‹ L'education intellectuelle et morale. --Chapitre 32 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La force de Texemple. — La puissance de l'imitation. — Diverses formes de l'imitation. — L'imitation chez l'enfant. — L'imitation réfléchie. — Les lois de Timitation. — L'exemple dans la famille. — L'exemple du maître. — L'exemple des camarades. — Dangers de l'imitation. — Les mauvais exemples. — Les exemples historiques. — Les exemples vivants.

La force de l'exemple. — « Un instituteur qui donne le bon exemple à ses élèves, a dit un pédagogue américain, vaut mieux à lui seul que mille manuels de morale. » En toutes matières d'enseignement, la leçon de choses est la plus efficace, la plus persuasive de toutes : or, dans l'éducation morale, la leçon de choses, c'est l'exemple. Et l'exemple tire sa force d'un des instincts les plus puissants de la nature humaine, je veux dire lïmitation.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que date cette vérité. La route des préceptes est longue, disaient les anciens moralistes : celle des exemples est courte (1). Les Vies des hommes illustres de Plutarque, un peu oubliées aujourd'hui, ont été longtemps le bréviaire des honnêtes gens, qui allaient y puiser l'inspiration de leurs propres vertus, en étudiant et en admirant les beaux modèles des héros de l'antiquité. Les moralistes chrétiens n'ont jamais négligé de recommander, comme moyen d'édification, la lecture des vies des saints. Et comment oublier que le plus beau livre peut-être qu'ait produit la morale religieuse est intitulé Vlmitation de Jésus-Christ ?

La puissance de l'imitation. — Pour faire saisir la puis-

(1) Longum iterperprseepta, brève per exempla.

sance de l'imitation et Fimportance de son rôle, il suffirait de rappeler qu'elle est la condition essentielle de l'acquisition du langage. L'enfant sans doute témoigne d'une certaine initiative verbale, quand il apprend à parler* (1). lia son langage à lui, ses cris, son gazouillement spontané. Instinctivement il émet des sons; il fournit ainsi, en quelque sorte, la matière du langage. Mais la forme, c'est-à-dire les mots de la langue maternelle qui ont façonné cette matière première, c'est par imitation qu'il les répète.

Et ce n'est pas seulement dans cette acquisition du langage, qui est le fait capital des premières années de l'enfance, que l'imitation exerce son empire. A tous les âges de la vie, nous sommes soumis à ses lois. Les philosophes ont montré, dans des considérations savantes, qu'elle est une des conditions essentielles de la vie sociale. C'est grâce à elle, en efïet, que les différences individuelles se fondent, s'harmonisent et que l'humanité aboutit à une assimilation chaque jour plus profonde.

Sans doute, et heureusement pour nous, il y a des forces antagonistes, qui rompent la monotonie et l'uniformité des actions toujours les mêmes, répétées par des hommes qui se singent, qui se copient les uns les autres. U y a l'esprit d'initiative et l'esprit d'entreprise, le besoin d'inventer et de faire du nouveau, l'originalité, le sens propre, la liberté enfin. Mais combien est plus considérable tout de même la part des actes purement imitatifs !

Dans une société longtemps immobile, telle que le peuple chinois, les générations se succèdent, sans rien changer aux traditions immémoriales, transmises par les ancêtres. C'est un recommencement perpétuel des mêmes rites, | des mêmes coutumes : l'homme d'aujourd'hui est la copie fidèle de l'homme d'il y a mille ans.

Qu'est-ce qu'une société civilisée, sinon celle oii la presque unanimité des].citoyens qui la composent se plient et se conforment aux mêmes usages ; où l'on s'habille, où l'on se

(1) Voir l'Évolution intellectuelle et morale de l'enfant : cb. xi, Comvienl l'enfant apprend à parler.

meuble..., où l'on pense parfois comme son voisin? Et lorsqu'une civilisation nouvelle se fonde, comme cela s'est vu au Japon, d'oii provient le progrès accompli, sinon de l'imitation des peuples étrangers, qui ont pris les devants dans la marche de l'humanité, et auxquels on a emprunté leurs inventions et leurs arts ?

Diverses formes de rimitation. — Mais nous n'avons à envisager ici l'imitation que dans la sphère restreinte de l'éducation morale ; et cela est suffisant pour montrer quelle est sa puissance, vu le rôle éminent qu'elle joue dans la formation des habitudes, des caractères et des mœurs, par l'influence de l'exemple.

Disons d'abord que l'imitation se présente sous des formes diverses, et comment, pur instinct à l'origine, elle peut devenir un mobile raisonné d'action, une manifestation intelligente de l'activité.

Les avis sont partagés sur la question de savoir quelle part d'importance il faut attribuer au degré d'intelligence dans la tendance à l'imitation. Buflfon disait: « Parmi les hommes, ce sont ordinairement ceux qui réfléchissent le moins qui ont le plus le talent de l'imitation. » Et il ajoutait : « Ce talent d'imitation, bien loin de supposer de l'esprit et de la pensée chez les animaux, prouve au contraire qu'ils en sont absolument privés. » Dans le même sens, Darwin a écrit ; « La tendance à l'imitation est vivace surtout chez les sauvages. »

Romanes (1) est d'une opinion contraire : a Comme la faculté d'imitation dépend de la faculté d'observation, elle se développera d'autant plus chez les animaux qu'ils seront plus intelligents. »

La contradiction est plus apparente que réelle, et il est facile de la résoudre, en faisant observer que les trois naturalistes n'ont pas parlé de la même forme d'imitation. Dans les actes imitatifs, comme dans toutes les manifestations de l'activité humaine, il y a toujours à distinguer ce qui relève

(1) Romanes, savant anglais, auquel nous devons, entre autres ouvrages intéreasants, l'Evolution mentale chez les animaux.

de l'automatisme, de la machine, et ce qui appartient à la raison, à la volonté : « L'homme, disait Pascal, est automate autant qu'esprit. » L'imitation est tantôt inconsciente, spontanée et involontaire, c'est-à-dire machinale, tantôt consciente, réfléchie et volontaire, c'est-à-dire raisonnable et raisonnée. Ce qu'affirment BufTon et Darwin s'applique seulement à la première; ce que dit Romanes, à la seconde.

L'imitation chez l'enfant. — L'étude psychologique de Fenfant nous découvre très clairement ces deux moments de l'imitation. Chez l'adulte, limitation impulsive, involontaire, coexiste avec l'imitation volontaire ; chez l'enfant, elle existe seule.

Que l'enfant soit extrêmement imitatif, et qu'il le montre de très bonne heure, qu'il ressemble en cela à un petit singe, c'est ce qu'il n'est pas besoin de prouver. Ce ne sont pas seulement les sons, la voix humaine, tout ce qu'il entend, qu'il essaie de reproduire. C'est tout ce que perçoivent ses yeux, tout ce qui frappe ses regards. Il est comme la photographie vivante de tout ce qu'il voit.

Mais toutes ces singeries de l'enfant n'émanent pas assurément d'une volonté consciente. C'est bien à tort qu'on a prétendu que « l'enfant qui imite a déjà une volonté ; qu'un mouvement imitatif, quand il est exécuté pour la première fois, l'est intentionnellement, c'est-à-dire volontairement ». 11 est manifeste que, dans ses commencements, l'imitation est automatique, presque réflexe : le résultat d'une tendance instinctive à accueillir docilement les suggestions d'autrui et à répéter ce que l'on voit faire. La faiblesse physique et morale, le défaut d'initiative volontaire, l'absence d'individualité, chez un petit être qui n'a pas encore nettement conscience de son moi, tout cela conduit l'enfant à être un fidèle et aveugle imitateur. N'ayant encore à sa disposition qu'un très pauvre fonds d'idées, impuissant à agir par lui-même, il cède aux impulsions étrangères ; il est à la merci des impressions qui le sollicitent de toutes parts. Il n'est qu'un reflet de son entourage. Comme le disait Fénelon : « L'ignorance des enfants, dans le cerveau desquels rien n'est encore imprimé, et qui

n'ont aucune habitude, les rend souples et enclins à imiter tout ce qu'ils voient. »

L'imitation réfléchie. — L'imitation, même sous sa forme la plus élémentaire, suppose tout au moins la perception de ce qui est imité. Pour que l'enfant répète ou s'essaie à répéter, plus ou moins gauchement, les gestes et les attitudes de ceux qui l'entourent, il faut qu'il les ait vus, et pour qu'il imite un son il faut qu'il l'ait entendu. Donc, une représentation intellectuelle plus ou moins nette, qui sera, soit une perception, si Ion imite immédiatement ce qu'on voit ou ce qu'on entend, soit un souvenir, une image, si l'imitation déjà plus libre s'exerce à distance, tel est le caractère général de l'acte imitatif.

Mais si, à l'origine et à son premier degré, l'imitation suit la pente de l'instinct, sans que l'enfant s'en doute presque, elle ne tarde pas à devenir un effort conscient, réfléchi et par conséquent volontaire. La réflexion, nous l'avons dit, quand elle passe dans le désir, le transforme en volonté : il en est de même quand elle s'insinue dans l'imitation.

L'enfant imite alors, par une initiative qui lui appartient, certaines actions qu'il a particulièrement observées, et qui, pour une raison ou pour une autre, lui paraissent mériter d'être reproduites. L'imitation réfléchie implique doublement la participation de la volonté : d'abord dans l'attention q^u'on accorde à un acte, à une façon de faire, de préférence à toute autre ; ensuite dans l'effort qu'on est obligé de faire pour reproduire exactement ce qu'on veut imiter.

Il n'est pas douteux que c'est de cette imitation-là que l'éducateur doit surtout se préoccuper, en choissant les exemples qu'il propose à ses élèves : c'est la seule dont il soit le maître et qu'il puisse gouverner. Quant à l'imitation instinctive, elle agira, qu'il le veuille ou non ; elle agira plus ou moins, selon les circonstances, dans des conditions et d'après des règles que nous allons indiquer ; et l'on ne pourra réagir contre son action fatale [que dans la mesure où il sera possible de modifier ces circonstances et ces conditions.

Les lois de rimitation. — On peut distinguer trois prin cipes, trois conditions au moins, qui facilitent et favorisent

l'imitation, ou qui, autrement dit, accroissent la force de Texemple : 1" la sympathie, l'affection que l'enfant ressent pour son modèle; 2" le respect que ce modèle inspire, et à plus forte raison l'admiration qu'on lui a vouée; 2° enfin, la similitude de l'âge, du genre d'occupation. Nous allons voir tour à tour chacun de ces trois éléments jouer son rôle, avec une force particulière, dans trois cas différents : lorsque l'enfant imite des parents qui se font aimer; lorsqu'il imite un maître qui se fait respecter ; enfin, lorsqu'il imite ses camarades d'école, ses compagnons d'âge. Nous n'oublions pas d'ailleurs que ces trois conditions,! bien qu'elles puissent agir isolément, mêlent souvent et confondent plus ou moins leurs diverses influences. L'exemple sera d'autant plus persuasif qu'à la fois nous aimerons et nous respecterons celui qui nous le donne. De même la tendance à l'imitation sera plus forte, si les bons exemples nous viennent d'un camarade dont nous avons fait notre ami, parce qu'alors la ressemblance de l'âge et l'affection s'uniront pour nous entraîner.

Ajoutons qu'une condition générale préside à l'action de ces trois causes distinctes : c'est la présence du modèle, et par suite la possibilité de le fréquenter. La contagion de l'exemple est d'autant plus active que l'exemple est plus rapproché de nous, qu'il se produit sous nos yeux, et qu'observé directement il frappe davantage nos sens et notre imagination.

L'exemple dans la famille. — L'affection, la sympathie, l'amour, se placent au premier rang parmi les sentiments dont on pourrait dire qu'ils sont les « introducteurs » de l'imitation. Nous sommes plus particulièrement portés à imiter ceux que nous aimons. Un simple sentiment de sympathie suffit même pour nous y disposer.

<( De la sympathie, disait M™^ Necker de Saussure, naît une pente à l'imitation. Après avoir senti comme nous, l'enfant veut agir comme nous. » Et Tarde écrivait : « L'aimant copie l'aimé. »

La sympathie, on le sait, a deux sens : tantôt, elle n'est que la faculté qui nous fait participer aux joies ou aux peines d'autrui ; tantôt, le penchant qui attire deux personnes l'une

vers l'autre et leur inspire une mutuelle affection. Sous sa première forme, la sympathie, à vrai dire, n'est que l'imitation elle-même, une imitation morale, puisqu'elle n'est que le secret besoin de mettre nos sentiments et nos pensées d'accord avec les sentiments et les pensées de nos semblables. L'enfant qui pleure en voyant pleurer, qui devient triste quand sa mère est triste, ne fait au fond qu'imiter. De même la sympathie, considérée comme un sentiment d'affection, est aussi un principe d'imitation. Ce sont les parents qu'il aime, ce sont les sœurs et les frères qu'il chérit, que l'enfant imitera de préférence. Aimer quelqu'un, n'est-ce pas en partie vouloir lui ressembler? Le désir d'imitation est irrésistible quand il est porté sur les ailes de l'amour. Et cela est vrai de l'amour filial comme de toute autre forme d'amour.

Considérons d'ailleurs qu'à l'affection qu'inspirent le père et la mère s'ajoute, pour influencer l'enfant, l'autorité qu'ils tiennent de la nature ; et encore, précisément parce qu'ils vivent plus constamment avec lui, au moins dans les premières années, que leurs exemples sont plus souvent sous leurs yeux.

L'exemple du maître. — Les parents jouent donc à tous les points de vue, dans la vie des enfants, un rôle exemplaire, qui peut avoir les plus graves conséquences, en bien comme en mal. Comment un fils qui voit son père toujours au travail ne serait-il pas incité à devenir laborieux lui-même, par imitation ? Et inversement, comment le spectacle continu que donne à sa fille une mère désordonnée, malpropre, n'aurait-il pas pour conséquence de faire d'elle, à son image, une petite créature de tenue négligée et déréglée? Ce sont les mauvais exemples des parents qui font les enfants mal élevés.

Sans être doué de la même efficacité que l'exemple des parents, l'exemple du maître n'en a pas moins un grand intérêt. Et ici apparaît avec plus d'éclat que dans la famille un nouveau principe d'imitation, la tendance à vouloir ressembler à ceux qui sont au-dessus de nous, qui non seulement nous dominent du fait de la fonction qu'ils occupent, mais qui nous sont supérieurs par leur savoir, par leur rang social.

Tarde a fait remarquer que les personnes qu'on est le plus

porté à imiter sont celles auxquelles on doit obéissance. « Les masses, dit-il, ont toujours eu un penchant à copier les rois, la cour, les classes supérieures, dans la mesure où elles ont accepté leur domination... De tout temps les classes dominantes ont été les classes modèles. » La comédie de Molière, le Bourgeois gentilhomme, est comme l'illustration de cette vérité. Dans la famille, môme aux temps primitifs, lorsque l'autorité paternelle était un pouvoir absolu, fondé sur la crainte plus que sur l'amour, « le père était l'infaillible oracle et le souverain roi de l'enfant : par cette raison il élait son modèle suprême». La docilité et la crédulité entrent pour beaucoup dans la tendance à l'imitation.

Les plus savantes leçons, les plus éloquentes môme, n'égaleront jamais la prédication muette des bons exemples. La suggestion de l'exemple sera d'autant plus forte qu'elle est plus dissimulée, que l'enfant ne s'en défie pas, et que son influence le pénètre sans qu'il s'en doute. Avertissements, conseils, menaces, réprimandes, récompenses, rien n'est comparable à l'action souveraine de l'imitation. Quand le bon exemple vient de haut, quand il est donné par l'instituteur lui-même, l'autorité qui s'attache à sa situation et àsa personne en décuple la force. Gomment les élèves ne voudraient-ils pas. s'efforcer d'imiter un maître qu'ils aiment, qu'ils estiment et qu'ils respectent ? Que sera-ce, s'ils l'admii^ent comme les élèves de Fontenay admiraient Pécaut !

D'autre part, un maître aura beau prêcher le devoir et la vertu: si ses actes démentent ses paroles, s'il lui arrive de se mettre en colère après qu'il a célébré la modération et la patience, s'il n'est pas lui-même un modèle d'exactitude alors qu'il aura recommandé à s-es élèves l'ordre et la régularité dans leur travail, ils s'autonseront de ses exemples pour ne pas suivre ses conseils. Et il ne faut pas oublier que l'œil observateur de l'enfant ne laisse rien passer, qu'il épie les moindres actions, les moindres gestes de ses professeurs, et aussi que son esprit malicieux a plaisir à les trouver en faute.

L'exemple des camarades. — La nature humaine est « ondoyante et diverse » : on ne saurait trop lé répéter après

Montaigne. Elle l'est au point que des causes contraires peuvent produire des résultats moraux analogues ou semblables.

J\'est-il pas contradictoire en effet, après avoir dit que l'imitation s'attache de préférence aux actes de nos supérieurs, de constater maintenant cet autre fait qu'elle n'est jamais plus puissante que quand elle agit entre égaux ? C'est cependant la vérité. Qui ne sait combien est grande l'influence que des camarades de même âge exercent les uns sur les autres !

D'une part, sans doute, l'enfant, par une sorte d'ambition, de vanité et de gloriole puérile, choisira pour modèles, parmi ses camarades, ceux qui sont plus forts, plus âgés que lui. 11 aime à hausser sa petite taille, à jouer au jeune homme. Mais d'autre part, avec tous ceux qui, du même âge que lui, suivent la même classe, jouent dans la même cour de récréation, quelle inclination n'a-t-il pas à les imiter? 11 les imitera instinctivement dans leurs gestes, dans leurs manières, dans leur façon de parler, dans leur prononciation, jusque dans leur accent. Il les imitera volontairement, pour peu qu'il ait un bon naturel, dans leur sagesse, dans leur ardeur au travail. Ceux qui se ressemblent déjà en quelque chose aspirent à se ressembler toujours davantage.

Le danger des mauvaises compagnies est un vieux lieu commun de la morale : nous n'y insisterons pas. Rappelonsnous plutôt de quel secours nous a été, dans le développement de notre propre esprit, l'imitation de nos bons amis de jeunesse, de ceux avec lesquels nous avons vécu intimement et collaboré dans les mêmes études. Nous les imitions dans leurs lectures, dans leurs méthodes de travail, dans l'emploi de leurs promenades aux jours de congé. Nous en devenions meilleurs : c'était de l'émulation, sans doute, mais l'émulation, avant de vouloir surpasser, veut égaler, c'est-à-dire imiter.

Dangers de rimitation. — L'imitation est une arme à deux tranchants. Si, d'un côté, elle tend a faire passer en nous les bonnes qualités que nous avons remarquées chez les autres, elle fait aussi une sorte de propagande secrète au profit de louKS mauvaises qualités. Elle est ouvrière de vice, non moins que de vertu. Il y a de véritables épidémies morales qui pro-

pagent, d'individu à individu, les mauvaises habitudes. Le fléau de l'alcoolisme ne ferait pas un si grand nombre de victimes, si l'exemple ne lui venait pas en aide : pourquoi ne pas faire nous-mêmes ce que tant de gens se permettent autour de nous?... On trouve ainsi dans la conduite d'autrui une excuse à sa propre conduite, une justification de ses fautes personnelles, et le maléfice d'une tentation est autrement puissant quand nous voyons que nombre d'hommes y ont succombé avant nous. Le vice assurément s'introduit en nous par la porte que nos passions lui ouvrent, mais il se communique aussi par la contagion, par la suggestion de l'exemple.

C'est surtout dans les années d'enfance que l'instinct d'imitation est dangereux : car alors les armes dont l'adulte peut se servir pour lutter contre les mauvais exemples ne sont pas encore forgées. L'enfant imite tout, le mal comme le bien, le laid comme le beau. C'est que ni le goût, auquel répugnent les choses laides, ni la conscience, qui fait détester les actions immoi-ales, ne sont encore nés dans son âme.

Mais qu'elle nous conduise au bien ou au mal, l'imitation porte en elle un vice originel : elle contrarie dans son développement, parfois elle étouffe notre propre personnalité. Ceuxlà parmi les hommes sont le plus disposés à l'imitation qui ont le moins de forces individuelles, et qui par suite trouvent plus commode pour leur paresse d'imiter, de copier les autres, au lieu de penser et d'agir par eux-mêmes. Nécessaire dans le premier âge, parce qu'elle a pour résultat d'apprendre à l'enfant tout ce qu'il a besoin de savoir et de faire, afin de s'élever peu à peu au niveau de ses semblables, afin d'entrer dans le grand courant de l'humanité, l'imitation devient chez l'homme fait dangereuse et funeste : une école de docilité servile, où l'originalité ne peut éclore, où la personnalité dégénère et s'efface peu à peu.

Les mauvais exemples. — U va de soi qu'on écartera le plus possible de la vue de l'enfant n'importe quels mauvais exemples, et surtout la fréquentation des mauvais camarades. Une pêche, une poire pourrie peut par son contact contaminer toute une corbeille de fruits. Un enfant vicieux ou

simplement mal élevé, s'il a en même temps des qualités brillantes qui séduisent et excitent la sympathie, peut gâter et corrompre toute une classe. Le seul remède en ce cas, c'est l'exclusion, l'élimination du coupable.

Mais la nature humaine est tellement un tissu de contradictions que les mauvais exemples peuvent produire parfois d'heureux effets. Le proverbe : « A père avare, fils prodigue » nous prouve, quand il se réalise dans les faits, que, pour avoir vu de près les inconvénients d'un défaut, nous en sommes détournés, et nous nous jetons dans l'excès contraire, qui est aussi un défaut. Ce qui vaut mieux, et ce qui arrive aussi, c'est que, pour avoir assisté, par exemple, aux scènes de colère qui ont troublé le ménage de ses parents, et dont il a souffert lui-même, un enfant devienne, par une sorte de protestation et de réaction souvent inconsciente, le plus doux et le plus patient des hommes. C'était la méthode des Spartiates, qui, afin de dégoûter les jeunes gens de l'intempérance, leur faisaient voir des Ilotes ivres : méthode d'un emploi délicat et dangereux, car on n'est pas toujours sûr que la force de l'exemple ne l'emportera pas sur la répulsion quïl inspire.

Les exemples historiques. — S'il est vrai qu'aucune de nos actions n'est perdue pour nous-mêmes, que chacun de nos actes, bon ou mauvais, a son retentissement dans notre conduite future, et contribue à diriger vers le bien ou vers le mal le courant de notre vie, il est incontestable aussi que les actions des autres hommes, de ceux qui nous ont précédés sur cette terre et dont nous savons l'histoire, exercent sur notre caractère, pour peu qu'elles soient présentes à notre imagination, une influence profonde. Le passé rayonne sur le présent. Les âmes disparues revivent dans les âmes des générations nouvelles. Les exemples des anciens façonnent les esprits des nouveaux venus dans la vie, et, comme on l'a dit, « les morts gouvernent les vivants ^k

« Tournez vos jeunes imaginations, s'écriait Blackie, vers les nobles galeries des grands hommes, vers le Walhalla des âmes héroïques de tous, les temps et de tous les lieux. Vous vous sentirez excités au bien et vous rougirez de commettre

une bassesse, sous les regards de cette a^^mée de grands témoins. »

Usons encore ce beau passage de Ruskin : « Gomment pourrions-nous estimer assez haut l'influence qu'on exercera sur les âmes de nobles jeunes gens, au moment où le monde s'ouvre à leurs esprits, en exposant devant eux des représentations fidèles et émouvantes, qui fassent apparaître à leurs yeux les grands hommes et leurs actions!... Combien de bonnes résolutions, qui sont de nature à modifier et à exalter le cours entier de leur vie intérieure, ne seront-ils pas appelés à prendre, alors que, dans une sorte de demi-jour de rêve, ils apercevront à travers leurs propres larmes d'émotion, les yeux fixés sur eux, les ombres de ces grands morts immobiles et calmes, perçant de leur regard les âmes qui les contemplent, ou bien qu'ils auront l'illusion que les lèvres de ces héros se meuvent pour prononcer à leur adresse de redoutables reproches ou de muettes exhortations !... ^>

Prenons garde pourtant que ces grands exemples, qu'on nous propose en enflant la voix ne soient trop hauts et plus propres à exciter un enthousiasmé passager qu'à provoquer une imitation durable. 11 ne s'agit pas de faire des héros : nous n'aspirons qu'à des vertus plus simples, plus familières, aux vertus de la vie ordinaire. Nous chercherons donc, de préférence, des modèles plus accessibles; et nous les chercherons autour de nous, parmi les hommes de notre temps, dont les vertus sont davantage à notre portée.

Les exemples vivants. — Une des lois de l'imitation, c'est que son action s'exerce en raison directe de la proximité du modèle, en raison inverse de la distance. En d'autres termes, plus sont rapprochés de nous les exemples qui nous sont proposés, plus nous sommes portés à les imiter. Mieux valent par suite les exemples des vivants que les exemples des morts.

Ceux d'entre nous auxquels il a été donné d'approcher, de fréquenter des personnes d'une moralité irréprochable, ou mieux encore des hommes de vertu active, de dévouement social, savent quel profit ils ont retiré de cette fréquentation.

Il: y a quelque chose de supérieur à la lecture édifiante de la vie d'un héros de Fhumanité : c'est l'influence vivante d'un homme de bien, quand on a eu le bonheur d'entrer en contact avec lui.

Mais les hommes de rare vertu ne courent pas les riies ; en tout cas, il n'est pas permis à tout le monde de lier commerce avec eux. Du moins, on peut se renseigner sur eux, se mettre au courant de leurs actions, de leurs méthodes intellectuelles et morales, se familiariser ainsi avec des vertus « en chair et en os », des vertus qui ne sont pas des fictions rêvées par l'imagination de romanciers, ni des exemples perdus dans le lointain des âges.

Le récit de la vie d'un Pécaut, le récit de la vie d'un Pasteur seront autrement émouvants et efficaces que les biographies des grands hommes d'Athènes et de Rome.

Nous n'aurons pas, pour nous refuser à suivre leurs exemples, le prétexte qu'ils ont vécu dans d'autres temps, dans des conditions plus favorables. Ils ont travaillé, ils ont fait le bien près de nous, dans le même milieu que nous. Comment ne serionsnous pas excités à suivre leurs exemples, plus que s'il s'agissait d'un Descartes ou même d'un Pestalozzi ?

BIBLIOGRAPHIE

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