CHAPITRE IX
Importance des habitudes. — Divers aspects de l'habitude. — Une page de Vinet. — Des vers de Sully Prudhomme. — Les bonnes et les mauvaises habitudes. — Les habitudes libératrices. — Gomment se forment les habitudes ? — Peut-on se défaire d'une habitude? — Quels moyens employer? — Méthodes proposées par Bain. — La méthode de Franklin. — Les habitudes à l'école. — Les passions.
Importance des habitudes. — Tout a été dit sur la puissance des habitudes, sur leur utilité, quand elles sont tournées vers le bien, et sur leurs dangers, quand elles tendent au mal. Mais quoique la question ait été exposée en tout sens, elle est si importante qu'il ne sera jamais inutile de l'étudier à nouveau.
Montaigne disait de l'habitude qu'elle est « la reine et emperière du monde ». Que sont, en effet, les coutumes d'un pays, les modes d'une époque, sinon des habitudes collectives ? Le caractère d'un peuple est en grande partie un faisceau de coutumes. La vie d'un individu est un tissu d'habitudes. Il ne faut pas se le dissimuler, la part des actes vraiment voulus, des décisions raisonnées, réfléchies, est petite dans toute existence humaine. Dans la vie de tous les hommes, à plus forte raison dans la vie ordinaire de ceux qui mènent une existence paisible et monotone, peu fertile en événements, et où ne s'offre pas souvent l'occasion de prendre des décisions nouvelles, l'habitude occupe une place prépondérante. M. James va jusqu'à évaluer à quatre-vingt-dix-neuf pour cent les actions que nous accomplissons chaque jour, du matin au soir, sous l'influence de l'habitude.
G. GoMPAYRÉ. — L'Éducation. 12
Divers aspects de Thabitude. — Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'habitude nous gouverne à ce point ? Prise en elle-même, envisagée dans les caractères particuliers qu'elle imprime à notre activité et en dehors des effets qu'elle produit quand elle nous porte à la vertu ou nous incline au vice, l'habitude a de bons et de mauvais côtés.
Elle a incontestablement ce premier avantage qu'elle nous déchai'ge de Feffort que coûte tout acte de volonté. Elle nous dispense de la peine de délibérer, de réfléchir, avant d'accomplir les menues tâches de notre besogne quotidienne. Combien d'actions moralement indifférentes ou bien que la morale accepte, où il est bon qu'une force machinale, involontaire et presque inconsciente, nous conduise et nous détermine ! 11 serait fâcheux qu'on eût à y dépenser inutilement, à y user sans cesse son pouvoir de réflexion et de volonté.
Un second mérite de l'habitude, c'est que, grâce à elle, les actions accomplies le sont plus rapidement, plus habilement. Elle rend faciles des opérations d'abord pénibles : elle rend adroite la main d'abord, malhabile. Que seraient les diverses industries humaines et les arts eux-mêmes, si les habitudes physiques n'assuraient à l'ouvrier, à l'artiste, cette dextérité manuelle qui ne peut résulter que de la répétition constante des mêmes mouvements?
Enfin l'habitude, précisément parce qu'elle prend à sa charge la direction d'une grande partie de notre activité, libère en un sens l'esprit. Tandis qu'une partie de nous-même agit machinalement et vaque sans réflexion à ses occupations habituelles, nos facultés supérieures ont plus de loisir, plus de liberté, pour s'exercer, pour faire effort. L' « homme d'habitude », comme on dit, qui a confié à cette « seconde nature » le soin de diriger les petits détails de l'existence journalière, toutes celles de ses actions qui ne sont pas d'un intérêt majeur, en devient plus indépendant, plus capable de réserver le meilleur de son activité volontaire aux affaires importantes, à ses études, au travail de son intelligence. Précisément parce que la « machine >> travaille en lui pour nombre d'occupations usuelles, il est plus en possession de lui-même, plus maître de
son temps et de ses forces, pour les employer comme il veut dans les circonstances qui on val eut. la peine.Leshabitudes contractées sont, en quelque sorte, un capital acquis, un ommagasinement de richesses immobilisées ; et grâce à elles, l'homme est comme un capitaliste qui, ayant mis de côté tout ce qu'il lui faut d'argent pour vivre, n'a plus besoin de se surmener par un travail forcé, et vit à l'aise avec les intérêts de son capital.
Mais il y a une contre-partie : l'habitude n'est pas toujours un auxiliaire utile, une servante obéissante, qui reste à sa place : elle devient un tyran impérieux qui prétend tout dominer. Elle nous impose ses lois comme une sorte de fatalité intérieure. Elle tend à réduire de plus en plus la part de la liberté morale. Elle n'est pas seulement une activité involontaire : elle fait obstacle à la volonté ; elle est une contrevolonté.
En outre, elle ne nous gêne pas seulement dans nos actions, en contrebalançant, en annihilant même l'effort de notre volonté, en mettant à néant nos bonnes intentions, notre résolution de nous amender et de mieux agir : elle enlise notre intelligence, en l'asservissant aux préjugés et à la routine ; l'accoutumance, V « assuéfaction », comme disait Montaigne, endort notre jugement.
Une page de Vinet. — Ce sont ces caractères divers et cette double face de l'habitude que Vinet a ingénieusement définis et analysés dans une page qui mérite d'être citée. « L'habitude, dit-il, joue un rôle important dans la vie humaine. Elle est le second des éléments non rationnels qui entrent, bon gré mal gré, dans la nature de notre activité, dans la composition de nos destinées, dans notre individualité même. L'autre de ces deux éléments est l'imitation. L'imitation et l'habitude sont deux obéissances. L'imitation nous assujettit à l'exemple d' autrui. L'habitude nous lie à nos propres actes et enchaîne notre présent à notre passé. Ce sont en elles-mêmes deux dispositions passives, desquelles on peut se soustraire plus ou moins, mais qu'on ne saurait absolument renier... La puissance de l'habitude est si bien reconnue qu'on l'a da tout temps mise en réquisition pour le
service de l'éducation. » Vinet montre ensuite que si tous les mobiles d'action se réduisaient à l'habitude et à l'imitation, on n'aurait qu'un homme-automate, un homme-machine. « Heureusement, ajoute-t-il, dans l'intervalle des actes invalontaires qui caractérisent l'habitude, la liberté jette ses propres actes... D'ailleurs, un agent qui ne vaut rien comme roi peut être précieux comme ministre. L'habitude mise au service du bien est une des grandes forces de la faiblesse. Recourir pour chacun de nos actes à une raison qui le dicte, à un sentiment qui l'inspire, ne serait peut-être pas toujours possible... L'habitude ne remplace pas le bien, mais le bien ne peut guère se passer de l'habitude. Elle n'est pas la gerbe de blé nourricier, mais elle est le lien qui serre la gerbe et empêche les épis de s'éparpiller et de se perdre. »
Des vers de Sully Prudhomme . — Voici maintenant des idées analogues, exprimées en beaux vers par un de nos plus grands poètes contemporains, un poète philosophe, Sully Prudhomme :
l'habitude.
L'habitude est une étrangère Qui supplante en nous la raison :
C'est une ancienne ménagère Qui s'installe dans la maison.
Elle est discrète, humble, fidèle, Familière avec tous les coins ; On ne s'occupe jamais d'elle, Car elle a d'invisibles soins.
Elle conduit les pieds de l'homme, Sait le chemin qu'il eût choisi, Connaît son but sans qu'il le nomme, Et lui dit tout bas : « Par ici ».
Travaillant pour nous en silence, [ D'un geste sûr, toujours pareil.
Elle a l'œil de la vigilance, .
Les lèvres douces du sommeil. il
Mais imprudent qui [s'abandonne A son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone Endort la jeune liberté ;
Et tous ceux que sa force obscure A gagnés insensiblement Sont des hommes par la figure, Des choses par le mouvement.
(Stances et poèmes, édit. Lemerre.)
En résumé, et pour retenir seulement dans les divers effets de l'habitude ce que son influence a de foncièrement mauvais, le mal est qu'elle tend à domestiquer, à asservir nos facultés. Et c'est ce qui explique la boutade de Rousseau : « 11 ne faut laisser prendre à l'enfant aucune habitude, si ce n'est d'en avoir aucune ! »
On ne saurait vraiment souscrire à la théorie d'un écrivain contemporain qui a dit : « L'éducation est l'art de transformer l'efTort en habitude, l'efTort pénible en habitude aisée, de faire passer le conscient dans l'inconscient (1) ».
Sans doute, par un excès contraire, comme le reconnaissait Pécaut lui-même, dans notre préoccupation de former des hommes libres, des consciences indépendantes, nous en oublions trop quelquefois la part qu'il faut faire à la « machine », c'est-à-dire aux habitudes. Nous voulons que l'esprit soit toujours actif, toujours en mouvement. Ce serait comme si l'on prétendait exiger que le corps fût toujours éveillé, toujours debout : il faut, pour ne pas épuiser ses forces, qu'il se couche et qu'il dorme. De même, l'action volontaire ne saurait rester incessamment en éveil : il faut qu'elle puisse se reposer sur le mol oreiller de l'habitude. A une condition cependant : c'est que le sommeil ne se prolonge pas dans un assoupissement constant; que la volonté sache et puisse se relever à propos, toutes les fois qu'il est nécessaire, dans la pleine conscience de ses décisions raisonnées. il
(1) G. Le Bon, Psychologie de l'éducation. '
serait vraiment singulier de proposer comme idéal la domination absolue des habitudes paresseuses, routinières et inconscientes, alors qu'une éducation libérale et virile doit aspirer au contraire à développer de plus en plus l'activité réfléchie, l'esprit d'examen, tout ce qui fait une personnalité libre et se gouvernant elle-même.
Les bonnes et les mauvaises habitudes. — Quoique toutes les habitudes se ressemblent, en ce qu'elles ont pour caractère commun de substituer une sorte d'automatisme machinal à l'activité qui raisonne et qui veut, elles se distinguent profondément les unes des autres, soit par leurs origines, soit par leur valeur morale.
D'abord elles ne naissent pas d'une même et unique façon. A côté de celles qui nous sont imposées du dehors, par les circonstances, par le milieu, par l'entourage, de celles aussi qui proviennent de nos penchants, et qui par suite sont absolument passives, il y a des habitudes en un sens actives, qui résultent d'une suite d'actes volontairement accomplis. Dans le premier cas, nous n'en sommes pas complètement responsables. Dans le second cas, elles ont ce titre de noblesse que c'est un acte de liberté qui en a été le berceau.
Mais surtout les habitudes difTèrent en ce qu'elles sont conformes ou non à l'idéal moral. Je ne sais pourquoi on a généralement une tendance, quand on parle des habitudes, à ne penser qu'aux mauvaises: l'habitude de la boisson, par exemple, celle du jeu, celle du mensonge. Il y a cependant, et en grand nombre, de bonnes habitudes : et l'éducation morale n'a rien fait tant qu'elle ne les a pas formées. Nos veitus, aussi bien que nos vices, ne sont le plus souvent que des habitudes.
Vis-à-vis des habitudes mauvaises, la conduite de l'éducateur est toute tracée : il doit les combattre de toutes ses forces, extirper celles que l'enfant aura déjà contractées avant d'entrer à l'école, arrêter dans leur première éclosion celles que la vie scolaire tendrait à développer.
Quant aux bonnes habitudes, la tâche est facile. Si elles sont déjà formées, il n'y a qu'à les maintenir et à les
consolider. Si l'on veut les faire naître, on n'aura qu'à encourager l'enfant à agit dans le sens que Ton désire : le temps fera le reste.
Les habitudes libératrices. — Les habitudes ne sont pas nécessairement incompatibles avec l'exercice de la liberté morale. Toutes ne nous asservissent pas, comme celles dont il est désirable que nous fassions tomber les chaînes. L'habitude du travail intellectuel, par exemple, n'est nullement un esclavage : elle est, au contraire, un affranchissement, puisqu'elle nous libère du désœuvrement et de l'ennui, de la dissipation et de l'éparpillement de l'esprit ; puisqu'elle oppose un barrage le plus souvent infranchissable |à l'invasion des passions.
il y a donc des k habitudes libératrices », comme disait Pécaut. <( Libératrices de quoi? De l'animalité, du tempérament physique, de l'instinct, de l'humeur, de l'égoïsme grossier. Telles sont les habitudes de sobriété, d'ordre, de méditation... »
Toutes les habitudes vertueuses, à vrai dire, sont de ce genre ; et il est à noter qu'elles ne déroulent leur action qu'avec le consentement continu de notre volonté.
Gomment se forment les habitudes. — Montaigne a décrit en quelques lignes expressives le commencement de l'habitude, de la « coutume », comme il l'appelle. « La coutume établit en nous, peu à peu, à la dérobée, le pied de son autorité ; mais par ce doux et humble commencement, l'ayant planté avec l'aide du temps, elle nous découvre après un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Et c'est à peine s'il nous est encore donné de nous ravoir de sa prise... »
L'habitude ne se forme donc pas en un jour. Elle a sa période de croissance et ne grandit qu'avec la complicité du temps. Elle n'est redoutable que quand elle a pris racine en nous, quand, par la répétition fréquente et réitérée des mêmes actes, elle gst devenue réellement une habitude. Mais au début, — et c'est ce qui doit donner courage à l'éducateur qui la surveille, — quand elle commence à naître, il est aisé de l'empêcher de
croître. Un instituteur qui aura exactement établi le plan de la moralité, c'est-à-dire le tableau des vertus et des vices, qui en outre aura appris, en observant attentivement la nature d'un enfant, quels sont les défauts vers lesquels l'incline la pente de son caractère, peut aisément enrayer la formation des habitudes mauvaises. Qu'il n'attende pas le moment oi^i il faudra en déshabituer Félève: c'est dans son origine et dans ses principes qu'il est nécessaire d'attaquer et d'arrêter le mal. Si l'enfant a une fois menti, si l'adolescent s'est un jour débauché, ne disons pas qu'un premier mensonge n'est qu'un acte isolé, qui ne tire pas à conséquence, ou bien qu'il faut que « jeunesse se passe ». Par tous les moyens possibles opposonsnous à ce qu'ils retombent dans les mêmes fautes : étouffons dans son germe l'habitude naissante.
Peut-on se défaire d'une habitude? — Pour se défaire d'une habitude, on le comprend aisément, il faut autrement de temps, autrement de peine que pour la contracter. Pour prendre une habitude, en effet, il suffit de se laisser aller à répéter plusieurs fois une action, agréable le plus souvent puisqu'on est tenté de la renouveler. Pour la perdre et s'en débarrasser, au contraire, il faut se débattre afin de secouer le joug, lutter, lutter longtemps et constamment.
Kant pensait bien à tort qu'on peut s'affranchir d'une habitude par une résolution soudaine, et en un moment, par une sorte d'explosion de notre volonté. C'est que Kant attribuait au libre arbitre un pouvoir absolu qu'il n'a pas, celui d'interrompre brusquement l'ordre naturel des choses, d'opérer une solution de continuité dans la trame serrée de nos pensées et de nos actions.|La vie morale ne comporte pas de ces coups de théâtre. Il ne suffit pas d'un veto de notre volonté pour changer la face des choses, et c'est seulement par un long et persévérant effort qu'on arrivera, si l'on y arrive, à supprimer une habitude.
Prenons l'exemple classique du buveur qui s'est promis plusieurs fois à lui-même de renoncer à la boisson, et qui y revient toujours. Le pauvre homme est plein de bonnes intentions : il s'est représenté souvent le tort qu'il fait ki
sa santé et à sa bourse, toutes les conséquences de son intempérance. Mais voilà qu'en passant devant le cabaret ({uil fi'équente, la tentation de la bouteille le sollicite de nouveau : il entre, il rencontre un ami, un compagnon, qui l'invite à boire, à faire comme lui. L'exemple et surtout l'habitude l'entraînent. Après tout, se dit-il, une fois de plus, cela n'est pas bien grave! C'est jour de fête nationale et de réjouissances publiques ! D'ailleurs, on nous otTre une liqueur nouvelle que je ne connais pas encore. Pourquoi ne pas y goûter? Pourquoi ne pas accepter la politesse qui m'est faite? Enfin, ce sera la dernière fois. Et quand j'aurai bu cette coupe, je prendrai plus énergiquement que jamais la résolution de ne plus recommencer....
11 recommencera, et après chaque rechute il sera plus faible, plus désarmé devant la tentation. A chaque fois, sa force de résistance diminuera, à moins qu'un accident grave, une maladie, ne lui fasse une nécessité de renoncer à son vice.
Quels moyens employer? — Voici une autre habitude, celle du fumeur, inofTensive souvent, mais parfois pernicieuse pour la santé. On a des raisons très fortes pour vouloir s'en libérer, le jour oia l'on s'aperçoit qu'elle peut compromettre le jeu normal des fonctions organiques et altérer même notre mémoire, notre intelligence. Et cependant, quoique rien ne puisse généralement toucher notre égoïsme plus que le souci de notre santé physique et morale, le succès ne sera pas facile.
L'habitude de fumer est d'ordinaire invétérée. Ce n'est pas un passant d'un jour que l'hôtelier puisse mettre à la porte sans plus de façons. Elle s'est installée à demeure, elle a pris domicile chez vous. Elle représente des années et des années d'expérience, plusieurs milliers de petites jouissances parliculières, qu'ont procurées autant de cigares ou de cigarettes. Comment lutter? A quelle tactique recourir? Eautil prendre tout d'un coup la résolution d'en finir et de s'a])stenir complètement? Ce serait peut-être la meilleure mélhode, pour peu qu'on ait une réelle force de caiaclère. J'ai pourtant des amis qui en ont essayé, et à ([ui elle
n'a point réussi. D'autres pensent qu'on serait plus heureux dans ses efforts, en procédant par atermoiements successifs, en modérant l'usage sans le supprimer tout à fait, afin de ménager la transition, et d'arriver peu à peu à la libération définitive.
L'amendement progressif, le perfectionnement a petites doses, est en effet une méthode excellente. Un philosophe du xvn^ siècle, Lessius, la recommandait, parmi les règles qu'il proposait aux intempérants qui veulent se corriger, dans spn curieux livre : Le vrai moyen de vivre plus de cent ans dans une santé parfaite (1). « La troisième règle, disait-il, est de ne point passer immédiatement d'une vie déréglée à une vie trop exacte, mais de le faire insensiblement... »
Mais souvent une rupture partielle n'aboutit pas plus qu'un essai de rupture complète. 11 faut bien avouer que la faiblesse humaine rend certaines habitudes incurables. Et j'ai connu des fumeurs qui n'avaient trouvé le moyen de se corriger en apparence qu'en occupant leurs lèvres d'une autre manière, avec une cigarette inoffensive de camphre ou de goudron, avec un bout de bois de réglisse. Un autre mettait à la bouche une cigarette de tabac non allumée : le simulacre de sa manie lui suffisait, au moins pendant quelque temps.
Méthodes proposées par Bain. — Il n'est donc pas aisé de briser le joug d'une habitude. Les donneurs de conseils ne manquent pourtant pas, et ils nous suggèrent des moyens divers. Voici ceux que préconise Bain : « Voulez-vous, disait-il, vaincre une habitude? Agissez alors avec le plus de décision et d'énergie possible. Accumulez toutes les circonstances que vous pourrez pour renforcer les bons motifs; placez-vous avec | persévérance dans des conditions favorables à votre nouveau genre de vie; liez-vous par des promesses incompatibles avec ancienne manière de vivre; prenez au besoin un engagement public, si la chose en est susceptible; bref, rassemblez autour de votre résolution tous les secours qu'il vous sera possible d'imaginer. »
(l)Lessius, philosophe et théologien flamand, mort en 1623.
Cela revient à dire qu'il faut éviter les occasions de tentation, et ensuite appeler à son aide tous les auxiliaires qu on peut trouver dans Topinion d'autrui, dans les encouragements de ses amis et de ses proches, comme dans les inspirations de sa propre conscience. Bien qu'on sache ce que valent les serments d'ivrogne, un engagement solennel, qui sera pris devant témoins, peut avoir son efficacité.
Bain complétait ses exhortations pressantes par un dernier conseil : « Évitez toute rechute ; ne souffrez pas qu'une seule exception se produise, avant que l'habitude nouvelle soit sûrement enracinée dans votre âme... Ne perdez jamais une bataille dans la lutte engagée.... »
La méthode de Franklin. — Plus vous avancerez en âge, plus vous vieillirez et vos habitudes avec vous, plus il sera malaisé de les déraciner. On n'organisera jamais trop tôt la lutte. C'est vers sa vingt-cinquième année que Franklin conçut le projet de se réformer et de poursuivre son perfectionnement moral. Pour atteindre son but, il imagina de mettre en pratique la règle que Descartes proposait aux savants, à un tout autre point de vue, celle qui consiste « à diviser les difficultés pour les mieux résoudre ».
Franklin avait établi un livret, une sorte de registre de comptabilité, où, décomposa,nt la morale, il inscrivit treize vertus qu'il voulait acquérir : tempérance, silence, ordre, résolution, économie, etc. Il y avait joint un petit tableau synoptique, un « calendrier moral », sur lequel il notait, il pointait, chaque jour de la semaine, ses manquements et ses fautes ; réservant chaque semaine une attention spéciale à une seule vertu, puis passant à une autre, « de manière, dit Sainte-Beuve, à en faire un cours complet de morale en treize semaines, ce qui faisait juste quatre cours de vertu par an ». Et de même « que celui qui a un jardin à sarcler n'entreprend point d'arracher toutes les mauvaises herbes à la fois, — ce qui excéderait sa portée et sa force, — mais travaille sur un seul carré d'abord, et, ayant fini du premier, passe à un second ; de même, disait Franklin, « j'espérais bien avoir l'encourageante satisfaction de lire
sur mes pages le progrès fait dans une vertu, à mesure que je débarrasserais une ligne de ses mauvais points, jusquà ce qu'à la fin, après un certain nombre de tours, j'eusse le bonheur de voir mon livret absolument clair et net... »
Franklin procédait ainsi comme un commerçant avisé, qui a un certain nombre de dettes à payer et qui prudemment les échelonne, en proportionnant leur paiement aux rentrées d'argent sur lesquelles il peut compter. Comme un comptable exact, il avait toujours sous les yeux « l'état de la caisse de son âme ». 11 appliquait la tenue des livres à la morale. Nous en retiendrons seulement ceci qu'il serait téméraire de vouloir lutter à la fois contre tous ses défauts.
Les habitudes à l'école. — Quoique à tout âge on puisse acquérir de nouvelles habitudes, c'est évidemment l'enfance, l'âge où la plasticité du caractère est à son maximum, qui s'y prête le mieux. Un éducateur n'a pas de plus grand devoir vis-à-vis de ses élèves que de les munir de bonnes habitudes qui les soutiendront toute la vie. « Les habitudes, a-t-on dit, plient la machine, font un homme rangé, sensé, laborieux, avant même qu'il se soit pénétré de l'excellence de ces vertus. » C'est ici, par conséquent, qu'éclate particulièrement cette vérité que l'action morale vaut plutôt par une suite continue d'influences que par de beaux discours sur le devoir.
« On ne fait pas des classes de caractère, disait V^ictor de Laprade, comme on fait des classes d'histoire ou de mathématiques.» On ne fait pas non plus des classes d'habitudes. Mais rien qu'en accoutumant l'enfant à la pratique régulière d'un devoir, en s'assurant qu'il répète ponctuellement chaque jour un même acte et qu'il renouvelle un même effort, on imprime à son caractère un pli souvent définitif et ineffaçable.
Il ne sera pas inutile pourtant de recourir au raisonnement et il ne sera jamais trop tôt pour faire connaître à Fenfant les lois de l'habitude. Faisons-lui comprendre quelle responsabilité il engage dans chacun de ses actes, que rien ne se perd dans le monde moral pas plus que dans le monde physique, et que les habitudes prises à l'école retentiront dans toute sa vie. Représentons-lui qu'un travail, pénible à l'origine, lui
deviendra facile et même agréable, grâce à l'habitude. Ne lui laissons pas croire que s'il est paresseux aujourd'hui, il ne s'expose pas à l'être davantage demain. Ce n'est pas la peine de me presser, dit l'enfant qui boude au travail : j'ai le temps ; et il s'amuse, il flâne. 11 ne se doute pas que demain il sera encore plus faible, plus lâche devant l'effort à faire.
On ne saurait imposer d'emblée à l'enfant une habitude quelconque, surtout si elle lui répugne. Notez qu'une action faite avec déplaisir ne laisse pas après elle une tendance à la reproduire. S'il s'agit donc d'habitudes à prendre qui soient un peu pénibles au début, sachons ménager les transitions. Choisissons le moment le plus favorable, où l'effort que nous voulons transformer en habitude coûtera le moins de peine à l'écolier; obtenons d'abord qu'il l'accomplisse au moins sans dégoût, avec indifférence: il le reproduira avec un déplaisir moindre, et il finira peut-être par y prendre plaisir. Insinuons en un mot les habitudes, et ne les imposons pas.
En ce qui concerne les habitudeà vicieuses que l'écolier apporte parfois de la maison, nous ne devons pas trop nous en effrayer. Songeons qu'elles sont jeunes et nouvelles, et que par conséquent elles ne résisteront pas à l'action morale, autant que le feraient les habitudes d'un pécheur endurci. La bonne volonté n'est pas rare chez les enfants : si on leur montre clairement la laideur et les inconvénients d'un défaut, on obtiendra souvent qu'ils cherchent d'eux-mêmes à s'en corriger. M. James prétend même que si l'on dit nettement à un homme adonné à la boisson : « Vous êtes un buveur, un ivrogne ! » rien que le nom qu'on lui inflige, à raison de l'indignité qui s'y attache, le fera réfléchir ; et, prenant conscience de la qualification qu'il a méritée, il changera de conduite. Je doute fort que le procédé fût efficace avec des buveurs de profession. Mais avec un enfant qui ment, si on lui dit tout haut et devant ses camarades: « Vous n'êtes qu'un menteur » ! le sentiment de honte qu'il éprouvera aura certainement des effets salutaires et peut-être décisifs.
Ce qui vaudra mieux, ce sera d'user de patience et de douceur avec l'enfant vicieux. Soyons satisfaits, si nous parvenons
d'abord à espacer le renouvellement de l'action mauvaise. L'empire de la volonté avertie par nos leçons renaîtra peu à peu. L'enfant se débarrassera graduellement de son penchant, surtout si, appliquant la méthode des substitutions, nous avons su habilement susciter en lui des penchants différents quiTentraînent du bon côté.
Ajoutons que, dans la lutte qu'il entreprend contre les mauvaises habitudes de ses élèves, le maître ne sera réellement fort que s'il est d'accord avec les parents. Il est presque désarmé, s'il ne peut pas compter sur la coopération et le concours des familles.
Les passions. — Les habitudes sont surtout dangereuses quand elles ont leur source dans des sentiments passionnés. Heureusement l'enfance ne connaît guère les sentiments de ce genre. L'adolescence est l'âge des passions et la maturité n'échappe pas à leur empire. Mais l'âge et l'inexpérience mettent généralement l'enfant à l'abri de ces tendances exaltées et exclusives, qui sont de vraies maladies morales, surtout quand notre faiblesse et notre négligence les laissent dégénérer en habitudes.
11 n'en faut pas moins, dès l'école, en prévenir l'apparition future. Par suite du développement exclusif de telle on telle inclination, l'âme devient un terrain tout préparé pour Téclosion des passions. Au contraire, un caractère équilibré, ordonné, ouvert à tous les bons sentiments, et qui partage sa faculté d'aimer entre tous les objets dignes de son amour, risquera moins de devenir la proie des violents mouvements de l'âme.
Recueillons les excellents avis que Marion donnait à ce sujet : (( La vigilance, disait-il, vaut mieux que la répression ou les conseils. 11 faut entourer de soins le petit enfant, pour qu'il grandisse en parfaite santé morale : cela dispense des récriminations tardives et des reproches inutiles. Épargner aux enfants les occasions de chute, veiller sur leur conduite en évitant qu'ils soupçonnent même votre surveillance, éloigner de leur vue les mauvais livres, les mauvais spectacles, prendre garde aux compagnies qu'ils fréquentent, ne se permettre en
leur présence que des conversations convenables, ne leur donner que de bons exemples, leur inspirer autant que possible le sentiment de leur responsabilité, en un mot, façonner et diriger leur croissance morale, de façon qu'ils soient sains et forls quand viendra Fheure des passions : c'est l'œuvre d'une éducation bien conduite. »
BIBLIOGRAPHIE
Montaigne, Essais : liv. T, ch. xxii, Delà Coutume. — M™^ Necker DE Saussure, UÉdiication progressive, liv. III, ch. i. — W. James, Talks for teachers : cli. viii, la Loi de l'habitude. — Guyau, Éducation et hérédité' : ch. ii, Pouvoir des habitudes.