CHAPITRE VI
Double caractère de la sincérité. — Opinions des moralistes sur le mensonge. — Causes diverses du mensonge. — La franchise naturelle de l'enfant. — Le besoin d'inventer. — La crainte et l'imitation. — Remèdes à employer. — Que peut-on attendre des punitions? — L'enfant sournois. — La sincérité envers autrui. — La sincérité envers soi-même. — Examen de conscience. — L'exagération et l'inexactitude. — Le sens de la vérité. — Familles de vertus. — Familles de vices. — La tolérance.
Double caractère de la sincérité. — 11 n'y a pas de plus haute vertu que la sincérité, car elle est à la fois une vertu personnelle et une vertu sociale. Si nous manquons au devoir de la tempérance, nous ne faisons guère tort qu'à nos propres intérêts ; mais si nous manquons au devoir de sincérité, nous péchons doublement, puisqu'en même temps nous oublions ce que nous nous devons à nous-même, en abaissant par le mensonge notre dignité morale, et ce que nous devons aux autres, en les trompant, en leur déguisant la vérité.
Franklin, qu'on pourrait appeler un Socrate moderne, Franklin disait : « Je reste convaincu que la vérité, la sincérité et l'intégrité, dans les relations entre les hommes, sont de la dernière importance pour la félicité de la vie (1). »
Or il semble que de toutes les dispositions vicieuses de Tenfant, la plus générale soit la tendance à mentir. <( De toutes les actions mauvaises, disait Voltaire, le mensonge est la plus facile à cacher et celle qui coûte le moins à commettre. » C'est donc un défaut qu'il convient de surveiller plus particulièrement qu'aucun autre et de reprendre avec le
(i) Franklin, Œuvres, traduites par £. Laboulaye. Paria, llacbelie.
plus de vigueur ou d'habileté possible ; car, s'il est vrai que tout défaut corrigé est une qualité acquise ou tout au moins préparée, en déshabituant l'enfant du mensonge on lui aura du même coup appris la sincérité, on l'aura tout au moins disposé à l'apprendre.
Opinions des moralistes sur le mensonge. — Tous les moralistes ont flétri le mensonge. Locke disait : « C'est un si vilain défaut, et il y a tant de mauvaises qualités qui en découlent, qui, pour ainsi dire, grandissent à son ombre, qu'on doit inspirer à l'enfant pour ce vice le plus d'horreur possible. »
Avant Locke, Montaigne avait consacré aux menteurs tout un chapitre des Essais, sur un ton de sévérité grave qui ne lui est pas habituel : « En vérité, le mentir est un maudit vice; nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole... Si nous en connaissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus justement que d'autres crimes. Je trouve qu'on s'amuse ordinairement à châtier aux enfants des erreurs innocentes, très mal à propos. La menterie seule, et un peu au-dessous l'opiniâtreté, me semblent être celles desquelles on devrait à toute instance combattre la naissance et le progrès. »
Le mensonge est donc plus qu'un défaut : un véritable vice, s'il devient péché d'habitude. Kant n'était pas moins sévère à son égard que Locke ou Montaigne : « C'est par le mensonge, dit-il, que l'enfant se rabaisse au-dessous de la dignité humaine. Le mensonge fait de l'homme un objet de mépris général... Lorsqu'un enfant ment, on doit, non le punir, mais le traiter avec mépris et lui dire qu'on ne le croira plus à l'avenir. »
Causes diverses du mensonge. — Disons cependant tout de suite qu'il y a mensonges et mensonges : les uns, peccadilles innocentes et inofîensives, erreurs puériles plutôt que mensonges, espiègleries d'enfants plus que fautes graves et intentionnelles.
Il y a des mensonges légers et badins qui ne tirent pas a conséquence. Il y a même des mensonges louables, ceux
qu'on appelle « mensonges officieux », qui, loin <le porter préjudice à nos semblables, nous sont imposés par le i\r^\r de leur être utiles et secourables : quand on cache, par exemple, son état inquiétant à un malade, quand on tait une mauvaise nouvelle qui sera connue toujours assez tôt.
Le mensonge n'est réellement grave que lorsqu'il implique l'intention de dissimuler sciemment la vérité, pour cacher une faute, ou de tromper autrui de propos délibéré ; et, ce qui est plus coupable encore, lorsqu'il suppose le dessein de nuire et qu'il a pour principe une volonté malicieuse ou méchante.
Rousseau disait : « Je n'ai jamais menti que par timidité », c'est-à-dire par honte d'avouer ses fautes, par manque de courage devant l'opinion et le jugement de ceux qui allaient blâmer et condamner sa conduite. Avec plus de finesse d'analyse, Duclos écrivait : u On ne ment jamais que par crainte ou par intérêt. »
L'enfant heureusement échappe le plus souvent aux mensonges de méchanceté : il est rare en efTet qu'il altère la vérité pour faire tort à ses frères ou à ses camarades. ÎMais la crainte et l'intérêt sont des mobiles qui le dominent déjà : il mentira par intérêt, pour se dispenser d'un travail qui l'ennuie, pour obtenir un objet qui lui fait envie, pour se faire accorder un plaisir qu'il désire; il mentira surtout par crainte, pour nier une faute qu'il a commise, pour se dérober à une punition qu'il redoute.
Dans ces deux cas, il y a une intention coupable, une volonté mauvaise, et l'éducation morale ne saurait trop sévèrement réagir contre les mensonges de ce genre. Mais combien d'autres formes de mensonges, qu'il faudra traiter avec plus dindulgence !
La franchise naturelle de l'enfant, — Au risque de paraître optimiste, nous n'hésiterons pas à affirmer que le mensonge n'est pas chez l'enfant « un vice héréditaire », ni un vice qui soit universel. On aura beaucoup fait pour empêcher d'éclore la tendance au mensonge, si l'on a évité de la provoquer, soit par le mauvais exemple, soit par la crainte de punitions trop sévères.
Quand il n'a pas subi de mauvaises influences, quand il n'a pas été vicié par l'exemple, quand une discipline de répression excessive ne l'a pas conduit à chercher un refuge dans la dissimulation, l'enfant serait plutôt trop franc, trop sincère. Tout ce qu'il a sur le cœur, il le dit... ; il le dit trop, au gré de ses parents, que sa franchise imprudente jette parfois dans l'embarras.
On connaît les indiscrétions des « enfants terribles ». Ils le sont tous, plus ou moins. Ils disent tout : ce qu'ils ont fait euxmêmes et ce qu'ont fait les autres. Et le vilain défaut de « rapporteur » n'a d'autre origine, le plus souvent, que ce besoin de tout dire et de bavarder. « Un gamin de ma connaissance, écrit Guyau, vient toujours me raconter, soit sur un ton de vantardise, soit parfois d'un air contrit, toutes les sottises de sa journée. » J'ai pu observer moi-même un enfant de sept ans qui n'avait jamais menti, et qui, un certain jour, ayant comm.is une peccadille, venait me l'avouer, avant que je l'eusse découverte, me disant d'un air penaud : « Je crois, papa, que tu vas me gronder : j'ai commis une faute !... »
Le besoin d'inventer. — Souvent les choses fausses et mensongères que débitent les enfants ont leur source dans le besoin d'inventer; et ces inventions n'ont aucun caractère malicieux. Elles ne sont qu'un jeu, un travestissement innocent de la vérité. L'enfant se plaît dans la fiction et il joue avec les mots, comme il joue avec le sable, avec des morceaux de bois. 11 invente des histoires, des contes, pour s'amuser, de même qu'il construit des maisons, des châteaux imaginaires. Guyau cite ce trait d'espièglerie de son enfant : « Tout à l'heure, il se disait à lui-même tout haut : Papa parle mal, il dit sevette; bébé parle bien, il dit serviette : c'était naturellement le contraire de la vérité. » Une petite fille de deux ans et demi articulait, comme si elle eût sérieusement prononcé des phrases, une longue série de sons, dépourvus de toute espèce de sens; et elle concluait drôlement, par moquerie, en disant : « C'est ça que tu ne comprends pas,. papa!.. »
C'est ce même besoin de s'amuser, déjouer, en y ajoutant.
en plus le désir de faire sensation, qui inspirait à Darwin encore enfant un mensonge dont il s'accuse dans ses Mémoires : « Un joui-, je cueillis une quantité de fruits rares sur les arbres du jardin : je les cachai dans le verger, et je courus, sans reprendre haleine, annoncer la nouvelle que j'avais découvert une cachette de fruits volés. »
La crainte et l'imitation. — L'enfant ne naît donc pas menteur, à proprement parler : il le devient, et souvent, avouons-le, c'est aux parents, à l'effroi qu'inspire leur sévérité, qu'il faut en faire remonter la responsabilité. Si nous traitons l'enfant avec douceur, à l'école comme à la maison, il restera conliant et sincère; mais, terrifié par nos violences, par les châtiments dont nous le menaçons, il aura recours au mensonge pour se disculper. « Qui donc a brisé ce meuble ? Qui donc a renversé cet encrier ? crions-nous avec colère », et l'enfant apeuré répond : « Ce n'est pas moi !» — « 11 faut, disait miss Edgeworth, prendre son parti d'un verre cassé, plutôt que de mettre à l'épreuve la sincérité de l'enfant. » Et comme malheureusement ce conseil n'est pas toujours suivi, comme il se rencontre des parents et des maîtres qui grondent sans cesse, à tort et à travers, l'enfant et l'élève couvrent leur faiblesse du mensonge comme d'un bouclier, pour se protéger contre les réprimandes et les punitions.
11 faut aussi faire sa part à l'influence de l'exemple. Si nous voulons que l'enfant ne mente pas, commençons nous-mêmes par ne jamais mentir devant lui. Prompt à saisir tout ce qui se passe autour de lui, il ne tarde pas à s'apercevoir que la vérité n'est pas toujours respectée dans les conversations et les discours de ses parents. Ne serait-ce que le mensonge banal entendu chaque jour près de la porte : « Monsieur est sorti ! » cela suffirait pour lui désapprendre sa sincérité naturelle.
La menterie est donc souvent une disposition acquise plus qu'une tendance innée, 'fout ce qu'on peut accorder, c'est que la nature et l'hérédité font des enfants plus paresseux, plus rebelles; d'autre part, les circonstances placent autour d'eux des parents plus maladroits, plus violents : et alors,
plus portés par leur tempérament à commettre des fautes que, d'un autre côté, accompagne une répression plus rigoureuse, les enfants sont plus souvent entraînés à mentir, plus disposés à se faire du mensonge une habitude.
Remèdes à, employer. — 11 n'y a pas de moyens infaillibles, de remèdes souverains pour guérir la maladie du mensonge, quand elle est invétérée. Mais on peut utilement la combattre dans ses origines et dans ses débuts.
D'abord il faut que les parents et les maîtres surveillent d'assez près l'enfant, pour qu'il soit convaincu qu'il ne mentira jamais sans qu'on s'en aperçoive. Il ne sera pas inutile de lui faire remarquer que, quelques précautions qu'il prenne, il ne sera jamais assez habile pour que son mensonge échappe à l'œil scrutateur et clairvoyant de ceux qui l'élèvent, et qu'à son air confus, à sa parole embarrassée, ils discerneront toujours s'il a dit ou non la vérité.
Ensuite, sachons prouver à l'enfant, par la douceur de la répression, et même par le pardon, que, dans son intérêt même, il vaut mieux avouer franchement sa faute qu'essayer de se justifier par des excuses mensongères. Et si nous lui avons pardonné, non sans l'avoir fait rougir de sa conduite, ne lui en reparlons plus. 11 ne faut pas renouveler sa confusion par une insistance maladroite, pas plus qu'appuyer le doigt sur une plaie endolorie, si on ne veut pas l'envenimer.
On ne négligera pas d'ailleurs de faire appel au sentiment de l'honneur, comme le voulait Locke. On remontrera à l'enfant menteur combien il se couvre de honte, à quel point ses mensonges lui font perdre l'estime de ses camarades et de ses maîtres.
On lui représentera les conséquences fâcheuses de son manque de sincérité : on lui dira qu'à l'avenir personne n'aura foi en lui, même quand il dira la vérité ; que ses parents, ses maîtres, ses camarades, le tiendront désormais en suspicion et se défieront de toutes ses paroles.
Bref, on raisonnera avec lui, on essaiera de lui faire comprendre que la sincérité et la franchise sont encore ce qu'il y a de meilleur et de plus habile pour qu'il vive en paix sa vie d'écolier.
Ajoutons enfin que, pour combattre avec succès le mensonge comme tout autre défaut, le vrai moyen n'est pas tant d'entrer en lutte directe avec lui, que d'éveiller et de développer dans l'âme un bon sentiment, qui lui fasse aimer précisément la vertu opposée à ce défaut. « Habituez vos élèves à dire la vérité, écrit M. James, moins en leur montrant ce qu'il y a de mauvais dans le mensonge, qu'en excitant leur enthousiasme pour la vérité. »
Que peut-on attendre des punitions ? — Dans son livre Enseignement et religion, M. Georges Lyon raconte que, visitant en 1906 une école de Westminster, il fut surpris d'apercevoir, sur la grande table d'une des salles, un faisceau de verges mis en place d'honneur; il s'informa s'il en était encore fait usage. « Dans un seul cas, répondit-on : dans le cas de mensonge. »
Cette anecdote montre jusqu'à quel point des éducateurs peuvent pousser l'horreur du mensonge, puisqu'ils lui réservent le plus dur et le plus déshonorant des châtiments dont ils disposent. Mais il ne faudrait pas s'autoriser de cet exemple pour croire que les punitions, même celles que nous nous interdisons en France, puissent être efficaces contre le mensonge. Qu'il faille recourir au châtiment contre un menteur endurci ou dans des cas graves de tromperie, — par exemple une tricherie dans les compositions, —soit; ce seraune expiation méritée. Mais qu'on ne s'imagine pas que les punitions extirperont les racines du mal. Elles pourront même avoir pour effet de le développer, puisque c'est précisément la crainte des punitions qui explique généralement les mensonges de justification et d'excuses fausses.
L'enfant sournois. — On peut, à côté de l'enfant menteur, distinguer l'enfant sournois : c'est une espèce dans le genre. Ratisbonne a dit, dans une de ses Fables, — et il se trompait — :
L'enfant vaut raiefur que l'homme :
Il sait déjà mentir, mais non dissimuler.
Herbart était du même avis: « Qu'on regarde les enfants, surtout dans les premières années, alors que la domination
d'un égoïsme caractérisé n'a pu encore s'organiser en eux. C'est l'âge où ils ne savent aucunement dissimuler. »
Nous reconnaissons volontiers que l'enfant ne sait pas persister longtemps dans ses mensonges. Si vous lui reprochez une faute, il se défendra d'abord, non sans gaucherie, et par de mauvaises raisons ; souvent, pressé par vos questions, il retirera son premier mensonge, sauf à en inventer un autre encore : mais il finira presque toujours, de contradiction en contradiction, par s'avouer coupable. Je ne parle pas, bien entendu, de ces enfants pervertis dès la naissance, à moitié anormaux ou fils de criminels, que les annales de la médecine légale nous montrent devant les tribunaux, accusés ou témoins, imaginant avec une extraordinaire facilité et soutenant avec une obstination, une ténacité désolantes, toute sorte d'histoires fausses, de détails aussi controuvés que précis, soit pour s'excuser euxmêmes, soit pour charger autrui. Cette puissance de simulation ne se rencontre que chez des dégénérés, qui ont appris à la triste école de la misère et du vice que la tromperie et la fourberie sont des armes dans la lutte pour l'existence, et qu'elles ne peuvent être utiles que si on sait les manier avec aplomb et avec crânerie.
Ces simulateurs ou ces dissimulateurs, qui savent composer des discours pour essayer de faire paraître réel ce qui ne l'est pas, ne se rencontrent pas sur les bancs de l'école. Mais ce qu'on y trouve quelquefois, ce sont des enfants taciturnes, cachottiers, à mine basse, qui renferment en eux-mêmes leurs sentiments et leurs pensées, et chez lesquels il n'y a point trace de cette ouverture de cœur qui est généralement la caractéristique de l'enfance et de la jeunesse, des sournois en un mot. Us ne mentent pas, car ils ne parlent guère ; ils n'altèrent pas la vérité, mais ils la cachent, ils la dissimulent. L'espèce en est rare heureusement, et il n'y a pas d'autre correctif à ce vice de nature, qui provient parfois d'une timidité excessive, que de les enhardir, de les encourager, de les exciter à l'expansion et à la confiance, en les enveloppant de confiance et d'afîection. C'est parce qu'ils sont élevés dans un esprit de liberté, sous un régime de douceur et de bonté.
que la plupart de nos petits écoliers français se présentent avec assurance, la figure ouverte, les yeux bien en face, le front haut.
La sincérité envers autrui. — Ne pas mentir est le premier pas dans le chemin qui conduit l'enfant à la sincérité, dont Kant disait qu'elle est la partie essentielle du caractère de l'homme, et que la formation de cette vertu est un point capital dans l'éducation. Bain, de son côté, la compté avec la justice et la bienveillance parmi les trois vertus fondamentales.
11 ne suffît pourtant pas, pour être réellement sincère, de s'abstenir du mensonge. La sincérité n'est pas une vertu purement négative. L'ami sincère est celui qui vous révèle ses sentiments, qui vous dit hautement ce qu'il pense de vos projets, de vos actes, et qui par là vous rend de très utiles services. Le maître sincère est celui qui vous signale vos défauts, non moins que vos qualités, qui ne songe pas à vous flatter par des éloges trompeurs : et c'est la seule manière d'assurer vos progrès. L'homme sincère, en général, est celui qui se montre tel qu'il est, qui ne met pas un masque pour cacher les écarts de sa conduite, qui ne cherche pas à paraître autre ou plus qu'il n'est. Et par là il acquiert de l'autorité sur ses semblables, il obtient leur confiance.
En même temps sa sincérité lui assure des garanties précieuses contre les tentations du vice. Prenant les autres pour témoins et pour juges de toutes ses actions, puisqu'il les leur fait connaître, il trouve dans la publicité de sa vie, ouverte à tous les yeux, une force nouvelle pour résister au mal. « Au contraire, a dit Marion, celui qui a l'habitude de cacher tout ce qu'il fait est exposé à tout se permettre. »
La sincérité envers soi-même. — il pourrait sembler au premier abord que la sincérité ne nous obligeâtqu'enversautrui, en nous commandant de ne jamais tromper notre prochain, de dire toujours des choses vraies, de les dire toutes, sauf celles que la prudence ou la politesse nous font un devoir de taire et de garder pour nous, la franchise effrontée du Misanthrope de Molière n'étant pas précisément un exemple à suivre.
Mais la réflexion nous apprend qu'il y a aussi une sincérité envers soi-même, qui consiste à se bien connaître, à s'avouer ses faiblesses, à se voir dans un miroir fidèle tel que l'on est, à se rendre bien compte de ses opinions et de ses croyances, à ne pas se faire illusion sur ses sentiments et sur son caractère. L'homme sincère, en ce sens, est celui qui s'observe, qui s'étudie lui-même avec impartialité, qui ne permet pas à l'amour-propre de lui dissimuler ses défauts et de le porter à les excuser avec trop d'indulgence, ou inversement de lui présenter avec trop de complaisance, sous un jour trop flatteur, les qualités et les talents qu'il peut avoir.
Examen de conscience. — Un examen de conscience fait avec sincérité profitera de diverses manières, dans ses résultats, à l'éducation morale. Nous ne saurions trop le redire, les vertus, comme les idées, s'appellent les unes les autres. De même qu'une vérité bien comprise et sérieusement méditée jette dans nos esprits une lumière qui nous permet de saisir d'autres vérités jusque-là inaperçues, de même une qualité morale une fois acquise ouvre la porte à d'autres vertus. Si nous sommes sincères avec nous-mêmes, la première conséquence sera que nous deviendrons modestes, la modestie étant la juste appréciation que nous faisons de nos mérites personnels, qui sont toujours inférieurs à ce, qu'ils pourraient ou devraient être.
De plus, en faisant des retours fréquents sur nous-mêmes, nous nous habituerons à déterminer plus exactement nos devoirs, à les classer selon leur ordre d'importance et à respecter cet ordre. Un père de famille comprendra plus nettement qu'avant de penser à lui-même il se doit à ses enfants. Un instituteur se convaincra qu'avant de se prodiguer dans les conférences et les œuvres postscolaires, il doit se préoccuper avant tout de sa classe et de ses élèves.
Mais il y a encore un autre avantage à se bien connaître soi-même : c'est qu'on est excité par là à faire effort pour se rendre meilleur, pour se perfectionner, pour résister aux tendances mauvaises qu'on a découvertes dans son esprit et dans son cœur.
« On ne s'applique à devenir meilleur, écrit M. Jacob, que si l'on se sent imparfait. L'individu normalement doué ne peut prendre une conscience claire et vive des sentiments bas, cachés dans sa nature, sans réagir contre leur influence et tendre à la surmonter. L'homme qui se croit généreux, tout en étant égoïste, ne fait aucun effort pour s'élever à la générosité vraie qui lui manque et qu'il s'attribue. »
Dans le même sens M. Maeterlinck a écrit : « En avouant nos arrière-sentiments vulgaires ou méprisables, nous les désavouons; nous les séparons de nous-mêmes ; nous prouvons qu'ils ne nous appartiennent plus, qu'ils ne participent plus de notre vie, qu'ils ne naissent plus de la partie active, volontaire et personnelle de notre force... Supposez Schylock capable de connaître et de confesser son avarice : il ne serait plus avare, ou son avarice changerait de face, et elle cesserait d'être odieuse et nuisible... » N'exagérons pourtant pas. S'il est vrai que faute avouée aux autres, comme on dit, soit à moitié pardonnée, je ne crois pas pourtant qu'un vice qu'on s'avoue à soi-même soit pour cela dominé et vaincu. Ce qui du moins est certain, c'est que, pour entreprendre de guérir ses mauvais penchants, la première condition est évidemment de les bien connaître.
M. Maeterlinck a dit encore, et ses paroles sont bonnes a recueillir : « Il esc impossible d'être sincère avec autrui, avant qu'on ait appris à l'être envers soi-même. Cette sincérité personnelle n'est que la conscience et l'analyse de tous les mouvements de notre vie. » Et il ajoute : « Considérons nos défauts d'assez haut pour que nous puissions les regarder sans craindre qu'ils n'échappent à notre contrôle, pour aller nuire inconsidérément à nous-mêmes ou à ceux qui nous entourent. »
L'exagération et l'inexactitude. — Ce n'est pas seulement pour nous connaître nous-mêmes, ni pour ne pas nuire à autrui, que la sincérité s'impose à nous. C'est pour elle-même qu'il nous faut aimer la vérité. Et cet amour de la vérité, ce n'est pas uniquement dans les actes importants de notre vie, ni encore dans nos œuvres écrites, qu'il faut savoir en témoi-
gner, car il y a une probité de récrivain. Mais c'est aussi dans les petites choses, dans nos entretiens familiers, que nous devons nous défendre de ces légères altérations de la vérité, de ces inexactitudes qui la défigurent et la travestissent.
L'enfant invente parfois des histoires fausses de tous points. L'homme fait exagère, amplifie trop souvent les faits vrais qu'il rapporte. On sait ce qUil advient d'une nouvelle, quand elle est colportée de bouche en bouche. Chacun, pour rendre son récit plus intéressant, plus piquant, y ajoute un trait, un détail. Il n'y a pas grand mal, pense-t-on, à ce que l'imagination brode un peu sur un événement authentique. C'est malheureusement ainsi qu'on s'habitue à penser par à peu près, et aussi à faire courir des bruits qui ne sont vrais qu'en partie. La sincérité exige une exactitude absolue. Ne laissons jamais l'enfant dire qu'il a vu dans un accident périr dix personnes, quand il n'en a vu que deux ou trois, ou qu'il a mis quatre heures à faire son devoir, quand il n'y en a mis qu'une tout au plus.
Ce qui souvent nous engage plus avant dans le défaut de l'inexactitude, c'est la vivacité des discussions et des polémiques. Par amour-propre ou parti pris, nous soutenons une opinion et n'en voulons pas démordre. Et alors nous alléguons pour la défendre toutes sortes de raisons, d'arguments, qui ne sont pas toujours d'une scrupuleuse vérité, et la fausseté parfois succède à l'inexactitude.
Le sens de la vérité. — On peut définir la vérité : ce qui est énoncé tel qu'il est, ou tout au moins tel que nous le croyons être ; et il est certain que nous aspirons tous à connaître la vérité. L'esprit de l'enfant se tourne instinctivement vers elle, comme ses yeux vers la lumière. Et c'est pourquoi on peut dire qu'il y a un « sens de la vérité » : à condition pourtant qu'on ne lui attribue pas cette infaillibilité qui est le propre des sens extérieurs chez tout individu normalement constitué. On sait bien que nous nous attachons souvent à Terreur avec autant de sincérité qu'à la vérité.
C'est l'esprit scientifique surtout qui peut développer en nous le sens du vrai. Fontenelle disait des sciences exactes
qu'elles donnent à notre raison les premières habitudes et le premier pli du vrai. On peut attribuer le même mérite à toutes les sciences, quoique à des degrés divers. Sans doute, a écrit M. Malapert, la notion et le respect en quelque sorte scientilique et philosophique de la vérité objective dépasse l'enfant : du moins il a très bien l'idée de ce qu'est la violation de la vérité subjective, la déformation volontaire de ce qu'il sait et croit.
Si nous réussissons à faire entendre à l'enfant que découvrir la vérité qu'on cherche est une grande joie, et que non moindre est celle de la dire quand on l'a découverte, nous l'aurons habitué à ne pas se tromper lui-même, et à ne pas tromper les autres ; nous aurons combattu à la fois l'erreur et le mensonge.
Familles de vertus. — H y a des familles de vertus, c'està-dire des qualités morales proches parentes, qui découlent l'une de l'autre. Ainsi à la bonté se rattache la bienveillance, et à la bienveillance la bienfaisance, qui ne se contente pas de désirer et de vouloir du bien à autrui, qui va plus loin, puisqu'elle le fait. La sincérité, de môme, est comme le centre, le foyer de plusieurs vertus qui s'avoisinent, qui se relient l'une à l'autre, et qui sous des noms différents tendent à peu près à la même fm : la franchise, la véracité, la probité, la loyauté.
La franchise n'est pas la même chose que la sincérité. Être sincère, c'est éprouver réellement le sentiment qu'on manifeste; c'est être réellement convaincu de la pensée qu'on exprime. Être franc, c'est dire exactement ce que l'on sent et ce que l'on pense. D'un homme politique qui expose son programme, qui fait sa profession de foi, vous vous demanderez s'il est sincère. Sur les sentiments d'un camarade qui vous prodigue des manifestations d'amitié, vous vous poseicz la môme question. A un élève coupable, auquel vous voulez faire avouer sa faute, vous direz non pas : « Sois sincère », mais : « Sois franc! Confesse ta faute, sans détours ni réticence. » La franchise est donc quelque chose de plus que la sincérité. L'homme sincère n'altère ni ne trahit jamais la vérité.
L'homme franc la dit ouvertement. Mais, bien qu'il y ait une distinction à faire entre ces deux qualités, il n'en est pas moins vrai qu'elles s'engendrent l'une l'autre. La sincérité de vos convictions vous engage, en effet, à les faire connaître et à les publier ; celle de vos affections, à les découvrir franchement.
D'autres vertus analogues se tiennent comme par la main chez l'honnête homme, et elles dérivent de la sincérité comme d'une source commune : la véracité, qui est un attachement constant à la vérité; la probité, la loyauté, qui ne sont que l'exacte sincérité apportée par nous dans l'accomplissement de nos devoirs envers autrui, dans les affaires et.j dans les relations sociales, la fidélité que nous gardons à nos 1 promesses et à nos engagements. 1
Familles de vices. — S'il existe comme une filiation entre les vertus de même nature, il y a aussi ce qu'on pourrait appeler un provignement de défauts et de vices.
C'est pourquoi, si Ton veut lutter utilement contre le mensonge, on l'attaquera dans ses racines, c'est-à-dire dans les sentiments qui poussent le plus souvent à mentir : la jalousie, l'excès de Famour-propre, et particulièrement la colère. Et de • même, en réprimant le mensonge, on coupera court à d'autres , défauts qu'il peut engendrer.
A l'ombre du mensonge, comme le disait Locke, naissent , et croissent en effet quelques-unes des plus vilaines formes de la fausseté : la calomnie, qui ment par méchanceté, pour décrier autrui, qui fabrique de toutes pièces le fait qu'elle reproche à un adversaire, à un ennemi politique, pour le compromettre et le perdre ; l'hypocrisie, le plus détestable des vices, qui est comme le mensonge en permanence, puisque l'hypocrite veut paraître ce qu'il n'est pas et qu'il affecte des sentiments, des vertus qu'il ne possède pas, et qu'on peut dire de lui qu'il est <■< un mensonge vivant »; et encore, quoiqu'il ne soit qu'une variété adoucie et moins odieuse det l'hypocrisie, le charlatanisme, qui exploite la crédulité de/ hommes, qui abuse et se joue de leur naïveté par de fallacieuses promesses, en faisant miroiter à leurs yeux de mer-
veilleuses espérances, aloi's qu'il sait bien pourtant qu'elles sont irréalisables.
La tolérance. — Saluons avec respect l'homme sincère qui n'altère jamais la vérité, telle qu'il la connaît, et dont on peut dire qu'il est la vérité même. Aimons l'homme franc, qui ne cache pas ses convictions, qui a le courage de ses opinions, qui, comme on dit, ne met pas son drapeau dans sa poche. « Soyez sincères, soyez francs, s'écrie M. Wagner en s'adressant aux petits Français. Ce petit adjectif ne vous dit-il rien, écoliers de France ? France, n'est-ce pas le pays de la franchise?.. )>
On ne saurait donc trop développer chez l'enfant et chez l'homme l'amour de la vérité et le courage de la déclarer. Ajoutons pourtant ceci que la sincérité doit être scrupuleuse et prudente, et qu'elle n'oblige pas toujours l'honnête homme à (lire tout ce qu'il pense, à publier tout ce qu'il sait. C'est une fâcheuse et malicieuse franchise, et qu'il faut éviter, de se laisser aller à la médisance sur le compte du prochain. Le médisant sans doute ne ment pas à la façon du calomniateur, puisqu'il n'invente pas les vices qu'il raconte, et qu'il se borne à faire connaître les ridicules et les défauts réels de ceux dont il parle. 11 altère cependant en un sens la vérité, puisqu'il ne publie, sur les victimes de sa médisance, que le mal, et non le bien qu'on en pourrait dire. Il leur fait tort, d ailleurs ; il leur nuit, avec intention parfois, en divulguant leurs faiblesses, qui, sans lui, seraient restées secrètes.
Mais l'excès de la sincérité peut se heurter à un autre écueil, plus dangereux encore. L'intolérance guette les hommes sincères, pour peu qu'ils soient violents et passionnés. Ceux-là ne se contentent pas de posséder la Vérité, ou de croire qu'ils la possèdent : ils veulent l'imposer aux autres telle qu'ils la conçoivent. La force de leurs opinions est telle qu'ils n'admettent pas chez les autres des opinions contraires. Ils ne comprennent pas, ils ne tolèrent pas qu'on soit d'un autre avis qu'eux. Ils en viennent à douter de la sincérité de ceux qui les contredisent. Ils risquent d'être tentés de les persécuter dans leurs croyances et dans leur foi.
Efforçons-nous donc d'allier à l'amour de la vérité le respect des opinions qui, pour n'être pas les nôtres, n'en émanent pas moins d'un esprit de sincérité. N'oublions jamais que la tolérance est une vertu moderne, fille de la liberté de conscience ; un devoir social, qu'on pourrait définir la charité envers les idées, même envers celles que nous jugeons les plus fausses. Sommes-nous absolument sûrs et certains qu'elles le sont, et qui donc pourrait se flatter de détenir la vérité absolue ?
BIBLIOGRAPHIE
Montaigne, Essais, liv. I, ch. ix. — Locke, Pensées sur l'éducation. — Sully, Études sur l'enfance. — Mélinand, Revue des Deux Mondes, 45 juin 1902. — Thomas, Le Mensonge, dans la Revue pédagogique, juin 1907. — Jacob, Devoirs, Paris 1908 : ch. iv, la Sincérité. — M. Wagner, Pour les petits et les grands, p. 95 à 110, Paris 1-907.