CHAPITRE V
Défauts naturels et défauts acquis. — La famille et le milieu. — - Nomenclature des défauts de l'enfant. — Les défauts qui passent avec l'âge. — Défauts imputables à la maladresse des parents. — Les défauts qui sont imputables au tempérament physique. — L'enfant jaloux. — L'enfant colère. — Les remèdes de la colère. — L'enfant paresseux. — Pédagogie médicale. — La paresse intellectuelle. — Une page du D^ Maurice de Fleury.
Défauts naturels et défauts acquis. — L'enfant, lorsqu'il entre à l'école, même à l'école maternelle, n'est déjà plus à cet âge heureux qui permettait à Rousseau de dire : (( Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses. » Il a subi les impressions de sa toute première enfance. Les fréquentations qu'il aeues, les exemples qui ont été placés sous ses yeux, les conseils qu'on lui a donnés, tout cela a altéré et parfois vicié sa nature. Et Rousseau peut déjà ajouter : « Tout dégénère entre les mains de l'homme. »
Nous n'hésitons pas à penser que la plupart des défauts de l'enfance proviennent, non d'une perversion originelle, mais des influences mauvaises d'une éducation mal comprise. La méchanceté des enfants, a-t-on dit, a le plus souvent pour cause la maladresse des parents : oui, leur maladresse, et parfois aussi leurs mauvais exemples. 11 y sans doute une hérédité physiologique, par laquelle le père et la mère lèguent mystérieusement à leurs descendants une partie au moins de leurs infirmités physiques ou morales. Gela est vrai surtout dans les cas où l'action de l'hérédité revêt un caractère morbide, pathologique : l'instinct du vol et du meurtre, la manie incendiaire, la folie du suicide n'ont souvent leur G. GoMPAYRÉ, — L'Éducation. 10
source que dans une dégénérescence de race et une transmission héréditaire.
La famille et le milieu. — Mais ce qui est plus certain encore, c'est que les parents agissent sur la moralité de leurs enfants, non plus seulement par le legs intérieur de leur tempérament et de leur caractère, par la puissance obscure de rhérédité physique, mais ouvertement et directement, par les leçons et les exemples qu'ils leur donnent. Une éducation mal conduite, et parfois la non-éducation, l'absence de direction ou bien des directions mauvaises, voilà ce qui explique en grande partie les défauts des enfants mal élevés.
Ajoutons que la famille n'est pas seule à exercer son influence, même dès le plus bas âge. Les circonstances extérieures, le milieu social, l'air moral ambiant, qui est trop souvent malsain, tout cela s'infiltre dans le foyer domestique et pénètre jusqu'à l'enfant : de sorte que le petit écolier est déjà ce qu'on a appelé un peu ambitieusement un <( produit sociologique », la victime des passions et des vices de la société.
On aimerait à croire que tout le mal chez l'enfant vient ainsi de l'éducation première, et à répéter, après Edmond About : « L'innocence des enfants est comme la neige sans tache de la Yungfrau, que nulle empreinte n'a souillée, pas même le pied d'un oiseau. » Mais les illusions du plus robuste optimisme ne sauraient tenir devant l'examen des faits et les constatations de l'expérience. Il y a chez l'enfant des disposi- : tions mauvaises, des mouvements méchants, dont on ne peut nier qu'ils soient instinctifs et innés. La nature sème dans l'âme humaine l'ivraie à côté du bon grain.
Quoi qu'il en soit, et d'où que viennent les défauts de l'enfant, il faut bien reconnaître que le plus souvent l'écolier en est abondamment pourvu. Quand les maîtres reçoivent leurs élèves des mains de la famille, ils sont comme un laboureur en face d'un champ mal cultivé, ou pas cultivé du tout, et où i y a beaucoup de mauvaises herbes à arracher. Us auront à empêcher aussi quïl n'en pousse de nouvelles. Ils ne feront jamais trop d'efïorts,ils n'aurontpas trop de toutes les ressources de leur zèle, soit pour épier et découvrir les défauts déjà con-
tractés et tâcher de les corriger, soit pour étouffer dans leur germe les habitudes vicieuses que la vie commune de l'école tendrait à son tour à développer chez l'enfant.
Nomenclature des défauts de l'enfant. — C'est un célibataire, La Bruyère, c'est un évêque, Dupanloup (1), qui ont le plus chargé et accusé l'enfant, en présentant sous le jour le plus défavorable le tableau de ses tendances vers le mal. Ils ont sévèrement dressé le catalogue de ses défauts. En une seule phrase, qui vise d'ailleurs les hommes faits par-dessus la tète des enfants, l'auteur des Caractères trace ce portrait peu flatté : (c Les enfants, dit-il, sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés.. ; ils ne veulent pas souffrir du mal et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes! »
Dupanloup n'est pas plus tendre. Dominé par l'idée du péché originel, il analyse avec un soin minutieux les mauvatsesL inclinations de l'enfant et en trace la généalogie. 11 y ad'abord, d'après lui, les défauts na/i/re/s de l'enfant : dureté, brusquerie, humeur capricieuse, mobilité, dissipation, bavardage, indiscrétion ; puis ceux quïl appelle d'un nom bizarre les défauts surnaturels, « pour cette raison qu'ils représentent un effet plus marqué de la perte de l'innocence originelle » ; et qui ont pour principe trois formes de « concupiscence » : l'orgueil, la sensualité, (;l enfin la cupidité ou la curiosité, qui est la « cupidité du savoir ». L'orgueil lui-même est la source de quatre défauts principaux : l'esprit d'indocilité, l'esprit d'indépendance, l'esprit de contradiction, l'esprit de justification.
La liste est longue : nous l'abrégerons tout de suite en faisant observer qu'aux yeux de l'esprit laïqut^ la curiosité, la « cupidité du savoir », loin d'être un défaut, est une qualité précieuse; et encore que l'esprit d'indépendance peut devenir la source de plus d'une vertu, du courage, de la fermeté, de la force d'initiative d'un caractère libre.
Des pédagogues, dont on a critiqué souvent les méthodes
(1) Dupanloup (1802-1878), a écrit plusieurs traités d'éducation.
et les procédés, mais auxquels on ne saurait refuser sans injustice une expérience consommée, acquise dans une longue pratique de l'éducation, — je veux parler des 'Frères des écoles ; chrétiennes, — ont essayé eux aussi de cataloguer les défauts ■de l'enfance. Ils distinguent d'abord cinq types principaux de caractères défectueux : le caractère mou, le caractère dissimulé, le caractère orgueilleux, le caractère léger et le caractère passionné. De ces cinq tendances résulterait toute une série de maladies morales, qu'on énumère ainsi : la légèreté; le mensonge ; le respect humain, c'est-à-dire la préoccupation excessive de l'opinion d'autrui, qui empêche d'agir selon sa conscience ; la jalousie ; le dénigrement ; le penchant à la moquerie, à la taquinerie ;la mollesse de volonté et la paresse; l'emportement ; l'orgueil ; la vanité ; l'égoïsme ; la sensualité ; la gourmandise, et enfin le penchant au larcin.
Les défauts qui passent avec l'âge — Des tableaux aussi peu flatteurs auraient de quoi effrayer le maître le plus courageux dans la lutte qu'il doit mener contre les défauts de l'enfant. 11 reprendra courage, s'il considère d'abord que presque toujours il y a chez son élève des instincts de bonté, des qualités naturelles qui lui seront d'un grand secours, s'il sait les développer, pour triompher des tendances mauvaises. En outre, il s'en faut que tous les défauts signalés par les juges trop sévères que nous venons de citer soient de même nature, et qu'ils opposent la même résistance aux efforts de celui qui a pour tâche de les corriger.
Il y a d'abord les défauts qui se corrigeront d'eux-mêmes, qui passeront avec l'âge. On ne doit pas tenir pour des défauts réels certaines imperfections morales, qui proviennent chez l'enfant d'une ignorance qui ne durera pas, et qui ont leur excuse dans l'infirmité passagère de son intelligence naissante.
L'enfant, dit-on, est cruel avec les animaux ! Cet âge est sans pitié! 11 ne l'est guère que par ignorance; il est cartésien sans le savoir; il ne maltraite, il ne martyrise un chat, un oiseau, que parce qu'il ne sait pas qu'il leur fait du mal, parce
(1) Voir Eléments de pédagogie pratique à l'usage des écoles chrétiennes^ Paris 190i, t. I, p. 120 seq.
qu'il ignore que la sensibilité et la soutTrance sont communes aux hètes et aux hommes, parce qu'il ne fait pas encore de ditrérence entre son polichinelle et son chien.
L'enfant est léger, mobile, irréfléchi, étourdi! Comment ne le serait-il pas, alors que dans le monde, où il entre à peine, tout est nouveau pour lui, toutes choses sollicitent sa curiosité et dissipent sa pensée dans tous les sens. Le progrès de l'âge suffira pour faire disparaître, pour amender et atténuer tout au moins, ce défaut de réflexion.
L'enfant est généralement timide! Mais ce défaut d'assurance, qui dérive du sentiment de sa faiblesse, disparaîtra avec les années, à mesure que les forces lui viendront. N'essayons pas de l'en débarrasser trop tôt par des observations inopportunes. L'enfant devient plus timide encore, si on lui fait remarquer qu'il l'est. Comme le disait très justement La Rochefoucauld, « la timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les personnes qu'on en veut corriger ».
L'enfant est gourmand ! Là encore il convient de faire sa part à l'ignorance. Herbert Spencer invoque, d'ailleurs, une autre excuse : d'après lui, l'enfant ne se gorgerait de sucre que parce que le sucre est un aliment dont il a besoin, pour le développement de son organisme physique. Soit, mais l'enfant, dans ses appétits désordonnés, n'en dépasse pas moins la mesure. Pour une boisson préférée, pour des fruits favoris, si on le laisse faire, il ira bien au-delà des limites de la soif et de la faim. C'est qu'il ignore encore ce que lui apprendra l'expérience avec ses réactions naturelles : les inconvénients de l'intempérance (1).
Défauts imputables à la maladresse des parents. — Nous ne disconvenons pas pourtant que quelques-uns des défauts du jeune âge, non plus que certaines de ses qualités, ne sont pas, — comme ce qu'on appelle «labeauté du diable » chez les jeunes filles, — un simple effet de la jeunesse, qui passera avec elle. Il y en a qui sont destinés à durer, à s'aggraver même, si l'on n'y remédie pas de bonne heure.
(1) Voir plus loin, ch. XII.
L'orgueil, par exemple, avec toute sa lignée mauvaise, — vanité, présomption, susceptibilité, suffisance, dédain, arrogance, impertinence, — est bien un défaut inhérent à la nature | humaine et il n'est pas douteux qu'il se manifeste chez les, enfants.
Mais ici ce sont souvent les flatteries maladroites des parents qui engendrent les dispositions orgueilleuses. Un écrivain anglais disait: « L'enfant auquel un joli mot échappe par hasard se voit, en général, si fort applaudi que parfois il en i demeure fat toute la vie. )> Nous avons cité ailleurs une petite ï fille qui, complimentée le matin par sa mère pour un trait j d'esprit, disait le soir devant une visiteuse : «Maman, pour-1 quoi ne racontez- vous pas à madame ce que j'ai dit ce'' matin ?... »
L'orgueil est un mal profond, parce qu'il s'alimente à la source de l'égoïsme, parce qu'il se repaît du plaisir que lui î procurent les compliments étales éloges,la satisfaction des succès ; remportés, le contentement de soi. Il est malaisé de le com-i battre, et il est parfois dangereux de ie faire : car, en rextir-3 pant du cœur humain, on risque de refroidir dès tendance^ louables, l'émulation, l'ambition légitime et le désir de se distinguer par des mérites réels.
C'est Dupanloup, je crois, qui conseillait, comme procéd scolaire pour rappeler à la modestie les élèves de l'enseigne ment secondaire, de leur proposer des tâches difficiles qui leur prouveraient combien leur présomption est injustifiée. « Faites-leur faire, disait-il, beaucoup de vers latins. On ne songe pas à être orgueilleux, quand on est obligé d'aligner péniblement des dactyles etdes spondées. » Dans le même sens, les Frères des écoles chrétiennes suggéraient de rabattre l'arrogance et la vanité des enfants qui se croient très supérieurs à leurs camarades et qui le laissent voir, en leur imposant à l'occasion une humiliation publique.
Ce qui vaudi^a beaucoup mieux, ce sera, dans une conversation en tête à tête, de les ramener à une plus juste appréciation de leurs mérites. Chez les enfants les mieux doués, au point de vue de la force musculaire ou de la valeur intellectuelle,
il y aura toujours assez de lacunes physiques ou morales pour qu'un éducateur avisé y trouve matière à dos leçons de modeslie, et leur fasse comprendre qu'après tout ils n'ont pas lieu d'être si satisfaits d'eux-mêmes.
Mais surtout, si nous avons affaire à des enfants naturellement orgueilleux et vains, abstenons-nous au moins de les encourager dans leurs tendances par l'exagération de nos éloges. L'oi'gucil qu'on ne nouirit point par l'abus des compliments est à moitié guéri.
Les défauts imputables au tempérament physique. — Une erreur à laquelle nous accédons trop aisément, c'est de croire que certains défauts intellectuels de l'écolier : — inattention, inertie de l'esprit, obnubilation passagère ou prolongée de la pensée, incuriosité et même indiscipline, — sont toujours les effets de sa mauvaise volonté. C'est supposer bien à tort que l'enfant dispose de sa volonté comme il se sert de ses mains. C'est avoir cette illusion qu'il y a en lui un libre arbitre absolu, toujours égal à lui-même, toujours maître de lui, un vouloir indépendant, qui userait à son gré des forces de l'intelligence.
La vérité est que la cause des infirmités intellectuelles, ou des défaillances morales de l'enfant, réside bien souvent dans la faiblesse de son tempérament, dans sa débilité native, ou dans la dépression accidentelle de son état physique. L'enfant n'en estpas réellement responsable. Ce qu'il faut accuser ici, ce n est pas un vouloir mauvais, une intention coupable : c'est une croissance trop rapide, l'insuffisance de la nutrition, un trouble, un vice organique quelconque.
Par suite, lemaître sera attentif à démêler chez son élève la véritable origine (le ses manquements et de ses fautes. Et c'est ici que la coopération des parents sera particulièrement utile, pour avertir et informer le maître, pour lui révéler sur le tempérament de leurs enfants ce qu'eux seuls peuvent savoir. S'il est bien établi que la faute doit être imputée, non à une volonté de mal faire, mais à une santé débile ou altérée, on aura soin d'adoucir les rigueurs de la discipline. On ménagera des forces chancelantes; on entourera d'attentions parliculières
une frêle intelligence que gênent dans son cours, que suspendent et qu'arrêtent dans son activité, les désordres de Torganisme physique.
Il 'enfant jaloux. — La jalousie a été définie « le mauvais sentiment qu'on éprouve, quand on n'obtient pas ou qu'on ne possède pas les avantages obtenus ou possédés par les autres ». Par suite, à mesure que s'élargira pour l'enfant le cercle des plaisirs qu'il désire ou des utilités qu'il apprécie, on verra s'étendre ses sentiments jaloux.
L'allaitement, qui est la première jouissance de l'enfant,; seraaussi la première occasion de sa jalousie. Saint Augustin prétend avoir observé un nourrisson, qui jetait des regards amers et envieux sur d'autres enfants qu'on allaitait avec lui. Plus tard ce seront les jouets, les habits, les livres, que l'enfant jaloux ne verra pas distribuer à ses frères ou à ses camarades, surtout si le partage est inégal, sans éprouver contre eux une certaine animosité. Dès qu'il aura pris goût aux caresses de ses parents, il s'impatientera, il souffrira si on ne les lui réserve pas à lui seul. « En me voyant caresser une poupée, dit Darwin, mon fils, âgé de moins de deux ans, manifestait clairement sa jalousie. » De même à l'école, si le maître, par un préférence injuste, favorise tel ou tel élève au détriment des autres, les petits sacrifiés en concevront un sentiment de chagrin et de dépit, qui pourra les conduire à détester les camarades qu'on leur préfère.
Le seul moyen de combattre efficacement la jalousie, ce sera d'éviter les occasions qui l'excitent. Elle n'est au fond que la ma- J nifeslation de ce sentiment d'égalité, naturel à tous les hommes, * jui n'admet pas qu'il y ait des privilégiés dans la famille ni dans l'école, pas plus que dans la société. Que les parents, que les maîtres traitent donc sur un pied d'égalité leurs enfants et leurs élèves ; qu'ils fassent à tous, dans la mesure du; possible, une part égale dans leur affection, dans leur sollicitude; qu'ils se montrent équitables et impartiaux : et certainement la disposition à la jalousie s'éteindra peu à peu.
11 est vrai que la jalousie a ses racines aussi dans un égoïsme irréfléchi, qui, s'il n'accepte pas de privilèges pour j
autrui, n'hésite pas à les réclamer pour lui-même. L'égoïste no veut pas que les autres obtiennent plus d'av an tages qu'il nen obtient lui-même, mais il consent volontiers à tout accaparer pour son propre compte. Et à ce point de vue, on ne remédiera au défaut particulier de la jalousie qu'en luttant contre Fégoïsme en général et en enseignant la justice.
L'enfant colère. — La colère est peut-être chez Fenfant le plus authentique de ses instincts mauvais, un de ceux que Bain a appelés des « instincts antisociaux ». Elle n'est souvent qu'une jalousie qui éclate, et qui, dépassant la sphère du sentiment, aboutit à des actions extérieures. Elle ne dépose pas seulement dans l'âme des sentiments de malveillance et d'hostilité : elle porte l'enfant, comme l'homme, à maltraiter ceux qui l'ont provoquée, à les frapper de ses mains, à employer contre eux les premières armes venues. Elle est très précoce chez l'enfant, comme l'ont montré notamment les observations de Darwin. Des enfants de deux ans s'irritent contre leur polichinelle et le battent, tout comme ils font avec leurs frères et leurs sœurs.
Pour inoffensive qu'elle soit le plus souvent dans le jeune âge, la colère n'en doit pas moins être surveillée de très près. Les petites crises qui se manifestent chez les tout petits enfants, lorsqu'on les voit « se rouler par terre sur le dos et sur le ventre, criant, donnant des coups de pied, égratignant ou frappant tout ce qui est à leur portée », n'auraient point par elles-mêmes beaucoup de gravité: elles s'apaisent en effet aussi vite qu'elles ont éclaté, et ces feux de paille se noient parfois dans un déluge de larmes. Mais il importe pourtant d'empêcher qu'elles ne se renouvellent trop fréquemment : car il est à craindre que les emportements capricieux de l'enfant ne préparent, pour l'avenir, un de ces caractères irascibles qui troublent la paix des ménages, qui empoisonnent la vie familiale et même la vie sociale.
Les remèdes de la colère. — Le seul moyen de lutter con tie ces crises, c'est d'éviter à l'enfant, autant qu'on le pourra, les circonstances qui les déterminent. On y parviendra, dans une <ei laine mesure, par la régularité qu'on saura mettre dans sa
vie, en réglant uniformément les heures de son lever, de ses repas, de son coucher.
Si, malgré tout, les caprices violents persistent, le mieux sera de se résigner à laisser passer l'orage. 11 est toujours imprudent de vouloir s'attaquer à une passion, petite ou grande, quand elle est en pleine effervescence. On risquerait de l'enflammer davantage, par la résistance directe qu'on essaierait de lui opposer. Le passionné ne se possède plus : il n'entend rien et n'écoute rien ; il est sourd à toute observation, à toute remontrance. Encore moins faudrait-il employer la violence et répondre à la colère par la colère. Et nous ne songerons pas non plus à recommander des moyens auxquels on a conseillé parfois de recourir : un moyen un peu vif, jeter de l'eau froide au visage de l'enfant; un moyen vraiment trop puéril, le placer devant une glace, pour lui montrer combien la colère le rend laid.
A l'école, ce n'est guère dans les classes oii Tordre et le silence régnent que le maître aura occasion de constater, chez ses élèves, ces manifestations enfantines de la colère. La mauvaise humeur, l'irritation que provoquera parfois une réprimande ou une punition même très modérée, n'ira pas jusqu'à l'emportement : elle ne se traduira point par des actes, très rarement même par des paroles. Mais il suffira au maître d'observer les enfants dans la liberté des récréations et des jeux pour qu'il reconnaissse, à la brusquerie de leurs conversations, à h violence de leurs rixes, quels sont ceux dont il doit essayer de corriger le tempérament irascible.
Si nous écoutons les médecins, la vraie manière de remédiei à la colère, de la soigner, — car elle est une maladie, — doit être demandée à la thérapeathique. Aussijle D'' de Fleury ordonne l'emploi des calmants, de la digitale et des bromures bien des pratiques hydrothérapiques, les douches ; ou biei encore, si la colère, qui n'est souvent que la protestation de Ja faiblesse contre la force, a sa source dans une débilité générale qui rend l'enfant irritable, un régime alimentaire plus substantiel et plus tonique, la gymnastique, les jeux au grand air.
Ces avis médicaux ne sont pas à dédaigner. Mais nous
ponsons qu'il y a aussi des toniques moraux, des calmants intellectuels. Pour prévenir un accès de colère à l'âge mûr, au moment où Ton sent son cœur se gonfler et prêt à éclatei-, son sang bouillir dans les veines, les anciens recommandaient de détourner au plus vite le cours de ses pensées vers un objet tout différent et de s'appliquer à un exercice réfrigérant:
Un certain Grec disait à l'empereur Auguste Que lorsqu'une aventure en colère nous met, Nous devons avant tout dire notre alphabet...
Avec les écoliers irascibles, c'est l'attitude froide et calme, c'est la douceur des maîtres, qui contribuera le plus à modérer la fougue de leur tempérament. Rien ne vaut, pour rompre la colère qui ne se possède plus, comme l'attitude impassible de ceux qui assistent à ses accès et qui ne perdent pas pour cela leur sang-froid.
« Rien ne déconcerte l'emportement, dit très bien M. Queyrat, comme le sang-froid des personnes qui en sont témoins, surtout si ce sang-froid est nuancé d'un caractère de surprise peinée et de désapprobation tacite côtoyant le mépris. La colère qui ne rencontre devant elle que le silence, se consume dans le vide et s'use elle-même. Ce n'est qu'après l'accès qu'une intervention active est opportune (1). »
La colère est une « courte folie » ; et c'est précisément pour cela que les enfants, encore peu raisonnables, sont plus colères que les hommes. L'âge aidant, la raison se développera, et elle sera le véritable correctif de ces impulsions aveugles qui agitent et passionnent l'enfant.
L'enfant paresseux. — La paresse n'est pas un défau propre à l'enfance. On est paresseux à tout âge. <( Tous les hommes tendent à la paresse », disait Buffon. Combien d'hommes faits qui évitent l'action, qui lépugnent au travail, qui redoutent la peine, la fatigue, qui sont paresseux, en un mot! Mais la paresse est particulièrement préjudiciable dans l'enfance et dans la jeunesse, alors que l'on a tout à apprendre,
(1) Queyrat, Les caractères, etc., p. 1 43
où il faut s'instruire, et où l'on ne peut s'instruire que par un effort constant et un travail régulier. Et c'est précisément à l'âge où il serait le plus nécessaire d'y échapper que le mal de la paresse sévit avec le plus d'intensité.
Où qu'on aille en France, vous entendez les professeurs à qui Ion demande quel est le défaut le plus caractéristique de leurs élèves, répondre presque unanimement : « C'est la mollesse, la nonchalance. » Les pédagogues anglais, — qui le croi- Pait? — signalent eux aussi la paresse comme le fléau de l'éducation de leur pays (1). Tous les moyens demeurent vains, disent-ils, tous les mobiles d'action, — intérêt personnel amour-propre national, sentiments religieux même, — son inutilement employés pour triompher de l'apathie intellectuelle des enfants et surtout des adolescents. Autant le boy anglaii^ se montre ardent, et plein d'entrain, pour les exercices phy^** siques, autant il est froid et mou pour l'étude. On dirait qu'il épuise toute sa force dans les sports athlétiques et qu'il ne lui en reste plus pour les travaux de l'esprit. Ses muscles font tort à son cerveau. Et dans leur désarroi, dans leur impuissance à vaincre la paresse par les moyens ordinaires, les. pédagogues anglais en viennent à souhaiter l'établissement du régime de la coéducation : ils espèrent que de la rivalité des jeunes hommes et des jeunes filles, réunis et associés dans la communauté des mêmes études, résultera une émulation particulière, plus vive et plus efficace, excitée et surexcitée qu'elle sera par la compétition des deux sexes. Peut-être aussi pensent-ils que les garçons, qui seraient alors détournés des jeux violents, des prouesses athlétiques que la délicatesse de leur tempérament interdit aux jeiines filles, reporteront en partie sur leurs études l'ardeur qu'ils ne dépenseront plus ailleurs.
.le ne sais si la coéducation pourrait avoir des conséquences aussi heureuses. Il semble que dans nos écoles mixtes il y ait toujours des paresseux et des paresseuses, et que la paresse ne soit nullement le privilège des écoles spéciales de garçons et
(1) Voir Touvrage récent de Miss Alice Wood : Coéducation,
de filles. D'ailleurs, en France au moins, il n'est pas question d'adopter, pour le généraliser, le système de la coéducation, si cher aux Américains ; et c'est ailleurs qu'il faut chercher, s'il y en a, les remèdes pratiques à la paresse.
Pédagogie médicale. — La paresse n'est souvent chez l'enfant que la conséquence de sa faiblesse, de sa débilité physique. « L'expérience m'a appris, écrit un pédagogue allemand, que l'indolence chez les enfants est si contraire à leur besoin naturel d'activité qu'à moins d'être l'effet d'une mauvaise éducation, c'est presque toujours la marque de quelque défaut dans leur constitution physique. C'est alors une question plus physiologique que pédagogique ; et le remède sera plus médical que moral : il faudra le demander à l'hygiène plus qu'à l'éducation.
La pédagogie médicale reprend donc la parole, et le D^ de Fleury nous propose ses ordonnances, qu'il résume dans ces quatre articles : 1<^ régler l'hygiène alimentaire; 2° régler exactement l'emploi de la journée; 3° régler exactement l'exercice physique ; 4° donner de bons toniques.
Nous ne contesterons pas l'utilité de ces préceptes. Us vaudront surtout pour les élèves qui ne sont pas seulement paresseux et indifférents à l'étude, mais qui sont en toutes choses indolents et mous. Il se rencontre en effet des enfants dont on a pu dire qu'ils se complaisaient dans une apathie perpétuelle, en classe, dans les récréations, dans leur famille, partout et toujours. « Leurs jeux sont inertes et sans aucun des joyeux entraînements de la saine enfance, qui aime à se sentir vivre et agir. A voir la lenteur de leurs mouvements et leur indifférence aux punitions, aux reproches et aux encouragements, on comprend quelle intensité de fatigue leur cause tout effort, même le plaisir. »
Ces écoHers-là sont des malades, presque des anormaux, et il faut avant tout les adresser au médecin. Descartes ne l'avait-il pas déjà remarqué? (c L'esprit, disait-il, dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles
qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit aller le chercher. »
La paresse intellectuelle. — 11 ne saurait suffire pourtant de renvoyer au médecin et à la médecine tous les enfants paresseux, et de leur dire pour unique conseil : « Portez-vous bien ! »
La paresse a d'autres causes qu'une nutrition insuffisante, qu'un fonctionnement languissant des organes du corps. La paresse est une maladie de l'esprit plus souvent encore qu'une infirmité de l'organisme physique. La Rochefoucauld disait très judicieusement : « Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps, pour une bonne raison, c'est que le corps est tout formé par la nature, et ses organes ne demandent qu'à satisfaire ses besoins. L'esprit, au contraire, ne se forme que péniblement ; il n'a pas de besoins aussi impérieux que le corps. »
De là cette nonchalance, cette tendance à la flânerie que Lockea finement étudiées dans ses Pensées sur V éducation. « On observe parfois chez les enfants, écrivait-il, une insouciance distraite, une tendance à muser, à lanterner en toute affaire. Cette nonchalance d'humeur est, selon moi, le pire défaut qui puisse se manifester chez un enfant. »
Mais il faisait remarquer aussi que cette indolence est rarement le fond de la nature, que, paresseux pour les livres et indifférent à l'étude, un même enfant peut se montrer ardent et énergique dans des occupations qui lui plaisent. Dans ce cas, pour obtenir qu'il apporte dans le travail intellectuel un peu de lardeur qu'il déploie dans ses jeux, Locke conseillait qu'on raisonnât avec lui, « qu'on lui montrât la folie et l'inconséquence de sa conduite», qu' «on lui fît honte de sa paresse», qu'«on le tournât en ridicule », et même, — moyen extrême et qui nous paraît un peu dangereux, — afin de détourner l'enfant de ses jeux favoris et de ramener son attention vers l'étude, qu'on l'obhgeât à jouer du matin au soir, sans relâche, jusqu'à ce qu'il en fût dégoûté.
Assurément, du plan de campagne contre la paresse que diessait le sage Locke, il y a à retenir ceci que, par le raison-
nement, on démontrera à Tentant quel grand intérêt il y a pour lui à travailler, à étudier, à ne pas perdre les années précieuses et fécondes de son jeune âge. A mesure qu'il grandira, il sera plus sensible à ces raisons. Elles vaudront toujours mieux, en tout cas, que les menaces et les punitions, qui peuvent bien déterminer l'élève paresseux à un effort passager, mais qui ne parviendront pas à détruire en lui le germe de la mollesse et de l'indifférence.
C'est seulement en cherchant à inspirer le goût de l'étude qu'on sera réellement sur la voie de la guérison. La paresse a bien souvent pour origine l'ennui causé par des enseignements qu'on n'a pas su rendre agréables à l'enfant ou qui n'étaient pas encore appropriés à ses facultés. « Partout où il n'y a pas de désir », disait encore Locke, — et par suite pas de plaisir, — « il n'y a pas d'activité. » Du jour ou vous serez parvenu à éveiller chez vos élèves le goût de l'étude par l'attrait que vous aurez donné à votre enseignement, la paresse sera à moitié vaincue. A part quelques natures absolument rebelles, dont rien ne saurait secouer la torpeur, il arrive presque toujours que les esprits les plus nonchalants se réveillent sous l'action d'un enseignement attrayant. C'est donc en excitant l'intérêt que nous diminuerons dans nos classes le nombre des paresseux.
Une page du D^ Maurice de Fleury. — Le D"^ de Fleury le reconnaît lui-même : « Il existe, dit-il, des paresseux dont la santé est très normale, le système nerveux sans tare et les forces très suffisantes : s'ils sont paresseux, cela tient aux procédés actuels de l'éducation. » Et avec vivacité, et même quelque sévérité, notre auteur rappelle les professeurs à leur devoir : « Captiver les enfants, leur faire d'abord toucher du doigt un but digne d'envie, leur donner les motifs de tous les efforts qu'on exige de leur attention ; les traiter en êtres pensants, non en impersonnelles machines ; leur demander, au lieu d'une obéissance passive, un élan spontané, le désir actif de connaître ; développer en eux le besoin de curiosité et d'activité cérébrale; les initier au divin plaisir de corn prendre : voilà le devoir véritable d'un maître d'école, d'uû
304 L'ÉDUCATIOiN MORALE.
éducateur digne du rôle magnifique de tuteur d'âmes. Quant à ces distributeurs automatiques de devoirs, de leçons, de bonnes notes et de pensums, comme on en trouve encore dans notre personnel enseignant, dénions-leur le droit de gourmander et de punir pour leur paresse les malheureux enfants qu'on leur a confiés, puisqu'ils ne font rien que pour les ennuyer et, proprement, les abêtir!... »
JNe mettons donc pas au compte de l'enfant seul, de sa nature ingrate ou de sa mauvaise volonté, le péché de paresse. Le maître en est quelquefois responsable. Ses mauvaises méthodes peuvent être les vraies coupables, et c'est à lui de faire son mea culpa. En améliorant ses procédés d'enseignement, en travaillant à se perfectionner lui-même, il triomphera de la nonchalance et de l'indifférence de ses élèves. Et il est fort à souhaiter qu'il y réussisse : car le meilleur cadeau que Fécole puisse faire à un écolier, c'est de lui inspirer l'amour du travail. Une fois allumé dans l'esprit, l'amour du travail ne s'éteindra plus. L'habitude le fortifiera et il pourra devenir chez l'adulte, chez l'homme fait, un besoin, un appétit de savoir, aussi impérieux que l'appétit de la faim ou de la soif.
BIBLIOGRAPHIE
BouTROux, Questions de morale et d'éducation, Paris 1897 : p. 75, les mobiles de l'étude. — Locke, Quelques pensées sur Véducationt section XVIH, — Fénelon, Fables : le Fantasque; le Jeune Bacchus et le Faune, etc. — D"^ Maurice de Fleury, Le Corps et l'âme de l'enfant, Paris 1899 ; eh. î et xi, V enfant colère', eh. xiv et suivants, Venfant paresseux; et aussi Introduction à la médecine de l'esprit, Paris 1897 : ch. vi et ix. — Pinloche, Traduction des œuvres de Eerbart. — D^^ Philippe et Boncour, Les Anomalies mentales.