‹ L'education intellectuelle et morale. --Chapitre 29 sur 65 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Diversité des tempéraments et des caractères. — Ce qu'on appelle éthologie. — Les tempéraments. — Les caractères. — Diversité des caractères. — La nationalité, le sexe. — Essais de classification. — Diverses classifications proposées. — Caractères sensitifs, intellectuels et volontaires. — Défauts inhérents aux caractères exclusifs. — Les caractères équilibrés. — Circonstances qui agissent sur les caractères. — Action de l'éducation. — Peut-on modifier les caractères ? — Fénelon et le duc de Bourgogne. — Les variétés dans l'espèce. — Conclusion.

Diversité des tempéraments et des caractères. — Peutêtre n'est-il pas de vérité psychologique qu'il soit plus nécessaire de rappeler à l'attention des éducateurs que celle qui leur apprend combien diffèrent et varient, d'un enfant à un autre, les tempéraments et les caractères. La psychologie générale nous a fait connaître quelles sont les qualités, bonnes ou mauvaises, qui se rencontrent chez tous les hommes ; mais en quelles proportions se mêlent dans chaque individu ces divers éléments de la nature humaine, pour former des types différents, des tempéraments et des caractères dissemblables^ c'est ce qu'il faut demander à une partie spéciale de la psychologie, à celle qu'on pourrait appeler une psychologie " individuelle et différentielle », et qu'on a dénommée d'un seul mot r <( éthologie », ou science des caractères.

Ce qu'on appelle « éthologie ». — C'est Stuart Mill qui le premier a parlé de Véthologie et fait valoir son importance, non seulement à un point de vue spéculatif et théorique, mais à raison du parti que peut en tirer la pédagogie pratique. « Quand la science des caractères, écrivait-il en 1843, sera constituée, — et il faut avouer qu'après soixante ans elle G. CoMPAYRÉ. — L'Education. 11

ne Test pas encore, malgré de très nombreux essais, — l'éducation se réduira à une simple transformation de ses principes en un système parallèle de préceptes. »

Si en effet nous sommes parvenus à distinguer les diverses formes des tempéraments et des caractères, à analyser les éléments, essentiels ou accessoires, qui les constituent, nous serons plus en mesure d'agir efficacement sur le physique et le moral de nos élèves. Ayant retrouvé en chacun d^eux la : reproduction plus ou moins fidèle d'un des types que fobser- ; vation psychologique a, mis à part, nous saurons mieur quelles sont les tendances que nous devons, suivant le cas, réprimer ou favoriser en lui; nous déterminerons plus exacte» ment les méthodes et les procédés d'éducation qui conviennent à chaque individualité, selon qu'elle doit être rangée dans telle ou telle espèce de caractère. Nous aurons appris quels sont les moyens qu'il convient d'employer pour écarter, ou pour réaliser, les circonstances qui influent sur la formation d'un bon caractère, et pour faire prendre à ces circonstances une tournure plus favorable à nos desseins que celle qu'elles auraient prises d'elles-mêmes.

Les tempéraments. — On pourrait définir le « tempérament », en disant qu'il est le caractère physique de l'homme, et le « caractère », en disant qu'il est son tempérament moral. Les tempéraments, qui proviennent uniquement de notre constitution physique, exercent leur influence, projettent leur ombre sur les caractères. Mais les caractères sont cependant en très grande partie indépendants de cette prédestination corporelle : ils ont leur base principale dans nos tendances morales et dans les directions diverses que la vie imprime à ces tendances.

Nous ne nous attarderons pas à étudier les tempéraments, le médecin étant seul quahfié pour les modifier dans une certaine mesure, pour essayer d'en corriger les défauts. Disons seulement qu'ils diffèrent entre eux, selon que l'action d'un organe ou d'un système d'organes prédomine en chacun dînons : d'où cette vieille classification, établie par les médecins grecs et que la science moderne n'a guère modifiée. Depuis

flippocrate et Galien, on distingue quatre catégories de tempéraments : les sanguins, les bilieux ou colériques, les lymphatiques ou flegmatiques, les mélancoliques. A cette liste Cabanis (1) a ajouté le tempérament nerveux et le tempérament musculaire.

Les caractères. — Il est fâcheux que la langue française use d'un seul et même mot pour désigner deux choses aussi différentes que les caractères et le caractère. Le caractère, dans son sens étroit, c'est l'énergie morale, la force de la volonté : nous l'étudierons à part (2). Les caractères, dans le sens large du mot, ce sont les diverses physionomies morales que présentent les personnes humaines; c'est l'ensemble des tendances bonnes ou mauvaises, des qualités innées ou acquises, qui font chaque homme ce qu'il est. Il n'y a pas une humanité unique : il y a des hommes, des individus, ^■^.,: ayant chacun leur façon particulière de savoir, de penser, de vouloir et d'agir; et c'est ce qu'on appelle leur caractère.

Des psychologues américains ont fait remarquer que d'un homme à un autre, d'un enfant à un autre, il y a moins de diflerence et plus d'uniformité dans les émotions et dans les sentiments que dans les idées, parce que celles-ci proviennent d'acquisitions diverses et que celles-là tiennent davantage de la nature; moins de différence dans les instincts que dans les sentiments, et moins encore dans les mouvements réflexes et automatiques que dans les instincts.

Cela revient à dire que plus l'homme s'éloigne de sa nature première, plus il se diversifie sous l'action de l'éducation et au contact de la vie.

Diversité des caractères. — Les caractères individuels diffèrent les uns des autres, en ce qu'ils contiennent à un degré plus ou moins élevé, dans des proportions diverses, les divers éléments quils empruntent à nos facultés mentales. Et cette distribution, cette répartition varie à l'infini. « 11 n'y a pas de limites, a dit l>ain, à la variété possible des caractères, tels que les détermine la combinaison des diverses facultés

' (1) Cabanis (1757-1808), auteur des Rapports du physique et du moral. (2) Voir plus loin, ch. vm. ,

■ :..lo: , J.. J.

,32éY. l'éducation morale.

qui tantôt surabondent, tantôt pèchent par insuffisance. »

La psychologie peut pourtant établir quelques lois, quelques

règles fixes, qui président à la formation des caractères. 11 est

certain, par exemple, que le développement outré d'une faculté

implique l'affaiblissement des autres. Si vous laissez l'enfant

s'amollir sous le régime d'une éducation trop douce, dans les

. caresses de la famille, vous développerez sans doute dans son

I ^.çœur l'affection, les sentiments tendres; mais la compensation

/r^^esl qu'il risquera fort de manquer de courage, d'initiative et

■'"" ' ' d'énergie. Si l'imagination et les facultés poétiques prennent

le dessus dans l'esprit, il est à craindre que la force du raison-

^ > nement et que l'exactitude du jugement n'en pâtissent, s'y affai-

JJU blissent, ou même s'y perdent.

De même il n'est pas douteux, — quoique les lois morales n'aient rien d'inflexible et ne présentent pas le caractère absolu * des lois physiques, — qu'il y a des relations étroites, une cer- . taine dépendance entre les divers éléments d'un caractère indi- ' ^<»c A viduel. Sans doute les choses ne se passent pas ici avec l'invariable régularité des combinaisons chimiques, qui, unissant des corps simples, forment des corps composés toujours les mêmes. 11 y a pourtant des corrélations, plus ou moins stables, entre les diverses unités qui constituent le total toujours complexe des caractères. Chez un sensitif, il y a de grandes chances pour '^"' qu'à la vivacité des affections se joigne aussi l'ardeur des pas- ' ^ '' sions. Chez un actif, dont la note dominante est le besoin de mouvement, il arrivera souvent que l'instabilité des croyances,! la mobilité des impressions et aussi la fougue de l'ambition viennent gâter tout ce qu'il y a de germes excellents dans le besoin d'activité. « Voici, dit M. Paulhan, une association de traits de caractère que j'ai plusieurs fois remarquée : les gens timides sont souvent susceptibles et rancuniers. Il est aisé de ' voir la cause de cette combinaison de qualités ; une sensibilité vive, jointe à une certaine préoccupation de soi, tend à les produire toutes trois. »

Ces associations, ces combinaisons de qualités morales, répéy tons-le, ne sont pourtant pas invariables : elles ne se prêtent pas à être exprimées dans des formules mathématiques.

'^j\A.vy'

^<=*^4^ LES/TEMPÉRÀMENTS Et "LES CARACTÈRES. 3^5 ;

tant la nature, dans le jeu de ces combinaisons, se plaU à mul(i[)lier les formes, les modalités des caractères. Mais il • surfit qu'elles se produisent le plus souvent, selon les affi-<:i{> ta . nilés qui tendent à rapprocher des qualités analogues, pour^^/'v que l'éducateur puisse utiliser la connaissance de ces approxi- ' mations de loi psychologiques.

La nationalité, le sexe. — Si le caractère varie d'individu à individu, il varie aussi de peuple à peuple. A Rome, le respect de la loi, le goût de Faction, la préférence donnée aux /, ^ ^ affaires pratiques sur les spéculations de la pensée, le sentiment de l'honneur ont empreint la forte race romaine de marques ineffaçables. De même la prédominance de l'esprit du "*^H gain — c'est l'Anglais Bain qui le dit, — l'habitude de l'acti- - •' vite commerciale, le goût des voyages donnent au caractère des Anglo-Saxons une physionomie toute spéciale.

L'éducateur trouvera grand profit à faire une analyse exacte des traits qui distinguent le caractère de ses concitoyens. S'il lui est prouvé, par exemple, que le Français est brillant mais léger, impétueux mais inconstant, prompt aux illusions et aux enthousiasmes, mais prompt aussi à s'en déprendre et à s'en détacher, à brûler le lendemain ce qu'il adorait la veille, les maîtres de l'enfance et de la jeunesse sauront sur quels points ils doivent particulièrement insister, pour réagir contre les défauts nationaux.

11 est nécessaire aussi qu'on tienne compte des différences qui existent entre les tempéraments et les caractères des garçons et des filles: différences qui proviennent, soit de raisons physiologiques, soit de certaines conditions mentales, soit encore des habitudes de vie qu'un long passé a imposées aux femmes. « Le sexe, a dit Maudsley, est plus au fond des caractères que toute culture. Le fait biologique de la sexualité est gros de conséquences psychologiques. » Si l'on considère que la femme, pour être l'égale de l'homme, ne lui est pourtant pas absolument semblable, que son esprit, plus sensible, n'a pas toujours autant de vigueur, autant de force logique, que son corps a besoin de ménagements particuliers, on comprendra que, dans une école de lilles et dans une école de

garçons, les mêmes enseignements ne doivent pourtant pas être identiques; qu'il faut les présenter sojs des formes un peu différentes, en les proportionnant aux aptitudes naturelles des sexes et à leur destination dans la vie ; qu'il convient en un mot, quand on a des filles pour élèves, de « féminiser » ces enseignements; ce qui, d'ailleurs, ne veut pas dire les « efféminer ».

Essais de classification. — La diversité des caractères est autrement grande que celle des tempéraments. Bain, il est vrai, ne distingue que trois types fondamentaux : <( les intellectuels, les sensitifs et les volontaires », ce qui revient à dire que l'une ou l'autre des trois facultés classiques, intelligence, sensibilité et volonté, prédomine dans tel ou tel caractère.

Mais on a poussé autrement loin lanalyse. Ce n'est pas trois, c'est cent vingt formes de caractère que comptait le D^ Azam (1). La subtilité grammaticale, qui dénombre douze ou quinze espèces de propositions, est singulièrement dépassée par la subtilité psychologique. Assurément, ce ne serait pas trop de toute une page de dictionnaire pour énumérer la multiplicité des variétés morales que produit le mélange, à doses diverses, des qualités et des défauts de l'homme. A vrai dire, si l'on ne trouve pas sur une branche d arbre deux feuilles qui soient pareilles, il n'y a pas non plus, sur les bancs d'une classe, deux écoliers qui se ressemblent entièrement : de sorte '^ qu'on pourrait soutenir qu'il y a autant de caractères que d'individus. Mais, dans l'éducation publique et commune, le ^ maître ne peut cependant tenir compte de cette variété inlinieJB des dispositions morales de ses élèves. Ce sera déjà beaucoup qu'il se soit fait une idée des formes principales que peut affecter chez eux l'union, la fusion des divers éléments du caractère.

Diverses classifications proposées. — Il serait trop long d'étudier ici toutes les classifications qu'on a proposées, afin de mettre un peu d'ordre dans le chaos embrouillé et confus des formes de caractère.

U) D^ Azam, le Caractère, etc., 1887.

Citons-en pourtant quelques-unes.

D'après Pérez il faudiait distinguer six classes de caractères : les vifs, les lents, les ardents, puis deux classes intermédiaires, les vifs-ardents, les lents-ardents, — la psychologie comme la chimie est obligée de recourir à des mots composés, pour tenir compte de la diversité des mélanges; — et enfin les caractères équilibrés, ceux où ne prédominent ni la vivacité, ni la lenteur, mais où ces tendances se fondent dans une heureuse harmonie.

La classification suggérée par M. Ribot est encore plus compliquée. D'après lui, la vie mentale se ramenant à deux manifestations essentielles, sentir et agir, il y aurait d'abord à établir une division générale entre les « sensitifs », et les « actifs »; et aussi à distinguer les « apathiques », ceux où l'activité et la sensibilité sont réduites à leur minimum et, pour ainsi dire, inertes.

Ce sont là les genres. Puis viennent les espèces, déterminées surtout par l'intervention de l'intelligence : dans le genre des sensitifs, les humbles, les contemplatifs, les émotionnels; dans le genre des actifs, les actifs médiocres et les grands actifs. Et enfin, si l'on passe aux variétés, on trouve les sensitifs-actifs, les apathiques-actifs, etc..

Rien ne prouve mieux les difficultés de la tâche entreprise que le désaccord auquel aboutissent, dans leurs systèmes, les psychologues qui ont essayé d'étudier les caractères. C'est ainsi que, peu satisfait des solutions données avant lui au problème, M. Paulhan en propose une autre (1), qui elle-même n'a pas satisfait M. Queyrat, et celui-ci à son tour en suggère une nouvelle (2) .

Au milieu de ces contradictions, le mieux est d'en revenir, avec Bain et M. Fouillée, à la vieille classification, la seule qui ne nous égare pas dans un labyrinthe de divisions et de subdivisions sans fin, la seule qui, à raison de sa simplicité, puisse réellement profiter à la pédagogie : celle qui se contente de distinguer les caractères sensitifs, intellectuels et volontaires.

(1) Voir l'ouvrage de Fr. Paulhan, les Caractères, Paris 1894.

(2) Voir Fr. Queyrat, les Caractères et l'éducation morale, Paris 1896.

Caractères sensitifs, intellectuels et volontaires. —

Chacun de ces genres comprend d'ailleurs diverses espèces : car si la sensibilité, ou l'intelligence, ou la volonté, est la base et le fond de chacun d'eux, les deux autres facultés s'y mêlent, s'y amalgament plus ou moins à la première, de façon à former des composés qui ne se ressemblent pas.

Ainsi, à côté d'enfants très sensibles, mais qui n'ont que peu d'intelligence et de volonté, on en trouvera d'autres qui très aimants, très affectueux, ont aussi beaucoup d'intelligence, mais peu de volonté, et d'autres encore qui, tout en n'étant que peu éveillés d'esprit, joignent à leur sensibilité une grande énergie.

De même, dans le groupe intellectuel, les uns seront des intellectuels purs, exclusifs : espèce rare et qui ne se rencontre guère que chez les hommes faits, oii le cerveau semble avoir attiré à lui toutes les forces de l'âme ; les autres uniront une sensibilité vive à une intelligence développée ; chez d'autres enfin,* une intelligence supérieure, loin de paralyser la volonté, comme chez les dilettantes et les sceptiques, lui donnera une plus grande force.

Enfin les caractères en qui l'emporte la puissance de vouloir se subdivisent en trois espèces : 1° volontaires ayant peu de sensibilité et peu d'intelligence : les obstinés, les têtus ; 2° volontaires ayant beaucoup de sensibilité et peu d'intelligence : les emportés, les violents ; 3° volontaires ayant beaucoup d'intelligence et peu de sensibilité : les calculateurs froids et énergiques, que rien n'arrête dans l'exécution de leur plan : tels les de Moltke et les Bismarck.

Défauts inhérents aux caractères exclusifs. — L'idéal du caractère, à vrai dire, il ne faut pas le chercher dans les caractères exclusifs, en qui prédomine soit la sensibilité, soit l'intelligence, soit même la volonté.

L'homme sensible manquera souvent de réflexion et de mesure dans ses jugements. 11 est exposé à devenir la proie des passions, la victime de leurs emportements. La vivacité même de ses sentiments obscurcira, aveuglera sa raison.

L'homme intellectuel, enfoncé dans ses études, se désinté-

resse de l'action. « 11 contemple tout et ne fait rien », disait Rabelais d'un de ses personnages. Il risque de n'avoir ni décision, ni énergie dans la pratique de la vie.

Enfin l'homme actif, chez lequel la volonté joue le premier rôle, est sujet à l'entêtement, à l'obstination, ou inversement, comme nous l'avons déjà fait remarquer, à une mobilité extrême dans ses opinions et dans sa conduite : dans ce cas, c'est le besoin d'action et non la volonté qui le guide.

Les trois formes spécifiques du caractère ont donc, en définitive, ce désavantage qu'elles ne mettent en jeu que partiellement les divers pouvoirs de l'âme ; elles ne font pas l'homme complet ; elles exaltent une faculté au détriment des autres, qui s'étiolent, s'atrophient et, dans les cas extrêmes, finissent par disparaître.

Le caractère équilibré. — « 11 n'y a pas d'homme qui soit absolument équilibré, a-t-on dit, et tout le monde l'est un peu. » C'est à l'être le plus qu'on le peut que nous devons tendre. Et pour cela il faut que l'éducation s'efforce de réaliser, dans la mesure du possible, une combinaison bien proportionnée delà raison, de la volonté et du sentiment, de façon que, aucune de ces facultés n'étant négligée, elle se fassent mutuellement contrepoids et se fondent dans un ensemble harmonieux.

« L'harmonie générale des tendances, a dit M. Paulhan, se traduit par plusieurs traits de caractère : la douceur, par exemple, peut résulter de l'équilibre des facultés et des sentiments, en tant qu'elle s'oppose à l'irritabilité, à l'emportement, qui témoignent de la prépondérance d'un sentiment ou d'une impression... Le sérieux, là, gravité, sont parfois le résultat de l'équilibre général d'un esprit, en qui la prévision de l'avenir, et les craintes qui en sont bien souvent inséparables, viennent modérer l'expansion d'une joie irréfléchie. D'autre part, si les sujets de crainte font défaut, ou si l'harmonie même de l'esprit exige qu'on les écarte, l'équilibre moral s'accompagne plutôt d'un enjouement modéré... »

D'autres qualités encore, selon M. Paulhan : la « fermeté », la « souplesse », la « véracité », dériveraient de la même source, d'un habile agencement des parties diverses du ca-

ractère. IMais c'est surtout, pensons-nous, la modération qui en sera l'heureux fruit, la modération qui retient dans une juste mesure notre langage et nos actes, nos sentiments et nos pensées, qui fait les caractères sûrs et qui donne au commerce des hommes pondérés tant d'agrément et de charme.

Circonstances qui agissent sur les caractères. — Rien ne peut mieux éclairer l'éducation, dans l'œuvre de la formation des caractères que l'étude des circonstances qui contribuent à cette formation. Bain en a tenté l'analyse, non sans avoir déclaré que ces circonstances sont très nombreuses et qu'on doit se contenter de signaler les principales :

1° Les qualités physiques, qui sont les facteurs biologiques des caractères : une grande force musculaire imprime à notre ] activité une certaine direction; un tempérament faible et délicat nous dirigera dans d'autres sens ;

2° Le régime physique : la nourriture, l'hygiène, le climat, la tempérance ou l'intempérance ;

3" Le milieu physique : la vie aux champs- ou à la viTle, dans la plaine ou sur la montagne, dajis l'intérieur des terres ou sur le littoral ;

4" Les diverses professions : le soldat, le marin, le labou- j reur, le commerçant, le prêtre portent tous le cachet de leur ' état ;

5° Le milieu social, les croyances politiques, religieuses, morales de ceux qui nous entourent ;

6° L'éducation : « un peuple qui va régulièrement à l'école, comme les Allemands et les Écossais, acquiert bien vite une supériorité marquée, soit dans ses mœurs, soit dans son intel-i ligence » ; ^,

7° Le degré de liberté accordé à l'individu par l'État; ^ ¥

8° Les institutions sociales: les coutumes, les lois sur laj propriété, sur le mariage, et même, ne l'oublions pas, le pro*| grès des moyens de communication... ^

Action de réducation. — Dans cette liste de circonstancesf*^ qui peuvent directement agir sur la formation des caractères, Bain a fait, on le voit, une place à part à l'action de l'éducation.

Personne ne pourrait son<j:ei' à le contester. Cette action a sa valeur, et elle deviendra d'autant plus puissante que l'éducation, avertie des autres circonstances qui collaborent avec elle, se préoccupeia davantage de les surveiller et d'empêcher qu'elles ne contrarient son propre elTort. S'il est démontié, par exemple, à des parents attentifs que le régime alimentaire sous lequel ont jusque-là vécu leurs enfants est peu favorable au développement de leurs forces physiques, ils en changeront. S'ils s'aperçoivent que de trop fréquents voyages dissipent leur esprit et tendent même à corrompre leurs mœurs, ils y renonceront. Si un instituteur avisé constate que ses élèves fréquentent des compagnies où leurs idées et leurs croyances peuvent s'altérer, se dénaturer dans un mauvais sens, il les en détournera, et ainsi de suite.

Sans doute il ne nous appartient pas de supprimer toujours les circonstances qui déterminent la forme de nos caractères et dont quelques-unes constituent la fatalité des choses ; mais nous le pouvons dans une certaine mesure et par là nous détenons en partie les moyens de faire des caractères de nos enfants et de nos élèves, aussi bien que de notre propre caractère, ce que nous voulons qu'ils soient.

Peut-on modifier les caractères. — Les caractères dépendant en partie des dispositions intellectuelles et morales que nous apportons avec nous en naissant et qui nous accompagnent toute la vie, du berceau à la tombe, il est évident que, sous ce rapport, chacun de nous est l'esclave de la constitution native de son esprit et de son cœur, et le sceau imprimé sur notre tête par la nature peut paraître indélébile.

Esclaves de la nature et de l'hérédité, à tous les âges de la vie, nous le sommes aussi de notre passé, quelle qu'en ait été la durée, longue ou courte. « Que sommes-nous, a écrit avec force M. Bergson, qu'est-ce que notre caractère, sinon la condensation de l'histoire que nous avons vécue depuis notrenaissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec nous des dispositions prénatales? Sans doute nous fne pensons qu'avec une petite partie de notre passé mais c'est avec notre passé tout entier, y compris notre cour-

bure d'âme originelle, que nous désirons, voulons, agissons. »

Serait-ce donc qu'une sorte de fatalité pèse sur nous et qu'elle nous interdit tout espoir de modifier notre propre caractère et celui aussi de nos élèves ? Non assurément ! Pour le croire, il faudrait oublier l'effet du progrès de l'âge sur notre tempérament moral, qui change manifestement avec les années. Ce qui, d'ailleurs, peut rassurer l'éducateur et lui donner confiance, c'est que son action s'exerce sur des enfants, à l'âge où leurs âmes sont encore malléable et ont quelque chose de la ductilité d'un métal en fusion. L'enfant a sans doute des prédispositions qui, livrées à elles-mêmes, suivraient la pente de la nature ; mais l'éducation peut pourtant en rectifier le cours, de même que, par des barrages, ou par des ouvertures de terrain, on peut détourner un ruisseau, alors que, simple filet d'eau avant de devenir rivière, il semble hésiter entre des directions contraires.

D'après Herbert Spencer pourtant, d'après M. Ribot et bien d'autres encore, il serait chimérique d'espérer la transformation et même la modification d'un caractère, une fois qu'il est constitué. « Les vrais caractères ne changent pas )>, dit M. Ribot. Mais l'affirmation ne porte, on le voit, que sur les caractères nets et tranchés, ceux que le même auteur appelle les « types purs ». 11 reconnaît lui-même qu'il y a des caractères «• amorphes », qui sont la plasticité même, prompts à recevoir toutes les impressions, les bonnes comme les mauvaises, et par suite très changeants.

De même Herbert Spencer, après avoir affirmé qu'on ne peut détruire les imperfections du caractère des enfants, admet que « l'on peut au moins les diminuer » ; et il ajoute qu' u on fait bien de sympathiser », à ce point de vue, avec les personnes qui ont confiance dans le pouvoir de l'éducation.

Enfin Rousseau, qui déclare, que pour changer un caractère, il faudrait commencer par <( changer le tempérament dont il dépend », que d' « un emporté on ne saurait faire un flegmatique », et qu'il serait tout aussi aisé de faire d'un blond un brun, et d'un sot un homme d'esprit, Rousseau s'est donné à

lui-même un démenti, en essayant de se réformer lui-même et en y réussissant en partie par un effort de sa liberté.

Les caractères sont rares, dont on a pu dire que rien ne les entamait : qu'ils sont solides comme des diamants. En tout cas on ne les rencontre pas dans l'enfance, ni dans la jeunesse.

Fénelon et le duc de Bourgogne. — Parfois les effets de l'éducation ne se bornent pas à perfectionner une qualité, à atténuer, à adoucir un défaut : elle peut transformer un caractère, à ce point qu'il passe d'un extrême à l'extrême opposé. Tel est, par exemple, le cas du duc de Bourgogne, élevé par Fénelon. Ce prince, dit Saint-Simon, « était né terrible », violent, orgueilleux, impétueux, opiniâtre, passionné pour les plaisirs. En quelques années, sous la direction de son précepteur, il devint le plus studieux, le plus vertueux, le plus doux, le plus patient des hommes,... et même le plus dévot. 11 est vrai que pour obtenir un semblable résultat il fallait la main de Fénelon, « la plus habile main en tout genre ». Il est vrai aussi que, sous ses dehors mauvais, le duc de Bourgogne cachait des trésors de sensibilité et d'intelligence ; et c'est en y puisant que Fénelon parvint à dominer, à dompter son élève.

On peut, de loin, s'inspirer de cet exemple et dans les cas plus humbles en faire une utile application. Dans le sol même le plus ingrat que nous puissions avoir à cultiver, il n'y a pas que des ronces, des épines et des pierres. Presque toujours on pourra découvrir, dans l'ombre des défauts puérils, un point lumineux, qui éclairera la marche de l'éducateur et lui montrera le chemin à suivre. Presque toujours il y aura, dans le naturel de l'enfant, une qualité qui pourra servir de point d'appui aux efforts qu'on tente pour l'améliorer.

Le naturel n'est jamais entièrement mauvais, et la Conduite des Frères des écoles chrétiennes, dont nous avons vu qu'elle ne péchait pas par indulgence dans le tableau qu'elle trace des défauts de l'enfance (1 ), ne compte pas moins de neuf tendances bonnes et vertueuses chez les enfants. Elle distingue, en

(1) Voir plus haut, ch. V.

effet, « les caractères ouverts, les doux et pacifiques, les modestes, les affectueux et compatissants, les fermes et actifs, *es calmes et réfléchis, les délicats, les réservés, et enfin les nobles et élevés ».

Les variétés dans l'espèce. — C'est une observation fort intéressante que celle d'Edgard Quinet, quand il fait remarquer que, dans chaque type des caractères humains, il y a des variétés, comme il y en a dans chaque espèce animale ou végétale. Ainsi le type du caractère violent renferme Timpétueux, le vindicatif, l'irascible, l'énergique, le résolu, l'audacieux, l'héroïque ; le type du caractère patient nous présente le réfléchi, l'habile, le calculateur...

De là une conséquence pédagogique importante. Sans doute on ne réussira guère, et il ne faut pas même l'essayer, à transfoi^er un caractère violent en un caractère calme et doux, faire d'un caractère sombre et triste un caractère gai. Mais ' ce qui est possible, c'est, sans sortir de l'espèce, d'obtenir unel transformation partielle, la transmutation d'une variété en une ' autre. c< De même que l'horticulteur fait d'un arbre sauvage un excellent arbre fruitier, pourquoi l'éducation né parviendrait-elle pas à faire d'un caractère triste un caractère sérieux, d'un esprit étourdi et mobile un esprit étendu? »

La règle véritable de léducation en cette matière, ce n'est pas de tenter l'impossible, de violenter sans succès la nature de l'enfant, qui ne se prêtera pas à une transformation complète : c'est de profiter des dispositions naturelles de son caractère, pour en tirer la variété la meilleure qu'il comporte.

Gonclusion. — De tout ce qui vient d'être dit, il résulte qu'il peut y avoir une éducation des caractères : non une éducation d'ensemble, il est vrai, chaque caractère étant un composé de qualités intellectuelles, émotionnelles et actives: mais une série d'éducations particulières, qui élèvent et forment de leur mieux chacune de ces qualités.

IM. Queyrat a pu définir le caractère « une cristallisation d'habitudes autour d'un noyau central qui est le tempérameiil primitif », ou, plus exactement « le tempérament physique à la fois et le naturel moral ».

Or, s'il est difficile, il n'est pourtant pas impossible de lutter contre les mauvaises tendances de la nature, et il l'est moins encore d'exciter et de développer les bonnes et de façonner ainsi plus ou moins à notre guise le naturel de l'enfant.

Quant aux habitudes qui ne sont que les acquisitions de la vie, l'éducation de la famille et de l'école, et plus tard l'éducation personnelle en sont en grande partie responsables. Combien de fois n'avons-nous pas à constater en nous des lacunes, des imperfections, qui proviennent de ce que, par défaut de clairvoyance, nos parents et nos maîtres ont laissé inactives quelques-unes de nos facultés? Combien de fois aussi ne devonsnous pas reconnaître que, par notre propre faute, nous avons permis à des habitudes vicieuses d'introduire des ingrédients impurs dans la substance native de notre caractère?

C'est en faisant vibrer toutes les cordes de l'âme, c'est en éveillant tour à tour l'intelligence, la sensibilité, la volonté, chacune à sa place et dans la mesure qui convient, qu'on formera les caractères complets, ceux qui sont homogènes et dont tous les traits s'accordent entre eux, comme les voix des chanteurs dans un chœur symphonique, dont tous les éléments se fondent dans une belle unité. Les pensées, les sentiments, les volontés s'associeront, sans disparates, sans contradictions, dans un tout uniforme; de même que, dans une assemblée bien ordonnée, chacun des assistants, sachant à l'avance quelle place il doit prendre, vient l'occuper sans bruit et sans désordre. Je sais bien que ce ne sont pas les hommes de ce caractère qui révolutionnent le monde et y jouent les grands rôles : cela appartient généralement aux caractères démesurés, chez lesquels une faculté exclusive s'enfle dans des proportions extraordinaires. Mais au commun des hommes il faut souhaiter les qualités moyennes des caractères tempérants et tempérés : car ce sont eux qui grossissent sans cesse la masse des honnêtes gens.

BIBLIOGRAPHIE

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