‹ L'education intellectuelle et morale. --Chapitre 34 sur 65 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La discipline répressive. — En quoi elle est nécessaire. — Le système des réactions naturelles. — Critique de ce système. — Disproportion possible entre la faute et la punition. — Qu'il faut tenir compte de l'intention. — Les réactions naturelles sont souvent tardives. — La punition doit être moralisatrice. — Part à faire aux réactions naturelles. — Caractères des vraies punitions. — Théorie de Herbart. — Les punitions dans les écoles allemandes. — Punitions autorisées dans les écoles françaises. — Quelques règles générales. — Les mauvaises notes. — La réprimande. — Privation de récréation et retenues. — Les devoirs supplémentaires. — Les punitions injustes.

La discipline répressive. — Le plus possible de discipline préventive, le moins possible de discipline répressive, voilà assurément Tidéal. On ne saurait trop répéter que les meilleures écoles sont celles où Ton punit le moins. Les pédagogues de Port-Koyal disaient déjà, à une époque où la discipline répressive était fort en honneur : « Les châtiments jettent tout dans la tristesse, et le dégoût achève de tout perdre. >- L'école n'est pas une maison de correction, un établissement pénitentiaire. Nos élèves ne sont pas des criminels, contre lesquels il faille s'armer d'instruments de souffrance, pour leur faire expier leurs méfaits. Il ne devrait plus y être question d'expiation, ce grand mot qui tend à disparaître même du langage de la justice sociale. De plus en plus les peines apparaissent, non comme des épreuves expiatoires, encore moins comme des représailles de la société qui se venge, mais comme des exemples qui intimident, qui empêchent Ja contagion du crime, et surtout comme des moyens moralisateurs qui visent l'amendement des coupables.

La discipline répressive, sociale ou scolaire, s'est adoucie de plus en plus. Et si l'accroissement malheureusement certain de la criminalité fait craindre parfois que radoucissement des pénalités offre quelque danger pour la société, il en est autrement dans les écoles, dans les lycées, oii la pratique d'une discipline libérale n'a porté que d'heureux fruits. Dans les lycées, par exemple, on ne voit plus de ces révoltes collectives qui autrefois s'y renouvelaient fréquemment, comme des crises périodiques. Le bon ordre n'a rien perdu à la disparition de tout l'ancien appareil d'une discipline de terreur, des férules, des verges, du fouet ; ni même à la suppression du cachot, que, par un euphémisme aimable, les pédagogues de la Société de Jésus appelaient « la chambre de réflexion ».

En quoi elle est nécessaire. — Des éducateurs optimistes, mais un peu naïfs peut-être, rêvent même d'un temps à venir où tous les élèves seraient sages et laborieux, où, la thérapeutique et l'hygiène médicale aidant, il n'y aurait plus dans les écoles, ni indiscipline, ni paresse, et où par suite on ne parlerait plus de punitions du tout. Ce sont là des illusions. On ne verra jamais se réaliser cet âge d'or, ce paradis terrestre de l'école, où le mal et par suite la répression du mal n'existeraient plus.

Une discipline répressive est donc nécessaire, et elle le sera toujours. Qu'on y apporte un grand esprit de clémence et de douceur, je le veux bien; mais qu'on n'oublie pas que la faiblesse d'un maître qui ne sait pas punir, quand il le faut, est des plus préjudiciables à l'élève ; et que ce n'est pas en fermant les yeux sur ses défauts et ses fautes qu'on préparera pour l'avenir des hommes à caractère ferme et droit. Une main de velours, qui caresse toujours l'enfant, le rend mou, complaisant pour lui-même ; elle affaiblit sa volonté. Les parents qui, dans leur adoration imprudente pour leurs enfants, lui épargnent toute réprimande, toute correction, et les élèvent pour ainsi dire dans du coton, comprennent mal leur devoir. Il y a, dans la conduite de la plupart des enfants, des occasions où il faut savoir réprimander et ré-

primer, et de la main de velours faire une main de fer (1).

En un mot, de même que dans la société civile il y a un code pénal, dont on a dit qu'il était la conscience de ceux qui n'en avaient pas, de même il faut que dans toute école il y ait un règlement disciplinaire, qui dicte un certain nombre de pénalités pour rappeler au devoir ceux qui s'en écartent.

Le système des réactions naturelles. — Dans Técole, comme dans la famille, il serait chimérique de se contenter de ce qu'on a appelé le système des « réactions naturelles ».

C'est Herbert Spencer qui a préconisé ce système avec le plus de force, comme moyen de discipline répressive. Les maîtres, les parents n'auraient plus à se mêler de corriger les fautes de l'enfant : la nature, à elle seule, s'en chargerait. Toute action mauvaise aurait des conséquences et des résultats, qui suffiraient pour punir l'enfant fautif et lui ôter toute envie de recommencer.

Un enfant tombe, contrevenant aux ordres maternels qui lui avaient défendu de courir : la douleur qu'il ressent dans ses membres blessés, ou tout au moins froissés par la chute, l'avertit qu'il devra être dans l'avenir plus prudent et plus obéissant. Pas besoin que la mère lui fasse des reproches ou lui inflige une punition : la leçon de la nature l'en dispensera. Si l'enfant se brûle à la flamme d'une bougie, il aura appris du coup à se délier du feu. S'il a mal au cœur pour avo.r mangé trop de friandises, sa gourmandise sera refrénée, et ainsi de suite. C'est du rapport naturel qui à toute faute lie certaines conséquences désagréables ou même douloureuses, et de ce rapport seulement, qu'il faudrait user pour diriger la conduite de l'enfant.

(1) Nous trouvons ces idées exprimées avec force dans une bi'ochure récente, l'Ecole de l'Avenir, dont Fauteur est M. Edvard Peeters, un instituteur belge.

Sous ce titre : Causeries pédagogiques, M. Peeters, dont nous suivons les travaux avec intérêt, publie depuis quelques années une série de brochures, consacrées chacune à l'étude d'un livre ou d'une œuvre pratique de pédagogie. Près de vingt de ces petites feuilles, de ces leaflets comme disent les Américains, ont déjà paru. C'est une collection intéressante et utile, qui devrait être plus connue en France qu'elle ne l'est encore. Elle nous montre une fois de plus, par l'exemple d'un pédagogue avisé et à l'affût de toutes les nouveautés d'éducation, que la Belgique est une des nations où les études pédagogiques sont le plus en honneur.

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Critique de ce système. — Si la nature était le juge infaillible, l'arbitre sûr de justice distributive que rêve Herbert Spencer, il n'y aurait plus qu''à supprimer les tribunaux, à fermer les prisons, à laisser aux réactions naturelles le soin de maintenir l'ordre dans la société. Et de même dans la famille et dans Técole on ne parlerait plus de punitions effectives.

Malheureusement il n'est pas vrai que, dans un cas comme dans l'autre, la discipline naturelle suffise, qu'elle soit toujours efficace, toujours juste. Par exemple, une petite fille, une de « ces ennuyeuses petites créatures » qui mettent le désordre dans la maison, qui perdent leur temps, n'est pas prête à l'heure de la promenade? Eh bien, pour la punir, on lui défendra de sortir; et Herbert Spencer affirme que, la prochaine fois, elle sera prête à l'heure. En est-il bien certain? Dans le monde un peu imaginaire d'enfants dociles et souples que rêve son optimisme, le coupable cède à la première sommation de la nature; il s'amende, à la seule idée de la privation qu'elle lui ménage et dont il a fait l'expérience. Nous craignons que, dans le monde réel, il ne se rencontre des récalcitrants, des indociles, qui ne se laisseront pas si aisément •onvertir et ramener à l'ordre.

Autre exemple : un gamin se refuse à remettre en place ses jouets? Il n'y aura, pour le corriger, qu'à lui enlever sa boîte de joujoux. Remarquons d'abord qu'ici, comme tout à l'heure, ce n'est point la nature qui réagit, ce sont les parents qui interviennent, soit pour obliger l'enfant à rester à la maison, soit pour le priver de ses jouets. Mais surtout qui nous garantit que le petit désordonné viendra si vite à résipiscence? N'est-il pas à supposer qu'il s'entêtera parfois dans ses habitudes de désordre, si l'on n'emploie pas d'autres moyens pour les lui faire perdre? 11 est fort à craindre que la discipline des résultats n'ait pas celui qu'on attend d'elle, et déjà nous pouvons conclure que son efficacité n'est pas certaine.

Disproportion possible entre la faute et la punition. — Mais voici un autre inconvénient : quoi qu'en dise Herbert Spencer, qui parle de sa stricte justice, la discipline de la

nature ne proportionne pas ses châtiments, soit aux forces physiques du délinquant, soit au caractère et à la gravité du déht. Emile, qui est un robuste garçon, a cassé, un jour d'été, les carreaux de sa fenêtre : un bon rhume, dit Rousseau, lui apprendra à ne pas recommencer. Mais si Emile est délicat et la saison froide, le rhume pourra tourner à la fluxion de poitrine, et il sera si bien corrigé qu'il en mourra. Aux coups de la nature aveugle, immuable et inexorable dans ses décrets, vous exposez indistinctement des créatures dont la force de résistance est des plus variables. Un enfant vigoureux subira, sans en souffrir, les impressions de froid, qui accableront, jusqu'à compromettre sa vie, un autre enfant aux poumons fragiles : de même qu'un jour de gelée une frêle plante se dessèche et meurt parmi les arbrisseaux qui résistent. La nature ne tient nullement compte, dans ses réactions impitoyables, de ce qu'il y a d'infiniment varié et divers dans les tempéraments humains. Elle ne pèse dans sa balance, ni l'âge, ni la déhcatesse ou la vigueur physique de ses justiciables. Et de nouveau nous pouvons conclure que la discipline des réactions naturelles est mauvaise, puisqu'elle est injuste et dure, cruelle pour les faibles.

Qu'il faut tenir compte de Pintention. — La discipline de la nature est injuste à un autre point de vue : elle n'apprécie pas la qualité morale, l'intention de l'action ; elle ne saurait en tenir compte. Que la faute ait été commise par imprudence, par étourderie,ou au contraire avec une intention méchante, la sentence rendue est toujours la même.

Dans sa répression inconsciente et fatale, la nature châtie également, et l'infraction innocente à la loi, et la désobéissance volontaire. Elle ignore le motif de l'acte qu'elle réprime. Le pauvre enfant qui, par mégarde, ou même par excès de zèle, travaillant la nuit, aura mis le feu à son lit, sera brûlé vif, tout comme le garnement qui criminellement incendie sa maison. Le coureur imprudent qui, par maladresse, est tombé, en glissant sur une pierre, se cassera la jambe, tout aussi bien que le gourmand qui se laisse choir du haut de l'échelle, où il a grimpé pour atteindre des friandises défendues. Il s'en

faut que la nature soit toujours la puissance bonne et bienveillante que rêvent les partisans de la philosophie de l'évolution. L'homme et encore plus l'enfant ont besoin d'être protégés contre ses rigueurs. On peut même se demander si l'humanité réussirait à vivre, sous le régime des réactions naturelles livrées à elles-mêmes. Stuart Mill disait : <( La loi de la gravitation, pour ne citer que celle-là, est la plus cruelle de toutes les lois : elle casse le cou sans scrupule à l'homme le meilleur et le plus aimable. »

Les réactions naturelles sont souvent tardives. — Même dans le cas où la justice immanente des choses trouve l'occasion de s'exercer exactement, elle le fait avec trop de lenteur pour que l'individu puisse en profiter. Elle n'arrive pas à temps. Elle n'est souvent que la revanche inutile, la vengeance platonique de la nature, qui réagit trop tard, alors que la mauvaise habitude est prise, que le mal est fait et qu'il est irréparable. Un écolier est paresseux : assurément il viendra un moment dans sa vie où il pâtira de ce péché de jeunesse; il se prépare pour l'avenir toutes sortes de déceptions. Mais quand est-ce qu'il subira les mauvais effets de sa paresse? Alors qu'il ne sera plus temps d'y remédier.

La nature n'a pas de réactions immédiates contre ce genre de fautes. Pour le moment, la paresse de l'élève, si les punitions scolaires n'interviennent pas, ne lui vaut que les douceurs de la flânerie. Ajoutons que cette justice tardive n'est pas infaillible, et que la nature, elle aussi, a ses « erreurs judiciaires ». N'arrive-t-ii pas qu'un écolier paresseux, s'il est intelligent, ne se ressent nullement dans le monde de son indolence à l'école, tandis que pour tel autre, moins bien doué, la paresse scolaire aura paralysé pour toujours le ressort de l'activité et d'avance compromis tout espoir de succès.

La punition doit être moralisatrice. — Ce qui pardessus tout condamne et discrédite à nos yeux la discipline des réactions naturelles, si l'on prétend l'ériger en un système exclusif, c'est qu'elle ne fait point appel à la conscience; elle n'est pas moralisatrice. Gréard Ta fait remarquer : u Supposez, ' dit-il, qu'un enfant ait le corps assez agile, la main assez leste

pour échapper à la réaction d'une imprudence, l'esprit assez délié pour éviter les conséquences d'une faute, le voilà quitte... 11 s'agit, non de bien faire, mais d'être adroit et de réussir. » Dans un régime de vie, en effet, où l'enfant n'a plus à se préoccuper que des suites matérielles de ses actions, son seul but sera de se soustraire à ces suites, ce qui n'est pas impossible avec un peu de savoir-faire. 11 lui paraîtra licite de mentir, s'il peut cacher son mensonge; de voler, si son larcin ne doit pas être découvert. Les mailles de la justice naturelle ne sont pas si serrées qu'un délinquant habile ne puisse espérer de passer, indemne et impuni, à travers ses filets.

La discipline des réactions naturelles eût-elle toutes les vertus que Herbert Spencer lui attribue et que nous lui refusons, il resterait donc contre elle ce grief irrémissible que, si elle punit la faute, elle ne moralise pas le coupable. Elle est vide de toute idée morale. Elle place l'enfant en présence du seul préjudice matériel. Elle le courbe sous le joug des forces aveugles et inconscientes de la nécessité. Elle ne lui révèle pas le devoir et l'obligation.

Part à, faire aux réactions naturelles. — Il ne faut donc pas hésiter à repousser le système absolu de Herbert Spencer. Nous ne laisserons pas à la seule nature le soin de corriger l'enfant, de réprimer ses fautes : cela serait singulièrement hasardeux. 11 faut que la volonté humaine intervienne.

Reconnaissons pourtant que la discipline des résultats a des avantages, qu'il convient de lui faire sa part, et qu'elle aidera l'éducateur à discipliner ses élèves. Elle a ce mérite de n'être pas capricieuse, comme la discipline trop souvent incohérente des volontés humaines, faite d'ordres et de contre-ordres. Elle ne menace pas en vain : elle exerce une répression muette et immuable. Elle ne désoriente pas l'enfant au milieu de prescriptions contradictoires. Enfin, ne mettant pas en conflit la volonté de l'enfant avec celle de ses parents et de ses maîtres, elle écarte le péril qui résulte de l'éducation ordinaire, celui d'iriiter les enfants contre des justiciers qui

les grondent, qui les menacent, qui les punissent et qui finissent par se faire déleslor.

Caractères des vraies punitions. — Les punitions vraies, sont celles que les parents et les maîtres infligent euxmêmes, en se conformant d'ailleurs à des règles sures et équitables. En montrant par où sont insuffisantes et dangereuses les punitions de la nalure, punitions fatales, parfois injustes, souvent lentes à venir, nous avons indiqué déjà quels doivent être les caractères de la discipline familiale ou scolaire, celle dont l'efficacité se fonde, d'une part, sur les sentiments affectueux de l'enfant bien élevé, désireux de ne pas contrister ceux qu'il aime par sa mauvaise conduite; d'autre part, sur le sentiment moral qui, une fois éveillé, prend conscience de la culpabilité encourue et inspire le remords et le repentir.

Il n'est guère de théoricien de la pédagogie qui n'ait reconnu plus ou moins la nécessité des punitions. 11 n'y a pas de pays où le système scolaire en usage ne tienne compte de cette nécessité.

Théorie de Herbart. — Herbart, par exemple, distinguait plusieurs espèces de punitions : les unes qui sont des instruments de gouvernement, et dont il ne faut user que dans la première période de l'éducation, alors que l'autorité seule doit agir; les autres qui conviennent encore et sont tout au moins accentables, même quand l'éducation libérale a commencé.

Ily a donc d'abord les punitions purement disciplinaires, et, sur ce point, le doux Herbart oublie sa mansuétude ordinaire.

Le maître a recours pour assurer l'ordre, pour obliger les enfants à rester tranquilles, à des privations de toutes sortes: la privation de nourriture, la mise au pain sec et à l'eau, la pi'ivation de liberté, les retenues et même les châtiments corporels. Les Allemands n'ont jamais été très délicats sur ce dernier point, et Herbart ne répudie pas absolument les vieux usages. Le fouet, les mains attachées derrière le dos, cela ne le choque pas. « Ce n'est pas un mal, dit-il, que l'enfant se rappelle qu'il a reçu le fouet quand il était petit. »

Nous n'avons pas besoin de le dire : de cette énumération nous retrancherons absolument les châtiments corporels, et notamment la privation de nourriture, que rien ne saurait justifier.

Aux corrections simplement répressives, Herbart, cette fois mieux inspiré, fait succéder celles qui ont une vertu éducative et qui tendent à assagir l'enfant, en l'habituant à se rendre compte des conséquences de ses actes mauvais et par suite à ne pas les renouveler. Ce sont les punitions que Herbart appelle « pédagogiques». Le gourmand qui a mangé trop de fruits aura à prendre une médecine amère, pour se guérir de son indigestion. Le négligent qui a sali ses vêtements du dimanche sera privé de sa promenade. C'était déjà en germe le système des réactions naturelles, tel que Herbert Spencer, nous l'avons vu, l'a développé cinquante ans plus tard.

xl y a enfin une troisième espèce de punitions plus hautes, celles où l'idée morale intervient, celles que le coupable accepte, comme là sanction méritée de la faute qu'il a commise et dont il se repent.

Les punitions dans les écoles allemandes. — Bien que la pédagogie allemande ait le tort d'admettre encore les châtiments corporels, il y a de bonnes pratiques à lui emprunter. Elle distingue quatre sortes de punitions, qui constituent comme une échelle pénale. On passe d'un degré à l'autre, selon la gravité de la faute, et aussi dans le cas où la peine la plus douce n'a pas suffi pour corriger l'enfant et où l'on doit recourir à une peine plus sévère.

Au premier degré, les punitions sont relativement légères, de simples « incommodités », disent les Allemands : on oblige l'élève à se tenir debout, pendant une heure au plus, soit à sa place, soit au coin de la salle, — il faut bien que j'avoue que j'ai subi cette peine, pour avoir ri en classe, quand j'étais lycéen; — ou bien on l'isole de ses condisciples, plusieurs jours de suite, ou même plusieurs semaines, en le reléguant sur un banc à part. Ces peines sont appliquées contre le bavardage, l'inattention, la dissipation.

Au second degré, il s'agit de sévir contre la paresse persis-

tante, la légèreté et la négligence habituelles. Dans ce cas, on restreint les heures de libeité de Télève, en lui imposant un travail supplémentaire, des devoirs à recommencer, soit à l'école, soit à la maison.

Au troisième degré, pour des fautes jugées plus graves, on soumet rélève à Thumiliation d'un blâme sévère, d'une remontrance vigoureuse, en présence de ses camarades, s'il est encore parmi les petits; en tête à tête, et dans un a parte s'il est plus grand : on lui fait honte de sa conduite ; on l'exclut du banc d'honneur.

. Enfin, et c'est une ressource extrême, l'école allemande n'hésite pas à user des châtiments corporels et de leurs douloureuses sensations : après quoi, il n'y a plus que la peine capitale, c'est-à-dire l'exclusion de l'école.

Punitions autorisées dans les écoles françaises. — Il est intéressant de mettre en regard l'une de l'autre, pour montrer qu'elles ne diffèrent guère, les deux listes de punitions autorisées, d'une part, dans les écoles primaires de France, de l'autre, dans les lycées et les collèges.

Voici, en ce qui concerne l'enseignement primaire, les punitions admises dans les écoles pubhques (1) :

1° Les mauvais points;

2° La réprimande;

3° La privation partielle de la récréation;

4° La retenue après la classe du soir ;

5° L'imposition d'un court devoir supplémentaire dans la famille;

6° L'exclusion de trois jours au plus, sous la seule responsabilité du directeur de l'école. Dans le cas d'inconduite notoire, cette peine pourra être portée de trois à huit jours, avec l'assentiment de l'inspecteur d'académie. Une exclusion de plus longue durée ne pourra être prononcée que par l'inspecteur d'académie.

D'autre part, dans les établissements d'enseignement secondaire (2), l'arrêté du 5 juillet 1890, dans son article 3, règle

(1) Voir le Rôgîevient des écoles primaires publiques delà Seine, art. 17.

(2) Voir les Insti'uctions pour renseignement secondaire, 1890.

ainsi qu'il suit l'échelle des punitions, après avoir déclaré d'ailleurs qu'elles doivent toutes et toujours avoir un caractère moral et réparateur :

Les seules punitions autorisées sont les suivantes :

a) La mauvaise note;

b) La leçon à rapprendre en totalité ou en partie;

c) Le devoir à refaire en totalité ou en partie ;

d) Le devoir extraordinaire;

^e) La retenue du jeudi et du dimanche;

f) La privation de sortie ;

g) L'exclusion de la classe et de l'étude ;

h) L'exclusion temporaire ou définitive de rétablissement.

Quelques règles générales. — Quelle que soit la punition, il y a un certain nombre de précautions à prendre, de règles à observer dans l'application du code pénal scolaire. D'abord, il ne convient guère de punir au premier manquement, comme fait la police, qui verbalise et dresse procèsverbal dès la première infraction. De simples observations, un avertissement, cela suffira le plus souvent pour empêcher l'élève de récidiver. C'est de cette considération qu'on s'est inspiré dans notre législation pénale, quand une loi nouvelle, la loi Bérenger, y a introduit la clause du sursis.

Puisque les punitions sont malheureusement nécessaires, du moins qu'elles soient rares ; qu'on se garde de les prodiguer. « La bonne discipline est préventive, disent formellement les Instructions officielles relatives à l'enseignement secondaire. Visant à améliorer, non à mater, elle fait peu de fonds sur les pénalités qui n'amendent guère. Elle les veut rares : èar elles amendent d'autant moins qu'elles sont plus multipliées. » L'efficacité des punitions, en effet, provientde l'émotion qu'elles produisent sur l'âme: si l'on en fait un usage quotidien, habituel, cette action s'émousse et l'enfant ne s'émeut plus ; il se blase sur des châtiments trop répétés. <( Gardez-vous bien de punir toutes les fautes commises, disait M™« de Maintenon : la pénitence deviendrait commune et banale et ne ferait plus d'impression. »

Une autre règle importante, c'est de ne jamais infliger une

punition, même très méritée, sous le coupdela colère et dans un moment d'emportement. D'abord pour cette raison qu'on s'expose alors à dépasser la mesure, à ne pas proportionner la sanction à la faute; et aussi parce que la punition, pour être acceptée docilement par l'élève, doit lui être présentée, non comme l'effet d'un mouvement de mauvaise humeur, mais comme une décision réfléchie, qu on a prise à bon escient, non sans regret, et qu'on exécute avec la gravité qu'elle comporte. « Ne reprenez jamais l'enfant, a dit Pénelon, ni dans son premier mouvement, ni dans le vôtre. Si vous le faites dans le vôtre, il s'aperçoit que vous agissez par humeur et par promptitude, non par raison et par amitié : vous perdez sans ressource votre autorité. Si vous le reprenez dans son premier mouvement, il n'a pas l'esprit assez libre pour avouer sa faute, pour vaincre sa passion et pour sentir l'importance de vos avis : c'est même exposer l'enfant à perdre le respect qu'il vous doit. Montrez-lui toujours que vous vous possédez: rien ne le lui fera mieux voir que votre patience. »

Bain faisait sur le même sujet cette judicieuse remarque : « Si le maître s'emporte, sa colère est une véritable victoire remportée par les mauvais élèves, quand bien même elle leur inspirerait une crainte momentanée. »

Il ne faut pas croire, en effet, que la manière dont on inflige la punition soit chose sans portée. C'est comme un jugement de condamnation qu'on prononce : il ne faut pas le faire sur un ton indifférent et léger. On expliquera à l'enfant en quoi il a péché, pour quelles justes raisons il est puni, sans insister pourtant outre mesure et sans se perdre en paroles inutiles. Nous ne sommes pas le premier à penser que c'est prendre mal son temps que de sermonner et de catéchiser l'enfant au moment où on le punit. On connaît l'anecdote de ce soldat indien à qui son capitaine anglais faisait un sermon, tout en le faisant fouetter, et qui s'écriait : v( Capitaine, si vous prêchez, prêchez ; si vous fouettez, fouettez ; mais prêcher et fouetter à la fois, c'est trop!... »

Les punitions, pour atteindre leur but, doivent aussi être « certaines ». Il faut que l'enfant sache qu'il ne saurait y

échapper, qu'on ne l'a pas menacé en vain. La certitude de la peine est plus impressive que sa rigueur.

Autres recommandations encore : il convient que les peines soient discrètes, modérées, pour qu' « elles fassent un maximum d'effet avec un minimum de violence » ; qu'elles soient graduées, comme le veulent les pédagogues allemands.' Ainsi on se contentera d'abord d'adresser des réprimandes avec bienveillance et douceur, avant de passer aux sévérités des punitions proprement dites. «Il faut, dit Bain, commencer par des punitions légères : pour les bonnes natures, la simple idée d'une punition suffit, et la sévérité n'est jamais nécessaire. ))

Une autre règle, ce sera de choisir des punitions qui soient appropriées au défaut qu'on veut combattre : « Faites courir pendant dix minutes, dit le D^ de Fleury, un élève qui répugne aux exercices physiques : ainsi il tire un profit de la punition. Au collège anglais d'Abbotsholme, un enfant, qui était peu porté à l'ordre et à la propreté, fut condamné à racler complètement un des bateaux de l'école, qui avait besoin d'être goudronné à neuf. Ce fut en même temps pour lui un exercice physique. »

On s'inquiétera toujours de proportionner la peine, d'abord à la gravité de la faute, — on ne confondra pas, par exemple, pour les punir de la même façon, le bavardage et le mensonge, — mais aussi au degré de sensibilité de l'enfant. Tel élève sera profondément ému et troublé par une punition légère qui laisserait insensible des camarades moins déficats. Enfin on s'attachera toujours à établir dans l'esprit de l'enfant une liaison intime entre l'action mauvaise et la sanction qu'on lui réserve : un élève a menti, vous l'humiliez, en ne croyant plus à sa parole ; un autre est indiscret, vous ne lui faites plus de confidences; un autre est que?'elleur, vous l'éloignez de ses camarades. De cette façon, la punition est mieux comprise et plus efficace, parce qu'elle apparaît à l'élève comme la conséquence naturelle de sa faute.

Les mauvaises notes. — Examinons rapidement chacune des peines inscrites dans le code pénal scolaire, pour montrer

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qu'elles doivent tendre toutes moins à châtier qu'à améliorer, à obtenir de l'élève un elYoït utile qui le détouine de retomber dans les mêmes fautes.

Les mauvaises fnotes ou, si l'on veut, les mauvais points suffiront, dans bien des cas, pour remettre l'élève dans le droit chemin. Un maître attentif aura soin d'inscrire chaque jour les manquements des élèves dans leur conduite et leur travail. Ce sera un petit casier judiciaire qu'il établira pour chacun d'eux. 11 sera bon qu'il le leur présente de temps en temps, surtout si les fautes s'aggravent et si le nombre en augmente. Ce sera comme un examen de conscience qu'il leur imposera, en obligeant leur mémoire, parfois oublieuse, à se rendre compte des mauvaises notes qu'ils ont encourues. La lecture publique, faite en classe, des notes de la semaine est un procédé excellent qu'on ne saurait trop recommander.

La réprimande. — Clne punition de bon aloi, la plus sûre et la meilleure peut-être, c'est la réprimande, à condition bien entendu que l'enfant soit sensible à la honte, et encore qu'il ait du respect pour son maître. La réprimande comporte d'ailleurs plusieurs degrés, plusieurs formes. Elle pourra n'être qu'un simple témoignage de désapprobation, et le seul fait de signaler à l'élève sa faute le fera réfléchir et l'invitera à mieux faire. Mais elle devra souvent être accompagnée de paroles de blâme qui, sans tourner au sermon, représentent vivement au coupable ce qu'il y a de laid ou de honteux dans son action, et qui le fassent rougir.

La réprimande la plus sensible sera celle qu'on adresse à l'élève devant ses camarades. Mais aux reproches publics, qui ont cet inconvénient qu'ils humilient plus qu'il ne faut, il conviendra de substituer dans bien des cas l'admonestation privée, en tête à tête. Là, dans une conversation intime, à la fois affectueuse et grave, le maître sera plus libre pour montrer à l'élève l'étendue de sa faute, et pour exciter en lui les sentiments qui doivent le porter à ne pas récidiver. C'est ici que l'autorité morale du maître est particulièrement importante. Pécaut, dans sa jeunesse, alors qu'il dirigeait à Paris l'institution Duplessis-Mornay, usait de cette méthode

avec un merveilleux succès ; et son ascendant était déjà si grand qu'on a pu raconter cette anecdote : un jour, ayant affaire à un gamin qui avait commis un larcin, rien qu'en le regardant de ses yeux pénétrants, sans même lui adresser une parole, il obtint que l'enfant s'avouât coupable, et de lui-même retirât de sa poche l'objet qu'il avait dérobé.

Privation de récréation et retenues. — Si les réprimandes, les blâmes ne suffisent pas, bien que, sous leurs formes diverses, « ils offrent comme moyens de correction des ressources infinies », il faudra gravir un échelon et passer aux peines matérielles, celles qui consistent à priver l'enfant d'une partie au moins des récréations, ou à le retenir dans l'école au delà de l'heure réglementaire, une fois la classe finie.

iMais c'est en ce point surtout que le maître doit se montrer discret et redouter l'abus. La privation de récréation, dans les internats la privation de promenade et de sortie, ont en effet ce gros inconvénient qu'elles interdisent à l'enfant le repos et le jeu, l'exercice physique au grand air, dont son intelligence n'a pas moins besoin que sa'santé. Aussi, comme le dit expressément le règlement que nous avons cité, elle ne devra jamais être que « partielle ». On ne saurait rien attendre de bon d'un élève qui en serait complètement privé, qui ne sera sorti de la classe du matin que pour être mis aux aiTêts, pour être condamné à rester immobile au pied d'un arbre de la cour ou contre un pilier du préau, pendant que ses camarades s'ébattent autour de lui. Il n'entrera dans la classe du soir que fort peu dispos, mal préparé à un effort nouveau d'application.

La retenue après la classe du soir n'est pas moins dommageable : elle prolonge outre mesure les heures de fatigue intellectuelle ; elle dérange les habitudes des parents, de ceux du moins qui s'occupent de leurs enfants et qui ne considèrent pas l'école comme un moyen de se débarrasser d'eux. Surtout elle retarde le moment où l'élève, rentré à la maison, reprend ses habitudes domestiques, qui peuvent, quand son père et sa mère font leur devoir, s'associer si utilement à l'action de l'école.

LES PUNITIONS. 4ii

Mais, cela dit, il ne faut pourtant pas de'ulaigner ce genre de punitions. Elles ont ce mérite de correspondre exactement aux fautes de Télève, de le punir par où il a péché et de lui être de plus sensibles. « La retenue ou privation de récréation, dit Bain, est fort désagréable aux enfants; et elle devrait suffire même pour des fautes graves, surtout s'il s'agit de désordre et de désobéissance, fautes contre lesquelles ces punitions sont indiquées par leur nature même. Tout excès d'activité désordonnée en effet, doit être réprimé par la suppression temporaire de l'exercice permis de l'activité. »

Les devoirs supplémentaires. — Faire rapprendre une leçon non sue, faire recommencer un devoir mal fait, cela n'est pas seulement permis, c'est chose nécessaire. Mais il faut absolument interdire le pensum (1), ce que Pécaut appelait « le pensum punition », c'est-à-dire une tâche supplémentaire, qui consiste à faire réciter ou recopier machinalement un plus ou moins grand nombre de lignes; de prose ou de vers.

« Le pensum est mauvais, ajoutait Pécaut. 11 est mauvais pour l'écriture, pour l'orthographe, pour l'attention. 11 est mauvais, en ce que le travail est transformé en un châtiment, sans intérêt et sans profit, au lieu d'être le déploiement de l'activité normale de Fesprit. Parla, il fait naître le dégoût de l'étude. Il est mauvais, parce que c'est une punition sans relation naturelle avec la plupart des fautes, et, par exemple, avec celle de la paresse. Il est mauvais, parce que très vite il s'use. Il est mauvais, parce qu'il est trop commode et que l'on est condamné à en abuser. 11 est mauvais enfin parce qu'il abêtit : il condamne l'esprit à une besogne inutile. »

Les punitions injustes. — Les punitions, telles que nous venons de les décrire, si on les emploie avec scrupule et avec modération, peuvent parfaitement se concilier avec une discipline libérale. Elles sont, à leur manière, des instrumenti

(1) Ce n'est pourtant pas l'avis de bain : u Les pensums, dit-il, sont la punition ordinaire du manque de travail et peuvent aussi être employés contre l'insoumission. La peine réelle consiste dans l'ennui imposé à Tesprit, punition fort grave pour ceux qui n'aiment les livres sous aucune forme. Les pensums entraînent aussi l'ennui de la réclusion et de l'exercice disciplinaire. Ou peut les ajouter à la honte, et la ''(union de ces deux moyens constitue une punition redoutable ».

de moralisation. « Plus on en est sobre, mieux elles portent, dit Marion. C'est quand elles sont prononcées de sang-froid, bien pesées, infligées comme une juste réparation et jamais comme une simple vindicte, qu'elles donnent tout leur effet utile. Elles ne valent qu'en faisant rentrer l'élève dans l'ordre, ce qu'elles ne font point quand elles l'exaspèrent. Leur but, en effet, est d'améliorer : c'est, en éducation, la seule excuse de la souffrance. »

Mais ce n'est pas seulement à punir le plus rarement possible qu'on doit s'appliquer. On s'efforcera aussi de ne pas punir trop durement et surtout de ne pas punir étourdiment, à la légère. Une punition injuste, celle qui frappe un élève qui n'a pas commis la faute dont il est accusé ou qui n'en est pas responsable, est tout ce qu'il y a de plus fâcheux.

Les avocats devant la cour d'assises plaident volontiers « non coupable », pour cette raison, qui n'est souvent qu'un prétexte, que leur client est irresponsable, que son crime doit être imputé à une hérédité morbide, à la folie. Les médecins éducateurs sont assez disposés, eux aussi, à employer des arguments analogues, pour excuser les fautes scolaires. «Un gamin paresseux et rebelle, dit le D'" de Fleury, n'est souvent qu'un petit détraqué du système nerveux, un cerveau malade à soigner. » Bien qu'il ne faille pas abuser de cet argument tiré de l'irresponsabilité et qui n'est plausible que dans des cas exceptionnels, il ne faut pas en faire fi complètement. 11 y a, en effet, des enfants nerveux, maladifs, dont la responsabilité atténuée mérite qu'en leur faveur on adoucisse la rigueur des règlements.

Mais ce qui est plus grave encore que de sévir avec rudesse, contre un pauvre enfant qui ne dispose pas de tous ses moyens physiques, c'est de frapper un innocent à la place des coupables. Dans le désordre collectif d'une classe, il peut arriver qu'un maître, qui ne sait ni surveiller, ni voir, se trompe dans l'application de la peine. Et alors son erreur, outre qu'elle est cause d'une injustice, est d'un déplorable effet : elle démoralise les élèves et ruine l'autorité du maître.

Répétons-le en finissant : même justes, même douces, les

meilleures des punitions ne sont pas bonnes. 11 ne faut les considérer que comme un expédient provisoire, qui deviendra moins nécessaire, à mesure que l'enfant grandira et que sa raison se développera. Il convient que le plus tôt possible la discipline se fonde non sur la crainte, mais sur la persuasion. Et, comme disait Locke: « Plus tôt vous traiterez l'enfant en homme, plus tôt il deviendra un homme. »

BIBLIOGRAPHIE

Gréard, L'Esprit de discipline, p. 165, seq. — Marion. L'Education dans l'Université, ch. IX. — Bain, La Science de rÉducation .-p. 82, les punitions. — D^" de Fleury, Le Corps et l'âme de l'enfant. — Pkcaut, Quinze ans d'éducation, p. 2o4. — Herbart. Œuvres, traduction Pinloche.

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