de s'inspirer. Leurs défauts et leurs fautes, il en souffriia, s'ils sont colères, grossiers, brutaux dans leurs rapports avec lui, et, la réflexion aidant, il sera peut-être disposé par là à s'en abstenir lui-même.
S'il a affaire à des camarades doux et généreux, qui lui
rendent de petits services, qui partagent avec lui ce qu'ils possèdent, il sera disposé à faire de même par reconnaissance. Si au contraire il est en butte aux mauvais traitements de quelques garnements, ayant conscience ne n'avoir rien fait pour les mériter et trop faible pour se défendre, il éprouvera un sentiment de légitime colère, d'où la réflexion peut faire sortir la notion du juste et de l'injuste, la notion du droit violé en sa personne, la condamnation du prétendu droit de la force.
Ce qui, en tout cas, résultera certainement pour l'enfant de ses relations avec d'autres enfants, ce qui s'implantera peu à peu dans sa conscience, ce sera une tendance à comprendre le rapport de dépendance qui relie les actions d'autrui à son propre bonheur, et à les apprécier comme bonnes ou mauvaises d'après les effets qu'il en aura éprouvés lui-même.
De plus, les relations de l'enfant avec ses camarades créeront pour lui la nécessité de l'échange des bons offices, des petits services mutuels. En venant en aide à ceux qui ont besoin de lui, en secourant un camarade plus faible, en le protégeant contre les menaces d'un camarade plus fort, en faisant preuve d'obligeance par le prêt d'un porte-plume, d'une feuille de papier, d'un livre, l'écolier fera déjà l'appprentissage des vertus sociales.
Li'égalité et la justice. — La plus grande des vertus sociales estlajustice, c'est-à-dire le respect des droits d'autrui. Elle a pour fi)ndement l'égalité. Or l'école est une maison d'égalité,et comme un enseignement permanent de justice. Jusque dans les rixes de la cour de récréation , l'enfant qui verra la force opprimer la faiblesse, protestera du fond de son cœur contre cette oppression; s'il n'est pas capable de l'empêcher, du moins il s'en indignera, et la haine de l'injustice germera dans son âme. Et si l'élève coupable de violence est puni comme il mérite de l'être, le bon écolier verra dans cette application du code pénal de l'école comme une première esquisse des sanctions par lesquelles les lois sociales condamnent les criminels et répriment les crimes.
Mais c'est particulièrement le régime égalitaire des classes
qui apprendra aux écoliers ce que c'est que l'égalité. Ils sont ég^aleiiient et justement punis, également et justement récompensés, quand ils ont bien ou mal fait. Ils sont tous sur les mêmes bancs, assujettis aux mêmesobligations; ils sont Fobjet des mêmes soins. Là, ni aînés, ni cadets, ni riches, ni pauvres» ni privilégiés, ni déshérités. De quelque condition que soit leur famille, bien ou mal vêtus, ils sont traités sur le même pied, ils se sentent égaux en droits. Et en môme temps ils aperçoivent les limites naturelles et nécessaires de l'égalité, celles du moins qui dérivent de la différence des mérites. Ils s'habituent à comprendre que plus de travail est digne de plus de récompense. Ils s'inclinent sans déplaisir d(!vant la supériorité des camarades mieux doués ou plus laborieux qu'ils ne le sont eux-mêmes ; ils applaudissent à leurs succès et ils sont ainsi préparés à supporter plus tard, sans vaines récriminations, les inégalités sociales que détermine la disproportion des talents ou des efforts.
La camaraderie et l'amitié. — L'éducation de la sensibilité morale et des sentiments affectueux ne perd pas tous ses droits à l'école : elle y trouve même un champ plus large pour exercer son action.
Les affections de la famille sont assurément les plus vives et les plus nobles de toutes. Pourtant, dans le cercle restreint ou elles s'épanchent, elles gardent nécessairement quelque chose d'étroit. Parfois même elles aboutissent à un ])articularisme qu'on a pu appeler l'égoïsme de la famille. A l'école, le cercle s'agraiidit. En rapports constants avec un grand nombre d'enfants, qui partagent ses études et ses jeux, l'écolier sympathise avec eux. Ces futurs petits hommes, rassemblés par le hasard, mais unis par tant de liens communs forment déjà une société, une association, dont tous les membres ont une tendance à s'aimei*. Le cœur de chacun d'eux s'élargit; il s'ouvre déjà à l'amour de l'humanité.
Le proht moral ne sera pas moins grand, lorsque l'affection que Tenfant ressent naturellement pour tous ses camarades se portera avec plus d'ardeur et se parliculaiisora sur quelques-uns d'entre eux : quand naîtront ces amitiés
d'enfance et de jeunesse, qui durent toute la vie et dont la douceur nous accompagne jusqu'au dernier souffle. L'école serait déjà une source riche de pures émotions, n'eût-elle à sa disposition, pour féconder le cœur de ses élèves, que le sentiment de l'amitié, ce sentiment que le P. Girard, après tant d'autres, célébrait en ces termes : « Honneur à la pure et sainte amitié qui unit deux êtres humains pour compléter leur existence. Chacun d'eux est éclairé des lumières de l'autre, étayé de sa force, consolé de sa pitié, réjoui de ses plaisirs, enrichi de ses biens... »
La bonté et raflfection chez le maître. — Mais ce n'est pas seulement entre enfants, camarades ou amis, que l'affection et la bonté peuvent croître et grandir à l'école. C'est au maître lui-même qu'il appartient d'en accélérer l'essor, en donnant le premier l'exemple, et en appelant à lui, par sa propre bienveillance, des cœurs qui ne demandent qu'à se donner.
Puisque, dans l'éducation morale, l'instituteur devient l'auxi-j liaire et même le suppléant du père de famille, il faut que,dans la mesure du possible, il s'efforce d'acquérir sur ses élèves] une autorité qui se rapproche de celle que les parents doivent| à la nature et exercent sur leurs enfants.
Sans doute, un instituteur, une institutrice ne sauraient aspirer à égaler, ni l'ascendant d'un père, ni la tendresse d'une mère. Cependant, par leur fermeté douce et patiente, par leur bienveillance, par le témoignage continu de leur sollicitude, ils peuvent obtenir non seulement le respect, mais, ce qui vaut mieux encore que le respect, L'affection de leurs élèves. Et c'est la condition nécessaire pour que leurs conseils soient écoutés.
Qu'attendre, comme influence morale, d'un maître froid, à plus forte raison d'un maître sec et dur? C'est seulement par la sympathie qu'il a su leur inspirer qu'un instituteur peut avoir réellement prise sur les petites volontés des enfants qui sont confiés à sa garde. Leur affection sera comme l'écho de sa bonté ; leurs âmes s'ouvriront confiantes à ses leçons, tandis que l'accès en restera fermé aux observations et aux reproches
d'un maître peu aimé. Ils paieront de retour, par leur application et leur zèle, tout ce qu'on leur aura prodigué de soins et de dévouement.
Je sais bien que dansce tableau un peu idyllique le mauvais naturel de certains enfants jettera parfois des ombres, et qu'il obligera le maître le plus bienveillant à se montrer sévère et à sévir. Il est des natures rebelles, des cœurs durs, que la bonté et la tendresse ne parviennent pas toujours à dominer et à émouvoir. Mais, malgré ces exceptions, la règle générale n'en subsiste pas moins. Se faire aimer est toujours le grand point ; et il ne saurait y avoir une bonne école, une bonne classe, si un courant de sympathie ne s'y établit pas entre le maître et les élèves.
Gommunication des sentiments. — Le meilleur moyen de rendre l'enfant affectueux est de lui en donner l'exemple. L'amour naît d'un autre amour. L'âme s'abandonne à l'affection qu'on lui témoigne. Entouré de personnes douces et bienveillantes, habitué à être un objet d'indulgence et d'amour, l'enfant deviendra tout naturellement doux et bienveillant. « Que l'instituteur aime ses élèves, a-t-on dit, et leur cœur répondra au sien. » L'enfant sent très bien quand il est aimé : il le voit dans les regards, dans les paroles de son maître, et, quand il reconnaît dans son maître une patience pleine d'affection, son cœur s'attendrit et s'attache inévitablement à l'être qui se consacre à lui avec tant de dévouement. Alors il accourt à lui avec joie : dans son instituteur il a trouvé un ami et un père. « C'est là-dessus que je me suis fondé, disait Pestalozzi : je voulais que mes enfants pussent à chaque instant, du matin au soir, lire sur mon É-ont et deviner sur mes lèvres que mon cœur leur était dévoué, que leur bonheur et leurs joies étaient aussi mes joies et mon bonheur ! »
Filiation des sentiments. — S'il est vrai que les sentiments se communiquent d'un cœur à un autre cœur, il ne l'est pas moins que, par une sorte de gtnération intérieure, un sentijjDQent, une fois excité dans l'âme, donne naissance à d'autres sentiments. Lès diverses affections forment comme une chaîne : si l'enfant en a saisi un bout, il passera aisément d'un
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chaînon à l'autre, et la chaîne entière se déroulera entre ses mains. Si, en cultivant les sentiments les plus simples, les plus familiers, nous avons allumé dans le cœur de l'enfant un foyer quelconque, nous verrons cetteflamme gagner de proche en proche, et peu à peu s'étendre à l'âme tout entière.
S'il a commencé par aimer sa famille, l'enfant, soyons-en assurés, aimera aussi, le moment venu, ses amis, ses concitoyens et rhumanité tout entière. Du fils aimant, du camarade bienveillant, de l'élève attaché à son maître, on peut dire qu'il ade grandes chances de devenir un citoyen dévoué, unpatriote sincère, un homme généreux et bon.
Les mutualités scolaires. — Grâce à l'heureuse et ingénieuse institution des mutuahtés scolaires qui, en quelques années, a fait son tour de France, l'école peut donner maintenant une forme précise et effective aux sentiments de fraternité et d'aide mutuelle qu'elle veutinspirer à ses élèves. On recommandait autrefois, on recommande toujours d'habituer l'enfant à faire l'aumône,' de le mener chez les pauvres, pour lui montrer leur misère et l'inciter à la soulager. Combien préférable encore l'usage introduit par les mutualités scolaires de demander chaque semaine aux écoliers le versement régulier d'une somme modique en elle-même, mais importante .^ à leur âge : de sorte qu'ils puissent à la fois se préparer pour l'avenir un petit budget personnel, et présentement venir en aide à leurs camarades, aux jours de maladie et de détresse!
On l'a dit avec une netteté vigoureuse : « La mutualité sco laire montre tout ensemble à l'enfant la puissance de l'épargne et celle de l'association : elle lui apprend en même temps la prévoyance pour soi, forme de l'intérêt bien entendu, et la prévoyance pour autrui, forme delà fraternité. )> L'économie j est toujours bonne en elle-même, mais elle devient meilleure encore, quand on économise non seulement pour soi, mais pour les autres, pour le groupe humain dont on fait partie. Nous ne dirons point, comme d'autres, que la « seule économir fructueuse et noble est l'économie altruiste et réciproque » ; mais nous serons d'accord avec tout le monde pour penser qu'il est excellent de diriger l'instinct d'épargne vers les œuvres
d'assistance sociale. Grâce au sou hebdomadaire, J'écolier mutualiste fait son apprentissage d'homme. 11 apprend, par une expéiionce personnelle, les bienfaits de l'association et de la coopération. Le petit sacrilice qu'il consent, sur sa maigre bourse d'enfant, le prépare à faire plus tard de plus grands sacrifices. Tout au moins il s'initie à la grande œuvre du mutualisme; il s'y engage pour la vie : et le mutualisme est un des lemèdesles plus efficaces, s'il n'est pas le seul, qu'on puisse proposer pour le soulagement des misères humaines.
La société et la solidarité. — L'idée de la mutualité et ridée de la solidarité sont proches parentes. L'une et l'autre sont des formes plus précises deTidée de fraternité; et il semble qu'appliquées et mises en pratique elles puissent, sinon transformer, du moins améliorer sensiblement les conditions delà société humaine, y introduire plus de justice, partant plus de moralité et de bonheur. En tout cas, il est à souhaiter que l'enfant soit appelé à comprendre ces idées dès qu'il le pourra.
Qu'est-ce donc que la solidarité, ce mot nouveau, si souvent prononcé de nos jours? Il comporte dos acceptions diverses.
il y a d'abord une solidarité organique, celle qui existe entre les diverses fonctions d'un être vivant, dont les organes, matériellement séparés, tendent pourtant à une fin commune, et associent leur action pour l'atteindre.
11 y a aussi une solidarité psychologique, morale et individuelle, celle dont Marion a analysé les lois dans son beau livre De la Solidarité morale : et qui consiste en ceci que tous nos états de conscience sont liés les uns aux autres par un rapport de dépendance, qu'aucune de nos pensées, aucun de nos actes n'est indifférent, que ce que nous avons fait ou pensé aujourd'hui aura sa répercussion sur ce que nous ferons ou penserons demain, après-demain, et pendant toute la suite de notre vie.
Mais il y a enfin une autre solidarité, celle qui nous occupe en ce moment, solidarité morale et sociale, qui nous lie à tous les autres hommes, non seulement dans les conditions de notre vie matérielle, mais dans les actes de notre intelligence et de notre volonté.
Par cela seul que nous faisons partie de la société humaine et que nous bénéficions de tous les avantages qu'elle nous procure, que nous en partageons les profits, nous sommes tenus de concourir aux charges sociales, de restituer à nos associés la dette dont nous leur sommes redevables. Une sorte de contrat nous lie envers eux. « L'homme vivant dans la société, et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté... L'obéissance au devoir social n'est que l'acceptation d'une charge, en échange d'un profit. C'est la reconnais' sance d'une dette. »
Préludes de l'idée de solidarité sociale.» — Ces idées sont hautes pour de jeunes intelligences. 11 n'est cependant pas impossible de les leur rendre familières et de leur en faciliter l'accès. Avant de parler aux enfants de leur dette sociale, parlons-leur, par exemple, de leur dette familiale, de ce qu'ils doivent de reconnaissance et d'amour à leurs parents, en échange de tout ce qu'ils ont fait pour eux.
C'est ainsi que procédait le P. Girard dans son école de Fribourg. 11 ne connaissait pas le grand mot de solidarité, mais il n'était pas étranger aux idées et aux sentiments que ce mot contient, u Ramenez l'enfant, disait-il, par la pensée, jusqu'à son berceau ; établissez ensuite avec lui le compte courant de ce qu'il doit à ses parents, compte qui augmente tous les jours, d'heure en heure, et qu'il ne pourra jamais acquitter complètement. Faites de même le compte de ses obligations envers la société, des bienfaits dont il lui est redevable. Et le ' résultat sera, si vous avez su d'ailleurs éveiller son intelligence, qu'il deviendra un bon fils et un bon citoyen... »
La dette sociale. ■— C'est dans le même sens que M. Léon Bourgeois, qui plus qu'aucun autre a conti'ibué à établir et vulgariser la doctrine de la solidarité, a énuméré, dans une page brillante que nous allons citer, les dettes que tout individu humain a contractées envers ses semblables, •vivants ou morts, envers toutes les générations passées, envers ia société en un mot.
Une page de M. Léon Bourgeois. — « Dès que l'enfant,
dit-il, devient un être distinct, séparé de sa mère après Tallaitement, il est un débiteur envers la société.
« Dette, sa nourriture : chacun des aliments qu'il consommera est le fruit de la longue culture, qui a, depuis des siècles, reproduit, multiplié, amélioré les espèces végétales ou animales, dont il va faire sa chair et son sang.
Dette, son langage encore incertain : chacun des mots qui nailra sur ses lèvres, il le recueillera des lèvres de parents ou de maîtres qui Font appris comme lui.
« Dettes, le livre et l'outil que Fécole et l'atelier lui vont olFrir ; il ne pourra jamais savoir ce que ces deux objets ont exigé d'efforts antérieurs, combien de mains lourdes et maladroites ont tenu, manié, soulevé, pétri, cette forme de l'outil, avant qu'elle soit devenue l'instrument léger et puissant qui l'aide à vaincre la matière ; combien d'yeux se sont ouverts et longuement fixés sur les choses..., combien de pensées se sont éveillées, efforcées et tendues, combien de souffrances ont été acceptées, pour mettre à sa disposition ces caractères d'imprimerie, ces vingt-quatre petites lettres noires qui, en quelques heures, répandent sur le monde, par millions d'exemplaires, l'innombrable essaim des idées.
« Et plus il avancera dans la vie, plus il verra croître sa dette;... dette à chaque pas sur la route qu'au prix de mille peines les hommes ont construite à travers les marais ou la montagne ; dette à chaque tour de roue de la voiture ou du wagon, à chaque tour d'hélice du navire ; dette envers tous les morts qui ont laissé cet héritage, envers tous ceux dont le travail a transformé la terre, rude et sombre abri des premiers âges, en un immense champ fertile, en une usine créatrice... »
Et M. Léon Bourgeois conclut que tout homme, au jour de sa naissance, contracte ainsi l'obligation de concourir par son propre effort, « non seulement au maintien de la civilisation dont il va prendre sa part, mais encore au développement ultérieur de cette civilisation ».
Gonclusioii. — Il y a intérêt à présenter, même à des enfants, ce tableau des bienfaits de la société, de la coopéra-;
tion des hommes. A tout âge, ils comprendront aisément qu'ils ne peuvent faire un pas, un geste, obtenir la satisfaction d un besoin, ni exercer une de leurs facultés « sans puiser dans l'immense réservoir des utilités accumulées par riiumanité ». Leurs cœurs ne pourront qu'être échauffés d'un sentiment de reconnaissance éclairée envers leurs ancêtres ; ils se sentiront débiteurs envers eux.
Ce qui sera plus difficile, peut-être, ce sera de leur faire comprendre que la dette contractée envers les morts, ils sont tenus de l'acquitter envers les vivants, qui sont, eux aussi, les héritiers du même passé. N'y a-t-il pas là, comme on Fa dit, « une substitution bénévole de créanciers » ?
Ce qui n'ira pas sans difficulté non plus, ce sera de prouver, même à des hommes faits, qu'il y a pour eux une obhgation stricte, impérieuse, de se libérer, envers chacun de leurs semblables, de leur dette générale envers la société,
« L'égoïsme humain veille »; on l'avoue, « et il ne se laisse pas facilement persuader qu'il y a pour lui un intérêt supérieur s'accordant avec le devoir, et qu'il lui faut, pour un bien général dont on peut obtenir une part, abandonner un bien, moindre peut-être, mais certain et immédiatement réalisé ». En d'autres termes, il est permis de se demander si la doctrine de la solidarité contient en elle un principe qui obhge moralement les hommes à acquitter leur dette sociale, qui, en un mot, convertisse leur dette en devoir.
Mais ce n'est pas ici le lieu de discuter à fond une doctrine encore confuse et controversée. A supposer qu'elle émette une prétention vaine, quand elle veut fonder sur l'unique idée de la dette sociale toute la morale des devoirs de l'homme envers autrui, — la seule du reste qu'elle puisse viser, puisque nécessairement elle laisse en dehors la morale des devoirs envers nous-mêmes, — il n'en est pas moins vrai qu'en fixant l'attention sur l'interdépendance des hommes, en établissant que l'altruisme peut être ramené à un calcul de doit et avoir social, à un échange équitable de services, elle peut tout au moins concourir au développement des idées de justice et de fraternité, animer et exalter les sentiments sociaux.
Et s'il lui est possible d'aller plus loin, si, en se précisant et en écartantles nuages qui l'enveloppent encore, elle parvient à démontrer qu'elle peut devenir une loi morale vraiment obligaloiie et susceptible de sanctions positives; si elle matérialise, pour ainsi dire, en la faisant passer dans les faits et dans les lois, l'idée de la fraternité encore vague et abstraite, jusqu'à présent dépourvue de sanctions réelles, il faudrait s'en réjouir : car alors on verrait se réaliser les espérances et les prophéties des promoteurs de la doctrine nouvelle, qui, dans leur enthousiasme, n'hésitent pas à dire :
« On atteindra ainsi l'état de civilisation idéal, qui est le but que se propose l'humanité, où chaque homme vivra davantage, non seulement de sa vie propre, mais de la vie commune; où ces deux effets simultanés du progrès, qu'on avait d'abord crus contraires, seront réellement inséparables : l'accroissement de la vie individuelle et l'accroissement de la vie sociale. »
BIBLIOGRAPHIE
Paul Janet, J.a Famille. — Vinet, L'Éducation, la famille, la société, Paris 1855. — Ernest Legouvé, Les Pères et les enfajits ; Enfance et adolescence. — Léon Bouiigeois, Solidainlé, Paris 190i2 (3« édition) ; Essai d'une philosophie de la solidarité, Paris 190i. — A. Fouillée, Science sociale. — II. Marion, De la solidarité morale, Paris dSSO. — Sully Prudhomme, La justice.