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CHAPITRE VIII

Le caractère et les exercices physiques. — Définition du caractère.

— Désirer et vouloir. — Qu'est-ce que la volonté? — « Une tempête sous un crâne ». — Autre exemple de délibération. — Impulsions et inhibitions. — Vouloir, c'est penser. — L'indécision.

— La mauvaise volonté. — Les enfants volontaires. — Éducation scolaire de la volonté. — Le travail, source de volonté. — La liberté morale. — Le gouvernement de soi-même.

Le caractère et les exercices physiques. — Si nous étions aux États-Unis et si nous y posions cette question : <( Quels sont les meilleurs moyens pour former et fortifier le caractère?.. » je sais bien ce qu'on nous répondrait : « Ce sont les exercices physiques, les sports athlétiques, les jeux de plein air! »

Nous ne méconnaissons pas l'influence que peut avoir sur le développement de la force morale l'exercice des forces physiques. Montaigne disait déjà que pour fortifier l'âme il fallait commencer par raidir et durcir les muscles. Dans le nouveau manuel d'exercices physiques, qui vient d'être rédigé pour les lycées et les collèges de France, il est dit que la gymnastique, tout en perfectionnant le corps, concourt aussi à l'éducation morale : u Elle agit sur le caractère; elle exerce la volonté; elle provoque l'initiative et la gaieté de l'élève. »

De deux façons au moins, les exercices physiques peuvent contribuer à affermir le caractère. D'abord ils accroissent la force de notre corps, la saine vigueur de nos membres; et il n'est pas douteux que la force du corps ne contribue, en règle générale, à la force de l'âme. Prenons, pour exemple, le cou-

rage, qui est une des qualités du caractère. N'est-il pas vrai que si l'on a conscience de pouvoir mettre au service d'une entreprise quelconque une santé robuste, une certaine puissance musculaire, cela vous donne de l'assurance, vous rend intrépide et confiant en vous-même, cela vous enhardit enfin et par conséquent facilite les actions courageuses?

« Les natures faibles et [maladives, disait Herbart, se sentent dépendantes ; les natures robustes seules osent vouloir. » Et c'est pour cette raison qu'il a cru pouvoir ajouter : « L'homme a généralement plus de caractère que la femme : précisément parce qu'il lui est supérieur pour la force physique. »

D'autre part, l'exercice physique, quand il est pratiqué sous la forme des jeux et des sports, développe le sang-froid, l'endurance, et aussi l'esprit d'initiative. Une difficulté imprévue à vaincre, un danger à éviter, une combinaison à imaginer pour assurer la victoire, une défaite à supporter bravement, autant d'occasions favorables oii le caractère se forme et se trempe.

Mais personne ne s'aviserait pourtant de réduire aux seules qualités physiques le contenu du caractère, ni de cherchei uniquement dans les exercices du corps les moyens d'en assurer la formation. Nous connaissons tous des hommes de santé débile, qui n'ont pas fait de gymnastique dans leur jeunesse, qui seraient fort incapables de jouer au foot-ball, et qui cependant font preuve d'une rare constance, parfois d'une admirable énergie, soit pour supporter les épreuves delà vie, les douleurs morales et la maladie, soit pour triompher des difficultés et des périls qui les assiègent. C'est de qualités morales surtout qu'est faite l'étoffe du caractère. La volonté en est la base, et la volonté elle-même n'est indépendante ni de l'intelligence, ni même du sentiment.

Définition du caractère. — Littré définissait le caractère « l'ensemble des facultés qui se rapportent à l'action ». Cette définition n'est pas tout à fait satisfaisante : la passion, par exemple, nous détermine à agir, et l'on pourrait même soutenir qu'elle est, chez un grand nombre d'hommes, le principal moteur de leurs actions. La passion, impulsive et aveugle, n'a pourtant rien de commun avec le caractère, entendu comme

énergie morale. Se laisser conduire par la passion, c'est tout autre chose qu'avoir du caractère : c'est même le contraire.

Ajoutons un mot, et la définition sera exacte, nous dirons : « Le caractère est l'ensemble des facultés et des forces qui se rapportent aux actions volontaires », ou plus brièvement : « Le caractère est le déploiement de la volonté ».

Désirer et vouloir. — On confond souvent, dans le langage courant, le désir et la volonté. Ainsi on dira : la chair veut se nourrir, l'intelligence veut savoir, le cœur veut aimer, alors que dans ces divers appétits il n'y a que les manifestations d'une activité instinctive, rien de réfléchi, rien de délibéré, rien de voulu enfin.

La volonté est une forme de l'activité : elle n'est pas l'activité tout entière. Tout être vivant est actif : l'homme seul qui réfléchit, qui délibère, qui choisit, est capable de volonté. Le désir par lui-même est indépendant de l'intelligence, mais il devient une volonté, si l'intelligence réfléchie y passe et le transforme en résolution ferme.

La psychologie moderne a montré qu'il ne se produit pas un seul changement dans nos états intérieurs de conscience sans qu'il ne se produise aussi dans notre corps un mouvement, visible ou invisible, qui modifie une de nos fonctions organiques, la respiration, la circulation du sang. Une émotion vive fait palpiter le cœur. Éprouvons-nous un sentiment de honte, nous rougissons ; un sentiment de peur, nous pâlissons. L'idée d'un danger imminent nous fait frissonner ^ et trembler. Mais sans parler de ces mouvements intérieurs de l'organisme, qui sont déterminés par un sentiment ou une idée, notre activité extérieure peut être mise en train, soit par les impulsions de l'instinct, soit par la force de l'habitude.

L'activité s'étend donc plus loin que la volonté ; et, à vrai dire, comparée à l'instinct, à l'habitude, la volonté n'agit que beaucoup plus rarement que ces autres forces motrices. « Les actes volontaires, dit M. James, sont beaucoup plus intermittents et de plus courte durée qu'on ne le croit ordinairement. Si l'on additionnait les instants où la volonté exerce son pou-

voir, on verrait qu'ils ne forment qu'une partie incroyablement petite de nos existences. » Mais, en revanche, ces actes de volonté, relativement courts, sont d'une extrême importance : ils sont décisifs ; ils influent parfois sur toute notre vie ; ils nous arrêtent au moment de commettre une mauvaise action et, s'ils nous permettent de réprimer un penchant, un instinct, ils sont aussi bien souvent le point de départ des habitudes qui, une fois contractées, dirigeront toute notre vie.

Entre l'instinct, qui est une sorte d'habitude héréditaire, et l'habitude, qui ressemble à un instinct acquis, la volonté joue le premier rôle dans nos destinées, et le développement de cette faculté est le point capital de l'éducation morale.

Qu'est-ce que la volonté ? — 11 faut d'ailleurs renoncer à cette illusion de la vieille psychologie qui se représentait la volonté comme une faculté indépendante, une entité à part. Logée au plus haut de notre âme, la volonté passait pour un agent supérieur qui tirait de lui-même toute son autorité et qui, comme un Deus ex machina, se dressait soudain en nous, en vertu de sa force propre, pour imposer ses ordres, commander à tous les mouvements du corps, régler comme il l'entendait tous les actes de la vie morale.

La volonté conçue comme un pouvoir absolu de se déterminer par soi-même, abstraction faite de tout désir, de tout sentiment, n'est qu'une entité métaphysique, une chimère; et il faut prendre garde que la croyance à cette liberté chimérique, qui d'un seul coup pourrait nous affranchir de notre passé, ne compromette la seule liberté réelle, celle qui est la résultante d'une contiftuité de réflexions et d'efforts.

Pas plus que l'intelligence, la volonté n'est une faculté simple et particulière. Elle est la suite de toute une complexité d'états de conscience, un moment dans une série d'opérations mentales, le point culminant et final d'un ensemble de faits.

Tout acte réellement volontaire implique plusieurs degrés. Le désir en est le germe. Notre sensibilité nous montre un objet désirable, un bien quelconque à rechercher. Aussitôt rintelligence intervient • elle nous fait concevoir l'acte à

accomplir, les moyens à employer pour atteindre le but désiré. Mais à la conception pure et simple, à Vidée de Faction projetée, se mêlent immédiatement d'autres idées, d'autres sentiments, pour peu que nous soyons capables de réfléchir et de nous dominer. Il y a des raisons pour faire ce que nous avons désiré et conçu : mais il y a d'autres raisons qui s'y opposent. Nous pesons le pour et le contre; nous hésitons, nous examinons la valeur de l'acte et ses conséquences. De cet examen attentif, après une plus ou moins longue durée d'indécision, résultera enfin un choix : une idée l'emportera sur les autres ; elle deviendra ce que certains psychologues français appellent une « idée-force », une idée déterminante. Notre conscience l'acceptera comme celle qui doit prévaloir ; nous prendrons une résolution ; nous prononcerons un fiât : et c'est en cela que consiste proprement la volonté.

La volition n'apparaît que lorsque, plusieurs idées étant en présence, nous nous prononçons pour une, de préférence à toutes les autres. L'exécution qui suivra, une fois l'acte délibérément choisi, ne sera que l'épilogue ou le dernier acte de ce petit drame intérieur qui se joue en nous toutes les fois que nous agissons volontairement.

« Une tempête sous un crâne ». — Une bonne lecture à faire pour expliquer quelles sont les diverses phases d'une action vraiment volontaire, c'est celle du célèbre chapitre que Victor Hugo, dans son roman les Misérables, a intitulé : « Une tempête sous un crâne ». Analysons-le sommairement.

Le héros du roman, Jean Valjean, est un ancien forçat qui s'est régénéré. Après avoir changé de nom, il est devenu un honnête homme; il a fait le bien autour de lui; et maintenant M. Madeleine, aimé et considéré de tous, est le maire de son village. Mais voici qu'un vol a été commis, et la justice, égarée par de faux soupçons, a fait arrêter et emprisonner un innocent, qu'on prend à tort pour Jean Valjean lui-même, et sur lequel plane la menace d'une condamnation aux travaux forcés. Le vrai Jean Valjean en est informé, et alors se pose pour lui cette redoutable question: « Va-t-il parler,

révéler la vérité, se perdre lui-même, en sauvant un homme injustement accusé? Va-t-il au contraire se taire, laisser aller les choses et conserver ainsi à son profit tous les avantages qu'il a acquis dans sa nouvelle vie, en cachant son nom? » Tel est le problème qu'il se pose avec angoisse, enfermé dans sa chambre, pendant une longue journée de réflexion solitaire.

D'abord, et dans le premier désordre d'esprit causé par la question à résoudre, Jean Valjean n'y voit pas clair. Tout est confus et se heurte dans son cerveau. Le trouble y est tel, qu'il ne distingue nettement la forme d'aucune idée. Dans le tumulte qui bouleverse sa volonté et sa raison, il cherche vainement une évidence, une clarté. Peu à peu des linéaments vagues d'idées commencent à se former; il voit clairement sa situation ; il se dit qu'il en est le maître, et qu'il peut librement choisir entre deux solutions : se livrer ou se dérober. C'est le premier moment de l'action volontaire: la « conception )) nette des différents partis à prendre.

Mais alors commence la « délibération », avec toutes ses alternatives et ses perplexités. Le premier mouvement est une pensée généreuse : M. Madeleine va tout dire. Mais l'instinct de conservation, l'égoïsme surgit. Non, il ne dira rien; puisqu'on a perdu sa trace, puisque personne ne connaît son passé, il n'est pas obligé aune révélation qui lui coûterait si cher. Et cependant il hésite encore : et la lutte recommence dans sa conscience. Plus il réfléchit, plus chacune des deux résolutions se présente vivement à son esprit, avec le cortège de sentiments, de pensées, de mobiles et de motifs qui plaident contradictoirementen sa faveur.

D'un côté, le devoir, la justice, l'honneur lui commandent de tout avouer: sa place est vide aux galères; elle l'attend. Le sentiment moral s'éveille lui aussi, en lui représentant le remords qui pèsera désormais sur lui, s'il laisse condamner un innocenta sa place. Enfin sa sensibilité s'émeut: il songe avec pitié aux souffrances du pauvre homme qui' expiera un crime qu'il n'a pas commis.

D'autre part, l'intérêt personnel ne fait pas valoir ses raisons avec moins de force, pourl'engager à garder le silence.

Il pense à tout ce qu'il va perdre, à tout ce qu'il faudrait quitter, et pour quel avenir! 11 faudrait dire adieu à l'existence honorable qu'il s'est faite. <( Il quitterait cette maison qu'il a bâtie, cette petite chambre où il travaille! 11 ne lirait plus ces livres; il n'écrirait plus sur cette table de bois blanc!... »

Bref, deux idées étaient aux prises dans l'âme de Jean Valjean. C'était la mêlée confuse, la bataille que, avant tout acte important de notre vie, se livrent dans nos esprits les sentiments opposés, les pensées contradictoires. Victor Hugo a vu ce conflit avec le verre grossissant de son imagination : il l'a décrit avec l'exagération permise à un poète. Mais, toutes proportions gardées, sous des formes amoindries, ce drame intérieurse renouvelle souvent dans les consciences humaines. Et le dénouement, c'est le choix, c'est la décision qui, après que l'esprit a été ballotté dans une irrésolution plus ou moins longue, met un terme à ces oscillations plus ou moins douloureuses, et qui fait que M. Madeleine, présent à l'audience où l'on juge le faux Jean Valjean, au moment où Ton va prononcer sa condamnation, s'écrie : « Jean Valjean, c'est moi (1)! »

Autre exemple de délibération. — Prenons un autre exemple, moins dramatique, et que M. James emprunte à l'expérience journalière de la vie. Je suis couché dans mon lit, et je songe qu'il est grand temps de me lever ; mais mon esprit me représente en même temps qu'il fait ce matin extrêmement froid et combien la chaleur du lit est douce. Par suite, les conséquences motrices de la première idée sont bloquées, pour ainsi dire, et je puis rester une demi-heure dans cette situation, les deux idées oscillant devant moi à la façon d'une roue enrayée : c'est ce qu'on appelle l'état d'hésitation, de délibération. Dans le cas présent, la délibération peut,se résoudre, la décision être prise de l'une ou l'autre de ces deux manières :

1° Je puis oublier pour un instant l'état du thermomètre, et alors l'idée de me lever aboutira immédiatement à l'exé-

(i) Victor Hugo, tes Misérables, première partie, livre Vil, ch. cxii.

cution : je me trouverai soudain à bas de mon lit; 2° ou bien, tout en ayant le sentiment du froid qu'il fait, l'idée de mon devoir deviendra si forte qu'elle déterminera l'acte, en dépit de toute autre considération.

Impulsions et inhibitions. — D'après ces exemples, on le voit, tout acte volontaire suppose une lutte préalable, un conflit d'idées opposées : les unes qui nous poussent à l'action ; les autres qui nous en détournent, qui neutralisent l'effet des premières, et de celles-ci les psychologues modernes disent qu'elles ont un pouvoir d' « inhibition ».

Certains physiologistes ont prétendu qu'il y avait, dans notre organisme physique, des <( nerfs moteurs », qui déterminent l'action, et des « nerfs d'arrêt », qui l'empêchent. D'autres, qui ne croient pas qu'il soit exact d'attribuer à des nerfs spéciaux ce pouvoir d'inhibition, le mettent au compte d'une partie du système nerveux. Les centres supérieurs, ceux auxquels est liée la pensée, exercent un pouvoir d'arrêt sur les centres inférieurs, et en modèrent constamment l'excitabilité.

Gela revient à dire, en langage psychologique, que la pensée peut faire échec au sentiment, qu'un sentiment noble et élevé peut tenir en bride un instinct inférieur. La peur coupe l'appétit, fait observer M. James, l'amour maternel chasse la crainte, le respect arrête et maîtrise la sensualité,., et ainsi de suite. « Dans les manifestations les plus délicates de notre vie morale, lorsqu'un idéalbrille soudaine nos yeux, l'échelle des valeurs respectives des mobiles de nos actions est modifiée dans son équilibre. La force des anciennes tentations s'évanouit ; elles sont « inhibées », et, par suite, ce qui tout à l'heure paraissait impossible, devient non seulement possible, mais aisé. C'est ce que M. James appelle « le pouvoir expulsif des émotions supérieures ».

De tout cela il résulte que, pour préparer l'éducation de la volonté morale et bonne, pour faciliter les actes volontaires conformes au devoir, le premier moyen à employer est de développer le plus possible chez l'enfant les facultés supérieures de l'esprit et de réprimer les instincts bas, afin que

dans la lutte engagée ce soient les nobles inspirations qui tendent à dominer et qui triomphent.

Vouloir, c'est penser. — « Penser, dit M. James, dans une formule brève et expressive, penser est le secret de la volonté. » Et il fait remarquer qu'en effet, après une faute commise, si l'on expose à l'élève coupable les conséquences de son action, si on lui rappelle les règles morales qu'il a enfreintes, il s'excusera en vous disant : « Je n'y avais pas pensé!... » Et le maître lui répondra : « Pourquoi n'y avezvous pas pensé ? Pourquoi êtes-vous ici-bas, si ce n'est pour réfléchir?... »

C'est la réflexion, en effet, qui nous émancipe, qui nous rend libre, qui seule peut nous soustraire à la fatalité des impulsions instinctives ou des habitudes contractées. C'est l'attention intense qui, dans nos délibérations, fait émerger peu à peu l'idée maîtresse, celle qui sera le pointd'appui de notre résolution finale. L'éducation morale, pour affranchir la volonté de l'enfant, devra, en conséquence, s'attacher à enrichir son esprit, à lui fournir une abondante provision d'idées, et enfin intensifier le plus possible l'idée du devoir, afin que, dans le combat intérieur qui précédera chacun de ses actes vraiment volontaires, ce soit elle qui l'emporte.

L'indécision. — L'abondance des idées peut avoir pourtant ses inconvénients et, au lieu d'un caractère ferme et décidé, faire un caractère indécis. Les esprits trop riches de sentiments et de pensées sont souvent hésitants et irrésolus. Us voient avec trop de clarté les raisons pour et les raisons contre. Au moment où leur décision allait être prise, où l'un des plateaux de la balance allait définitivement l'emporter par son poids, voilà qu'une idée, une raison nouvelle apparaît, dont ils s'empressent de charger l'autre plateau; de sorte que l'oscillation, c'est-à-dire l'hésitation recommence de plus belle. C'est une bataille d'idées sans issue ; une irrésolution qui, non seulement suspend l'action, mais jette l'esprit dans un état des plus désagréables, une sorte d'impuissance de vouloir et, comme on dit, « d'aboulie ».

L'indécision est pénible, parce qu'elle est une lutte de senti-

ments coniraîres. La résolution qui y met un terme, c'est la victoire, le repos, une libération.

(( Parmi les humains, a dit un moraliste, il n'en est pas de plus misérable que celui qui n'a d'autre habitude que l'indécision, et pour qui chaque cigare quïl allume, chaque verre qu'il vide, l'heure où il se lève et où il se couche chaque jour, le commencement enfm du moindre petit travail sont Tobjet d'une délibération et d'une volonté expresses. Un tel homme passe une bonne moitié de son temps à se décider ou à se lamenter sur des choses qui devraient être si bien ancrées en lui que sa conscience n'eût pas pratiquement à s'en préoccuper. »

S'il y a des esprits indécis à raison même de la souplesse et de la richesse de leur intelligence, il y a par contre des esprits trop prompts dans leur décision, par pauvreté d'idées, par faiblesse d'intelligence. Incapables de découvrir les multiples conséquences que peut entraîner une action quelconque, obsédés par une seule pensée, à peine ont-ils conçu un projet qu'ils l'exécutent. Ce sont des impulsifs. Chez les aliénés et les maniaques, cette vérité éclate dans tout son jour, avec l'acuité des cas extrêmes. Le fou est tellement dominé et entraîné par la violence de son idée fixe que les inhibitions de la réflexion, les scrupules, les doutes n'ont pas le temps d'arriver, et qu'il dit et fait tout ce qui lui passe par la tête.

L'indécision, pourvu qu'elle ne se prolonge pas outre mesure, vaut tout de même mieux que le défaut opposé, la promptitude irréfléchie. Dans les petites affaires de la vie quotidienne qui ne tirent pas à conséquence, il importe de savoir s'en affranchir : car elle est tout au moins une perte de temps. Mais dans les circonstances graves il est bon qu'avant de prendre son parti on pèse longuement les raisons favorables et les raisons défavorables : alors seulement la résolution à laquelle on s'arrêtera sera vraiment un acte raisonné, un acte de volonté.

La mauvaise volonté. — Ce n'est pas seulement l'énergie de la volonté qu'il faut songer à développer chez l'homme et

à préparer chez l'enfant : c'est la volonté du bien. Les méchants, les criminels peuvent avoir du caractère à leur façon, et plus ils seront énergiques, plus ils feront le mal. Cette volonté mauvaise, sous des formes modérées, se rencontre parfois chez l'enfant.

Que faire alors ? « Brisez la volonté de votre enfant, répondent certains pédagogues. Brisez-la, dès qu'il sait parler et même avant qu'il sache parler. Contraignez-le à faire ce que vous ordonnez, dussiez-vous le fouetter dix fois! » C'est là une détestable méthode : d'abord parce que dans la lutte que vous engagez avec l'enfant rebelle, vous n'êtes pas sûr d'avoir toujours la victoire; ensuite parce que votre violence laissera sûrement dans son cœur un sentiment d'aigreur et de sourde révolte ; entin parce que vous n'obtiendrez ainsi qu'une obéissance passive, et que vous n'aurez rien fait pour développer la bonne volonté.

Au lieu de lutter péniblement, et sans succès parfois, par une volonté de fer et par une répression violente, contre les rébellions de l'enfant, prenons plutôt des détours. N'attaquons pas de front l'entêtement, l'obstination qui nous est opposée, mais usons de stratégie. Ayons recours à d'autres sentiments qui neutralisent les impulsions mauvaises. Pour combattre l'irascibilité d'un enfant, par exemple, ne lui tenons pas tête : mais faisons appel à d'autres pensées qui le détournent de sa colère présente. Et quand la crise sera passée, appuyons-nous sur les sentiments affectueux qui porteront le petit coupable à oublier le mal qu'on lui a fait et qui a provoqué sa colère, pour ne songer qu'à celui que ses emportements et leurs suites peuvent faire aux autres.

Les enfants volontaires. — On sait ce que veut dire l'expression « enfant volontaire ». C'est le fait de l'enfant qui ne veut faire qu'à sa tête, qui a des caprices, des désirs violents et impétueux. Cela n'est pas toujours un mal. C'est souvent l'indice d'une énergie naturelle qui plus tard, gouvernée par la réflexion et la raison, pourra devenir un caractère.

Les enfants trop sages risquent de n'être jamais que des hommes mous, peu ç-ciifs, sans initiative. On se rappelle la

nS L'ÉDUCATION MORALE.

boutade de Mme Pape-Carpantier, lorsque, parlant de Tenfanl indolent, inerte, qui ne bouge pas, que rien n'émeut, qui dans son apathie reste insensible à toute excitation : « Enterrez-le ! 11 est mort!... »

Éducation scolaire de la volonté. — Nous n'avons pas à étudier ici l'éducation personnelle de la volonté chez l'adulte, chez l'homme fait, à l'âge où, en possession de toutes nos forces mentales, nous pouvons réellement travailler nousmêmes à l'éducation de nous-mêmes. Il n'est pas question de demander à l'enfant d'être avant l'heure une personnalité toujours agissante, ni d'atteindre la perfection de la volonté, c est-à-dire la maîtrise entière de soi. On n'est pas un caractère à dix ans, ni même à quinze ans. Mais dès l'école il y a pourtant des soins à prendre pour garantir l'avenir des volontés futures, et comme un berceau à préparer, pour y réchauffer, pour y nourrir, comme on fait pour un nouveau-né, la frêle liberté morale qui ne grandira qu'avec le temps.

Notre premier soin sera d'empêcher que dans lame de l'enfant ne se glisse la moindre trace de passion ; car ce sont les passions surtout, de quelque nature qu'elles soient, qui, dans leurs entraînements irréfléchis, constituent l'armée des forces hostiles, dont la puissance se dresse sans cesse contre le libre exercice de la volonté.

Mais il ne suffit pas d'écarter les obstacles, les forces ennemies. 11 faut favoriser les tendances favorables qui préparent les âmes courageuses et fortes. Tendons la main, pour ainsi dire, aux petites initiatives, aux mouvements d'indépendance, où perce déjà la personnalité de chacun de nos élèves. Et pour cela, accordons-leur toute la liberté qui est compatible avec l'ordre. On a remarqué que les enfants nés de parents très énergiques manquent souvent eux-mêmes d'énergie, parce que leurs parents, d'humeur dominatrice et autoritaire, ont pris l'habitude de toujours vouloir pour eux, de ne tolérer de leur part aucune velléité d'indépendance.

Ce n'est pas, bien entendu, qu'on puisse recommander de céder à toutes les fantaisies de l'enfant, de complaire à tous ses caprices. En résistant à l'enfant, en refusant de le satis-

faire, toutes les fois que ses désirs sont inacceptables, on l'habilue à se résister à lui-même, à dominer les mouvements désordonnés de sa sensibilité. La discipline, avec ses règles fixes, apprend à l'écolier à maîtriser son penchant à la dissipation et au désordre. C'est elle qui le gouverne sans doute : mais elle le gouverne par des lois constantes, uniformes. L'écolier s'accoutume ainsi à lui obéir volontairement, sans qu'il se mêle à son obéissance un sentiment de secrète rébellion. 11 s'incline librement devant des règlements qu'il sait immuables et sans rémission, et, après s'être soumis au gouvernement des autres, il apprend peu à peu à se gouverner lui-même.

Le travail, source de volonté. — Le travail réglé et continu est une école de volonté. L'enfant qui a une tâche déterminée à exécuter, qui doit remettre un devoir écrit à heure fixe, qui est obligé, pour être prêt à la prochaine classe, de calculer son temps, de prévoir la veille ce qu'il aura à faire le lendemain, est conduit par là à vouloir, 11 veut savoir sa leçon ; il veut avoir achevé sa copie à l'heure dite; il veut ne pas être en retard pour l'entrée à l'école : autant de petites occasions de faire acte de décision et d'énergie. 11 ne peut pas lambiner, flâner : il faut qu'il agisse.

Ajoutons que le travail de l'école, par les difficultés qu'il présente, exerce d'une autre manière encore la volonté de l'enfant. L'écolier ne comprendra pas tout de suite une question posée : il cherchera, plus ou moins longtemps, la solution demandée... De là pour lui la nécessité de l'effort, un redoublement d'attention afin de vaincre la difficulté, et par suite un exercice de volonté.

Il faut d'ailleurs avoir soin de ne proposer à l'élève que des difficultés qu'il puisse vaincre, qui ne le découragent pas; de les mesurer à ses forces, afin que lui soit démontrée la vérité de l'adage : « On peut quand on veut. » Excité par un premier succès qui lui aura prouvé l'utilité et l'efficacité de l'effort, l'enfant sentira grandir son courage. Le plaisir d'agir l'entraînera désormais. Et s'il est vrai que Taction est la source du bonheur, que l'homme heureux, autant qu'on peut l'être dans

la vie, est celui qui agit, Tentant, qui agit à sa manière en exerçant sa petite intelligence, connaîtra déjà la joie du travail.

La liberté morale. — C'est en cultivant la volonté chez l'enfant, en lui apprenant à réfléchir, à opposer aux impulsions inconsidérées et fatales de l'instinct des décisions raisonnées, qu'on suscitera en lui la liberté, c'est-à-dire le pouvoir de se gouverner soi-même. La liberté n'est pas autre chose que la faculté de choisir avec réflexion et en pleine connaissance de cause, entre plusieurs actions possibles, celle qu'on a jugée être la meilleure. Être libre, ce n'est pas faire ce qui vous plaît : c'est qu'il ne vous plaise de faire que ce qui est conforme à votre raison. Nous devenons plus libres à mesure que notre raisonnement est plus lucide et plus ferme, et que nous étudions, avec plus d'attention le caractère et les conséquences de nos actes. La liberté n'est nullement un don de nature : nous lacquérons peu à peu, par petites conquêtes successives, en nous servant de notre intelligence pour refouler les forces aveugles, et pour éclairer notre volonté.

C'est ce que disait Pécaut : « La liberté n'est qu'une aptitude et doit devenir une conquête : elle n'est pas un bien de naissance, un privilège d'héritage; elle est une force à créer. Nous la fortifions ou la diminuons tous les jours, en ce sens que tous les jours nous fortifions les causes qui la favorisent ou celles qui la restreignent ; une solidarité intime lie toutes les parties de notre vie, et nous construisons nousmêmes notre destinée. »

La liberté ainsi comprise n'est donc pas un pouvoir absolu ; elle ne nous permet pas de rompre brusquement avec notre passé, de nous délier de toute solidarité avec ce que nous avons déjà fait, avec nos inclinations et nos habitudes d'esprit ; elle ne crée pas des actes absolument indéterminés, indépendants de toute condition. Mais elle nous affranchit dans la mesure du possible ; elle nous soustrait à l'impulsion du moment, à la tyrannie des habitudes, à l'entraînement de la passion; elle fait que nous nous gouvernons par nous-mêmes, sous le contrôle de la raison.

Le gouvernement de soi-même, — Se gouverner soimême, être une personne libre, c'est l'idéal que tout individu humain peut et doit se proposer.

« Souvenez-vous, écrivait Herbert Spencer, que le but de l'éducation est de former un être apte à se gouverner luimême, et non un être apte à être gouverné par les autres. Puisque votre enfant sera tout à l'heure un homme libre, puisqu'il n'aura plus personne autour de lui pour contrôler sa conduite journalière, vous ne pouvez trop l'accoutumer à se contrôler lui-même, pendant quil est encore sous vos yeux. Tâchez donc que le gouvernement paternel se retire aussitôl que possible devant ce gouvernement de soi-même, qui naît de la prévision du résultat des actions qu'on accomplit. Pendant la première enfance, il faut dans Féducation une forte dose d'absolutisme. Mais à mesure que la raison se développe, le nombre des interventions péremptoires de l'autorité peut et doit être diminué. » Et, louant ses compatriotes de leur amour pour le self government, de leurs goûts d'indépendance, Herbert Spencer ajoute : « Les maîtres de pension allemands disent qu'ils aiment mieux avoir à diriger douze écoliers allemands qu'un seul écolier anglais. Souhaiterons-nous donc que nos fils aient la docilité des garçons allemands, et qu'ils soient plus tard politiquement asservis, comme les Allemands le sont? — Herbert Spencer écrivait cela en 1859. — Ne continuerons-nous pas plutôt à favoriser chez nos enfants les sentiments qui font les hommes libres?... »

Et puisque avec Herbert Spencer nous venons de parler de l'importance que les Anglo-Saxons attachent aux vertus du caractère, citons encore ce passage significatif d'un discours de M. Roosevelt, le président actuel des États-Unis : « Pour la nation et pour l'individu, la seule chose qui soit indispensable, c'est le caractère, le caractère qui fait et ose aussi bien qu'il endure, le caractère qui est actif dans l'exercice de la vertu, non moins que ferme pour refuser de faire quoi que ce soit de vicieux et de dégradé. »

BIBLIOGRAPHIE

Payot, L'Éducation de la volonté. — Willlvm James, Talks ta teachers : ch. xv, la Volonté. — A. Martin, L'Éducation du caractère, Paris 1887. — Th. Roosevelt, La Vie intense, Paris

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