L'ÉMULATION ET LES RÉCOMPENSES
centuple dans l'éternité, ils ont tort de prétendre que l'enfanr puisse s'élever d'emblée au beau désintéressement des consciences définitivement émancipées. Le bon élève sera sans doute récompensé plus tard, par ses succès de carrière, du travail de sa jeunesse. Mais combien tardive et lente sera cette sanction de ses efforts scolaires ! Le système exclusif des conséquences naturelles, qui nous a paru tout à fait insuffisant pour punir et corriger les fautes et les défauts des enfants, ne le serait pas moins, si on voulait l'appliquer aux qualités et aux bonnes actions de nos élèves. 11 faut, pour les encourager à suivre le droit chemin, des récompenses immédiates et certaines, et non pas seulement l'espérance aléatoire des succès futurs que la vie leur réserve.
Ce n'est pas, d'ailleurs, un intérêt vulgaire qui est le ressort de l'émulation. Elle recherche l'honneur pour l'honneur, sans qu'il s'y mêle cet esprit de lucre et de gain qui plus tard s'alliera à la plupart des actions humaines. En ce sens, l'émulation est vraiment un élément de discipline libérale. Elle est morale autant qu'utile. Elle anime les esprits d'une noble et légitime ambition. Elle a enfin cet avantage qu'elle rend moins nécessaire l'emploi des punitions : les élèves qu'elle excite au travail seront moins exposés à les encourir, et, pour l'éducation de la conscience, l'appât d'une récompense a autrement de valeur que la peur d'un châtiment.
Le bien qu'on a dit de rémulation. — On a dit parfois un peu de mal de l'émulation ; mais on en a dit beaucoup plus de bien, et on a eu raison de le faire.
Dans la société aristocratique du xvn« siècle, à une époque, il est vrai, oia il n'était pas question d'égalité et où personne ne songeait à supprimer les distinctions et les honneurs, voici ce que La Bruyère écrivait : <( Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie à l'émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu. L'émulation est un sentiment énergique, courageux, qui rend l'âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples et la porte même au-dessus de ce qu'elle admire... »
Trois siècles après, dans une démocratie éprise de justice, G. CoMPAYRÉ. — L'Éducation. 14
voici ce que Pécaut disait également de l'émulation : « Quoi donc ! l'émulation, ce sentiment si naturel, ce mobile universel, serait à sacrifier ? Non, il y a en tout cas une émulation légitime et de tous les âges, qui, à la vue du mérite et du succès d'autrui, nous porte à ne pas rester au-dessous, en ce qu'il dépend de nous ; à valoir autant, à valoir peut-être davantage, si nous en sommes capable, non pour paraître et accaparer une place plus honorable au regard d'autrui, mais avant tout pour être. »
Pécaut écrit « avant tout pour être », mais il ajoute tout de suite qu'il n'est pas défendu de \ou\oir paraître ce que l'on est. Le besoin de paraître est lui-même moral à son degré, v II est légitime que nous voulions ne pas rester, dans l'estime d'autrui, au-dessous de ce qu'il nous appartient d'être, mériter d'occuper notre place sociale, quant à l'activité, à l'habileté, à la vertu même, et ne pas prendre lâchement notre parti d'être inférieur, par notre faute, en mérite, et par suite en réputation, à ceux dont nous sommes les pairs, les émules naturels... »
Voilà ce que pensait de l'émulation, et de l'émulation entre les hommes, l'austère Pécaut, qui certes n'était pas suspect de complaisance pour les vanités humaines. A combien plus forte raison le mobile dont il légitimait l'action dans la vie sociale ne mérite~t~il pas de jouer son rôle dans la discipline scolaire !
Témoignages presque unanimes. — On peut dire que la presque unanimité des pédagogues, en tout pays et en tout temps, ont vu dans l'émulation un des ressorts essentiels de la discipline. A Sparte, l'émulation était poussée jusqu'au fanatisme : c'était à qui se montrerait le plus courageux, le plus sobre, le plus insensible à la douleur. A Athènes, les lauriers de Miltiade troublaient le sommeil de Thémistocle. A Rome, Quintilien disait : « L'amour de la gloire pique l'émulation de l'élève : il attache de la honte à être vaincu par des camarades du même âge, et de l'honneur à surpasser ses aînés. Je veux un enfant que la louange excite, qui soit sensible à la gloire, qu'une défaite fasse pleurer... »
Chez les modernes, l'émulation n'est pas moins en faveur. Rabelais introduit Gargantua dans la compagnie des gens
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savants, « à l'émulation desquels lui vint le désir de se faire valoir ». Bossuet, pour lutter contre l'humour paresseuse du Dauphin, le faisait concourir avec des enfants de son âge. (^ L'émulation, dit Fénelon, est un aiguillon à la vertu. » Locke prétend qu'un éducateur a partie gagnée, s'il a réussi à faire naître l'émulation. Rousseau, qui ne peut recommander à Emile que l'émulation avec lui-môme, puisqu'il l'isole et ne lui donne pas de camarades, se ravise quand il parle de l'éducation commune : « L'émulation est une disposition dangereuse, à la vérité, mais que l'éducation peut transformer en une vertu sublime. » Rollin demandait qu'on aiguillonnât les élèves par l'éloge et la louange. « Les enfants, disait-il, sont sensibles à la louange. Il faut profiter de ce faible et tâcher d'en faire en eux une vertu. On courrait risque de les décourager, si on ne les louait jamais, lorsqu'ils font bien. Quoique les louanges soient à craindre à cause de la vanité, il faut tâcher de s'en servir pour animer les enfants, sans les enivrer. Car de tous les motifs propres à toucher une àme raisonnable, il n'y en a point de plus puissants que l'honneur et la honte et, quand on a su y rendre les enfants sensibles on a tout gagné ! »
Les dangers de rémulation. — Ne nous dissimulons pas d'ailleurs les dangers auxquels une excitation maladroite et imprudente de l'émulation peut exposer le moral des enfants. Le système des récompenses peut avoir pour résultat de surexciter la vanité des élèves, par les distinctions qu'il leur fait attribuer. Plus d'une fois, nous avons vu des gamins de huit à neuf ans qu'enorgueillissait avec excès la croix d'honneur de la classe, la décoration rouge ou violette épinglée à leur blouse noire d'écolier, et qui se pavanaient au milieu de leurs camarades, avec la fierté d'un légionnaire ou d'un officier d'académie!... D'autre part, les compositions et les classements, qui en sont la conséquence, ont cet inconvénient qu'ils peuvent décourager ceux qui sont à tout coup les derniers.
La jalousie, l'envie sont souvent aussi les mauvais fruits d'une émulation excessive. Parfois le dépit qu'éprouve un élève battu dans un concours le porlo moins à travailler
davantage, pour mieux réussir une autre fois, qu'à jalouser paresseusement les camarades plus heureux. Les rivalités passionnées risquent de dégénérer en inimitiés. Elles déterminent un état de lutte, de compétitions envieuses, qui se prolongera et de l'école passera dans la société. L'ancien élève qui au collège n'aspirait qu'à éclipser ses condisciples, à tenir la tête de sa classe, à être le premier, sera plus tard peut-être le citoyen ambitieux, qui poursuivra les honneurs avec passion, briguera le premier rang, toujours mécontent de sa situation, aigri et irrité par les succès qu'obtiennent ses pairs et porté par suite à dénigrer, à détester ceux qui auront réussi mieux que lui dans les combats de la vie. C'est en ce sens que Bain, très chaud partisan pourtantde l'émulation, disait qu'elle était un principe « antisocial )k
11 est à craindre aussi, les récompenses scolaires allant naturellement aux enfants les mieux doués, que les élèves n'en viennent à honorer, à estimer le succès plus que le mérite. Prenons garde d'encourager ce préjugé que la supériorité des dons naturels vaut mieux que le travail et que reffort, même malheureux.
Mais les inconvénients inhérents au développement du sentiment d'émulation ne doivent pas nous faire oublier quels en sont les bienfaits. On pourra d'ailleurs éviter ceux-là, au moins en partie, en prenant quelques précautions. Un maître habile aura soin d'en modérer l'ardeurc 11 se gardera de matérialiser l'émulation, en abusant des récompenses extérieures; il ne tiendi^a pas compte seulement des qualités naturelles de ses élèves ; il encouragera les plus faibles d'entre eux, au moindre effort qu'ils auront fait pour se relever; il réconfortera les vaincus, afin qu'ils ne ressentent pas trop d'amertume de leur défaite ; il rappellera les vainqueurs à la modestie ; il variera la nature des compositions, de manière que le classement varie lui aussi et que les premières places n'échoient pas toujours aux mêmes concurrents; enfin il s'efforcera d'obtenir que l'attention des élèves ne se porte pas seulement sur la recherche des récompenses et des distinctions, et qu'elle y associe toujours la pensée du devoir à accomplir.
Ii*émulation avec soi-même. — Rousseau, qui pour certaines de ses déclarations peut être compté parmi les lares adversaires de l'émulation, n'admettait dansl'Emi/e que celle qui consiste à se comparer, non aux autres, mais à soi-même. Ne songeons pas à surpasser autrui, mais à nous surpasser nous-méme, par un effort constant et un progrès continu. Travaillons à être aujourd'hui meilleur que nous n'étions hier, et à devenir demain meilleur encore qu'aujourd'hui.
L'émulation ainsi comprise n'est plus à vrai dire l'émulation. Elle est le désir supérieur du perfectionnement de soi-même, une noble aspiration vers l'idéal. On ne saurait trop l'encourager assurément: car elle peut être la source féconde des efforts que l'on tentera pour se corriger de ses défauts et s'élever plus haut dans l'échelle des êtres. C'est même pour cela qu'on recommande aux élèves de tenir un cahier de devoirs personnels, qui les suit de mois en mois, d'année à année, de façon qu'ils puissent, dans ce registre de leur vie scolaire, se rendre compte des progrès qu'ils ont déjà faits et être excités à en faire de nouveaux. C'est pour la même raison que des pédagogues ingénieux ont imaginé de représenter par des graphiques, par des courbes descendantes ou ascendantes, les fluctuations que présentent la conduite et le travail des élèves.
Mais parce que cette comparaison avec soi-même, avec ce qu'on a été dans le passé et avec ce qu'on voudrait être dans l'avenir, est un mobile excellent, le plus élevé de tous, il ne s'ensuit pas que l'émulation proprement dite, la rivalité avec les autres, pour être un mobile de moindre valeur morale, doive être négligée et répudiée. Avec les enfants, avec les adolescents, — et ajoutons même avec les hommes, — on n'est pas toujours sûr d'être compris, ni suivi, si on leur parle de perfection à atteindre, d'idéal à réaliser. Mais ce qu'ils comprendront tous, et aisément, parce que leurs instincts d'amourpropre et d'ambition les y aideront, c'est qu'il leur faut tâcher d'égaler, et de dépasser s'ils le peuvent, les condisciples dont ils voient de leurs propres yeux le mérite et les succès.
Alors, en effet, le but à poursuivre n'est plus un vague idéaU qui se perd dans les nuages de l'abstraction : c'est une réalité
présente et positive ; c'est quelque chose de palpable, pour ainsi dire, de visible tout au moins. Et par suite cette vision directe de ce que fait un camarade plus laborieux et plus sage, et des récompenses que lui vaut son mérite, sera un stimulant d'action autrement puissant que ne peut l'être l'idée du bien poursuivi pour lui-même.
Excitation des sentiments personnels. — « Le sentiment se développera tout seul; a-t-on dit, quand il s'agit de Famour de soi. » 11 semblerait en effet, au premier abord, que les sentiments égoïstes n'aient besoin que d'une discipline négative, répressive, qui en tempère seulement Texagération. Et cependant tous ceux qui ont pratiqué les enfants savent que, dans certains cas, l'éducation doit reprendre, même avec les sentiments personnels, son rôle général, qui consiste à aiguillonner et à stimuler. Il y a en effet des natures à ce point languissantes et endormies que l'émulation doit intervenir pour les animer, pour les exciter à l'amour-propre, à l'ambition.
(( Les impulsions égoïstes, dit M. Sully, peuvent être assez faibles pour qu'il soit besoin de recourir à leur égard à une excitation positive. Il y a des enfants insouciants, et pour ainsi dire en léthargie, qu'il est bon d'appeler à l'affirmation de leur pei^onnalité. Dans ce cas, il peut être désirable d'éveiller chez ces enfants les sentiments d'orgueil, d'ambition, le plaisir de l'emporter sur les autres. Même, quand il n'y a pas une défaillance naturelle de ces sentiments, l'affaire de l'éducateur n'est pas tant de les réprimer que de les diriger vers des objets plus élevés. Il cherche à les transformer en les raffinant. Ainsi, ses efforts tendront à faire passer l'enfant de là crainte du mal physique à la crainte du mal moral, de l'émulation pour les qualités du corps à l'émulation pour les qualités de l'esprit, de l'orgueil qu'inspire la possession des objets matériels à l'orgueil plus noble qu'excite la possession des biens intellectuels. »
Les récompenses: l'approbation et l'éloge. — Bien que certains novateurs de la pédagogie contemporaine se risquent à dire que les récompenses sont beaucoup plus immorales que les 'punitions, nous persistons à penser que ce serait une
duperie de se priver du secours qu'elles peuvent apporter à la discipline, quand elles sont discrètement distribuées et habilement choisies.
De même que la réprimande est de toutes les punitions celle qui vaut le mieux, la meilleure de toutes les récompenses incontestablement, ce sera l'éloge, qui s'adresse à un besoin d'approbation, très naturel à l'enfant et très louable, à un sentiment délicat, qui n'est au fond que le désir de se conformer à la règle et de mériter l'estime. L'approbation, contre-partie du blâme et qui procède des mêmes principes, a ce caractère qu'elle est une sanction purement morale, qui ne répond qu'aux aspirations les plus élevées de la sensibilité de l'enfant, et particulièrement au sens de l'honneur.
11 faudra d'ailleurs éviter que les paroles d'approbation dépassent la juste mesure. Des louanges bruyantes, qui manqueraient de tact, qu'on pousserait jusqu'à la flatterie, seraient des plus dangereuses. « C'est souvent une approbation suffisante, dit Bain, que de déclarer simplement qu'une réponse est bonne, qu'un passage d'auteur a été bien expliqué. Ce sont là des encouragements dont l'envie des condisciples ne peut s'ofTusquer. »
11 convient en effet que l'éloge public adressé à un élève ne porte que sur des mérites dont ses camarades puissent se rendre compte et dont ils apprécient la réalité. L'approbation du maître n'aura toute sa valeur que si elle est sanctionnée par toute la classe et n'expose point par conséquent celui qui en est l'objet à être jalousé par les autres élèves.
Les récompenses positives. — Les récompenses positives, matérielles, ne doivent être en général que les signes extérieurs de l'approbation du maîtie. Nos règlements officiels, qui ont pris soin de dresser la liste des punitions autorisées, légales pour ainsi dire, sont muets sur le chapitre des récompenses scolaires, sauf pourtant en ce qui concerne les écoles" maternelles. Là, le règlement interdit u les croix et les rubans », et il admet«« les bons points, les images, les jouets ». Dans les autres écoles primaires, comme dans les collèges et les lycées, c'est la tradition seule qui maintiennes récompenses usitées:
les bonnes notes, les satisfecit, le tableau d'honneur, les places de composition, les distributions de prix.
Pour apprécier la valeur dune récompense, il faut toujours considérer la nature du sentiment qu'elle vise et qu'elle atteint chez l'enfant et chez l'élève. Ainsi, dans la famille, on promet un bonbon, une friandise, au petit garçon qui aura bien épelé son alphabet, à la petite fdle qui sera bien sage à table; mais ces récompenses, purement matérielles et qui ne flattent que des goûts inférieurs de sensualité, ne sont de mise qu'avec les tout petits enfants. De même, dans la famille encore, les caresses, les effusions de tendresse, qui éveillent les sentiments affectueux de l'enfant, ont leur place dans son éducation morale ; mais elles doivent rester le privilège des parents : elles ne sont plus acceptables à l'école, pas plus que l'inverse, c'est-à-dire les châtiments corporels.
Tout autres sont les récompenses scolaires, dont le but principal est de réchauffer l'émulation. Tels sont, sous toutes leurs formes, les bons points, que l'on se contente parfois d'inscrire sur un cahier, pour en faire la récapitulation à la fin de la semaine ou du mois, qui d'autres fois donnent lieu à une distribution d'images instructives. Dans son école, Basedow distribuait des clous dorés, pour représenter les bons points, et des clous noirs pour les mauvais points.
Du même genre sont les témoignages de satisfaction, l'inscription au tableau d'honneur, qu'on affiche dans les salles de classe ou dans le parloir de l'école, etc. Un vieil usage, qui n'a point disparu, a consacré le nom ^'exemptions pour désigner les sa^is/eciï, et Pécaut proteste avec vivacité contre cette appellation : « Exemption de quoi ? De bien faire ? Non, des suites de mal faire. Me voici donc assuré par avance, dira l'élève, que je puis mal faire sans en pâtir, encouragé par là au relâchement de l'étude ou de la discipline, instruit que la vertu n'est paswne, qu'on peut compenser une faute par une bonne action, laquelle même est meilleure que le nécessaire... Du même coup la vertu esi matérialisée ; elle est toute dans l'acte, non dans la bonne disposition, laquelle ne s'accorderait pas à
elle-même des exemptions, et ne ferait pas effort en vue d'être libre de mal faire... »
Ce qui est excellent, c'est que la satisfaction, d'abord témoigpée oralement par le maître, soit consignée dans des notes écrites, enregistrées simplement sur le cahier de correspondance, ou transmises aux parents dans des communications spéciales. Plus utiles encore, quand il s'agit de faire savoiraux familles par où leurs enfants laissent à désirer, ces communications ont cependant quelque importance aussi pour que l'on sache exactement à la maison ce qu'ils ont fait de bon à l'école. La joie des parents sera la plus douce des récompenses, la plus sensible au cœur d'un bon fils.
Mais c'est surtout par le classement des compositions, avec leur couronnement final, la distribution des prix, que l'on entretient l'émulation scolaire. De toute façon ces distributions sont bonnes : d'abord on y donne aux élèves des livres bien choisis, qui seront une lecture tout indiquée pour leurs jours de vacances et qui constitueront un petit fonds de bibliothèque, qu'ils prendront goût à enrichir plus tard. Si l'on y joint parfois des livrets de caisse d'épargne, cela aura son bon côté aussi, bien qu'il ne faille pas habituer l'enfant à confondre l'honneur et l'argent : les élèves seront incités à faire de petites économies pour accroître la somme déjà versée. Enfin et surtout, la grande raison pour laquelle nous souhaitons que jamais ne se perde la tradition des distributions de prix, c'est qu'elles sont une fête, — et les fêtes sont trop rares dans les écoles, — une fête du travail et de l'enfance, qui, une fois par an, met en présence les enfants et les parents et aussi tous ceux qui s'intéressent à l'éducation de la jeunesse. On veillera seulement à ce que les récompenses qu'on y décerne ne soient pas banales, qu'elles ne soient pas accordées à tous, mais réservées à ceux qui les ont réellement méritées.
Qu'il ne faut pas abuser des récompenses. — Quebiue légitimes que soient les récompenses, il faut pourtant prendre garde à l'abus. Elles ne doivent pas être moins discrètes que les punitions.
« Je suis ravie de ce que vous me mandez sur le travail de
ces demoiselles, écrivait U^^ de Maintenon aux maîtresses de Saint-Cyr; mais je n'approuve pas les empressements que vous avez toutes pour les louer vous-mêmes et pour que je les loue à mon tour : c'est par cette conduite qu'on les a gâtées et qu'elles croient qu'on leur en doit de reste. Quand elles font leur devoir, dites-leur simplement que l'ouvrage va bien, et rien de plus. »
Fichte a exprimé des idées analogues. 11 n'admettait pas qu'il y eût des éloges ni des récompenses pour le succès, du moins pour le succès qui n'est dû qu'à des dons de nature, '.<. à la capacité qu'ont quelques-uns d'apprendre mieux et plus vite que leurs camarades». 11 faut waindre, disait-il, <( de dérouter la conscience de l'enfant, en louant, en récompensant les avantages naturels, à l'égal et au-dessus même de la bonne volonté, seule vraiment méritoire ».
Une autre raison pour ne pas prodiguer les récompenses, c'est qu'on doit tenir compte du caractère particulier de chaque élève. Il est des enfants, sans doute, avec lesquels il n'y a pas d'inconvénient à les multiplier : ceux sur lesquels la punition est impuissante, qui se cabrent devant un reproche, mais qui sont sensibles à l'éloge et qui ont besoin d'être encouragés sans cesse à bien faire ; mais il en est aussi que les louanges grisent, et que les succès gonflent d'une sotte vanité quon s'ex]30se à exalter par des compliments trop flatteurs.
Les récompenses collectives. — Des novateurs, peu satisfaits des récompenses individuelles, ont proposé de les l'emplacer par des récompenses collectives. Férus de l'idée de l'association et de la solidarité, et aveuglés par je ne sais quel parti pris contre l'individualisme, ils demandent qu'on organise des groupements, des sociétés d'élèves, pour ainsi dire des équipes scolaires.
« Aux compositions et aux comparaisons par tête se substitueraientdes compositions et des comparaisons par ôf?'owpe.» Il est malaisé de comprendre quel profit réel on peut attendre d'une organisation de ce genre. On sait combien est désastreuse et démoralisante la punition collective, lorsque, par exemple, un professeur qui n'a pas su reconnaître, dans le
tumulte désordonné de ses élèves, quels sont les vrais coupables, se tire d'embarras en disant : « Toute la classe est punie ! » Érigée en système, la récompense collective serait-elle meilleure? Quel avantage pourrait- il y avoir à-introduiredans les écoles quelque chose d'analogue à ce que, dans la société moderne, on appelle « la lutte des classes » ?
Comme le dit très judicieusement M. Malapert : « La rivalité collective offre les mêmes dangers que les rivalités individuelles : les forts du groupe victorieux s'enorgueilliront de leur triomphe, les faibles du groupe vaincu seront détestés pour l'humiliation dont ils auront été la cause. Certains aussi ne seront-ils pas comme invités à compter sur leurs voisins, ou découragés par la perspective d'une infé*riorité qu'ils devront subir par la faute des autres ? Ce que l'on risque de supprimer, c'est moins la concurrence que le sentiment de la responsabilité individuelle, » de l'effort personnel. Le grand danger de cette méthode, ce serait de sacrifier systématiquement l'individu à la collectivité. ».
Réflexions générales. — L'émulation est un ferment d'individualisme, et par suite un agent de progrès. L'émule est un imitateur, puisqu'il s'inspire de l'exemple d'autrui, mais un imitateur qui veut faire mieux et plus que ceux qu'il imite : de sorte que par ses efforts il dépasse, il devance ses concurrents, et qu'il les oblige à faire à leur tour de nouveaux efforts, pour ne pas se laisser trop distancer. Supprimez l'émulation chez un peuple, et vous aurez une nation routinière, qui ne cherchera pas à se réformer, qui ignorera la marche en avant. Supprimez l'émulation à l'école, et vous aurez des classes endormies, sans entrain et sans vie. « Les enfants de Port-Royal, disait Pascal, tombent dans la nonchalance par défaut d'ambition. » Et l'on peut en dire autant de ce que deviendraient les hommes dans une société telle que la rêve certain socialisme, qui, en égalisant, en nivelant toutes les conditions, paralyserait l'activité féconde et la poursuite laborieuse d'une condition meilleure.
N'eût-elle que le pouvoir d'arracher l'homme et l'enfant à la paresse^ rémulation serait déjà d'un prix inestinwble,
comme un des plus précieux ressorts de l'activité humaine. C'est pour cette raison surtout que l'éducation publique reste supérieure à l'éducation domestique. Mais l'émulation a un autre mérite : par les récompenses qu'elle fait accorder à l'enfant qui les mérite, elle le rend joyeux, content de lui. Un sourire d'approbation du maître, une cordiale poignée de main, suppléent en partie aux caresses de la famille absente. Les récompenses que reçoit l'écolier le réjouissent, en même temps qu'elles animent son courage ; elles lui procurent un peu de bonheur; et pour que l'enfant profite de son séjour à l'école, la première condition est peut-être qu'il y soit heureux.
BIBLIOGRAPHIE
Malapert, L'Éducation morale à l'école primaire, dans la Revue politique et parlementaire, septembre 1901. — Pécaut, Quinze ans d éducation, p. 280. — Forfer, Causei^ies, Laon 1907, passim.