I.'eiiirejiiise parni ainbitiense . jolie
On m doit . d'ailtaiil pln^ . adiiiiier le sii<( es.
Sur l'œil du maître actif l'élève , ailleurs , se guide ; C'est cet œil qui l'anime et de crainte et d'amour. Il lui dicte ses lois , et son rayon lucide Électrise le cœur et l'esprit tour à tour. Mais , hélas ! ce qu'il sait exprimer de tendresse , Pour l'aveugle est perdu , comme l'azur des cieux. Un voile épais et sombre , une morne tristesse , Couvre , éternellement , son front silencieux ; Et l'immobilité de son pâle visage , Que , déjà , la mort semble avoir défiguré , Toujours nous fait gémir sur le cruel outrage Dont il fut , par le sort , ainsi déshonoré.
D'un tact industrieux , ô combien la finesse , Pour charmer ses ennuis , tente d'heureux efforts ! Par ses doigts clairvoyaQS il s'occupe , sans cesse , A saisir des objets les formes , les rapports. Des Hvres imprimés en saillans caractères Bientôt , dans l'art de lire , hâteront ses progrès. Habile à retenir les mots élémentaires , Des lignes , en tout sens , à conduire les traits , De la géométrie il consti'liit les figures , Servi par le crayon , la règle , le compas , Vous fait de ses écrits d'amusantes lectures , Et résout tout calcul sans aucun embarras.
Devant sa table assis , et tout à sa pensée ,
Dans son livre, voyez comme il suit, d'un seul <loigt.
Cette ligne, en relief, distinctement ti*acée (35 1 ! Chaque mot qu'aussitôt ce doigt voyant perçoit , xNonplus comme un dessin, dont l'œil saisit l'ensemble, Clairement , tour à tour, dans le toucher s'empreint. Au cerveau se transmet , s'y groupe, s'y rassemble ; Et l'objet , dans l'esprit , jvir le signe se peint.
Ce simple procédé , guide de sa lecture , De l'analyse , en lui , fait briller la clarté , Pour tracer nettement sa rustique écriture. Entre deux fils tendus son crayon ajusté , Grave , siuis les unir , des lettres bien formées , ()i\\ , dans le lin creusé , ressortant au verso , Sont si bien sous la feuille , en bosses , imprimées , Que , jf>venx , il repasse aisément cliaijue mol : Et, (juoique tous les traits , tournés en sens contraire . Aux doigts intelligens , alors viennent s'offiir . Avec vitesse il court sur chaipie caractère , Et se lit, enivré d'orgueil et de plaisii*.
Nul iK- jouit .Milaiil (l«'s surprises cpi'il cause. Des suffrages llatu-urs >iennent-ils Irnllannuer? Sa langue , mise en jeu . jamais ne S(^ repose. Comme . étalanl sa carie , on le voit s'animer ! Il suit les longs (ontoms (»u d Europe ou d Asie : Et sa mémoire . pKtmjkle à lui fournir les noms. Vous mène , on un instant, d'Esiiagneen M<»scovie : Aveugle, il vous fait voir toutes les nations.
Quedis-je? dans Paris , quelquefois il vous guide (36), Vous montre , de la main , les chefs-d'œuvre des arts ; Et , de vous tout apprendre , obligeamment avide , îî veut qu'aucun détail n'échappe à vos regards. Son bâton en avant , il ne heurte personne ; D'un pied sûr , de la rue il décrit le détour. Les voitures , le bruit , les cris , rien ne l'étonné ; Et n'apercevant point mille dangers qu'il court , Son esprit attentif , sans trouble se conserve , Et c'est lui qui vous dit : « Allez , n'ayez pas peur. » Ainsi , de maint péril son sang-froid le préserve , Et peut le rendre , encore , heureux dans son malheur
L'aveugle, ô don du ciel! reçoit de la distance Le sentiment intime ; et chaque mouvement , Déjà , par son oreille est mesuré d'avance. Tout ce qui de vos mains s'échappe , en un moment, Il est , à le saisir , aussi prompt que vous-même. Le bruit le plus léger lui parle , l'avertit. Il acquiert , dans le tact , une finesse extrême (37) : Quelquefois , il vous dupe , et bien s'en divertit.
On dit , à ce sujet , d'étonnantes merveilles. Par sa fraude innocente , il entretient l'erreur , Et l'éloge crédule enchante ses oreilles. A cette ruse , un jour , j'applaudis de bon cœur ; C'était dans une foire , et la foule était grande. Autoui- d'un vieil aveugle un cercle se pressait;
Il avait du babil : « Silence , qu'on m'entende ! » S'écriail-il : chacun , attentif , se taisait. « Ces cartes , comme à vous , me sont toutes connues ; » Au toucher seul je sais distinguer leur couleur , » Et vous ne me verrez faire aucunes bé\iies. » N'est-ce pas là du pique, et du trèfle, et du cœur? » Puis, de faire maints tours , et d'une telle adresse , Ou'un cri , de tous côtés , s'élève à l'unisson.
Resté seul près de lui , « Certain désir me presse ,
» Lui dis-je, d'éclaircir , entre nous , un soupçon.
» .Sur votre tact savant , j'ai quelque léger doute.
» Reconnaissez-vous bien les cartes aux couleurs?
» — Vraiment, il semblerait que vous n'y voyez goutl(^;
» Ou vos yeux sont-ils donc des témoins imposteurs ,
» En me voyant palper et nonnner chaque carte ?
» — Mais, connnentla couleui-, sous ce graisseux enduit,
» Se peut-elle sentir? — Permettez (jue je parte...
» — Pai' certains petits points la carte vous traliil...
» — Eh bien ! vous l'apprenez, et sans([u'il vous en coûte.
» Il est mille voyans plus aveugles que nous ,
» P.iniii ce pciijile oisif (jui , parlouf , nous (''coiil»*. >•
Un sens csl , p.ir l'avcMi^^le . eslimc plii> «pir lous , C'est rcinïc: il lui doii de 1* 'Iles jouissances Qu'atK lin iimi ir| , ;nit;inl , n'en comiaîl la douceur. C'est lii son vi.ii iK'sor, toutes ses espérances; (yosl riiisiriiiiiriii icf (»ii(l dim génie inventeur.
ni A NT SEPTIÈME. 33
Dès son enfance , amis , captivez son oreille ,
Par les sons les plus purs , les plus harmonieux :
Que son âme , à ces sons , tressaille , se réveille ,
Qu'elle pense s'ouvrir à la clarté des cieux !
Dans de riches accords il voit un soleil luire ,
Qui vient le ranimer de ses rayons brillans.
Un beau chant le ravit , et semble le conduire
Aux bords de clairs ruisseaux , sur des coteaux rians .
L'imagination facilement s'enflamme ,
Dans l'horreur de la nuit ? de mille objets divers
Elle épouvante , égayé , elle enivre notre âme.
L'aveugle , ainsi , se croit en un autre univers :
Les sons seront , pour lui , des êlres véritables ,
Dont ce divin séjour est partout habité ,
Des êtres revêtus de formes agréables ,
Pleins de vie , et parlant à son cœur enchanté.
Joyeux , il quitte , enfin , sa noire solitude ;
La musique l'arrache à la nuit du tombeau.
Ses merveilleux progrès dans cette aimable étude ,
Allument , en son âme , un radieux flambeau.
Aveugle , repoussez une aveugle routine Qui , vous fesant , par cœur , apprendre quelques airs, Ne montrerait , en vous , (|u'un artiste-machine. Elevez votre esprit aux sublimes concerts. Instruisez-vous , d'abord , des lois de l'harmonie ; Soyez , à chaque pas , conduit par ses accords : Puis , osez dans vos chants imitei" le génie , II 3
3i l/ÉDlT.ATION.
Et «m lin ilivin modèle excite vos efforts. Mais, YOiis-niènie, sachez noter votre musique (38) : Créez votre méthode , et soyez inventeur. Dr» la tenir de soi chacun de vous se pique : De sa richesse il est si doux d'èlre l'auteur ! Alors, dans nos concerts, recueillant les suffrages. Votre immense mémoire en fora l'agrément : El l'art , (jui vous promet de si beaux avantages , A votre aisance, encor, joindra quelque ornement.
Un talent , même vil , dans l'aveugle iiitéresse : Au sein de l'infortune , il en reçoit du pain , Moins amer que celui (pi'implore , en sa détresse , Le pauvre , hélas ! forcé de vous tendre la main. Tandis (jue si , parfois , l'aveugle et sa musique Suspendent vos soucis , en arrêtant vos pas , Lorsfpi'a vous amuser , avec art il s'applicpie , En le récompensant , vous ne lui donnez pas.
Me promenant . un soir, sur les bords de la Seine (39) , Sous ces ondjrages frais, toujours si fréquentés , .l'oiilciids du Itrscrlnir l'i de /a livlle Arsène ^ Jouer les airs charmans» de mon temps si vantés. J'écoule . et reconnais aux doigts, à la manièie, I.'.iveugl»' qui , jailis, recul de mes lerons. J'appiiiche , ( ')'l.iil Uiiee : el sa face encor lière N'f»ffrail |»oiiii du iii:iliit'iir les IInkIcs sillons. Laveunle . de la linii|(> igiioïc le supplice :
Pour lui , l'œil du mépris n'a rien d'injurieux ;
Mais nul n'est plus enclin au vaniteux caprice.
De tous les sens , l'ouïe est le plus orgueilleux :
Le plus mince savoir aussitôt enfle l'âme ;
La vanité sied mal en cultivant les arts (40) .
Le pauvre Brice avait trop mérité ce blâme ,
Et de ses bienfaiteurs éloigné les regards.
Roulant un lourd piano , son unique ressource ,
Aux promeneurs il donne un concert ambulant ;
La recette n'emplit que maigrement la bourse ,
Pourtant , elle fait vivre et l'aveugle et l'enfant.
« En quel état , lui dis-je , ici , je vous retrouve ! »
Après vingt ans , soudain , il reconnaît ma voix.
» — L'injustice du sort depuis long-temps m'éprouve ;
» Mais ce n'est point l'aumône , ici , que je reçois.
» Toujours indépendant , je sais gagner ma vie :
» On me paye un plaisir , et je vis de mon bien. »
C'est là , me direz-vous , une philosophie
Dont se fût honoré , même un stoïcien.
La fortune , un beau jour , se plut à lui sourire. Mainte scène amusante , alors , des promeneurs Captivait les regaids ; contre lui tout conspire , Et le singe savant , et les escamoteurs , Et la balle dans l'air lancée avec adresse , Et les jeunes coureurs , mêlés à d'autres jeux , Attiraient des oisifs , en ce moment , la presse , Et Brice n'eut jamais un cercle moins nombreux.
}G LKDIT.ATION.
Du public inconslanl >i la hivcui' le quitte , De la belle saison suiluul aux derniers jours , Que va-t-il devenir , l'hiver , dans son froid gîle , Lors<]ue de ses concerts nian(|ueront les secoui-s ? Pendant qu'il est plon^^c dans sa mélancolie , Advient que , par hasard , des artistes fameux , En ces lieux promenaient leur aimable folie. Voyant à son piano , morne , silencieux , Le pauvre aveugle , seul , et researcelle vide : « Cédez-nous , lui dit l'un , votre place un instant : » Que pour vous la fortune, h nos chants se déride ! » 11 s'assied , et prélude ; aussitôt on entend Se joindre à ses accords des voix harmonieuses ; Et l'on voit accourir à ce concert nouveau , Des sjjectateurs surpris les bandes curieuses. On reconnaît les traits du i.ilcm le jïIus beau , Oui . jamais, n'excella |»our un si digne usage. Kl !;i Inule se lève en aj>plaudissement. La bcaiit»' i|iii d'Eulcrpc eut la Vdix en pailage , L'os<-arcelle ii la main , ciicule agilement . Elle y fait plenvoii- lOi- , «i la iapp(»rli' pleine. Ce succès . icdoiibjant son zèle giMU-reux , I)f l'aveugle, eiiivn- d'une si boinie aidtaine . Pnm' la I remièie fois, elle l'ail un iiiiiieiix : \iib1e liait du laleiil joint ii la bienfai^an('e !
T«Mil ledit aux moricjs: le.sarl.s \iennenl »iu ( (cur. L'infortune . jiar- eux . eliérit la Provideiue ,
Et diiii soil trop cruei oubliera hi rigueur. Héîas ! le pauvre aveugle , en son ingratitude , Esl-il , comme un voyant , coupable envers les cieux ? Dans sa profonde nuit , d'un Dieu la certitude Luit-elle , comme à nous , de ses célestes feux ? De ce bel univers les brillantes merveilles , A ses yeux obscurcis ne peuvent point parler ; Et si l'on veut les peindre à ses tristes oreilles, Quel regret douloureux alors doit l'accabler !
0 charité , tu viens répandre dans son âme De la foi , par tes dons , le charme ravissant. Ta parole de vie et l'écîaire et l'enflamme. Dès qu'il sait que du Christ coula , pour lui , le sang , Il se résigne aux maux , et comprend l'existence : Ses murmures font place au tendre repentir. Il bénit Dieu , certain qu'ime courte souffrance L'assure , pour jamais , d'un heureux avenir ; Et que quittant , enfin , un corps , vile poussière, De sa noire prison pour s'envoler aux cieux , Immortel habitant des champs de la lumière , De la beauté su|)rôme il repaîtra ses yeux.
, -JÇ'îs'^lÔK
(1] Elres inforlunés, qu'un Dieu juste protège,
Oui , reiifanl du pauvre est particulièrement cbcr à Dieu , à causi' de sa pauvreté , qui est lYlat où le Sauveur lui-même a voulu naître. Voilà ce que ne croit point le monde , et encore moins le pauvre, et ce qui est , cependant , une vérité démonlrt-e par le cours journalier de lu vie. Ne Toit-on pas, en effet, joumellemtnl, toutes les professions de l'ordre social , si promptement abandonnées par ceux qu'elles ont enrichis , recrutées par des sujets sortis de l'indigence? Maintenant , plus que jamais, toutes les chances de prospérité s'offrent à l'enfant du pauvre, quand il profite de l'éducation relipieuse qui, seule, peut rendre son inslrnclion profitable à la société comme à lui-même. Le bonheur de l'homme contistant généralement dans l'amélioration graduelle de son état , il est évident que les moyens en sont beaucoup plus multipliés , plus variés , pour l'enfant du pauvre que pour ronf.inl du riche , en le supposiint toujours fidile h ces principes religieu\ qui donnent la modération des désirs, et la reconnaiss;inre des bienfaits de la l'roidence. 11 est certain que Dieu m' plait à élever le pauvre qui est humble et simple de cœur : exaltavit hiiwilet ; csurienlct impie» il bonis. L'f.criture sainte offre , partout , le» magnifiques «"spérances que Dieu lui donne : Suseitam à terni inopem , et de sicrcore eriffcns patiperetn ; ut rolloret rum ciim prinripibut ' Kt c'est un roi {|Mi parle ainsi , inspiré qu'il est par l'tspril de virile. J'aime, i-n commenranl, à. parler de l'éducation de l'enfjnl de l'indigenre , ù lui faire entendre ces promesses sacrées , si consolantes , si fncouragrantes , rt dont l'accomplissement ne peut lui fuir, s'il persévère ï Ifs na-riter par vtn application «'t sa bonne conduite, moyens U\iuc<>ii|) plus sfirs qu'une fortune \enne d'héritage , dont la plupart ne sentent point \e prit , et qu'il» savent rarement conserver.
(2) Mais li's iiiM'iirs sont \v fruit «riiin- l«»ii;;ii<' li.il)i!ti(li'.
J'ai rnlendn pionom ir p.ii nn de ni>s rolieg'ies , a une <lislribnlion de prit , un iMin diM-ours kim l'rujpire de l'h.diitude rt mhi iniport.incc <l4nt l'éduralion ilr JjPlcuneSM-. (oui M>n avenir . m ellii . di pend des
sages habitudes auxquelles on aura su la plier, et qui sont le précieux fruit d'un ordre minutieusemciU observé dans tous ses exercices , soit pendant la classe, soit hors de la classe. Le succès dépend en grande partie du maître ( pendant sa classe , car hors de là , c'est l'afifaire des parens ou des surveillans ), et de cet ordre suivi qu'il doit observer lui-même , pour qu'il puisse le faire observer à ses élèves, ce qu'il obtient facilement, mais à cette seule condition. Celte attention scrupuleuse et soutenue, est le chefd'œuvre de la règle intérieure d'une âme dévouée au devoir par la continuelle action du principe éternel de charité , de cet amour de Dieu et du prochain qui seul peut faire de dignes instituteurs. Ce mobile n'est ici remplacé , comme il l'est dans les fonctions civiles , par l'honneur et l'intérêt, qu'au grand détriment de la jeunesse. Les bonnes habitudes sont donc l'ouvrage de longues années. Elles se perdent promptement , et les obstacles sont infinis pour les reprendre. Une langueur mélancolique , provenant d'un secret méconleutemeiit de soi-même et de la comparaison continuelle du malaise présent avec ce doux temps qui n'est plus , fait parler la conscience. Elle conseille , sans cesse , un courageux retour d ces précieuses habitudes , dont la perte cause des regrets si amers ; mais la paresse et le respect humain prolongent souvent , jusqu'à la fin de la vie , cette anxiété cruelle.
(3) Maisquel troupeau nombreux dans cette étroite enceinte I
La plupart des Vicv.x où l'on réunit l'enfance , sont ou trop resserrés ou mal aérés ; on est sulloqué quand on y entre. Les enfans du peuple, surtout, exhalent dos miasmes si fétides, qu'au bout d'une heure, l'an* est corrompu el peut devenir délétère. Les maîtres , trop occupés , ne pensent pas à renouveler l'air assez souvent, et leur santé peut en souffrir autant que celle des élèves. Les classes doivent être vastes el souvent blanchies , les étages élevés , les ouvertures larges et nuilipliées , donnant sur des cours plantées de tilleuls ou autres arbres à fleurs odorantes, pour purilier l'air , récréer les sens , procurer de la fraîcheur en été , afin que les enfans n'étouffent pas de chaleur. Je me plais ù citer les écoles du Mans comme modèles de salubrité. Le local des écoles primaires est un des plus beaux qui existe , et fait honneur à la munificence de la ville qui n'épargne rien pour l'instruction populaire. Le collège a de superbes classes voîîtées, qui s'ouvrent sur une vaste cour , ombragée de beaux arbres. Ses salles d'études spatieuses el ses dortoirs tout neufs qui ont vue sur une riante campagne, un réfectoire propre et appétissant , des jardins qui inspirent la gaîté , et où sont établis les exercices de gymnastique ; une magnifique chapelle où les cœurs se complaisent et se purifient ; toutes les conditions , en un mol , salutaires au corps et à Piîmc ( mois sana in corporc sano ) , se trouvent réunies pour rendre lairunesse heureuse de recevoir l'instruclion dans un si btl établissement.
^0 NDTKS
(♦! La robt' , li* rabat , un œil doux el sévère ,
Le jeune Fri-rc, avec sa robe et soa rabat , inspire plus de respccl uuv enfans que le jeune mailrc en habit. C'est une chose sagement établie que le costume. Il impose ù celui qui le porte , il lui rappelle continuellement sa dip^nité , la sainteté de remploi qu'il exerce el le respect qu'il doit à la jeunesse autant qu'à lui inCme , maxima dcbctur pucro reicrcntia. Sa gravité le dispense de sévérilé. Cette gravité s'allie trC-s-bien , au reste , avec la douceur , et suppose toujours la patience , la possession de soimême , qui est la première qualité de celui qui commande et surtout de celui qui enseigne.
Il n'est point de partie de l'enseignement où l'on sente autant la nécessité de l'empire de la crainte, que sur leseuransd'uneclasseuussi turbulente. Ils ain)ent , d'ailleurs, celui qu'ils craignent ; ses récompenses, qui n'auraient aucun prix sans la crainte , sont , pour eux , de pri-cieuses faveurs. L'indépendance orgueilleuse croit que tout lui est dû, et n'est jamais satisfaite des dons qu'elle reçoit! La crainte respectueuse . au contraire, rend reconnaissant et fait sentir la valeur d'un bienfait, lors m":ne qu'il n'est qu'une justice rendue.
Un fait curieux , dans les annales de l'inslruction , c'est le tutoiement qui , sous la république, a existé dans les écoles , entre les enfans et les maîtres. On ne le croirait pas , s'il n'était altiste par celui qui était maître lui-mt-ine , alors. Les classes oITraient-elles , pour cela, le spectacle du dé.sordre '' Nullement. Pourquoi ? C'est que l'ordre se maintenait par l'empire d'une sainte liabilude, par la maji-sté de l'ancien enseignement qui semblait coolinuer encore. Les fonctionnaires du collège prirent rang parmi les autorités constituées , et jouirent d'une égale considération. Une école primaire nombreuse fut établie au collège du Mans. Le maître , ancien instituteur de la ville , y fesait régner l'onlro , et nous l'entendions rnn-- HM-ul Si; plaindre. S«»s petits élèves le tutoyaient ; mais , pour peu que cet état de choM- eflt encore duré quelques années , le charme de l'anliciuivénération des élèves en\ers les maîtres, aiirail disparu avec l'unliqui diiripline.
La H.irpc , l'un di- nos professeurs t\ ia priMuière école normalr , (il juiaici' du lutoiemenl fi une époque déjà meilleun' , en déiuonlrnul qu'indép<'nd.imment de l'immornlilé qu'il introduisait dans toutes Ifclofics de la génération nouvelle , il déirnisnil une «les beautés de notre langue , où le loi et le voui , susce|)libles d'une grandî variété de nuances pour rrxpri-*sion de* pn^sioin, lui doutent une rirhe»s<' supérieure, sur ce point, au\ luii;;ues aiirienticv
le lulnirmenl disparut «lr»nr iivec In grossièreté di-* iniruri» de relie < poqiic ; cl le» familles où il m- ronserve , comme étant l'.icrent d'une plus vivi- irndrctkc, en éprouvcnl , quelquefoi» . de graves inconvénirn'».
DU SEPTIÈME (liANT. ''
io\ Reçois-le , dans ton sein , au sortir du berceau. ' La salle d'asile est une institulion encore récente : c'est, à la fois, un hospice et une école. Il existait une lacune dans l'éducalion des enfaus cîe la classe pauvre et ouvrière, de deux à sept ans. Dans ce premier i^ge , ils deviennent un embarras pour leurs parens, qu'ils privent de leur travail, ou qui , pour y vaquer , les abandonnent au premier veau , d'où mille accidens graves , et le manque des soins les plus nécessaires. Si la charité I)ub!ique a des sacriGces à faire pour ces établissemens , elle a aussi moins du secours à donner aux pauvres parens qui ont plus de facilité pour gagner leur vie. Celte institution , qui ne fait que naître , et que la bienfaisance accueille partout , avec le plus tendre intérêt , fera certainement de rapides progrès. Elle caractérise les goûts d'ordre , de civilisation , de piété pratique de notre époque. La morale religieuse dont ces pauvres enfans sucent le lait , y gagnera certainement dans la classe indigente. L'établissement des salles d'asile complète celte action de la charité bienfaisante sur les enfans de l'indigence , depuis le moment où ils quittent le sein maternel , jusqu'à celui où ils entrent dans les rangs de la société, pour y prendre une part active à ses travaux comme à ses avantages.
(6) Bons Frères , que ne puis-je enfanter des écoles !
Ces précieux établissemens sont et seront, long-temps encore, en trop petit nombre. On ne fait pas monter le nombre des enfans qu'ils reçoivent à plus de soixante-quatre mille. Pesons des vœux pour qu'ils se multiplient de plus en plus , car ils l'emportent sur tous les autres. Pourquoi ? Parce qu'ils offrent une garantie que les autres n'offrent pas , au n-ème degré. Quelle est-elle ? C'est leur institut , au sein duquel ils puisent ce dévouement religieux pour une profession qui est toute de patience et de charité, esprit qui ne change point quand le Frère change, mais qui SG perpétue le même dans l'école. C'est toujours ce même Frère qui n'a en vue que Dieu , son salut et celui des enfans qui lui sont confiés. Ne s'occupant point des intérêts de la vie présente , il est content du peu qu'il reçoit, parce que, n'ayant point l'embarras dispendieux d'un ménage, ce peu lui suttit pour le présent comme pour l'avenir. Quel autre en dirait autant? Quel autre instituteur , si recommandable soil-il par les qualités de sa profession, peut atteindre à ce point de perfection disciplinaire? Quelle garantie que cette règle invariable de méthode d'enseignement , et de genre de vie , contenue dans ce code , objet continuel de leurs méditations ! La Conduite des écoles Chrétiennes , est un modèle de sagesse pour renseignement populaire; une de leurs écoles est un miroir fidèle de toutes celles qui sont dirigées par d'autres Frères. Ce que j'ai vu , en elïet , pratiqué chez ceux de Paris , ressemble , en tout , fi ce que j'ai vu chez ceux du iVraiis. Ce <\nç j'admirai , quand je visitai les Frères de la rue
\2 Nt)TF.S
d'Argcnleuil , à Paris, c'csl que, leur uyaiil deaiaadé ce qu'ils pensaient dos écoles mutuelles , ils me dirent qu'il y eu a\ ail de Iris-bonnes , et ils m'indiquèrent cille de la Halle aux draps.
Cette concurrence leur a été fort utile et leur a fait suivre le progrîs , pour renseignement de la géographie , de l'histoire, du dessin, qu'ils ne montraient pas autrefois.
Leur enseignement s'est donc bcauroup amélioré. Je me suis entretenu avec plusieurs inspecteurs de l'universilé, qui ont observé et comparé, avec le pins grand soin, l'enseignement des écoles primaires. Ils m'ont dit que l'enseignement simultané des Frères , quoiqu'av ant beaucoup de rapport avec l'enseignement mutuel , qui semble en être le perfectionnement , pénètre mieux les masses , et doit avoir plus de solidité , étant plus immédiat. L'enseignement mutuel ne vient-il pas, d'ailleurs, de l'enseignement simultané que reçoivent les moniteurs pour le transmettre ensuite? Les résultats du premier ne sont point tels qu'on l'avait espéré , si ce n'est l'émulation qu'il a excitée, et qu'il faut entretenir. Les progressent rapides dans le commcncemeut , puis ils lauguissent.
Les Frères de saint Joseph , institués depuis quelques années auprès du Mans , prennent , sous les auspices d'un prélat dont le zMe est si secoiirable, un accroissenient qui, pour les campagnes surtout, suppltv au nombre insuflisant des Frères de la Doctrine. Leur pieuse et réciproque émulation , en fesanl le bonheur des pauvres enfans , console la société qui , justement alarmée de la corruption des mœurs, réclame avec raison une garantie n>ssurante de sa bonne direction, et du s:ilulaire emploi de l'instmclioii |)opnlairc.
J'ai M)u\ent peusé (pie ces bonsFn res couviendraientparfaitemeut pour l'instruction de» jeunes sourds-muets et des jeunes aveugles que l'on pourrait réunir d.ins la même é-cole. Le prospectus de» Frères de saint Joseph annonce une classe ouverte pour les sourds-muets dans leur établissement. Le» Sœur» de charité conviendraient égalcMicnt pour les jounes Jilles aflligée» de» même!» inlirniités. Les maisons d'institution de ce» congrégation» qui sont à l'ari», pourraient faia- instruire aux écoU-s- mères, di-s sujets qui tiendiuiiht ibns nos provinces exerc<T cette œuvre de patience et de lèic désinléressi'- qui ne ne fuit qu'en vue du ciel.
La pallie ne peut , sans injustice , «>ublier w» cnfun» hs plu» infortuné» , dan» la di»lrd)ulion de» don» de rinstruction qu'elle a promi» ù tous.
Lm Fn'r<i» de la Dottrine chrélieime mmH de veiitable» instiluleur» pop^loir^•^. l.'inlér.l. Ii- lionlienr de» rnfan» du peuple, e^l d.in» leur préciruM' in%lru<tion. A l>ieu ni- plai»e que je rnbtii»»»' Ici le mérite de lantd'nulrcsclimnlil'* iii-liiiii iir» qui prenru-nl uni- »i gnuule princ , et montirni unifie »! Innahie I ni.ii» celui que renf.int , lomnic r.ululle , é]t\}r\\v %on rhfr /ré rr , a un don piitliculici pnui l.iire pa»MT dan» lit
âmes une inslruclion trempée duns celle piélé du cœur, seule capable de donner à l'enfanl du pauvre un bonheur qui, au milieu des pénibles travaux auxquels il est destiné , surpasse celui de l'enfant du riche , autant que le bonheur de l'humble Frère surpasse celui du célèbre professeur. Ils ont été , dans un temps , l'objet d'une faveur exclusive qu'ils ont payée bien cher dans un autre. Mais la conscience publique les soutient , et leurs maisons se multiplient , malgré les obstacles qu'ils ont éprouvés ; l'impartialité des inspecteurs leur rend la justice qu'ils méritent. On ne saurait trop leur recommander de soigner la discipline ; de là dépend le succès de tous leurs efforts.
(7) Et de les éclairer d'un unique flambeau.
L'enseignement simultané fut un progrès immense , et un grand bienfait pour les écoles. Dans mon enfance , l'enseignement individuel y était encore en vigueur. J'en ai vu les graves inconvéniens , mais il conservera toujours son pris dans les familles, où la mère commence la première instruction. Il faut, pour cela, qu'elle ait été elle-même bien enseignée , autrement elle ferait contracter à ses petits élèves de mauvaises habitudes que l'on aurait bien de la peine , ensuite, à corriger à l'école. L'éducation tout entière se ressent plus ou moins d'un mauvais commencement.
(8) Si l'on n'eût enchéri sur l'ancienne culture.
Au commencement du dix-huitième siècle , l'enseignement élémentaire était dans l'enfance. Le vénérable abbé de Lassalle , fondateur des Frères de la Doctrine chrétienne , établit , parmi eux , l'enseignement simultané qui éprouva de grandes contradictions , et leurs écoles étaient peu nombreuses à l'époque de la révolution. L'enseignenii'nt individuel était encore le plus pratiqué dans les écoles publiques ; je me rappelle avoir été ainsi montré dans jnon enfance. Nous allions, tour à tour, lire notre petite leçon sur les gonoux du maître, qui ne pouvait accorder à chacun, et non à tous, que quelques minutes. Cependant l'ingénieux Herbault, vers la moitié du dix-huitième siècle, commença à faire usage de l'enseignement rauîHel , à rhos])ice de la Pitié , de Paris. Celte méthode fit encore des progrès plus lents que la méthode simultanée , malgré l'encouragement que le chevalier Paulet reçut de Louis \\\ , pour la mettre en vii;ueur.
Lorsque l'instruction publique commença ù sortir dis ruines de la révolution , et que les écoles primaires furent établies , les trois méthodes reparurent, et l'on sentit généralement l'insuflisance de l'enseignement individuel , qui ne fut plus guère pratiqué qu'au sein des familles , ou dans les petites écoles privées ; là , il se conservera toujours. La méthode simultanée obtint une préfért nte marquée , et les écoles des Frères reprirent faveur avec les principes religieux qui retirèrent les enfans pauvres de la vie errante et vagabonde à hupu-lle ils claienl abandonnés.
NOTKS
Mais CCS utiles écoles ne pouvant se propager qu'avec k-nlour , par 1.» (iillicuUc de former des maîtres . il de leur créer des clablissenii-ns , IVnstignenienl mutuel parut oiïrir de grands avantages , en communiquant riustruction à un bien plus grand nombre , et à moins de Trais. Il dut éprouver, à son tour, de vives contradictions, jusqu'i"i ce que les idées Tussent arrêtées sur la grande question de savoir si l'instruction est pré- Térable à l'ignorance pour les enfaus des pauvres, et pour la classe ouvri^^e, Il ne faut point se dissinniler celle terrible objection (ontre l'instruction populaire. Hend-elle plus heureux celui qui la reçoit ? N'accroit-elle pas en lui , par la comparaison de ses Taligues et de ses privations avec les loisirs et l'abondance du riche , des sentimens de haine et d'envie, qui, le rendant plus mécontent de son état , lui ûlent la conscience du juste , lui font regarder toute fraude comme légitime, et le disposent ù se servir de l'instruction pour saisir avidi ment toutes les occasions de troubles, dans l'espérance de devenir riche à son tour ? On ne peut disconvenir que tel est le résultat de toute instruction qui n'a pus pour base les principes et la pratique de la religion , qui seule peut rendre l'homme satisfait de sa position , en lui montrant le vrai bonheur dans le travail , la modération des désirs, la vie frugale et l'espérance du ciel.
D»s que les bons esprits s'accordèrent à regarder l'ignornuct' comme la véritable source du mal moral , ils durent réunir tous leurs cITorts pour propager l'instruction dans les proportions des besoins de chaque condition, de chaque état. Di-s-lors , rcnsi'igncnient •nutuel dut être ri-gardé comme un |K.Mfectinnn('mcnt de l'enseignement simultané, puisqu'il communique l'instruction à un bien plus grand nombre. Les hommes, sans prévention, favorisèrent indistinctement les deux méthodes ; mais ils comparèrent les résultats et les jugèrent.
Il est certain que la concurrence ciiiilrihua puissanuiuiit an progrès, et qu'un)- noble et bienveillante émulation remplace, de plus en |)lus , une jalousie basse et exclusive. Quand je visitai la belle école nnituelle de In Halle aux draps, ù Paris , ie maitreù qui je demandai ce qu'il pensait de ren'eigneuicnt des Frères , mv répondit avec modestie et Tranchise , (pi'il devait rire meilleur que lésion, parla raison qu'un maître d'école niuliiellv rst H'ul pour i|uatre ù cinq cents euTans , tandis qu'un Frère , qui va toujours u\er un autn- Frère, n'en u jamais i)lns de soixante ù qualre- »ingt». J'admirai, dans celte ^-cole , l'intelligence des monileurs , la précision de» mouumens, la variété des exercices qui mettent le corps comme l'etpril dans une action continuelle et salulnire. C'nl une ruche on tout IrotuilU', frrifi o/'iii, l.e clianl <sl, surtout, tin i-xcellent moyen de ranimer le rournue , de dissiper les rhaKiins amers que rauM- la dillirnllé d'.qtprendre aux pauvre» etif-ns II mMe une donre joie ."> leurs pénlliles ilîoris ; il Ttiil |»^nelrei au fond d« le nr ftme les plu ulile» mérités avec de pirux s^n'imen».
DU SEPÏiÈME CHANT. 45
Celle école , dis-je au maîlre , y-l-elle loujouis piéseiUé ce bon ordre que j'admire ici ? u 11 y a trois ans , me dit-il , que je l'ai reçue dans un aiireux désordre ; il n'y avait plus que cinquante élèves. Vous en voyez ici cinq cents qui me viennent à huit heures du matin , et ne s'en vont qu'à quatre. » Chacun apporte son petit panier garni de vivres. Le repas et la recréation ont lieu de huit à neuf heures , et de midi à une heure.
Le maîlre m'ayant invité à assister aux exercices , je fus témoin de ceux du matin et de ceux de l'après-midi , soit dans cette école de garçons , soit dans celle de fdles qui était à côté, et qui me parut aussi nombreuse et aussi bien tenue. La maîtresse , tranquille, sur son estrade , mais dans une attention continuelle , donnait l'ordre aux monitrices , qui fesaient tout marcher avec un ensemble étonnant.
Je remarquai que , dans ces deux écoles , comme dans celles des Frères , l'épellalion, l'assemblage des syllabes et la lecture courante se pratiquaient de la même manière que j'avais été enseigné dans mon enfance, et que j'ai enseigné moi-même. J'observai dans cette occasion , comme je l'ai fait bien des fois , que les enfans ne s'aperçoivent point de toutes les diflicultés que le caprice de notre langue offre, sans cesse , dans l'enseignement de la lecture, pour la prononciation. Ils adoptent , avec l'innocente docilité de leur âge, toutes nos conventions, sans s'offusquer de leurs contradictions bizarres. La pensée de chagriner le maître par des questions importunes ne leur vient point à l'esprit. Cette œuvre, la plus difîicile , peut-être, de toute l'instruction de la jeunesse, s'achève facilement vers l'âge de six à huit ans. C'est donc presque inutilement , je crois , que l'on a tant inventé de méthodes différentes pour l'enseignement de la lecture. Un bon maître est beaucoup plus rare qu'une bonne méthode ; car il est trèscommun de voir arriver dans nos collèges des enfans mal instruits des liaisons et de la prononciation , et dont la lecture reste toujours vicieuse , à leur grand préjudice- La langue grecque , si difficile à apprendre , est la plus facile ù lire , quoique le nom de chaque lettre soit de plusieurs syllabes. Sa prononciation simple , toujours harmonieuse , n'offre jamais de ces contradictions capricieuses qui dénotent une langue sortie du sein de la barbarie. On s'est efforcé de remédier à ce grave inconvénient en figurant la prononciation ; mais les sons par lesquels on la figure sont eux-mêmes déterminés par des conventions controversées. Il serait cependant à désirer que l'enseignement de la lecture reçût plus de fixité , et je fais des vœux bien sincères pour que le procédé , aussi simple qu'ingénieux , inventé par M. Menard-Bournichon , notre laborieux collègue de la Société des Arts du Mans , soit adopté. Quelques points-moniteurs placés au-dessus des syllabes dont la prononciation varie , avertissent de celle qu'il faut suivre. Ce procédé , qui demanderait ici des dévcloppeinens qui doivent être
i6 NOTES
publiés, romlrnit un praml senice, non seulement aux étrangers, mai^ i un grand nombre d'ccolcs, où la prononciation est encore mai enseignée.
Ce bon maître de l'école mutuelle de Paris m'engagea aussi à assister à la leçon de chant qui excitait vivement ma curiosité , car je n'avais pas cru que les cantiques , que j'avais entendu cbantcr en parties, pussent être appris par routine, comme ceux que l'on chante à l'unisson dans les autres écoles. Celte leçon de chant «io donna enirc les deux classes , depuis une heure jusqu'ù deux. Le très-jeune maître pratiqua devant moi rin;;énieuse méthode de W'ilhem. Je ne connaissais point ce moyeu si naturel de la main harmnn'ujtie. La main droite placée horizontalement avec les doigts également espacés, offre la portée musicale. L'anneau que le maître insère dans son doigt lient lieu de clef. Chaque fois qu'il change l'anneau de doigt , la clef change aussi , ce qui est merveilleusement convenable pour habituer les é\t\es à toutes les clefs et à la transposition. Ce jeune maître , au milieu d'une soixantaine d'enfans choisis dans toute l'école, plaçait le bout de la bagrictto noire qu'il tenait de la main gauche sur cliaque doigt de la main droite ou dans leurs intervalles , pour indiquer aux cnfans les notes de la leçon qu'il composait ; et marquant la mesure, par ses mouvcmcns de tête et de bras, ce chœur nombreux saisissait , chantait avec justesse et ensemble ch.ique note ainsi indiquée.
Je le Ti», ensuite, se servir d'un tableau rayé de larges portées pour dicter une leçon de la nirme manii'-re , en promenant sur les lignes la bagiiflte qu'il tenait alors de la main droite , et avec une autre baguette montrer de la main gauche un second dessus , qu'exi-cutaieut , avec le premier dessus, les enfans partagés en deux chœurs ; puis faire chanter des morceaux imprimés , h trois et quatre parties. Il démontrait parfaitement toute la théorie l'Icmentaire , eu fesant tracer sur l'ardoise tous les signes nécessaires aux démonstration'. Enfin il exerçait ses él.'vrs fi écrire tout ce qu'il vocalisait , et !t l'analyser. Je fu^ tri'-s-'ialisfnit de cette intéressante leçon. Cet cnsei'^ement simultané a beaucoup de rapport avec celui dont on fesait usage, autrefois, dans les psallcttes.
Kn résumé, l'cnsoignemenl mutuel consiste .'i faire inslrnin- l"s plus faibles par li-s plus forts, que le luiiitre a lui>mème instruits nupamvnnt par l'enjcignemenl simultané. Ce proci'-dé ejt donc véritablement propagateur ; il e»t , pour l'instruction, ce que sont le» mécaniques pour l'indutitrie, avec la dilTérenre , rependant, que l'inslrurlion ne partant pas imm<*<li.il<"m<'nl du niailr»-, perd de sa qualité, en passant par l'inlermédiairr d'enfuis qui ne |M-u\enl avoir ni ass«-/ d'expérii-iirv , ni de vigilance, pour qui' la cnnimiinicalion toit bien lidrir.
Ihl rr«lr , ce% itolcs ont l'inconvénient de toute!) crllcs i|ui nr sont pas dirigées par de» Fn'Trs, r'e«t de ne point offrir de garantie de continuité de bons prinrlpi-A ri rie Umnes inélh«»|i-«. nicn n'nssurr «in'un bon maître «em
DU SÎPTIÈME CHANT. ■* ^
remplacé par un maître qui le vaille. C'est une vicissitude de bon et de mauvais enseignement. Telle a été , depuis su fondation , l'école mutuelle de notre ville. L'excellent maître qui la dirige- mainlemint Tamise, par plusieurs années des plus pénibles soins, dans un état ilorissant. Puissel-elle s'y soutenir ! La libre concurrence des écoles entretient l'émulation , sourcede toutbien.L'avenir seul peutdécider, après une longueexpérience, de la supériorité des méthodes. En attendant le jugement du procès, on peut faire un excellent usage des deux. Espérons que la loi nouvelle sur l'instruction primaire , prenant vigueur de plus en plus, remédiera au grave inconvénient que nous signalons , et que les écoles normales , sagement dirigées , fourniront , en nombre suffisant , par la suite , des maîtres aussi recommandables par le degré de science qui leur est nécessaire, que par les principes religieux qui , seuls, peuvent rendre l'instruction populaire un accroissement de prospérité pour la patrie, le perfectionnement , et non le fléau de l'ordre social.
Dans ce dernier cas , on ne peut pas plus accuser l'instruction d'être la cause du mal, que les alimens d'être la cause des maladies ; et il est toujours vrai de dire que c'est l'ignorance ou l'absence de la bonne instruction , qui est la véritable source du désordre. La loi nouvelle ne propagera, sans doute , que cette bonne instruction. Son succès , au reste , dépendra surtout , de la manière dont elle sera exécutée. Mais on ne peut trop le redire pour tout genre d'enseignement , le développement intellectuel , qui ne serait point accompagné du développement moral , multiplierait , d'une manière effrayante, les maux de la société ; s'il est vrai que la somme des délits ait augmenté , que les prisons soient plus nombreuses et renferment plus de malfaiteurs qu'autrefois; s'il est vrai que les aliénations mentales deviennent de plus en plus fréquentes , c'est un terrible argument contre le progrès intellectuel , et la preuve manifeste que l'éducation religieuse est généralement beaucoup trop négligée.
Il ne faut donc jamais perdre de vue que le but de l'enseignement primaire, abstraction faite des méthodes, est de donner aux enfans du peuple, à l'aide d'une piété pratique , l'amour du travail , l'esprit d'ordre et d'économie pour en conserver les fruits. Les caisses d'épargne , où on accoutume les plus diligens à déposer leurs petites récompenses , deviendront, pour eux, une source de jouissances vives et pures, qui les empêcheront de porter envie aux enfans des riches. L'indolence et la dissipation rendent ceux-ci réellement bien moins heureux que les enfans pauvres, dont l'active industrie est, aujourd'hui, une source de chances incalculables de fortune, d'élévation et de jouissances. (9) Le mouvement , ici , le tire de la p;ène. C'est le mouvement qui fait la vie. Cet axiome s'applique ;\ tout. Nous l'appliquons , ici , aux pauvres enfans, dont le mouvement esl le besoin le
Vs
NOTFS
plus impi^ti( ux , et dont un repos trop long fait le supplice , au point t\nc Icursanlé peut en soulTrir beaucoup. L'enseignement en action des écoles primaires me plail ; mais le mal est trîs-près du bien ; car , parmi les rnfans , le mouTement est toujours sur le point de causer le désordre , et la surreillance doit être continuelle pour empêcher de naitrc un abus qui perdrait tout. Il faut dire aussi que l'ordre , une fois bien établi dans les mouvemens, devient une habitude, un" m;irchc aussi bien réglé? que le mouvement qui entrelient la vie du corps. Les enfans aiment cet ordre comme ils aiment leur santé , que le moindre excès dérange ; mais leur légèreté peut, à chaque instant, les écarter de l'un, comme il peut leur faire perdre l'autre. L'action de celle continuelle surveillance est donc indispensable.
Dans les autres enseignemens , la charité du maitre doit lui rappeler ce besoin que l'enfance a du mouvemeut , pour le mêler à la discipline de sa classe , qu'il a le pou\oir de modiCer, quand il n'en résulte que du l>ien. C'est ce que j'ai presque toujours pratiqué dans mes cours , en fesant quitter sa place tt tout récitant pour venir , au milieu de la classe , sans Turc, et tenir de bout celui qui expliquait un auteur , corrigeait un devoir ou fesait une lecture. Comme plu'^ieurs él.'ves p"uvent, ensemble, participer à ces divers exercices qui, d'ailleurs, prennent. Je celle manière, plus d'arti\ilé, d'intérêt, et gagnent de perfection, tous les élèves d'une classe, même nombreuse, se lèvent , plusieurs fois, pendant les deux heures qu'ils y sont retenus , et n'ayant pas le temps de s'ennuyer d'être assis , puisqu'il sont tenus sans cesse en haleine , ils n'importunent point le maitre, et ne troublent point la classe par des sorties fréquentes , qui deviennent, au contraire, fort rares, et n'ont lieu que pour des besoins réels. Notre gymnastique nouvelle est donc un puissant remî-dc contre ce repos obligé des longues études auxquelles il faut bien que le corps s'habitue , .'i mesure qu'il en devient capable ; c'est un grand bienfait dans le ri-gime de l'éducation publi(|ue.
(10) ( )ii qiiriqiic doux ranli(jiic ou qiii>l(|uc chanl joyrtiv .
C'est une bien sage dis|>osilion <le la loi sur renseignement primaire su|KTiruri- , que celle qui |>os(.> en principe (|ue le chant in f<Ta partie. Il c»t riTonnu que, dans les^-cnles populaireit, le chanl e«t non M-ulemriit un (léiasMrinenl ugK-aliIe tt l'enfunce , mais qu'il ctmlribue ù élever les àmet, h vdnucir le« m<rur«. On ne Murait trop corriger l.i nuiutnise habitude qu'ont li-« enfan* du pnipir de rrier de louli- leur force en rhnnianl. (^e rbanl aigre , de la gorge , i-«t dêleMable. Il iléteriure l'urgane de la voix , rumiiM' Il rar.'icl* ri- , et prcxluit un effet tout rontrjiir .'i rt*liii qu'on veut obtenir, m excitant une »orte de dévergondage bruyant parmi U*s enfans. On doit Ir^rxrrtcr, au contraire. :> ne point forcer hur w)iv qui perd alors
tous ses charmes ; tandis que, douce et naturelle, accompagnée d'une prononciation soignée, elle acquiert un accent flatteur, qui fait une impression très-agréable sur ceux qui chantent comme sur ceux qui écoutent ; le langage devient moins grossier , et l'éducation plus policée. Comme tous n'ont pas des dispositions pour le chant, ou doit l'interdire à ceux qui ont la voix fausse ou rauque ; ils gâteraient tout. Il est indispensabe de faire un choix.
(11) Nous élèvent à Dieu par des concerts si beaux. Sursitm corda. Le discours musical , ainsi que le discours oratoire, ont
chacun leur destination spéciale. L'un et l'autre doivent plaire, mais ce n'est pas là leur but , qui est de toucher les cœurs de leur objet principal. Si l'organiste ne cherche qu'à charmer ceux qui l'enlendent , qu'à faire admirer son talent , il détourne les cœurs qu'il attire à lui , au lieu de les porter à Dieu ; mieux vaudrait qu'il n'y eût pas d'orgue , et c'est le grave motif qui a empêché plusieurs églises de France et d'Italie, de l'admettre dans leur sein. Il faut donc , avant tout , que le musicien de l'église ait un cœur religieux, et il me semble qu'alors la grande question de la différence entre la musique sacrée et la musique profùne se trouve , en quelque sorte, résolue. C'est ainsi que toute question d'ordre social est du ressort de l'éducation , comme principe unique de tout bien.
(12) A notre art, quel beau code offre votre doctrine'.
Le livre intitulé : Conduilc des Ecoles Chrétiennes, par Messire Delà .salle, est un chef-d'œuvre d'intelligence dans l'enseignement primaire. L'ordre en est admirable ; dans les nouvelles éditions , il suit le progrés. Peut-on douter que , par le moyen d'une pratique religieuse qui établisse l'ordre 'ntéricur , seule garantie de l'ordre extérieur qui frappe \c% regards , on ne fasse, de ces pauvres enfans, des hommes d'une probité solide, à répreuve de toutes les souffrances d'une vie laborieuse , dont la plus belle récompense n'est point sur la terre, et qui est la préparation nécessaire de la vie bienheureuse ? L'excellence de ces principes , leur induence dans l'éducation populaire, est sentie clwque jour davantage.
L'enseignement mutuel et celui des Frères ont eu, tour à tour, leur faveur et leur défaveur. Une égale protectiort doit encourager ces enseignemens. L'avenir jugera les résultats de la nouvelle méthode, car ceux de l'ancienne sont suffisamment éprouvés par le temps. La concurrence sera toujours utile aux doux. Notre respectable prélat leur accorde une égale bienveillance ; et cette consciencieuse impartialité produit, entre ces écoles, la plus heureuse émulation. Notre administration municipale a prouvé sa sagesse, en donnant le titre (ïEcole communale à celle des Frères comme à celle de l'enseignement mutuel.
Leur succès dépend beaucoup de la source d'où l'on lire les sujets. Les Frères de la doctrine ont une maison d'institution à Paris ; ceux de Saint- Joseph en ont une au Mans. C'est dans rss noviclals qu'ils puisent l'esprit Il ï
de leur profession. Un cerlaiii nombre il'iiisUtuteurs primaires sera maintenant tiré cJe leurs écoles normales établies dans cliique département. Si tontes ressemblent ;\ celle du ^fans, on peut espérer des sujets recomroandables. L'homme de mérite * qui la dirifre a fait entendre, dans la première distribution de prix , un discours qui renfermait la meilleure régie de conduite tracée à ces jeunes instituteurs. C'est le résumé d'une longue eipérience et d'une profonde observation. Ces éléves-maitros vont être eiercL-s à l'enseignement prulique. C'est une condition essentielle de l'enseignement normal. Il est certain que la bonne volonté se montre partout , aujourd'hui, pour opérer le bien par le salutaire effet de cette concurrence, sans jalousie, d'où nail la noble émulation des vertus et des talens.
(13j Nous taririons, aloi^, la source de ces crimes
L'instruction populaire doit récréer , raffermir l'ordre social, ou le dissoudre et le perdre. Il est certain que toutes les volontés se portent, avec une touchante philanthropie, vers la rénovation morale de la classe pauvre, quoiqn'avec des \ucs qui ne sont pas toujours les mêmes. Espérons que l'expérience rendra , de plus en plus, la vérité évidente sur un point aussi important. Mais il est un moyen adopté avec un assentiment unanime , c'est l'établissement des caisses d'épargnes qui ont remplacé l'infime loterie et les maisons de jeu , sources de misère et do dépravation par leurs appâts trompeurs , offerts surtout à la cupidité de la grossière ignorance. Les caisses d'épargnes conuiicnrent , par les sages instructions d'une administration bienfaisante, ù être comprises de la classe pau\ a* et laborieuse qu'elles corrigent, peu à peu , des vices cl des désordres si communs dans cette condition. Le nombre des déposans augmente sensiblement chaque année ; et , ce qui est digne d'admiration , c'est le soii> paterml du directeur '* de notre école mutuelle, imité, sans doute, par beaucoup d'antres, pour faire naiire p;irmi sr s petits élèves le gofit d'une économie , dont l'induence doit être si heureuse sur leur avenir. Dans les discours qu'il prononce ù ses distributions de prix . il fait l'honorable mention de ceux qui accumulent leurs récompenses pour les placer à la caisse. Des prix sont décernés à ceux (lui ont h- plus déposé, parce que c'est une preuu- cerlaint- qu'ils otit le plus niérilé par leur travail et leur économie. Cniiihicn de ces cnfans vertueux portent leurs parens .1 les imiter ! Kt de quel» bien» la b<iniie conduite et l'esprit d'ordre, nSultant d'une si louable émulation , iir »ont-ils pas la source pour le présent et pour l'avenir !
Ain»! , la bonne instruction populaire doit tVlairer le peuple sur son lérilablc intén-t. J'ai qn<i(|u.f(iis entendu dire que rvUc instruction était liès-dangereuM-, parer qu'elle rendait des esprits grossiers subtile» pour la fUM- rt la fraude qui mr.inleiil toute» sorte» de crime» ; qu'elle les rendait
• M. Dupont. •• M. Diil.ir.
DU SEPTIÈME CHVNT. 51
indociles à loul frein , jaloux et ennemis déclarés de toute autorité ; mais l'ignorance n'enfante-t-elle pas aussi la fraude et la rébellion ? Parmi les malfaiteurs qui garnissent les bancs des assises , combien ne savent ni lire ni écrire !
En résumé , on ne saurait trop s'attacher à persuader aux enfans des pauvres une grande vérité pratique , c'est que , sans la crainte de Dieu , on est pauvre dans la richesse , et qu'avec la crainte de Dieu, en est riche dans la pauvreté : « Mclius est parùm cum iimorc Domlni , (luàm thesauri magni et insaturabiles. » (Pbov.) Il y a mille exemples à apporter en preuve de cette grande et consolante vérité.
(14) Mais au premier des arts que ma voix vous convie !
Membre résidant de la Société d'agriculture , sciences et arts de la ville que j'habite, je ne devais pas omettre de parler de l'éducation des jeunes laboureurs et des fermes-modèles , où ils peuvent recevoir les leçons d'une pratique éclairée. Car c'est l'application des préceptes de la théorie, qui , dans toutes les connaissances humaines , est le point difficile. Il n'est pas rare de voir des hommes fort instruits , dissiper une belle fortune dans des spéculations ruineuses d'agriculture, par le manque d'expérience, et plus souvent encore par le manque d'ordre. Les expériences coûtent cher à ceux qui les font, et l'on ne saurait trop profiter de celles qui réussissent, et même de celles qui échouent , pour combattre , par des exemples frappons , capables d'exciter la puissante émulation de l'intérêt , une routine timide , opiniùlre , et quelquefois prudente. Tirer le meilleur produit de la terre, voilà le grand problème. Il en coûte pour- changer d'antiques habitudes de culture , môme avec la certitude de faire mieux. Ainsi , dans nos contrées , où la vigne a tant diminué de valeur par la dépréciation progressive de nos petits vins blancs , les cultivateurs ne l'arrachent qu'à regret. Mais ils se consolent , quand ils voient une belle moisson remplacer une mauvaise vendange qui , souvent , ne payait pas leurs avances. Dans mes petites propriétés , j'encourage mes fermiers à ce changement de culture, quand le terrain y est propice , sans leur en faire une loi ; et partout , excepté dans les pentes trop rapides , les céréales , dont le produit est plus sûr , ont remplacé la \igne avec avantage. Depuis vingt ans , le clos de Banjan , près le Mans , a bien changé de face.
Je dis que l'agriculture est le premier des arts , le vrai trésor de l'état. En effet , la richesse réelle d'un pays est le produit annuel de ses terres ; c'est l'àme de toute industrie.
(15) A couronner, chez nous , son génie inventeur. Granger, garçon laboureur, inventeur d'une charrue, qu'on a appelée de son nom charrue Granger , a obtenu la croix d'honneur , il y a quelque» années.
52 NOTKS
[i6) N'avcz-vous pu trouver un romcdo à srs maux?
Arislole avait prononcé l'arrêt qui exclut le sourd-muet de toute participation aux connaissances humaines. Il ne parait pas que, jusqu'au XVI* &ii<:le , l'idée (ut venue à pei-sonne , dans aucun temps , que les sourdsmuets de naiisance fussent susceptibles de recevoir le bieurail de l'instruction.
C'est à Pierre de Ponce, bénédictin à Ona, mort en lôôA, qu'appartient la gloire d'avoir créé l'art d'instruire les sourds-muets do naissance. Ambroise Moralis , dans ses AnliijuUcs d'Espai;nc , dit avoir été témoin de ses succès , et qu'il enseignait 5 parler aux sourds-mucls avec une rare perfection. Après lui, Jean Paul Bonet, E-^papnol, fut conduit à s'occuper de cet art , par raffeclion qui lui fit entreprendre l'éducation du frère du connétable de Castiile , devenu soord-muct à l'âge de deux ans. Il Gt imprimer , en 162r>, un traité sur l'art d'enspigner ft parler aux sourdsmuets. M. Amman, hollandais, docteur en médecine , fit paraître, vers la fin du XVn» siècle, deux excellens ouvrages, l'un intitulé : Surdiit et inuliif loqiiens ; et l'autre : Disferi,iiio de UiqutlA stirdorun\tt mutorum. On disputa à ces savons le mérite de l'invention de cet art : - S'il m'est permis de dire ce que j'en pense (dit le bon abbé de l'Epéi- , dont nous citerons plusieurs passages extraits de son //n^Vii/iun des .tnurds-muets , ouvrage très-rare), je ne trouve aucune diUirnilé à croire que ^t. Bonet l'ait inventé en Espagne , M. Amman en Hollande , M. W.illis en Angleterre , et d'autres savons dans d'autres pays , sans avoir vu les ouvrages its uns ))(s autres. J'ajoute même qu'il n'est aucun habile anatomistequi, en réflérhissanl, pendant quelques jours, sur les mouvemens qui se passent en lui , d:ins l'organe do la voix , ot les parties qui l'environnent , h mesure qu'il prononce fortement et séparément cliicune do nos lettres , en se legardant avec nttentinn dans un miroir, ne puisse devenir , à son tour, inventeur de cet art , sans arir jam:iis rien lu sur cette nnliére. •
• M. F.rnaud , M. Perreire , portugais ( continue toujours M. l'.ilihè do l'Epée ) , et M"* de Sainte-Rose , religieuse do In Croix du f.iul>ourg Saint- Antoine , ont été les premiers do notre sit-clo qui se soient appliqué» à riiis'trurtion dis sourds-muets , sans ov>»ir concerté en-tonible le plan de leur» opérations. Je n'ai point connu le premier. I.n d.imo religieuse a formé { en rodant usage do ral|ilialM't manuel franraii et de» signes nalarrlft) deux éKvi-s, dont l'une a parf.iitomont réusHi. Quant h M. Perreire, an de «M diviplos (M. S.iliniiroux do FonloiMi K lui a fait iM-niiroup d'honneur, et w Iroiire, iiujourd'lHii, en état do roinpiwer des ouvrages , et de le* donner ou public. H a mémo entrepris d'instruire, h «on lonr, quelque* autre* iourd»-niuiUi. »
Fn 17.M , l'arailémle tU-^ \r\vucr* rrmlil aux Mirrè« do i o ^a^anl un
glorieux témoignage. Mais voici ce qu'ajoute M. l'abbé de l'Epée : « Il serait à désirer que M. Perreire eût bien voulu donner au public les moyens qu'il emploie... L'académie des sciences vient de nous dire qu'il s'en est réservé le secret : il en a toujours fait un mystère , et défendu trèsexpressément à ses disciples de dire , à qui que ce fût , comment il s'y prenait pour les instruire. »
(17) Dans leur misère, hélas ! dites, qui les assiste ?
Ce fut , en effet , la plus tendre charité qui porta le bon abbé de l'Epée à se livrer à l'instruction des sourds-muets. Je ne puis mieux faire que de citer ici ses propres paroles , extraites de son Institution des sourds-muets. « Le Père Vanin , très- respectable Prêtre de la doctrine chrétienne , avait commencé par le moyen des estampes ( ressource en elle-même trèsfaible et très-incertaine), l'instruction de deux sœurs jumelles, sourdes et muettes de naissance. Ce charitable ministre étant mort , ces deux pauvres CUes se trouvèrent sans aucun secours... Croyant donc que ces deux enfans vivraient et mourraient dans l'ignorance de leur religion , si je n'essayais quelque moyen de la leur apprendre , je fus touché de compassion pour elles J'entrais dans une carrière qui m'était absolument
inconnnue. L'alphabet manuel , que je savais, dès ma plus tendre enfance, ne pouvait m'être utile que pour apprendre à lire à mes disciples... ; il me parut donc qu'une méthode de signes combinés devait être la voie la plus commode et la plus sûre , parce qu'elle pourrait également s'appliquer aux choses absentes ou présentes , dépendantes ou indépendantes des sens. »
Ses succès , dans celte éducation particulière , l'engagèrent à ouvrir, dans sa maison , une école de sourds-muels des deux sexes.
« Mais , ce qui me pénètre de la plus vive douleur , dit-il , c'est de ne pouvoir rendre à ma religion et à ma patrie qu'une trentaine de personnes , tandis qu'il peut y avoir dans le royaume environ trois mille de ces espèces d'automates. * Ils ne sont tels , que lorsqu'on ne cultive pas , en eux , le trésor précieux qu'ils possèdent d'une ùmc créée à l'image de Dieu. »
Cette charité chrétienne était le seul motif qui le portait îi la science ; car , ajoute-t-il : « Je ne regarde pas avec un œil indifférent tous les sourds-
• Plusieurs portent ce nombre d-^ cinq cent cinquante à cinq cent quatre-vingt-dix par million, dans le voisinage de la mer , vers le nord; on en compte aujourd'hui de quinze îi dix-huit mille en l' ran'^e , j'ai vu même, quelque part, vingt mille cent qualre-vingl-neuf. Combien il serait à désirer que les progrès de la médecine, pour opérer les sourds, comme les aveugles, diminuassent le nombre dc ces infortunes !
,>-i NOTES
mucls des oalioas qui uous environnent. C'est uniquement pour eux , que je me snis appris à moi-même les langues italienne , espagnole , allemande et anglaise , autant qu'il m'était nécessaire pour composer un traiié dans ces quatres langues , comme en latin et en français. Je suis rot^me disposé à apprendre toute autre langue dans laquelle il faudrait instruire un sourd-muet qui me serait amené par l'ordre de la providence... Je me suis engagé, vis-à-vis des nations voisines, à mettre, dans l'espace de six mois , un de leurs compatriotes en état de réussir dans l'inslruction des sourds-muels. •
Qui croirait qu'une si belle œuvre eftt pour adversaires, pour critiques, des personnes , d'ailleurs , respectables , dit-il , qui prononcent d'un ton grave et décisif que la foi venant de ce qu'on a entendu , selon les paroles de l'apôtre, fides ex andltu, il est impossible d'en faire entrer les vérités saintes dans l'esprit et dans le cœur de pauvres eufans dont les oreilles ont été fermées dî-s leur naissance. Mais nous savons , et c'est ce que l'apotrc a voulu nous enseigner , que l'esprit de l'homme , tel pénétrant qu'il puisse ftre, ne parviendra jamais à découvrir , par lui-même , les vérités et les mystères de notre sainte religion. Il faut nécessairement qu'on les lui annonce ; mais il importe peu que ce soit de vive voix . ou par écrit. Ces choses «ont écritts , dit l'apôlrc, afin que vous croyiez. »
(18) Du muet . autrefois, l'impétu'trable corps.
Lenoir , sourd -muet, devenu répétiteur de sourds- muets , disait, qu'avant son instrnrtinn , il éprouvait du plaisir à faire du bien , qu'il dislingu;iit le bien et le mal ; il ajoutait : << Nous portons tous la loi naturelle en naissant ; mais l'éducation m'a perfectionné. ■ Nous prolestons de tiiulcs nos forces, dit M. Dégérando , contre la sentence qui refuse le Mrilimrnt mural au sourd-muet , par cela seul qu'il est privé de la parole et des langues artificielles.... C'est un voyageur jeté au sein d'unr société dont il ignore le langage... Sa destination est la même que celle des autres hommes , c'est donc un devoir sacré pour les gouvcrnemcns di" lui prtKurer les mêmes avantages... Les dbservations de M. \;u f l'oiil conduit îi reconnaître que les infortunc^-s «-ouriîs-muets , alors qu'ils sont abandonnés, sont loin d'être réduits ù l'état d'un pur automile , comme l'ont supposé plusieurs écrivains : • Leur esprit et leur caur ne sont ni sourd» ni miul», dil-il. ► Il s'est donc assuré que les sourds-murts possèdent, déjà, les idc. s dont ils n'ont pas encore les signes. Dans s.i méthode, il ne •épare |ioifii j'iiistrurlion de l'éducalion. Leur curiosité est exa'Ssive , Irar déflanre générale et leur penrhnnt très-grand pour l'imitation.
\.'*hwncr d'un srns doit modifier beaucoup l'éducation des autres sins ; ri reloiU n fait une o|i«crv.ilion profonde, qui adil i|ur s\ tous les hommes n'avaient qu'un h-uI des cinq M-ns, ili m' Ir.iiter.iient iou« (h' fou«.
11 est peu de situation aussi cruelle que celle qui résulte de la réunion de la cécité et de la surdité. Ce malheur est rare. Les trois autres sens sont alors employés pour suppléer aux deux autres , Jt l'odorat acquiert une perspicacité surprenante. J'ai lu que l'infortuné Mitchel , privé de l ouïe et de la vue, distinguait , par l'odorat , les personnes qui entraient dans l'appartement.
(19) Chose étrange! un muet vous parle de la voix. Je continue de citer les propres expressions du savant et cUaritable instituteur, parce qu elles sont une autorité si respectable , qu'on ne peut avoir le moindre doute sur les résultats qu'il a obtenus, quelque merveilleux qu'ils soient.
«Le monde n'apprendra jamais, dit-il, à faire courir la poste à ses doigts et à ses yeux , pour avoir le plaisir de converser avec les sourds et muets. L'unique moyen de les rendre totalement à la société , c egt de leur apprendre à entendre des yeux et à s'exprimer de vive voix.... En instruisant les sourds-muets, ils parleront comme nous, et il ne s en faudra guère qu'ils n'entendent de même.... Qu'un sourd-muet de naissance me réponde la messe à haute et intelligible voix, c'est un fuit pnhlic... Une de nos sourdes-muettes récite , de vive voix, son office avec sa maîtresse... Pour ce qui est d'entendre , j'ai déjà dit que, quand il me plaisait , je dictais mes leçons de vive voix sans faire aucun signe. Cent et cent personnes l'ont vu. Je parle , ayant les mains croisées derrière le dos. Les personnes qui sont à côté de moi ne m'entendent pas ; car , en leur présence , je ne donne exprès aucun son ; cependant mes sourds-muets , „ui sont plus éloignés de moi , m'entendent par les yeux , et iis écrivent ce (luc je dis , ou le répètent de vive voix, si l'on veut. »
En 1773, un de mes sourds-mueîs a soutenu, de vive voix, une dispute latine en toute règle, sur la définition de la philosophie, donné ses preuves, et répondu aux objections. En 1774, plus de huit cents personnes l'ont entendu prononcer un discours latiu.
M l'abbé de l'Epée donne , à la fin de son Institution des sourds-muets , les programmes des exercices que ses élèves ont soutenus en français, latin , italien et espagnol , ù partir de l'année 1771. Celui de 1774 offre le discours d'ouverture: Oralio ab nno 6 surdis mutisgue , .nenntc c.vcrcHio pronunciata. avec cette épigraphe : Sapicnlia apcnnl os ,nulonnu.
L'enseignement de la parole n'a pas été toujours suivi dans l'école des sourds-muets. J'en ai entendu donner pour raison que le sourd-muet n'entendant point parler , sa prononciation ne peut être que désagréable, lien est de même de l'écrituro de l'aveugle. Mais, pourvu que l'un puisse se faire lire , et l'autre se faire entendre, n'est-ce pis tout ce qu'il leur faut ? La parole et l'écriture sont !<■ complément nécessaire de l'éducation
•>'» NOTtS
de l'aTeugle et du sourd-muet. Cet enseigaeaient est purement mécanique ; voili ce qui rebute lessavans. Il ne peut guère être qu'individuel et dfmanderait trop de temps : voilà la Térilable raison de sa rareté. M. l'abbé Sicard fesait prononcer , comme objet de curiosité seulement , des mots à ses sourds-muets.
• En quatre leçons , dit l'abbé de l'Epée , je leur ai ouvert la bouche et délié la langue. Je les ai mis en état de prononcer plus ou moins distinctement toutes sortes de syllabes. Tout est consommé de ma part. Cet exercice de la parole exige, ensuite, un usage continuel. Il faut les obliger de parler, en ne leur donnant tous leurs besoins qu'après qu'ils les ont ainsi demandés. Si on ne se conduit pas de c; Ite manière , tant i)is pour les sourds-muets, et pour ceux qui s'y inlérisseiit... Quand on veut conduire les sourds-muets jusqu'à une prononciation totalement distincte , on leur donne des maîtres qui les exercent tous les jours. Pour cette œuvre purement mécanique , il est moins besoin de talent que de bonne volonté et de lèle. »
Quand je visitai, en 1829, l'institut des sourds-ninels do Paris, alors dirigé par M. l'abbé Morel , je vis a^cc plaisir que l'ext-rcicc do la parole était remis en vigueur , et que le jeune maître de la classe des parlam» était nn de nos disciples , récemment sorti du collège du Mans ( M. Vaysse de Villiers ). Il me pria d'interroger ses petits élèves, qui nommèrent très-bien tous les objets que je leur montrai. Puisse ce précieux enseignement être suivi avec perst-vérance !
Cela me rappelle avoir assisté , dans le môme temps , qui était celui de» »acanri»s , à une séance que M. l'abbé Morel eut la complaisance de donner pour les étrangers qui n'avaient pu assister aux séances publiques du courant «le l\innée. Parmi les pei sonnes présentes , se lrou\èrent des dames de Bolo)(ne qui avaient avec elles un jeune sourd muet , d'environ doiiie ans , instruit dans celte ville. Pendant que le maître captivait l'attention de l'assemblée , en fesanl opérer ses élèves sur le tobleau , je remarquai que le petit sourd-muet italien , quoique assis don» la partie de la salle opposée à celle où étaient rangés les élèfes de l'école , avait lié par signe» , avec eux , un entretien fort actif qui les nmu'^ait iM'aucuup , MO» qnelrur maître H'en aperrftt. Je saisis le moment d'une lin de <!«•nonstration pour détourner les yeux de M. l'i.bbé Morel sur celte double tettw dont il sut proHler fort habilement , et fuin> remarquer que la langue dr» ligne» r^t universelle, puisque de» entm» de différente nation pou- ▼ aieni , ainsi , roiiTiTMT eiilre eux. Il appela, en»uit" , un tiiblejin le petit étranger, lui érrivil, en ilalim, pln»ieur» question» auxquelU-s il lépondit fort bien . par écrit , dons l.i même langue.
f20) Il nirif liil iioh .iris p.ir sos proprrs rr()is«an*«.
• DntrouTc, djns Pari» ei jillnirs , dit l'abbé d-- fTpé»* , d<» sourd»-
muets dans tous les arts mécaniques. Ce sont souvent de très-bons ouvriers. Les filles sourdes-muettes que j'instruis, réussissent très-bien dans tous les ouvrages qu'on leur confie. »
« Le travail manuel , dit M. Dégérando , l'apprentissage des professions utiles , sont , pour les sourds-muets , un moyen de mettre en accord l'éducation physique avec la culture des facultés intellectuelles et morales. Le travail est , pour l'homme, une éducation. »
(21) Leur apprend les secrets d'un art ingénieux.
Ce maître , aussi savant que dévoué , a réintégré dans la société une classe infortunée que leur infinuité en avait exclue jusqu'ici ; il fut le premier qui mit en scène l'art d'enseigner les sourds-muets , par le signe méthodique qu'il puisa dans la nature, et dont il fit une langue régulière, par un exercice continuel et raisonné. Fidèle à son caractère sacré , il donna la plus grande publicité à ses procédés.
En 1778, le prince de Saxe-Weymar , ayant assisté à une de ses leçons , fut frappé d'une telle admiration, qu'il fonda, de suite, le premier institut qui ait été établi par un gouvernement. Leipsick en fut le siège ; Heinicke, qui avait déjà acquis une réputation dans ce genre d'enseignement , en fut le directeur. (Note extraite. )
L'empereur Joseph II , qui voulut être aussi lénioin des mêines merveilles, envoya l'abbé Storck aux leçons de l'instituteur français, et fonda, à Vienne, une institution pour l'enseignement des sourds-muets en 1779. Plusieurs pays suivirent ce bel exemple. Les abbés Salvan , Sicard et d'autres bienfaiteurs de l'humanité, répandirent la doctrine de leur illustre maître; Louis XVI fonda, en 1790, l'institut deP;iris. Le célèbre directeur, M. l'abbé Sicard , y a formé, à son tour, d'habiles maîtres, dont deux sourds-muets, Massieu et Leclerc , qu'il nous présenta plusieurs fois à l'école normale , pour ses expériences d'analyse grammaticale , sont devenus des maîtres distingués. Le dernier , passé dans l'Amérique du Nord, y dirige nu grand établissement dans le Conuecticut, et s'est fait connaître par des écrits , dont le style e-t très-remarquable , dans un sourd-muet, par sou élégance et sa |)ureté.
Cette partie du monde possède plusieurs autres instituts de sourdsmuets, ce qui confirme l'observation que cette infirmité est très-commune dans les pays septentrionaux. VL Akerly , directeur de l'institut de New- Yorck, a eu l'heureuse idée de comparer les signes des sauvages avec ceux des sourds-muets , et a trouvé , entre plusieurs , une ressemblance frappante , non seulement pour les idées familières et sensibles, mais pour les idées d'un ordre moral et intellectuel, comme bon, beau, vérité, mensonge.
L'Angleterre a aussi produit d'habiles instituteurs de snurds-nuirls. Près de Londres est le bel élalilissement de M. Walson, qui fait cornnuMKi'r
ensemble i'alpbabel labial, rdrliculation arliiicielle, la lecture et lécrilure. Il les fait marcher conslainment «raccord ; elles s'appuient les unes sur les autres. Cet instiluleur a trouvé un grand avantage à employer des moniteurs sourds-muets , comme auxiliaires. Les élèves les plus avancés sont distribués dans des classes de vingt ou trente élèves, (yotc extraite.)
La France possède , ù elle seule , autant d'écoles de sourds-muets que tous les autres pays ensemble. Kspérons que le nombre en deviendra égal aui besoins. Car, dans un i-lat où la loi garantit ù TOIS l'instruetion primaire, les plus infortunés , qui sont réellement les plus pauvres , doivent être les premiers à jouir de cette dette contractée par la pairie envers ses enfans.
Si M. l'abbé Sicard a formé d'habiles institutueurs , il a aussi formé d'excellentes insUlulriccs , non seulement pour Paris , mais pour d'auta-s villes. J'ai visité, prés d'Angers, l'établissement des sourds-muets des deux sexes , dirigé par M"'' Blouin , et aujourd'hui par la nièce de cette respectable institutrice ; j'ai interrogé plusieurs élèves sur les premières cho<es qui se présentèrent h ma pensée. Les questions naissaient ainsi les unes des autres , sans pouvoir être prévues, cl furent toutes parfaitement lésolues.
L'art est donc riche, maintenant, d'expérience, el d'un grand nombre d'excellcns ouvrages, qui en traitent. Ils sont tous résunu'-s, el les méthodes comparées entre elles , avec autant de précision que d'impartialité, dans le traité, en 2 gros vol. in-S" , intitulé: De l'éducation des sourdsiniifti de nahtanie , par M. Dégérando, membre de l'inslilut de France , administrali'ur de l'institut royal des sourd-muets. J'ai tiré plusieurs notes de cet excellent ouvrage.
^22 II (Mitend par los veux , il piiric par h\s doif^ls.
Ce joli vers ne m'appartient pas , il est de M. Uoigny ; suum cuii/u«. Mais il i'e»t présenté si naturellement , el la pensée qu'il exprime, était
Idlement inhérente à mon sujet, que je n'aurais pu la revêtir autrement.
Je suis , :iu resle , charmé que cet emprunt me fournisse l'orrasion de rappi 1er l'honorable souvenir d'un porte distingué , l'une des gloires de
nolri' province du Maine. Le |)oèm(r des Ouatre Ai;es , dont ee vers est
tir*, rn oiïrc l)oaucoup de ivemblabirs. Los nombrcmes pnt^sies de «-l
auteur ont été riVueillies par lui , en /j vol. in-H".
'2'1; ('« maître, avec ses sutiids, fil son appreiiliss^^e.
• Toule mélhodp d'ctivignement pour !«•» sourdvmuel» , dit ^^ Dégérando, doit rommeneer par emprunter aux sourd*-mnels l.i pantominu* qu'ils M- «on» fornin- |>nur n-rvir di- lien commun enln' le niaitre el l'élève. (^mniml admellroil-on h- priiiri|H< émi«, rr|M'ndunl, par un s.ivanl maître, dr réprimi-r nvrr soin le* »lgne« nnturrN , comme nui^dlles et suimtOu» ?
Pourquoi et comment détruire un penchant si naturel ? Suivre la prononciation manuelle ( vraie définition des signes ) , peut être une bonne, une excellente méthode ; mais la suivre uniquement, sans que jamais il soit permis de céder au penchant si impérieux de celte nature , qu'en tout on prend pour guide , semble une condition bien rigoureuse , si elle n'est pas impraticable. On doit s'emparer des matériaux que le sourd-muet possède en commun avec nous , pour l'aider à construire un système semblable au nôtre... L'étendue de ses connaissances dépend, comme pour les autres hommes , du genre de vie qu'il doit suivre. Mais M. Daniel pose en principe que , pour les sourds-muets , comme pour les aveugles de naissance , c'est un besoin de première nécessité que celui d'une éducation qui les mette en possession des prérogatives de l'humanité. La France est le seul état de l'Europe où les lois se soient occupées de l'éducation des sourdsmuets. »
(24) De la nature , en eux , observant le langage ,
« Le besoin , dit l'abbé de l'Epéc, nous a rendus industrieux , et comme il se fesait sentir à chaque pas , il excitait sans cesse l'imagination , nonseulement à saisir les signes les plus naturels des choses, mais encore à trouver, par le moyen de l'analyse, plusieurs signes pareillement naturels. Or, c'est la réunion de ces dilTérens signes, toujours analogues à la nature , qui a formé notre méthode complète, sans avoir exigé d'autre travail de notre part, que quelques momens donnés à chaque opération particulière. Avec des signes purement arbitraires, nous n'aurions jamais pu nous faire entendre. D'ailleurs, nos sourds-muets ne les auraient pas retenus , et nous nous y serions trompés nous-mêmes à chaque instant. Il n'en est pas de même de la nature ; on ne l'oublie point, et il est impossible de s'y méprendre.
» La dactylologie ne dicte que des mots. Pour traduire ces mots en ties langues dilTérenics, il faut que chacun des traducteurs sache, non-seulement sa propre langue, mais encore la langue française dans laquelle le dactylologiste s'est exprimé. Il n'en est pas de même des signes méthodiques, qui sont des signes d'idées. Ils n'ont pas plus de rapport avec le français qu'avec toute autre langue.
» Voici un fait cité par AL l'abbé Jamet , célèbre instituteur de sourdsmuets. >i " M. Pcrreiro, cédant aux pressantes sollicitations de M. de l'Epée, alla se convaincre par lui-même. Il interrogea les élèves du nouvel instituteur, et vit , avec une surprise qu'il ne put dissimuler, leurs réponses également justes et précises. Afais bientôt un phénomène plus étonnant vint frapper ses regards. Le iiinilre lui demande s'il n'a |)as sur lui une lettre quelconque. Il en présente mic écrite sur des matières absirailos. M. l'abbé de l'Epée place cinq de ses élèves , de manière que l'un ne pouvait voir rc
que l'autre ëcrifait ; et sous la dictée d'un seul et même sigue, ils récrivent tous cinq en lanjfues différentes. Ces langues étaient le français , l'espagnol , le latin , l'anglais et l'italien. Alors M. Perreire s'écria : « Je n'aurais jamais cru un tel prodige, si je ne l'eusse vu de mes yeux. •
• On a souvent désiré, dit M. de l'Epée , une langue universelle ; il me semble qu'il y a long-temps qu'elle existe, mais retenue dans son étal brut, sans la perfectionner. .. Laissant à clijque nation la langue qui lui est propre, la langue du signe méthodique, à laquelle il serait trèsfacile d'accoutumer les enfans dans les collèges, deviendrait un centre de réunion entre tes hommes.
• Dans l'espace de deux mois, D. Francisco, Espagnol, avait acquis l'usage d'écrire , sur-le<hamp , ce qu'il me plaisait de lui dicter par mes signes mélliodiques.
■ Deu\ chanoines de l'église du Mans , touchés de compassion pour cinq Bourds-mucts qui sont dans l'hôpital de cette ville , ont pris , de concert, la résolution de les instruire ; et , dans celle vue , ils ont désiré de se mcUre au fait de notre méthode. L'un d'eux est venu exprès à Paris , l'autre y était déjà. En venant tous les jours chez moi , ces deux messieurs écrivaient constamment sous la dictée de mes signes , cl ils se dictaient l'un à l'autre. Ils se plaisaient aussi à se faire dicter par des sourds-muets. Car , non-seulement , nos sourds-muets écrivent sous la dictée des signes, mais ils dictent eux-mêmes de cette manière , ù l'ouverture du livre. EnGn ces deux messieurs commencent ù écrire sans le secours d'aucun signe, par la seule inspection du mouvement des lèvres. La même chose arriverait infailliljlenient ù toute personne inliiligenle (|ui aurait la eharilé de se consacrer ù l'inslruilion d'un ou de plusieurs snurds-niuels. •
M. l'abbé Dumourier, depuis évéque de Bayeux , l'un de ces deux cha- Doioes, a , pendant long-temps, exercé, à l'hiipilal du Mans, son charitable zèle pour l'in-ttruclion des sourds-muets. Je l'ai entendu, plusieurs foi», raconter les merteilles dont il avait été témoin , aux leçons de .M. de l'Epée. J'ai vu un jeune sourd-muet le servir à table. Il se plaisiiit, devant K's con\ivcs, ù lui ordunner, p;ir signis. dis rliosis fort dillicile*, qu'il exéculail parfaitement.
Notre re«pectnl)le compatriote , M. d'Ilardiin.ire , n instruit longtemps, rusuilr, le» Miurds- muets de rimpit.il du Mans. Non» formons des va-ux pour que ces dcuv lioiiimes liirnfaisans aient un successeur, et que notre Tille, où IleurisM'iil prfs(|iie tons les divers cnseignemeiis de lu jruiiesse , ne »oil pa« privée dr nlui qu'elle u eu la gloire de posséder une dfs première*.
(25) O sifçue, de la < Iium- ttlFr»' ;iii\ vfiiv la |>riiilim', Ia- »l|ne mdboiiiqur denw .le l.i nature. Il en i-M l'miittflinn perfec- »ionn«V, icndiir régulière.
Dï SEPTIÈME CHANT. 61
(26) Et le nom propre même imite le sujet.
Le signe par lequel les sourds-muets désignent une personne est toujours tiré d'une qualité extérieure. Ainsi , les élèves de M. Sicard inclinaient leur tête sur l'épaule droite pour le nomœer, parce qu'ils avaient remarqué en lui cette habitude. Il en est ainsi de tous les noms qu'ils inventent pour les clioses animées ou inanimées.
(27) Joignant l'image au mot , rend ses traits lumineux.
Le maître trace un arbre sur la planche avec le mot entrelacé ; puis effaçant l'arbre , le mot reste comme signe de rappel de l'objet dessiné.
L'emploi du dessin est donc un moyen auxiliaire d'iniuition.
Le Manuel de M. Bébian offre un grand nombre d'exercices de cette nature.
« Mais la présence des objets ou de leurs images ne suffit pas pour les faire concevoir, et leur donner une véritable existence dans l'esprit. Il faut que l'esprit réagisse sur ces objets par une attention suffisante. L'essence de l'art est donc l'enseignement logique , dont tout le succès repose sur l'intuition claire, et la coordination régulière dans l'exposition des idées. »
( M. Dégérando. )
« Les facultés morales et intellectuelles, dit M. Bébian ( Manuel d'cnseignemcnt-pratiqitc des sourds-muets , accompagné d'un grand nombre de planches ) , les facultés morales et intellectuelles ne diffèrent pas essentiellement de celles de l'enfant qui entend et qui parle ; et si son intelligence est moins active et moins développée, c'est qu'elle est moins exercée. Si nous parvenons à donner au sourd-muet l'intelligence des langues écrites , son éducation entre dans la voie commune , et l'accès lui est ouvert à toutes les connaissances qui peuvent s'acquérir par la lecture. »
Il y a plusieurs méthodes d'instruire les sourds-muets. M, l'abbé Jamet a créé la sienne , qu'il pratique depuis long-temps avec de grands succès , dans le magnifique établissement de Saint-Sauveur, qu'il a fondé à Caen, pour les sourds-muets et les aliénés. Sa méthode n'est donc ni celle de M. de l'Epée , ni celle de M. Sicard. Il n'emploie les signes mimiques que pour faire comprendre le vrai sens et les diverses acceptions du mot. Une fois qu'il est compris , il n'a plus recours à la pantomime ; un signe simple et concis la remplace. C'est une parole manuelle presqu'aussi simple que la parole orale.
M. l'abbé Jamet dit que, par des recherches faites avec soin , il s'est assuré qu'il y a en France plus de douze mille sourds-muets ( nous avons dit qu'on l'élève jusqu'à vingt mille), et que toutes les écoles réunies ne comptent pas plus de six cents élèves. « Leurs parens, ajoute-t-il, les regardent comme de vils nniniaux, et ne se doutent pas qu'ils soient des ôtres raisonnables. Fesons des vœux pour que le gouvcrm inciil vienne ai;
secours de ces infortunés, et qu'il fonde des élaWissemens proportionnés à leur nombre. » Il rapporte que M. Sicard assurait que son élève Leclerc avait, aux Etats-Unis, une école de six cents sourds-muets, et qu'on lui accordait une somme de cent cinquante mille francs pour celte école.
< Howard a vu, prés de la mosquée de Sainte-Sophie, à Constantinople ( dit le docteur Guillié, auteur d'une notice imprimée, en relief, sur l'instruction des aveugles ) , une salle établie pour des chats, auxquels on prodig:ue toutes sortes d'attentions , tandis qu'on ne trouve pas un seul établissement pour recueillir les a>euglt's, dans une contrée où le mutisme et la cécité sont si fréquens. Pourrait-on se défendre d'éprouver quelque satisfaction d'être Français, lorsqu'on pense que la plupart des établissemens utiles qui existent en Europe , pour le soulagement de l'humanité , ont pris naissance au milieu de nous ? -
(28) L'éclair n'est pas plus vif ni plus prompt que ses yeux.
Le regard du sourd-muet est d'une singulière pénétration. Il démêle les moindres détails dans les formes visibles, avec une rapidité dont nous M)mmes incapables. C'est ainsi (|ue des personnes frappées do surdité pendant leur \ie, sont par*eniies, afin de conser\er leurs relations soiiales, à comprendre , par le seul mouvement des lî-vres, les discours prononct-s en leur présence.
C'est un fait remarqué généralement, que le sourd-muet , qui sait prononcer, et lire sur les livres, reprend plus de confiance , d'abandon et de dignité. Il ne se croit plus exclu de la communauté humaine.
• L'alpbabot labial , ou l'Art de lire sur li-s lèvres, et l'alphabet oral , ou la prononciation , se correspondent ; ils se supposent l'un l'autre •
( M. DÉbÉnATIDO. )
Ain-i , il «t reconnu , par rrxpérienre , que la nature tend conlinuol- Icnient à réparer la perte d'un s«-ns par le perfectionnement des autres vns. (,'e^lce qui n fiiit croire que !e suurd-niuet ne dc\.iil point être regardé comme hors du commerce des hommes ; et , quoiqu'il n'y ail point de société (lossiblc- sans la parole , le langage des signes y peut suppléer, au point que l'on a dit que, s'il existait un peuple de $ounl»-muels, le langage de» »ignes se perfectionnerait chez eux, au point de devenir aussi n^gulier <|1W k notre.
Il y a, ilii reste, une variélé inlinie dans le langage des Mgiie>. Chaque MMird-muet eu invente qui lui sont propres, roiiime on voit les enfant parUo*, fabriquer de* mots (jui ne rr»s4'nihlenl point aux autre*.
(29) AIor'< «lu sourd -mini s'oiivrc riiitellif^'eiuo.
La plu» belle opération de l'éducnliun des nourds-muel» v\l relie qui l^^ ini'ii nii idéfs m^hopliytiques. Le célèbre »urresviir de l'ablH* de
Di; SEPTIEME CHANT. CI
l'Epée , M. l'abbé Sicard va nous en fournir un exemple magnifique , tiré de son Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance , ouvrage qui, par les charmes de la composition et du stylé, offre tout l'intérêt d'un roman philosophique.
« Je pense , il y a donc en moi un principe pensant , simple comme la pensée , immatériel comme elle , indestructible de sa nature , et par cela même immortel. C'est ce principe qui fait le privilège de l'homme , son caractère distinctif
» Le moment était venu de révéler ce mystère à Massieu... Il fallait le consoler de sa dégradation , par la vue des avantages qui lui restaient. Mais comment aborder cette question , avec un être qui , n'ayant jamais reçu que des impressions physiques , était si loin d'imaginer qu'il y en avait qui ne fussent ni matérielles , ni sensibles ? Comment l'initier au grand secret de l'influence continuelle de la matière sur l'esprit , et de l'esprit sur la matière ? Voici un des moyens que j'employai...
» Je fis apporter le portrait de Massieu lui-même , et je procédai ainsi :
» Je montre Massieu à tous ses compagnons , je le leur fais regarder et toucher , en observant que ce corps , qui est devant eux, est animé, sensible, respirant, et j'écris sur la planche :
» Corps respirant et vrai de Massieu. Je mets son portrait à sa place, et en le montrant à lui-même et à ses camarades , j'écris :
» Corps respirant non, peint et faux de Massieu.
w Je fais ôtcr le portrait , je fais sortir Massieu , et avec mes mains, je tâche de figurer les traits principaux du corps et de la figure de Massieu , sa stature , sa forme extérieure , son coloris vif et animé , sa physionomie prononcée, et j'écris:
» Corps respirant non , vrai non , peint non ; mais idée do Massieu.
» Je fais rentrer Massieu , et touchant son véritablo corps.
t) V HOTES
j'écris: Je touche le corps vrai de 3Iassieu. Je fais rapporter son portrait , et en le regardant , j'écris : Je vois le corps fauj- df M'i.<.<ieu. Je ferme les yeu\ pour ne voir ni Massieu , ni son portrait , et je figure son corps , en l'air, comme je l'avais déjà fait , et j'exprime par signe ce que je vais écrire: Je vois, dans moi, l'image de Massieu ; j'imageen moi-même le corps de Massieu ; j'idée en moi , Massieu.
« Alors je fus compris , quand je répétai à Massieu , qu'il V a en nous une sorte du'iV inléricttr qui voit les objets , quand les yeux du corps sont fermés.
» Il n'y eut pas un élève qui ne comprît cette leçon. »
ApK'S la démonstration de; facultés de l'ânic , vient relie de l'oxislence de Dieu. Ce morceau est un des plus éloquins que je connaisise , et il m'a pani devoir être le plus pr»icieui ornement d'un ou\ rage sur l'éducation.
« J'avais parcouru avec Massieu la chaîne entière des êtres. Nous les avions comparés , classés et ordoiuiés selon le rang qu'ils occupent chacun dans la nature. Je pouvais donc partir de ce point là pour monter jusqu'au premier de tous.
» Toutes les choses qui servent à noire usage sont des effets de i'industiie humaine. Totit a sa cauî.e hieil connue. Les êtres que nous voyons devant nous, autour de nous, au-dessus de nous, oui donc aussi leur cause producfixe... Cette cauM' , quelle est-elle? a-t-ello été produite comme tous les autres êtres? Mais, mon enfant, si elle avait été [iroduite , il faudrait remonter à une autre , de laquelle rrlle-ci aurait reru l'existence ; et remontant ainsi , de cause on «-ause , il faudrait néeessairemeni arriver à une première qui ne l'.'iurail reçue d'aucune autre , ou admettre une foule infinie d'êtres qui existeraient Siins qu'il > eùl aucune raison de leur exislence. Massieu comprit lacileinenl l'alisiiidiié de celle .supposition.
»» Je fi» u.Ha^e, pour lui rendre cette vérité plus sensible , d'unfi rbaine rompoM-e d'un très-grand iKunbie d'aimeaux , que je pl.ic.ii debout dex.int lui , et je lui dis: |.e premuM .inne.'in «pu lon< lie l.i Ici re est sniilenn , coiiinic In \ois , par
le second ; le second l'est par le troisième , ainsi de suite. Mais si le dernier de tous , que je soutiens en l'air , n'était point soutenu , la chaîne entière tomberait (et je la laissai tomber tout exprès). Il faut donc, pour que cette chaîne entière se tienne debout , que le premier anneau , qui est au haut de la chaîne , soit soutenu , ou par une force étrangère , ou par une force qui lui soit propre et indépendante de tous les autres anneaux qu'il doit soutenir. . . Il faut donc que l'anneau qui soutient tous les autres soit hors de la chaîne. «Vois tous les êtres de l'univers , naître les uns des autres , et remonte jusqu'au premier , tu en trouveras un qui ne lient son existence d'aucun autre, et qui ne l'ayant donc pu recevoii:, l'a toujours eue.... Ainsi l'existence d'une première cause est une preuve de son éternité. . . . Ma montre , lui dis-je, ne s'est pas faite elle-même ; son existence démontre celle d'un horloger ; ce tableau, suppose un peintre; cette belle statue , un sculpteur ; ce superbe palais , un architecte ; ce beau livre , un habile écrivain ; le bel ordre qui règne dans un état , un ordonnateur plein de sagesse et de lumière. Par une conséquence nécessaire , le monde qui présente à nos yeux un spectacle si grand , si magnifique , dans lequel régne un si bel ordre , et un ordre si constamment observé ; où le soleil poursuit, tous les jours, sa carrière et gradue sa chaleur pour féconder et vivifier notre terre ; où la nuit succède régulièrement au jour , pour procurer à l'homme le repos qui lui est nécessaire , où l'armée innombrable des étoiles marche , à nos yeux , avec une majesté si imposante ; où toutes, comme autant de soleils , donnent sans doute la lumière , la chaleur et la vie , à des mondes plus nombreux qu'elles ; cet univers , si régulièrement placé conmie il doit l'être; où tout marche, se développe , se succède sans trouble , sans secousse et sans interuption ; où, enfin , les causes finales de tout peuvent être si aisément assignées , suppose donc im ordonnateur infiniment sage , infiniment éclairé , infiniment puissant , infini en toutes sortes de perfections....
(iG Norr.s
» C'est lui qui osl , pi«r excellence, le seul qui existe par lui-mt'Miie , par la nécessité de son être... Tous les autres existent par lui... , roiumo c'est par un acte de sa volonté qu'il a tiré le monde du ni'ant , un seul acte do celle même volonté l'y ferait rentrer à l'instant. 11 entend ce que je te dis de lui.... Tu es, comme moi , comme tous les autres êtres que tu vois, sa créature , son ouvrage, son fils. (7ost Dieu , l'objet de notre culte , devant lequel les cieux , la terre et les mers tremblent et s'anéantissent.
» Massieu , à l'instant , devint tremblant . épouvanté , comme si la majesté de ce Dieu se fût rendue visible , et eût pressé tout son être ; il se prosterne et offre ainsi à ce îjrand être , dont le nom frappait ses regards pi)ur la première fois , le premier liommaj^e de son culte et de son adorati(»n. Revenu de cette sorte d'extase , il me dit , par si|,'nes , ces bnllcs paroles que je n'oublierai de ma vie: « Ah 1 laissez-uini aller à mon père , à ma mère , à mes frères , h'ur (lin* (lu'il y a un Dieu ; ils ne le savent pas. » Ils le savent , mon enfant , c'est lui qu'ils vont prier dans ce temple où ils te meriaienl autrefois , et où tu imitais, sans les connaître , les sijçnes que tu leur voyais faire . en sa présence ; ils le sav«'nt : l(»us ceux (|iii entendent et qui parlent, le .stv(>nt comme eux. Mais tu ne l'aurais jamais su , si un saint Prèlre , le |tlus respectable des hommes , louché d'une leiidn* compassion pour les sourds-muets , n'avait imaj^iné, le |)remier , l'art de révéler celte (;r;inde , <-ette sublime vérité à tous les sourds-mueLs.... — Kh ! quel e^l-ij (Ihiic cet homme qui vous a montré, et dont vous nie répétez les leçons? — Avecquellejoi»'écrivis-je sur-le-champ, en Kro^ caractère , le nom de cet honune iujn>ortel... Massieu ne put retenir ses larmes; il l'écrivit a|)rés moi ce nom si vénérable (l'abbé de I'Kpé(> ) , et siir la planclie et dans H<)ii cneur....
» Tel est , dis-je à Massieu, celui dont tu soupçonnas l'existence, une miil que je te fesais lonnaitre toutes les merveilles qu'il ;i si'inn-s «.m la céleste xoùle. Oui a fait
toutes ces étoiles , qui a fait ce soleil , cette lune , cette Icrre , me disais-tu ?
Ces questions de Massieu sont frappantes , et prouvent bien la tendance de l'homme à s'élever jusqu'à la connaissance d'un premier auteur.
Avec quelle pompe touchante ce digne successeur de l'abbé de l'Epée , dont le cœur était, comme celui de sou maître, si rempli , si bridant de l'amour de Dieu et de l'humanité , développe h son élève toutes les perfections de ce Dieu qu'il vient de lui révéler!
Mais , où est Dieu , me demanda Massieu ? Où n'est-il pas , lui répondis-je ? II est partout par sa présence , puisqu'il voit tout ; par sa science , puisqu'il sait tout ; par sa puissance, puisqu'il gouverne tout.... Il remplit donc l'univers par sa présence; mais l'univers, quelque immense qu'il soit, ne la borne pas. Elle embrasserait mille mondes, et ils seraient tous devant lui comme une goutte d'eau, un grain de sable , un atome.
)) Mais , répliqua Massieu , comment Dieu , qui est un esprit, occupe-t-il les lieux qu'il remplit? Vous m'avez dit, en me parlant de l'âme humaine ^ qu'un esprit n'occupe point de place. — Il n'y est pas , mon enfant , à la façon des corps qui remplissent et terminent le lieu où ils sont. 11 y est par sa puissance active et vivifiante. Comme les oiseaux sont dans l'air , comme les poissons sont dans le vaste océan , et que ces deux élémens sont le principe de leur vie ; ainsi , tous les êtres vivans se meuvent et existent en Dieu , principe de leur vie et de leur mouvement { in eo movemur et SMmMs).Ehbien, on pourrait dire, quoique bien imparfaitement, que le monde est, par rapporta Dieu, ce que notre corps est par rapport à notre esprit ! L'a me est la vie de notre corps , le principe actif qui le fait mouvoir ; Dieu est , plus parfaitement encore , la vie du monde et son moteur universel....
» S'il y a un Dieu , mon cher enfant , je n'ai plus besoin de prouver qu'il y a une distinction dans les actions... , une récompense pour les unes , et une punition pour les autres. S'il y a un Dieu , rien ne peut plus être indillércnt ; et de cette grande idée naît le juste et l'injuste.... S'il y a un
6R NOTKS
Dieu , il y a dnnr une révélation. Oui , mon enfant , il t pu a une. Je te ferai connaître, un jour, tout ce que Dieu nous a appris lui-même... ; tu connaîtras tout ce que Dieu nous a commandé , et tout ce qu'il nous a défendu, ses promesses et ses menaces. Tu sauras que tout ne finit pas avec le temps ; qu'il y a une autre ^ie , où l'ordre qui ne régne pas toujours dans celle-ci , sera parfaittMuent rétabli ; et cet ordre sera immuable comme Dieu même. C'est donc vers lui , si nous sommes sages, que nous devons tourner toutes nos pens<''es , tous nos vœux , tous nos désirs. Et ne sommesnous pas, malgré nous-mêmes, sans cesse sous ses yeux?... Il éclaire les bonnes comme les mauvaises actions , ce Dieu à qui rien n'échappe , ce Dieu devant qui passent les torrens de siècles et les honimes avec eux , comme passent et s'écoulent les eaux d'un (leuve , devant le spectateur immobile sur ses bords ; ce Dieu patient , pane que toute l'éternité est à lui pour punir et pour récompenser ; (pii laisse à l'homme le temps »le r. ( onuaitre ses erreurs et do les pleurer , et renvoie presque toujours à une autre vie la punition des plus grands coupables; ce Dieu, l'ami des pau>res, le protecteur des faibles et le consolateur des adligés , par l'espérance qu'il leur (loniie d'une meilleure vie , et de ivs récompenses éterncllis réservées à ceux (|ui auront manhé dans les voies i]<' la justice..; Dieu . raul<'ur et la sour( c de toutes les >ertus , comme la base uni<pie sur laquelle repoM-ul toutes les institutions sociales, toutes les lois , toute la morale.
») Ah ! mon enfant , (jiie diviendrail le monde , (pie deviendrait la société, si on ùtait l'idée de Dieu?... (,hie deviendraient les athées eux-mêmes, et ces sophistes ipii voudraient bannir Dieu de nos cd'iirs? N'est-ce pas l'idée d'un Dieu vengeur qui arrête toutes les mains qui en délivreraient bir-ntùt la terre?... Nous ne pouvcuis ignorer que l'être qui a f.iit le monde, a fait aus>i la .s(»<iélé ; que c'est lui qui a toujourH permis que la puissance passait d'une main a l'aulri' poiii l'épreuM- di's justes et la |)unition di s mi'*-
chans. Nous savons que tout est, dans ses mains . insUunienl de miséricorde ou verge de justice ; et nous ne sommes pas assez insensés pour briser, nous-mêmes, desvergesqu'ii saura bien jetter au feu lui-même , quand elles auront servi à ses desseins. C'est sur cette vérité consolante , mon cber enfant, que repose, comme sur uns base inébranlable, tout l'édifice social. Tout le reste n'est qu'erreur d'esprit , illusion et mensonge. La VÉRITÉ , c'est Dieu. Elle est éternelle comme lui.
»0 VÉRITÉ! source unique de jouissances délicieuses, et pour le cœur et pour l'esprit , la terre doit , un jour , devenir ta conquête ; puisse ton régne heureux nous consoler de tous les maux que l'erreur nous a faits ! 0 VÉRITÉ ! toi seule es digne des hommages du monde , parce qu'il n'y a que toi à qui il soit donné de contenter l'esprit et de charmer le cœur. C'est pour reculer les bornes de ton empire , ot pour te donner des adorateurs qui semblaient condamnés à l'ignorer toujours que j'ai entrepris cet ouvrage : ma récompense est dans les conquêtes que je te fais. Deviens l'idole de ce peuple nouveau , coftime tu es la mienne ! et que l'instituteur et les disciples ne désertent jamais tes autels ! En nous éclairant tous sur la vraie nature et le véritable prix de toutes choses , tu nous rendras plus raisonnables et meilleurs... Rends-nous meilleurs, surtout, car on est toujours assez savant, quand on est assez bon. »
Quoi ontraiiu-nicnt dans les belles pages de cette admirable leçon , dont je n'ai copié qu'une partie! Qui ne sent pas qu'elles furent dictées par le cœur du meilleur des hommes ! Ah I ses yeux , dans ses sublimes improvisations , brillaient d'une lumière toute céleste , d'une grûce toute divine ; qu'ils respiraient bien ces tendres et profonds sentimens , dont j'ai vu ses auditeurs pénétrés comme d'une flamme qui nous électrisait tous .'
(30} Entendre est plus que voir pour former les pensées.
Selon la maxime du céli bre Lecat , il y a plus de choses à voir dans le monde qu'à entendre ; mais, eu fuit de connaissances, il y a peu de vérités qui se voient, presque toutes s'entendent. La vue seule induit l'esprit dans de grandes erreurs. Le sourd-niuct qui vit le fameux clavecin du Père Ciislel , qui ofTruil aux yeux comme une harmonie sans cesse variée do
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couleurs, t'imagina que l'inventeur était un sourd-muet , qui se servait, pour conu'n>er avec les autres hommes, de ces éventails dont le jeu présentait toujours des nuances nouvelles.
(31) Homère était aveugfle : en Grèce, ainsi qu'à Rome,
L'Iliade est une machine si compliquée, ornée d'une si grande variété de choses de tout genre, que je ne doute point que les ténèbres de la cécité n'aient considérablement fécondé l'imagination du grand poète, et contribué beaucoup à faire de son poème le chef-d'œuvre de l'esprit humain. La \ue intérieure a, ch z l'avctijîle , bien ijIus de profondeur, de force et d'activité que chei les autres hommes. Les discours , surtout , qui sont si multipliés, et souvent si longs, dans l'Iliade, annoncent bien l'aveugle, qui, de sa nature, est le plus grand parleur de tous les hommes; et comme il est le plus favorisé pour In méditation , il creuse bien plus avant , combine ses pensé*"; de mille manières , avec une importurhablo attention. Son enthousiasme s'allume, s'enflamme . bouillonne. C'est un volcan qui nc voit point le jour, et dont le feu concentré se soutient, long-temps, au même degré de chaleur. Aussi est il capable d'une patience , d'une constance incroyables. Son domaine idéal est ini-rensi» , tout ce qu'il entend entre dans *on ftme sans en sortir, y fermente sans cesse. 11 tourne et retourne de mille manières l'idée qu'il reçoit ; elle ne s'évapore point ronnne cluz les autres hommes ; il se l'approprie , et lui imprime son rarhct. Le génie cher l'aveugle est do'ic original et créateur. Je crois que Milton dut aussi , en icmnde partie, h son état de cérîté, l'originalité de son Paratlis perdu, (*.'e»t encore une mach'ne compliquée , dont les immenses proportions me semblent n'avoir pu se combiner que dansl'anlente et profonde imagination d'un aveugle qui a joui du spect irle de l'imivers , et le renferme tout entier rn soi. Delilli' , dans la longue nuit qui a occupé la «lernière partie de sa »ie, méditait, wns cesse, cette Iwlle Knéide qu'il savait par cœur. Dans le silence d'une telle solitude , il a dft épuiser toutes les combinaisons po«siMe!i de tradtirlion ; et se< rivaux, (|Moiqne aid»^ de son travail, sont loin (lirrière lui. \fais je pense »|u'Honière , comme les deux poi'tes que je vien» di- riler, ne fut point aveugle df iiaiss:iiire; car il y a mille cdijcis dans se» p<i<Sies, comme dans les leurs , qui semblent avoir exigé l'observation visu<-lle, InnI ils vml bien peints d'après nature. Il est vrai que rien nc reste indécis dans l'esprit de l'aveugle. 11 s'informe de tout , et saisit tout , de maniiTc tt «'en faire la plu* juste image. On a vu plu»ieur» aveugles devenir tr^»-forls dans h-s srienecs, tels que \f. Pougens , le plus célèbre nveiiglr de nos jour» ; iN ont enseigné les maihémaliques avec dislinrtl(m, cnmme l'a fait M. Penjon , nu collège royal d'Angep.. Ne vil-on pas Saunderson profnMci le* maihémallque* dans j'Ilnlvenilté de Cambridge , «v»f un surf"'-» éloiinanl ■• Il donna des lernn» d'optique , prononi a de»
discours sur la nature de la lumitre et des couleurs ; il expliqua la ihéorie de la vision , traita des effets des verres , des phénomènes de rarc-eii-cicl , et de plusieurs autres matières relatives à la vue et à son organe. Ces choses paraissent certainement merveilleuses ; cependant on conçoit comment elles peuvent se faire à l'aide de suppositions géométriques. » ( Extrait de la lettre sur les aveugles , à l'usage de ceux qui voient. ) Mais pour peindre celte multitude d'objets vivans ou iuanimcs que la nature fournit, avec des mouvemens , des aspects , des manières d'être qui varient sans cesse , il est aussi impossible , sans les avoir vus , de le faire comme le fait Homère , qu'à un peintre , de faire un tableau orné de ces ciels , de tous ces accidens de lumière , et de toute cette foule de détails qui lui donnent la vie , et complètent l'illusion , sans avoir vu , observé , saisi rapidement la nature sur le fait.
(52) Même la pauvre fille , aveugle de naissance ,
Quand je visitai l'institution des jeunes aveugles de Paris , je \is , dans la partie de l'établissement consacrée aux filles , qu'on les exerçait à faire divers ouvrages dont la perfection est vraiment surprenante. Elles font rfièrae des fleurs très-bien nuancées. Je les ai vues lire, écrire, calculer. La musique est, surtout, l'art des aveugles; on ne reçoit aucun élève des deux sexes, qu'à coiidilion de l'apprendre ; aussi les pianos y sont-ils multipliés. Les garçons ne sont pas moins exercés aux arts mécaniques. Je les ai vus faire mouvoir des métiers, et fabriquer divers tissus très-solidement. D'autres travaillent à l'imprimerie en relief. J'ai vu imprimer plusieurs ouvrages très-bien exécuté' , ainsi que de la musique. Ils ont , en relief, deux catéchismes , l'oflicc du matin et du soir, des grammaires françaises , latines, grecques, anglaises, italiennes, espagnoles; un choix de morceaux de diverses langues , une géographie eu deux volumes , un cours de littérature et d'histoire, et beaucoup d'ouvrages de musique. On se refuserait à croire avec quelle rapidité ils lisent sur ces livres, si l'on n'en était témoia aux exercices publics. ( Notice historique en relief sur l'inFlruction des aveugles, par M. le docteur Gcilué, Directeur de l'Institution, rue Saint- Victor. ) Ils pratiquent aussi l'imprimerie ordinaire, mais dirigés par un clairvoyant qui corrige les épreuves. C'est de leur prcssiî qu'est sorti VEssai sur l'Instruction des jeunes Aveugles. Je regrettai beaucoup de ne pas trouver M. le Directeur, lorsque je visitai cet établissement ; mais deux aveugles , dont l'un me dit être à la tète de l'imprimerie , et l'autre de la musique, à qui je dis avoir instruit un jeune aveugle, me reçurent trèsbien, et me firent voir toute la maison. Ce chef de musique, nommé Bourgoin , m'intéressa beaucoup par les détails qu'il me domia sur les morceaux d'ensemble qu'ils exécutent dans la chapelle. "De quel instrument joueivous , lui deinandni-jo '.' Do tous , tne répondit-il ; copcndttnt ,
i-i- N(»rK.s
c'i-sl le »crpt>nl qui c»t mon inslruiiicnt pour l'oHicc tli' iioln- chapellv. — Comment pou*e^-^ous lire le plain-clinnt , cii jouant du serpent ^ — J'en joue de la main droite , et je lis le plain-cliant de la main gauche, t
Ma curiosité fut, alors, puissamment excitée, et le complaisant aveugle me conduisit à son armoire, d'où il tira un srrpent armé de plusieurs clefs, dont le mécanisme et le jeu , suppléant la main gauche, me parut admirable. 11 se l'attacha a\cc diverses courroies qui le fixaient très-solidement ; puis , ouvrant , sur son pupitre , le livre de plain-chant imprimé en relief, il posa l'index de la main gauche sur la première ligne qui se présenta , et exécuta parfaitement ce qu'elle conlenail. Il en Gt autant dans toutes les pages où je lui plaçais le doigt moi-même ; mais les messes , les proses, les iiitonnutions , les hymnes , en un mol ce qui olVre on chant suivi , \\ savait presque tout cela par cœur, l n coup-d'ail de stm doigt voyant les lui rappelait aussitôt. Ha renient , excepté pour les anlicunes qui varient sans cesse, était-il obligé de lire tout du long. Puis, pour me faire voir son habileté , il se mit à me jouer des pièces plus difliciles. Il lisait aussi avec le doigt les basses des morceaux qu'il acconipaguail , ou en composait pour les morceaux qui lui étaient connus. • Cet in><lrument est de mon invention , me dit-il , cependant l'itlee m'en a été inspirée par l'exemple d'un ollicier qui vint , un jour, nous visiter, et nous joua de la fl&te, de la seule main droite, ayant eu le bras gauche emporté d'un boulet de canon. Ne voulant pas perdre le talent qu'il avait pour a-l instrument , il eut la patience d'inventer une flûte qui put se jouer d'une seule main. J'examinai avec luic grande attention toutes les tleft <|ui suppléaient la main gauche , et les ait iclies par les([U('lles il se l'adaptait ; et , après de nombreux essais et de vaines tentatives auprès de plusieurs luthiers, j'en ai, enfin, décidé un ù exécuter le plan que j'avais dans la tête ; et il a fallu deux ans de lalonnemens , pour venir À bout de fabriquer rt-t insinimenl , le seul (iiii existe dans ce genre. »
On m'a dit avoir vu et entendu , au .Mans , cet ollicier qui jouait du lu flûte d'une seule main.
(.50 hfs r.incit'ii l(MH|)s, l'avoiiffle (Mit on rraini* un nsilc.
Ce Ul el.iblisHMneiil des Quinze-Vingts honore l'humaiiilé. <»n sait que saint Loui<» ramena avec lui, delà première croisade , un grand nombre de srs compagnons à qui les infidèles nvoient crevé 1rs yeux dans la captivité qu'il» subirent avec lui , on que le climat uviiit privés de la vue. Il fonda pour eux l'hospire des Quinie-Vingts, qui , depuis la suppn>ssion des mouv|uelairi s , a elé transféré dons la supetiM- et saltilire maison que rru\-ci iKXupaienl.
if. l'ai Tlsilé« , il y u quelques iinnérst j'y ai vu les aveugles, vivant harun dans leur ménage . plusieurs iivani fenune ii enfans. Je les ai
trouvés tous gais, et s'occupant de quelque travail. L'aveugle ne peut rester oisif; son imagination agit sans cesse, et communique au corps son activité. On me conduisit chez Tua d'eux , qui fesait des horloges. Son établi, au lieu d'être près de la fenêtre, était placé derrière la porte. u Ici on ne brûle point de chandelle , » me dit-il en riant , et il me montra ses ouvrages , en me fesant remarquer les pièces qui étaient de son invention ; car l'aveugle est inventif, autant par nécessité que par la réllexion naturelle à son état. Chez un autre , je vis des ouvrages en carton , confectionnés avec une adresse et une propreté surprenantes. Celui-ci avait une petite presse pour imprimer en relief, et montrait à lire à des enfans clair-voyans. Celui-là s'occupait de musique , et donnait aussi des leçons de piano à des voyans. Mais l'établissement est uu hospice et non une maison spécialement consacrée à l'instruction. Plusieurs aveugles qui jouent du violon , stationnent le long du bouluvard voisin , où la charité des passans est une ressource pour leur existence , en attendant qu'ils obtiennent leur admission aux Quinze-Vingts , ou la pension entière. Je me suis arrêté, quelquefois, à causer avec eux. L'entretien avec les malheureux est souvent intéressant , et toujours instructif. Combien , demandai-je , un jour, à l'un d'eux , recevez-vous par jour ? — De sept à trente sous , selon qu'il passe de bonnes âmes. — N'arrfve-t-il point que vous ne receviez rien ? — Jamais. Quand ça ne donne pas , om va dans les rues , et l'on est toujours sûr de recevoir quelque chose. — Ainsi , la Providence veille sur le pauvre aveugle , et lui garde le morceau de pain et la consolation de chaque jour. L'aumône qui lui est faite est la meilleure de toutes les aumônes , car son besoin est urgent , et sa misère n'est pas douteuse.
(34) Des aveugles , alors , oa érigea l'éctiic.
Vers le môme temps, où l'abbé de l'Epée inventa la métlioiledinslruire les sourds-muets, M, Haiiy, frère du célèbre abbé Haiiy , avait trouvé celle d'instruire les aveugles. Comme l'abbé de l'Rpée , il en a\ait recueilli plusieurs, qu'il instruisait gratuitement, et avec succès ; ce qui suggéra l'idée de réunir ces deux institutions dans la même maison des Célesliiis , et ils y restèrent jusqu'au moment où les jardins et la maison de» Céleslins furent joints à l'arsenal. Alors, les sourds-muets furent transférés dans le faubourg Saint- Jacques , au ci-devant séminaire Saint-Magloire , et les jeunes aveugles dans la maison des Quinze-Vingts , rue de Cliarenton. Après quelques années (en 181 (i et par ordre de Louis XVIIl ) , ils ont été mis en possession du ci-devant collège du cardinal Lemoine , rue Saint-Victor.
Celte note est tirée du poème intitulé : Puomenades poêtiqies dans les hospices et hôpitaux de Paris, par M. AIHon , mon ancien professeur et
NOTKS
:iRii , qui , comme je l'ai dit , était grand grand amateur de musique et ffsait de b \tu\ vers. Ce joli poème en est la preuve. Ayant fréquonlé, avec lui, les ttablissenicns des aveugles et des sourds-muets , quand j'ai décrit leur éducation , plusieurs de mes pensées ont dû se rencontrer avec les siennes. Quel plaisir j'aurais, aujourdliui, à lui offrir mon ouvrage, comme un juste tribut de mon amitié et de ma reconnaissance I
Je me propose, dans ces noies, d'entrer dans quelques détails sur l'éducation des aveugles , afin que l'expérience que j'ai acquise dans un enseignement encore peu pratiqué, ne soit pas perdue. Il est précieux pour ceux qui entreprennent de semblables taches , de pouvoir s'aider des travaux qui ont prèréd^- les leurs. On a , d'ailleurs , peu écrit sur l'instruction des aveugles , tandis qu'il existe beaucoup d'ouvrages sur celle des sourd^-muels. Je me suis sou\ent démandé d'où provenait cette dilTérence ? Car , les uns ne réclament pas moins que les autres , les soins d'une pieuse philanthropie. 11 me semble mémo que l'aveugle a un brsoin plus urgent des secours d'antrui , et que son triste état doit inspirer plus de pitié. Quoique depuis l'heureuse invention de la vaccine , le nombre en ait beaucoup diminué , les aveugles , soit de naissance , soit par maladie ou accident , sont , je crois , plus nombreux que les sourds-murts. Je n'ai cependant obteiui rien de certain sur ce point. La raison qui me «enible donc avoir multiplié davantagi^ les ouvrages sur l'instrurtien des sourds-murts , c'<-l que cet enseigucineiit présente des (lifTicultés d'un ordre bien supérieur ; qu'il se complique des questions les plus abslrait'-s de la méthaphysiquc et de l'analyse du langage , sur |rsquel!f5 il a (\îi nécessairement répandre bien des lumières ; tandis que l'cnwignement des aveugles est , pour la partie morale , le lui^me qu>- pourIe> voyans , ù re\copli«n de la différence spéciale que leur in- (irmilé doit y apporter. Quant à leur insliuction dans les arts et les sciencet , c'est , & In vérité, une œuvre de grande patience , «oit pour l'inveniif^n des procédés mécaniques, soit pour leur emploi; mais trt'S procédés «• rapprorheiil toujours beaucoup de ceux dont on se sert pour les voyuns. Il m- »'y mêle point de questions subtiles et abstraites. Toute réduriitiou de raveugle M« fait par l'ouïe et le toucher, qui sont pour lui les deux prificipe» conducteurs des sensations ù l'intellinence ; car la vue même Ml hislru-le rt re< tifiéi* par ces lieux sens. Cl'cst don» leur |H'rreclionncment qu'il faut rhfrcher la rompens.»linn de son ahs<'ncc ; et , pur leur moyen , «n fait roinprendr- S l'nMMigl.' tout re que l'on veut. Il esl , d'ailleurs , Ifrund qu<->tioiiin'ur , et a siiin de ^e f.iin* reniln* raison «le tout. Il n'en nH pas dr même du sourd-mn-t . qui pnmit souvent comprendre b<ourmip derbosTs, dnnl II n'a que dit idi'rs superfirielle» , tn-»-iuip irfidle», souvint même tn ♦-diflérfiile» de tdlli-N qu • l'on croit lui «voir trunsudHt. (In a donc dfi néc.'«»iiireni«'nt écrire bi .iiirnup sur rv nntrr d'fn*.'l(nement .
DV SEPTlSirvlE CHANT. iO
pour en éclaircir les procédés , s'assurer de leur succès, et obtenir uu résultat qui ne laise aucun doute sur la transmission fidèle des idées. C'est le chef-d'œuvre de la raélhaphysique et de l'application de l'analyse raisonnée.
(35) Cette ligne en relief distinctement tracée ,
J'ai parlé , dans mon discours préliminaire , d'un jeune aveugle dont l'éducation me fut coniiée par M. l'abbé Sicard, lorsque j'assistais aux leçons de grammaire raisonnée qu'il donnait à la première école normale. Je dus m'appliquer à mettre une grande clarté dans les éîémens de l'instruction d'un enfant âgé de cinq ans , et privé d'un sens dont l'usage est si nécessaire pour faire passer dans l'esprit , par le moyen des images , les premières notions des cboses.
J'avais , il est vrai , dans le savant instituteur des sourdsmuets, un grand modèle d'enseignement élémentaire par les procédés analytiques ; et la plupart de mes idées lui étaient exposées avant d'être mises en œuvre.
M. Haiiy dirigeait, alors, l'institution des jeunes aveugles dont il était le fondateur. J'avais été témoin de ses premiers succès , et j'aurais pu suivre sa méthode ; mais elle ne me sembla point avoir le degré de simplicité nécessaire pour un âge si tendre ; j'estimai qu'il y avait une grande différence entre l'éducation particulière que j'entreprenais , et celle d'un assez grand nombre d'élèves réunis, d'un âge plus avancé, dont le but n'était pas le même. Il fallait donc, dans ce nouveau genre d'instruction , être créateur d'une méthode qui ne fût point hasardée , et dont le succès ne pût être douteux.
La première pensée qui se présenta à mon esprit , fut de commencer par des notions de géométrie , pour en faire la clef de l'écriture , de la lecture et de toute l'instruction du toucher, auquel je ne crus pouvoir donner un guide plus certain ni plus propre a transmettre à l'esprit , par l'ouie , des démonstrations claires et faciles à .saisir.
i C) NOThS
Ciî movi'ii pliil à M. Sicurd, et toutes les fisriiresoléinontaires de ;,'éomt'lrio , exécutées eu lil de fer, dont l'enfant élu(Ii;iil , en se jouant , ehacunt' des dimensions et dos propriétés, étaient tracées ensuite, avec un stv!el, sur des feuilles de carton , ou sur une tablette endnite de cire, que l'on renouvelait facilenoent, en la refondant , quand la page était Unie.
Ces petits exercices (jui, n'étaient que de Irés-courte durée, et que la musique variait agréablement , mirent, au bout de six mois en>iron , mon petit élève en état de tracer, d'abord , toutes les lettres qui peuvent se construire avec la ligne droite; puis , après six autres mois, les lettres qui se composent de la droite et de la courbe.
Il sembh' que cv soit un tour de force (jue de montrer à lire, et surtout à écrire, ii un aveu;;le : mais, avec une Jurande patience et du temps, principalement avec une méthndt» simple, bien raisonnée dans ses procédés . i'.i|i[»ro(liée autant (|ue possible de celle dont on se sert pour les clair- NO\aus, on finit par réussir.
I.e tracé des letlres avait initié l'enfant aux éiéniens de la leclure. IXercé déjà, pendant un cerlain temps, à connailre, jiar le loiicber, les formas des divers caractères , je trouvai , après des essiis sans nombre, une encre palpable poiu* suivre mon plan d'instruction analvtiqiie. (lar un li\r-. (|uoi(|ue imprimé en caractères saillans , .'i l'usage des aveugles, ne pou\ait guère être mis sous les doigts d'un si jeune enfant , qui , de suite, s«' serait anuisi'' à parcourir toute um* page, ou même à palper dans tous les .sens le livre entier, sans quej'eussi- |)U parv«'nir à (i\er son attention, siiccessivemenl el avec ordre, Mn(lia(|ne point isolé. Tel inconvénient a lit u n'.i'Mif pour lesrnliiis rlairvovans.
Je nr ferai p.is un >n rel de la ( ompctsilion deretle ««ncre pal|>alilr. l'Insifiir*. avaient du s'en on u|ier avant moi ; car elle esl d un bi-soin ur;;eiil pour ronim:ini*pi>-r. par è( ril , aver les avru'.'li-s. > !;i ITS.I. dil M. le do( leur (Itiilliè dans son KiiMii, page HiK MM VdrI ••! Hass,nfi.il/ essaverenl
m: SKPTli.MK (tlWT. 77
infructueusement de composer, pour les aveugles, ur.e encre épaisse qui, après la dessication , aurait conservé le relief. Celle tentative a été renou^c'ée, depuis, par M. Robertson , également sans succès. » C'est cependant une chose fort simple , et que je dus à une heureuse rencontre. Je détrempais, d'abord, de l'ocre rouge dans de l'eau gommée. Mais les lettres tracées avec ce mélange se délayaient sous les doigts chauds et lunnides de l'enfant. J'essayai inutilement plusieurs autres liquides. Un jour que j'exposais mon embarras au pharmacien chez lequel j'achetais mes drogues , et dont les connaissances chimiques n'avaient pu m'indiquer un liquide qui fixât l'ocre sur le papier d'une manière solide et ineffaçable , un plaisant qui se trouvait là,m'ayant entendu parler d'eau, de vin rouge, de vin blanc, me dit : « Eh bien 1 employez la bière. » Je ne méprisai point cette plaisanterie, et la bière me réussit. J'y détrempais de la laque carminée. Les caractères tracés avec cette encre se durcissent tellement par la dessication , qu'ils ne s'écrasent ni se cassent, tant ils adhèrent solidement au papier. Cette encre épaisse ne coule pas comme l'encre ordinaire : il faut de la patience pour s'en servir , avoir soin que la surface des lettres soit sans inégalité , pour ne pas induire en erreur le toucher toujours trop hàtif et souvent distrait d'un enfant. 11 faut aussi donner aux caractères asssez de relief pour être bien sensibles. Ils acquièrent , d'ailleurs, en séchant, assez d'aspérité pour être facilement sentis. On ne peut écrire que très-lentement avec celte encre ; mais les caractères étant gros , isolés , les lignes fort espacées, quand on a acquis un peu d'habitude, une petite page est bientôt expédiée. .Te dis, d'ailleurs, que les leçons ainsi écrites , doivent ètro courtes, substantielles, parce (|u'elles seront accompagnées de dèvidoppeinens (jue la mémoire de l'aveugle retiendra fidèlement, et qu'il récitera, non mot à mot, comme les voyans , mais il en rendra le sens avec une clarté qui prouvera qu'il se les est appropriées; car les aveugles ont une intuition si parfaite de lotit <(> (pii outre
7 fi NOTES
dîins leur esprit , que les expressions dont ilsont besoin po-jr montrer qu'ils comprennent bien , leur viennent avee une farililr paiiieulière.
Avec mon encre palpable, je traçais donc une seule lellre sur une petite cai le. Je n'avais point à craindre , ainsi , les distraclions qui sont aussi communes chez les enfans aveugks, par l'odorat, le toucher et l'ouïe, que chez les clairvoyans , par les yeux. J'assemblais, ensuite, les lettres deux à deux , toujours sur une seule carte. Puis, après les syllabes, vinrent les mots, toujours isolés. Ensuite, deux mots accouplés , un substantif avec son adjectif; après quoi , ces deux noms unis par un verbe ; enfin , de courtes phrases qui s'allongèrent peu à peu. In côté de la carte se trouva rempli , puis les deux crttés , en iîrosse écriture , dont les lettres étaient soierneusement tracées , sans déliés , pour n'apporter aucun trouble dans le toiuher, et «jue chaque forme de caractères put s'y empreindre si distinctement, qu'auc un doute ne raiienlit la transmission à rint('lli«;cnce.
CIia(|ue carte fesait une leçon. C'était quelque précepte de morale relif^ieusi" , quelqiu' j)ensée qui fût applicable à l'état de mon élève etàsondpe, lui offrit des compensations de son infirmité; (pM'hpu'fois, <'était une plaisariteiie (pii le fit rire , et le réconqjensàl de la peine (|u'il s'était donnée pour trouver les mots; car il fallait un appât à son attention , et il y pren lit d'autant plus de {,'oùl , que je prenais plus de soin de ne lui présenter (picce(|ui pouvait lui plaire et l'intéresser. Aussi étais-je toujours sûr de sa bonne volonté ; mais ses distractions étaient frécpientes autant que SCS questions , tpii , loin d«' m'ètre im|»ortunes , m'oIVraieut , au ccMitrair»' , de précieuses o('ca>sioiis di* lui apprendre* quelque chose d'aifréable on irulile. et d'exritir sa curio- HJté eu la H;itisfais;inl.
Pendant plusieurs aiMu'-es i quatre eu\Mou . je ne me sais servi que de cartes , ainHi écrites , p«uir lui enseigner louH les élémens de grammaire , de nnisiipu' . de mathématiques, de f;éf>praphie. Mfiii encre palpable uu' servait A
tout, à noter la musique , à chiffrer, à tracer les figures de géouîétrie , la rose des vents, le système planétaire , une île , une montagne, un fleuve , comme elle me servait pour l'écriture ordinaire , que je réduisis graduellement à la proportion du demi-gros , et toujours en caractères isolés.
Ce ne fut que dans la cinquième année , que j'entrepris des caliiors en règle , mais beaucoup plus abrégés que les livres élémentaires à l'usage des clairvoyans; les explications orales servaient de complément aux abrégés écrits , qui , n'étant destinés qu'à aider sa mémoire , ne pouvaient être assez courts. Tout ce qui s'imprime , en relief, à l'usage des aveugles, est si volumineux , qu'on est obligé de suivre cette méthode.
Les élémens du calcul que je lui commençai, dès la première année , durent être soumis à une exacte analyse , pour éviter toute confusion d'idées , et suivre, pas à pas, la marche du simple au composé. J'imaginai donc de donner à un si jeune enfant, privé de la vue, une idée nette et distincte des nombres et des chiffres qui les représentent , par les surfaces des solides de géométrie, qui me fournirent , avec autant de clarté que de simplicité, l'ordre complet de la numération. Ainsi , la sphère ( petite boule d'environ 8 lignes de diamètre) , n'offrant qu'une surface à palper, nous représenta l'unité ; et , en même temps , je lui mis entre les mains le chifïre 1 , exécuté en fil de fer, ainsi que les autres chiffres. Le cône ( d'un pouce de hauteur ) , offrant deux surfaces au toucher, la partie conique et la base, nous représenta le nombre 2, et je lui dt-nnai le chiffre 2; le cylindre , par ses trois surfaces, lui offrit le nombre 3; la pyramide triangulaire , par si^s trois côtés et sa base , lui offrit le nombre k ; le prisme triangulaire , le nombre 5 ; le cube , le nombre C ; le prisme pentagone , le nombre 7; deux pyramides quadraugulaires réunies par leur base , le nombre 8 ; deux pyramides triangulaires , réunies par un prisme triangulaire , le nombre 9 ; (iifin , le cercle représentait le zéro. Ces solides ont l'avautag' d'offrir
NO NOThS
au touiluT la décomposition des nombres; ainsi , la p>ianiide trianîrulairo , avec ses trois cotés et sa base , offre trois plus un, qui é°:A\e i; le prisme trianirulaire . trois plus deux , qui éijale ô ; et ainsi de suite.
Tous ces solides, exécutés en bois, dans la proportion ri-dessus iiidiquc'e, et en assez gr.inde quantil'' pour pouvoir composer et additionner toutes sortes de nombres, remplissaient une boite de carton. L'enfant se plaisait à les étaler sur une table, pour construire tous Us nombres qui lui étaient proposés , se servant , au lieu de virtrule , pour séparer les tranches de trois en trois , d'un petit morceau de bois en forme d'allumette.
J'ai mis , sous les veux de noire Société des Arts , tous les matériaux , S()i|;neusement conservés , de celle éducation, lue séance a été consacrée au développement de tous les détails de cet ensci^jnement , dont plusieurs de nos membres ;ivai<'nl élé téinoinNà Paris. Je joins, ici, un exlrail du pro- ( és-Ncibal de relie s<^ance :
« M. l{ov«'r s'est acquillé île la promesse (juil avait faite à la Société , en lui lisant le 7' clianl de >on pnénie, où il traite de l'éducation des aveugles. Il a exposé les détails des procéilés qu'il a pralicpiés à Paris, p(»ur l'in^^lruclion d'un jeune aveugle , qui lui lut conlié par le célèbre abbé Siiard. Il exerça d'abord son t«>ucher sur les iifîuresde }{éométrie élémentaire, etc. , Sui>«Mit Ions les détails contenus dans cette note. ; I.e procès-verbal se termine ainsi : (lelle le( lure a élé eiiteiidue par la Société avec une scrnpuleusi' attention, l/iiileui a < oiiimuni(|ué toutes b's pièces, con- MT\ées ave( soin . des dillérentes éludes de son élève. On p«'ul huivre, dans leur e\è( ution , les traeesdes proférés de celle éducation . dont plusieurs de no> niemlms ont eli- l»»nioin>i i\ Paris.
Il Kxirait du leuislic des prix e>- verb.iu\ de la So« ièlé Royale dagricuilun- , snenee» et art» du .Mans. INmr « opie ronforiiie, le 'i.'» iiovendire IK.V». Si MARI) , senéttiirr. ><
Oniomprend rarileinml e«)iiinienl . par une wuie de jeu
qui lui plaisait beaucoup, il pouvait être exercé aux quatre règles de l'arithmétique.
Je me servais encore, pour le faire additionner avec promptitude ( ce que j'ai remarqué que des élèves , déjà avancés danslesélémensde mathématiques, ne font qu'avec une certaine difficulté ) , tantôt du petit instrument appelé tonton , que les enfans s'amussnt à faire tourner entre leurs doigts sur son pivot , et sur chacune des faces duquel un chiffre est gravé en creux ; tantôt du jeu de domino , ou bien d'une carte couverte de chiffres écrits à l'encre palpable , que , de l'index de la main droite , il parcourait en tout sens.
J'ai dit qu'il apprenait , en même temps, à lire et à écrire. Cette variété d'exercices plaît beaucoup aux enfans. Voici le moyen qui me réussit , après divers essais. Je fis construire , dans la forme d'un carré long de six pouces sur huit , une règle composée de quatre bandes de fer-blanc de six lignes de largeur, divisée en huit ou dix lignes ( suivant la grosseur de l'écriture ) , formées de deux fils parallèles. Je me servais de fil à coudre , comme plus souple , et cédant mieux au crayon. On peut, aussi, se servir de corde de boyau fine. La règle se fixe avec deux petites chevilles de fer sur un pupitre en plan incliné. La feuille de papier placée sous cette règle , repose sur une couette , ou cahier de plusieurs feuilles. L'aveugle pose légèrement l'index de la main gauche sur les deux fils parallèles qui forment la première ligne , pour guider le crayon, qui , de la main droite , trace les caractères isolés , sans déliés , gravés en creux sur le recto ; ils forment relief de l'autre côté , de sorte que la feuille étant retirée de sous la règle , l'aveugle peut relire sur ce relief tout ce qu'il a écrit ; mais il ne peut écrire que sur le recto.
Comme c'était par les élèmcns de géométrie que j'avais initié mon petit élève à l'écriture , je dus commencer par la plus simple de toutes les lettres qui est l'i. Je la lui dictais ainsi : n Petite porpendii iilaire entre les deux fils , avec Il r,
s 2 NOTES
poiut au-dessus ; p et il traçait cette ligne sans excéder les fils ni en dessus ni en dessous; après l'i, je lui dictai l'I : « Grande perpendiculaire, prise au-dessus du fil ; » et avec la pointe du crayon , il élevait le fil qui , par son élasticité , revenait sur lui-même.
Après ces deux lettres, je lui dictai l'o : a Petit cercle entre les fils. » C'était , pour lui , la plus difficile de toutes les lettres. Pendant long-temps il arrivait , après avoir tracé une circonférence très -irrégulière, soit au-dessus, soit au-dessous du point d'où il était parti. Ce ne fut qu'aprés des essais sans nombre, qu'il parvint à faire un o rond , et à le fermer.
Ces lettres étant les élémens de toutes les autres , je les lui fis répéter pendant bien drs lorons, jusqu'à ce qu'elles fussent devenues passablement régulières; après quoi je lui dictai ainsi l'u : « Petite perpendiculaire entre les fils, une oblique en montant à droite , seconde perpendiculaire ; » et je lui conduisais la main en trois temps , en disiiit : «In , deux , trois. » A la fin de la leçon (jui ne durait jamais plus d'un «luart-d'heure , il traçait la lettre tout seul, a C'est très-bien , lui disais-je ; » et il sautait do joie comme un petit fou , allant crier à chacun dans la maison : « J'ai fait une u aujourd'hui ! » Qui n'eût alors admiré la Providence, en \(»vanl <«• pauvre enfant recevoir de si douces consolations, qui lui lésaient oublier son triste état!
Après l'ii , je dictai l'm : « Petite perpendiculaire , une oblique en montant A droite , seconde perpendiculaire , encore une oblique , troisième perpendiculaire ; n et je la lui fesais exécuter en cinq temps et vite , en disant : >' l ii , deux , trois , «piatre , cinq. »
Je dictai ensuite le c : « demi-cercle àgauche eiitn* h'S
fils. D
Puin vinrent les lettres composées d'une droite et dune courlH'. D'abord Va , qui fut dicté ainsi : « Pemi -cercle A ^'auclie , fermé par nue p.rpcndiculaire , avec petite queue horizontale. ».
Ensuite b , d , p, q , qui , géométriquement , ont beaucoup de rapport entre elles.
Je disais pour b : « Grande perpendiculaire prise audessus du fil , terminée par un demi-cercle à droite. » Je disais pour d : oc Grande perpendiculaire avec demi-cercle à gauche. » Pour p : « Grande perpendiculaire prise du fil supérieur, et abaissée au-dessous du fil inférieur, fermée en haut par un demi-cercle à droite. » Pour q : « Demicercle à gauche , fermé à droite par une grande perpendiculaire abaissée au-dessous du fil inférieur. »
On comprend maintenant comment pouvaient être formulées toutes les autres lettres.
Je fis une remarque qui me parut assez curieuse. Quand mon petit aveugle s'amusait seul à tracer des lettres, lorsqu'il commença à écrire, il les traçait de droite à gauche. J'ai fait la même observation sur plusieurs autres petits enfans que j'ai vus , avant d'avoir été instruits par la méthode contraire, conduire naturellement leur main de droite à gauche, ainsi que le fesaient les Hébreux , dont l'écriture suivait une direction inverse de la nôtre , ce qui fait que la première page dans leurs livres est la dernière dans les nôtres. La direction de gauche à droite , que nous avons adoptée , me paraît donc le résultat de la réflexion , afin que les lettres se découvrent à nos yeux , à mesure qu'elles naissent sous la plume. Du reste , les enfans prennent aussi facilement notre habitude d'écrire de gauche à droite , qui est bien préférable.
Je ne me suis servi, pour faire écrire mon jeune aveugle, que d'un fort crayon avec lequel , sans risquer de le casser à chaque instant , il pût appuyer, de manière que les lettres fussent profondément gravées, et qu'il les relût facilement. J'ai vu des aveugles se servir de la plume , mais ils étaient devenus aveugles après avoir été instruits. Ce n'est pas que celui dont l'instruction est postérieure à la cécité , ne puisse écrire A l'encre ; je me proposais même de le pratiquer vers la fin de l'éducation de cet intéressant élève. Je crois , ton-
si NOTES
iL'fois, que le cravon offre beaucoup plus d'avantages, parce que l'aveuîrle est sur de ce qu'il fait, et peut le vérifier, tandis qu'il ne peut s'apcrcovoir que l'encre manque à sa plume, ou qu'elle ne marque pas, ni relire ce qu'il a écrit, car l'encre palpable sert bien'à écrire pour l'aveugle , mais il ne peut lui-même s'en servir.
Une question se présente ici , c'est de savoir si l'enseignement simultané est praticable pour les aveugles. Il n'y a pas de doute , pour tout ce qui est du ressort de la mémoire , de l'intelligence, et peut se transmettre par l'audition : par consé([uent , la musiciue vocale , et même instrumentale , s'y trouve comprise ; mais le maître d'orgue ou de piano ne peut employer ([ue l'enseignement individuel. Aussi ce talent est-il rare parmi les aveugles . j'ai vu tiés-peu d'entre eux apprendre à écrire. On m'a dit , quand j'en ai demandé la raison, qu'on ne pouvait enseigner l'écriture (ju'à un seul .élève. Je conçois, cependant, (ju'avec des exemples en relief, on peut pratiquer, comme pour les voyans , l'enseignement simultané et mutuel de l'écriture, et, à plus forte raison , de la lecture. Les aveugles sont même plus propres i montrer à d'autres aveugles que les clairvoyans. Je ferai ici une remanjue qui paraîtra, peut-être, minntieus<'. J'avais observé (jue les aveugles ont, en travaillant , des attitudes désagréables à nos yeux. Pour que mon petit élève eût la tête bien placée , soit en écrivant . soit on jouant du piano , je lui attacliais , sous le menton , un col garni de carton. Je soignais iM-aucoup toute la pose du corps. Il faut faire s«'ntir A l'aveugle qui doit fré(|ucnter les gens bien élevés , ( ombien il lui est inipoi tant de ne p(»int les blesser par des grimaces et desiontorsions ; (ju'ii lui est possible, an contraire , d'effacer, par des manières gracieuses . ce (juc fion intirniilé oITre de difforme et de triste.
Je ne dis rien dans res noies de ma méthode pour l'ensoignemenl nmsicil d<' inon a>eiigle. lille ne différait pres<|ue pas de «elle ((u'ori emploie pour le.t voyans. \ Taidu de mon ennc palpable, je lui avais Irneé. sur «les
cartes, tous les signés de la musique , les notes, leurs valeurs comparatives , même quelques airs de piano. Pour lui apprendre un morceau , je lui chantais , nommais ou touchais les notes de chaque mesure , dessus et basse , qu'il assemblait et répétait plusieurs fois ; et, de ces parties étudiées à chaque leçon , nous composions la pièce entière , que je lui jouais, ensuite, pour lui en faire bien saisir l'ensemble et l'expression qu'il faut donner dés le commencement. Mais , ce que l'on ne pratique pas toujours , j'avais grand soin d'accompagner chaque phrase musicale de son analyse , c'est-à-dire , de la démonstration des accords qui la composaient , de leur succession , et de la liaison de toutes les modulations de la pièce entière , afin de la mieux graver dans sa mémoire. Quand le morceau était bien appris , j'y joignais l'accompagnement de violon , qui n'est pas assez pratiqué ; il entraîne l'élève , lui donne de l'à-plomb , ainsi que les pièces à quatre mains. L'exercice de la musique vocale , avec accompagnement de piano , marchait de pair avec l'étude de l'instrument. Enfin , nous suivions un ordre pour entretenir les morceaux appris.
Ayant conservé tous les matériaux de l'éducation de mou cher élève , si quelqu'un de mes lecteurs était désireux de les voir, surtout les cartes écrites avec cette encre palpable , qui a été inutilement cherchée par plusieurs , je me ferais un plaisir, comme je l'ai déjà fait pour quelques curieux , de montrer tout ce que j'ai conservé, et d'expliquer mes procédés que j'ai exposés à notre Société des Arts.
Puis-je terminer cet article sans émettre le vœu qu'il soit établi des écoles d'aveugles et de sourds-muets dans toutes les grandes villes, d'abord, et, par la suite, dans tous les chefs-lieux de département? Je n'ai point trouvé, dans l'ouvrage de M. le docteur Guillié sur l'instruction des aveugles, de renseignement certain sur le nombre des aveugles qui peuvent exister en France. A en juger par ceux que l'on rencontre partout , leur nombre doit surpasser de beaucoup celui des sourds-muets. J'ai lu qu'il s'élevait à (»0,0(M>. Je
ne parle pas-seulement de ceux que les âccidens et les maladies frappent d'une cruelle cécité ; mais des enfans aveuî:Ies-iu'S, ou qui perdent la vue dans le premier Age. (> sont ceux-là qui réclament davantage l'instruction que la loi garantit à tous.
On a certainement lieu d'être surpris que l'instruction des sourds - muets , beaucoup plus diflicilc que celle des aveugles, se soit rapidement propagée, tandis que celle des pauvres aveugles fait de si lents progrés, et que l'écolomére de Paris n'ait point encore produit , comme celle des sourds-muets , d'autres écoles célèbres , soit en France , soit chez l'étranger, M. le directeur de l'école de Paris n'en fait aucune mention, ce qui semble prouver leur non-existence. D'où vient cette différence ? La patrie doit-elle moins l'instruction aux aveugles qu'aux sourds-muets? El la doit-elle moins à ces deux classes si intéressantes qu'à toutes les autres? N'est-ce pas même une dette plus sacrée , à raison de leur infortune ? L'amour des bonnes mères ne se montret-il pas encore plus envers ceux de leurs enfans (]ui ont quelque inGrmité? Mainleiiaiil que l'instruction des sourdsmuets et des aveugles est devenue une si belle conquête de la philanthropie de notre âge , quelle barbarie de ne pas en faire jouir un si grand nombre de niallieureu\ qui en réclament le secours ! Ine inexcusable indiirérence pour l'humanité souiïranlc n'est plus compatible avec le caractère généreux de notre époqiu* , qui lend à soulager toutes les misères, à poursuivre avec un /éle infatigable toutes les améliorations possibles. Or, puis(|u'on peut, maintenant, rendre à la Mxiélé la clasM" si inléressanle des jeunes aveugles et des sourds-nuiets , ne serait- il pas < niel et honteux à la fois, de les abandiuuH'r à leur Irisle sort , pour affliger nos yeux et nos cœurs , soit par un speclaeie dérliirant, fioit par le juste reproche dont nous ne pourrions nous «léfendre . tandis qu'on peut faire de ces objets hideux , de ces créatures s;inva^es , des élres intelli^ens , ulih-s, heureux malgré leur malheur, ei partageant . a\e( nous . les dou» prévus d<' la \ ie et !«•« bienfails de l.t ci\ilisali<»n ?
m SEPTIÈME CHANT- 8/
(36) Que dis-je ? dans Paris quelquefois il vous guide.
Les aveugles de la rue Saint-Victor me dirent que , depuis qu'un d'eux avait été écrasé par un cabriolet , on ne leur permettait plus d'aller seuls dans les rues de Paris. Cependant , on rencontre encore des aveugles seuls, ou conduits par un chien intelligent. Dans les villes de province , où les dangers sont moins imminens, on voit des aveugles en parcourir, seuls , toutes les rues ; ils sont , surtout par le temps calme, affectés de l'approche des objets. Il existe dans notre ville un aveugle de naissance , qui , sans bûton , en parcourt toutes les rues d'un pas assuré , en suivant les ruisseaux , et il ne lui est encore arrivé aucun accident. Il bat très-bien de la caisse , et publie les annonces aux carrefours. Nous avons vu long-temps , au Mans , l'intéressant aveugle Legoux circuler partout , même sur les promenades, sans heurter personne , se détournant à propos, comme un voyant , tant il était bien servi par l'ouïe et par la carie topographique que son esprit ne perdait jamais de vue. Il avait à la maiu une petite canne, dont il paraissait faire peu d'usage; souvent même , il la porlait sous le bras. Mais il préférait les courses nocturnes, pour jouir, sans doute , d'une plus grande liberté d'esprit, et ne pas être travaillé d'uue alteulion continuelle.
Je ne puis parler de cet aveugle, qui fut notre estimable compatriote, et que la mort nous a enlevé, il y a quelques années, sans faire l'éloge de soi» rare talent pour la musique. Il jouait trOs-bien du violon et de la clarinette, et doué, comme tous les aveugles, d'une prodigieuse mémoire , il apprenait facilement, et retenait une quantité considérable de grands morceaux, qu'il exécutait, en parties, avec un à-plomb imperturbable. C'est lui qui apprit la musique , et en inspira le goût à son aimable neveu , l'un des fondateurs et des plus actifs soutiens de notre Société philharmonique.
L'ouïe, chez l'aveugle, dont elle devient la plus précieuse ressource, doit se perfectionner au plus haut degré par la grande attention qu'il est forcé de donner à son usage. Un des précieux avantages qu'il en retire, est d'estimer avec une justesse extrême la distance de l'objet dont le moindre bruit a frappé son oreille. La personne qui avait soin de mon petit élève , laissaitelle tomber son dé , son aiguille : « Attendez , disait-il , je vais vous trouver cela ; « et aussitôt il y portait la main, presque sans tiUonncr.
Dans mon voyage de Paris, où je visitai riuslitution des jeunes aveugles, je fus témoin d'une scène , qui , en me divertissant, ajouta à mes observations sur tout ce que je venais de voir. Lorsque trois ou quatre de ces aveugles me reconduisaient , la portière qui , dans ce moment , soignait ses lapins dans un coin de la cour, s'étant dérangée pour tirer le cordon , en laissa échapper un. Les cris et l'impatience de celte femme mettent «ussitôl les ascuglcs en action, « Silence 1 dit l'un, écoulons-le courir. " 11 n.j
SS WOTES
passait poiut prr$ d'eux qu'ils ne le touchassent. C'était un plaisir que de les Toir sauter, bondir comme l'animal aux pieds légers, manœuvrer avec une adresse extrême : — » Tu l'as manqué , disait l'un. — Je le tenais par l'oreille , disait l'autre. — Allez donc vous-cn, criait celui-ci à la porlit^re, nous l'attraperons mieux que vouj. • En effet , ils se réunissent de front pour lui fermer le passage , l'assiègent , le serrent dans un angle de la cour. Le lapin s'arrête , se tapit contre le mur, sans faire le moindre bruit. Cependant , un d'eux a entendu où il s'est arrC-té , et l'empoigne avant qu'il s'élance de nouveau. J'étais dans l'admiration de voir à quel point l'ouïe peut suppléer à la vue , et la portière me disait que , souvent , elle les >o\ait faire de pareils tours d'adresse.
(37] Il acquiert, dans le tact, une finesse extrême.
La perfection à laquelle l'aveugle porte le toucher, par l'usage réfléchi qu'il est obligé d'en faire , est si grande , qu'on la vante ù un point qui lient presque de la superstition. J'ai été plusieurs fois témoin du fait que je cite. Cependant, ayant entendu des personnes dignes de foi , m'aflirmer avoir vu des aveugles distinguer les couleurs par le tact, je voulus encore, après beaucoup d'autres enquêtes, en faire une nouvelle auprv-s des aveugles de la rue Saint-Victor. In de leurs maîtres , aveugle fort instruit, roe dit franchement la vérité, qui est que les aveugles discernent quelques couleurs , comme celle de certains draps , mais par l'odeur, et non par le loucher. Je dirai plus tard comment les aveugles reconnaissent quelques couleurs ; mais ce n'est point par le tact. C'est ainsi que s'exprime l'homme qui possède le mieux la certitude de ce fait , M. le docteur Guillié , directeur de leur élablisscment , dans son précieux Essai sur l'instruction des jeunet atciif;les , qui , avec sa notice historique , imprimée en relief, sont les seuls ouvrages que je connaisse , où l'enseignement des aveugles soit traité fx profcsto. Je remarquerai, seulement, que je n'ai point trou»é, dans le reste de l'ouvrage de ce docteur, ce qu'il annonce devoir dire plus lard , comment les aveugles reconnaissent queliiucs couleurs. Ce ne peut rtre que par le moyen que ses élèves me révélèrent , l'odeur. Je n'y ai lrou»é , dis-jc , autre chose si ce n'est que les femmes qui font des bourses en ioic , savent très-bien nuancer leurs couleurs, parce qu'elles reconnaissent Ir» bobines. Mais voici ce qu'ajoute le snv.int instituteur ( p. U6 de ion K»»ai ; : Hoyle a eu grand toit de dire d'un homme de Mat>lrichl, »ur un témoign-ige p« u aulliiiitique , ([u'il distinguait les couleurs à l'aide du loucbtT. Il ne faut pas ajouter plu» de foi à ce qui a été dit dernièrement dont In journaux anglais, d'une femme de Livcrpool, qui, étant jvrugtr, voit parfaitement avi-r l'extrémité de M*<t doigts, • non point, dit \r rt-darlrur dr l'artirle, par li- tad nu l'o^périlf des <iurnices , mai*, é une »i»ion r*ellc qui »>lend aux ohiris éloigne» qu'elle ne |»cut toucher.
vision qui lui fait distinguer les couleurs, etc. Les partisans de V unité tle^ sais se sont toujours emparés de toutes les aberrations qu'ils ont pu rencontrer pour étayer d'une apparence de vérité leurs faux systèmes. »
Nul plus que moi n'aurait désiré découvrir dans les aveugles cette merveille du toucher qu'on leur attribue , et pouvoir en orner mes chants. Mais mon sujet m'impose le devoir de rechercher scrupuleusement la vérité. La cécité donne à la face humaine l'apparence du mystère ; et l'imagination , toujours disposée en faveur de ceux dont l'état excite la pitié , se prête volontiers à trouver, dans l'aveugle, une intelligence au-dessus de celle des autres hommes. 11 a continuellement besoin de mémoire , de réllexion, de jugement, de prudence, de pénétration, et quelquefois de ruse ; aussi les Anciens , frappés de sa profondeur d'idées, portaient-ils, quelquefois, la superstition jusqu'à le croire participant des secrets delà Divinité , et ils lui attribuaient , à cause de cette vue intérieure dont il paraît doué, l'art de la divination. Sophocle, et d'autres auteurs dramatiques , mettent en scène un devin Tirésias.
Je viens de parler accidenlellement du sens de l'odorat , qui peut servir aux aveugles à connaître les draps de certaines couleurs. Je dois ajouter (ju'on peut tirer un grand parti de ce sens dans l'cducalion des aveugles , et même des sourds-muets. Mon petit aveugle reconnaissait, par l'odorat qu'il consultait très-souvent , la présence de beaucoup d'objets. Je le voyais fréquemment respirer eu flairant. Il explorait alors par l'odorat, ce que les voyans estiment par la vue. Ce sens lui révélait les plantes qui étaient près de lui ; et c'est en partie ce qui m'avait engagé à l'initier à la botanique. Je sens , disait-il, la menthe , le thym , le serpolet ; il y a dans ce jardin beaucoup de roses, de jasmins, d'oeillets ; et il allait tout droit vers chacune de ces fleurs.
(38) Mai3 vous-même sachez noter votre musique.
J'en ai entendu citer plusieurs exemples ; voici celui que je trouve dans l'essai de M. le docteur Guiliié, au chapitre II, qui olïre une biographie très-intéressante des aveugles distingués dans la pratique des arts : . Carclli , organiste de la collégiale de Nantes , aveugle-né , était trèscélèbre musicien ; il notait rapidement la musique au moyen d'un cylindre avec des clous d'épingle à tête , de dillérentes grandeurs , placés tomme ils le sont sur les cylindres des vielles de Barbarie. Il pouvait imprimer lui-même sa musique. Son procédé nous a été communiqué et décrit par M. le Chevalier de Vandey , l'un de ses élèves les plus distingués. CaruUi mourut à Nantes en 4789 , au moment où il allait faire paraître un traité de composition »
(39) Me promenant , un soir, sur les bords de la Seine , Tout cet épisode est de la plus exacte vérité. C'est d'après l'avis de
mes élèvesquc j'ai changé le nom de cet aveuglcqui s'appelait Gilles,en celui de Brice. Il titait d'Amboise , et , protégé de la duchesse de Choiscuil. Placé * chez mon frire pour son éducation, je lui fesais répéter ses leçons. Retourné chci ses parens, l'envie de voir Paris s'empara tellement de son imagination, qu'un beau jour , il se met en route , seul , à pied , un bàlon à la main. Aprî-s mille aventures et mille périls , il arrive, enfin , dans la grande ville, et se Tait conduire aux Quinze-Vingts. H se présente comme sachant toucher l'orgue. Il s'en lire bien, et le nouveau venu, beau parleur, excite l'inlérét par le récit de ses aventures. Il devient un héros et se fait un nom parmi ses compagnons. La révolution arrive ; chef de cabale , il dénonce l'administration, croyant obtenir une meilleure pitance, et se fait chasser. Il s'était marié comme beaucoup d'autres aveugles , et avait un fils âge d'une douzaine d'années , qui l'aidait ù traîner son piano roulant aux Champs-Klysées, où il gagnait sa vie à jouer tous les morceaux qui composaient son répertoire assez bien gurni. La mémoire des avenglcs est immense et fidèle.
Ce fut là que me promenant avec mon petit aveugle Philippe , dans une belle soirée de septembre, je fus frappé d'entendre, dans le lointain, des airs qui surtout par leurs accens, me rappellent aussitôt mon aveugle Gilles. Mais je ne comprenais pas comment ce pouvait être lui. C'était lui , cependant , et ù peine eus je dit un mot, qu'il prononça mon nom. Quelle bcèoe curieuse ce fut pour mon petit élt've ! Avec quel inlérrl il l'entendit jouer du mime instrument (|ue lui, et raconter les aventures de sa vie crranle: Le lendemain , il vint me visiter, et , à mon grand étonnemenl, il me présenta une brochure où lui-même les avait décrites , en les dictant ù un copiste.
C'est à lui qu'arriva la boinie fortune que je raconte , et qui fut retracée dans une Julie gravure «iiii courut, alors, tout Paris.
Je n'ai point (laniiné, dnns ces notes, la question (|ue l'on m'u faite et que je m'étais faite à niui-mime : hquil peut ître le plus heureux , ou lequel est le moins malheureux du hourd ou de l'aveugle ? Chacun la dixide suivant qu'il est affecté. Pour moi , je crois (jue la Pro> i<l»'nce est juste dani li- partage qu'elle fait di-s bien» comme des maux , et qu'il n'est point de malheureux ù qui elli' n'ariorde dis consolations qui doivent l'en»pi' cher de porter envie j celui qu'il pourrait croire moins malheureux que lui.
Je n'ai rien dit , non plus , àc% moyens de conmunication que j'ai vus entre II"* ^ounU muets l'i les aveugles , lorsqn'iN étaient létinis aux Cél»»tins. L'uiuge en est bien rare. Le* curieux peuvent m* salifjire dan» le livre de M. le diMleur (luillie.
[kO] La vani'.é nicd mal ni nillivaiil les .iris. In ^imateur d'un (crand talent et de JK-suroup d'e«prit , nie disait un
jour dans une réunion musicale: " Le plus grand plaisir de la musique, c'est la vanité. » Cela n'est que trop vrai pour un certain nombre de ceux qui cultivent cet art ; de là vient qu'ils le négligent , l'abandonnent même tout-à-fait , dès qu'ils manquent d'occasions pour se réunir et flatter celte vanité. Ce n'est pas la musique qui leur est infidèle , mais ce sont eux qui sont infidèles à la musique. Le zèle , dit-on , a besoin d'être excité , et l'on ne peut faire de la musique tout seul. Il est un petit nombre d'élus qui aiment la musique elle-même , et qui , dans la solitude , en font, pendant toute leur vie, un élément de bonheur, comme du dessin , cet art silencieux , comme de la lecture et de toute étude qui exerce l'intelligence , occupe le cœur , alimente la sensibilité. J'ai connu plusieurs personnes , vivant dans la solitude , et dont la musique a fait les délices jusqu'à un ûge très-avancé. Ces vieillards consentaient , par ce doux exercice , leur amabilité , leurs facultés physiques et intellectuelles , et avaient , bien moins que les autres , les défauts qu'Horace attribue à cet âge. Pour mon compte , j'aime autant la musique qu'à vingt ans ; je m'amuse même , parfois , à en composer dans le style moderne ; j'aime à m'en rapprocher dans mes improvisations sur le joli orgue du collège. J'éprouve un plaisir iiiexprimabie à entendre les essais de nos jeunes musiciens , à les encourager , sans dissimuler ce mieux qu'ils peuvent atteindre. Je me plais , surtout , à voir nos anciens élèves figurer dans l'orchestre de notre Société philharmonique. Mais un vieillard s'exposerait au ridicule en se mêlant à ces jeux. Si j'ai cédé, quelquefois, au plaisir de leur faire exécuter de ma musique , et d'être accompagné par eux, c'était presque uniquement , afin que la génération présente pût prendre quelque confiance à ce que j'ai dit de la musique , soit dans mon cours de rhétorique , soit dans cet ouvrage , et nullement pour satisfaire une vanité puérile. Je dois avouer, aussi, que j'y trouvais un amusement qui m'est encore fort agréable.
On abandonne, trop tôt, la culture des arts, qui serait d'un si grand secours à l'âge où, cessant l'exercice de sa profession, on a le plus besoin d'une distraction agréable , pour chasser cet ennui , que doivent tant redouter ceux qui sont obligés de renoncer aux habitudes d'une vie laborieuse. Est-ce donc parce que la vanité ne peut plus , alors , être satisfaite ? Il est une autre raison de cet abandon des arts ; c'est la peine que coûte leur étude , sans laquelle on décline tellement de force , qu'on se déplaît à soi-même. Mais cette peine de l'étude , pour suivre autant que possible , les progrès des arts , ou au moins pour entretenir ce que l'on a appris, est la source des seuls plaisirs capables de stimuler l'ùme par l'exercice de ses facultés inlellectulles, d'en écarter la satiété, et de prolonger une existence réelle. Ces libres travaux de l'élude, qui peuvent encore avoir quelque but d'iilililé, un sont-ils pas d'un prix iniini pour éloigner ou rlianncr
ÎHOTtS DU SEPTIÈME CHANT.
les infirniiliS , remplir le vide affreux de cette oisiveté solitaire, à laquelle »ont condnmiiés les vieillards qui ont souvent perdu tout ce qui leur tétait cher ? Heureux donc celui qui conserve le goût de l'^itude jusqu'à sa fin , (|ui est , pour lui , le soir d'un beau jour !
H?l DES NOTES DU SEPTIEME CUAXT
vf^',;^j^'
ARGUMENT
Education dos flllcs. — Principo qui doit servir de règle |)(»ur lo dcjrré où il leur ronviont de porter l'instruction dans les lettres , et de cultiver les beaux-arts. — Episode des deux sœurs , Claire et Dorine. — Dantrer des talen.s brillaiis pour la sanlé et les mœurs des jeunes personnes. — Exemple de la jeune Ilortense. — Comment le talent p«'ut leur être avantageux. — Hi-conipetises solenni'lles. — La nière couronne sa fille. — Drparl de la pension. — Plaisirs champêtres des vacances. — l-rle d'une mère. — ('liants pour «-elle fêle. — Exemple d'Adèle rt de ses sceurs. — Soirées, eoncerts de l'amilie. — Scènes Ivricpies. — Ee j)iano. — L'hiver. — La prière du matin. — Maria^i* d'Adèle , chant nuptial. — La bonne mère. — Les «pialitès el les talens des enfan.s ornent l'intérieur du ménage. — I>a >ertu ajoute à la beauté.
1 ES enfans du malheur ont exercé ma lyre ; iteK ^y gg^g aimable , ici , je veux donner mes soins (1 ) ; Puisse-t-il accueillir les accens qu'il m'inspire ! De lui nous tenons tout , dans nos plus grands besoins : Il nous donne la vie, élève notre enfance (2) , Ne cesse d'influer sur le sort de nos jours : Il partage , embellit , soutient notre existence ; Pour adoucir nos maux , il abonde en secours
Ce sexe , de nos mœurs est le gardien fidèle : Sa pudeur entrelient sa tendre piété , De toulcs les vertus source pure , élernelle. Combien nous admirons son humble chaiité , Qui va cacher ses jours dans l'enceinte sacrée (3) , Près du pauvre malade , ou du jeune orphelin , Pour être , à les servir , incessamment livrée ! A de si saints devoirs pour qu'il devienne enclin , Son éducation , la seul*" (|ui soit sûre ,
Î'O l'éducation.
Prospère sous les lois , culte religieux 1
Afin donc de fixer sa mobile nature ,
Donnez à son esprit , pour guide , un cœur pieux
Oui lui fasse chérir un honnête esclavage ,
Et le rende soumis à sa condition.
Ou'un principe si vrai règle donc le partage ,
Et le juste degré de son instruction !
Pour elle la patrie a montré peu de zèle :
Un charitable amour en fait , seul , tous les frais.
L'enseignement primaire est son digne modèle :
Les maîtresses, les sœurs, partout font des progrès.
Si l'on peut redouter une fenmic savante ,
(L'abus de la science, hélas ! nuit tant aux mœurs ! )
On doit plus craindre , encore , une fournie ignornnfo ;
Car on voit mille maux naître de ses erreurs.
Même, eût-elle un sens droit, un cœur docile et ten<lre.
Avec elle s'unir , est un triste lien.
niM'l srccun-^, riche «m it.iiivrc, en pouvez-vous attendre,
rmii- iiidcr .111 ir.iN.iil , on |H>ur gérer le bien?
i)\u\ discours consolani |m»ui- adoucir la vie?
In bon conseil sort-il «le son aveugle esprit?
(^i'Ilc par (jui IT'cole avec fruit fut suivie.
Sail faire imi digne (Mn|»loi des vertus (ju'<'Ilea|iprit,
l)<»ul)lanl de son éjMuix les moyens, le courage.
Elle est de su maison l'ornement , le trésor (i) ,
l'.lle \ iii.iiiilK ni la \t:\\\ . «ii dclonrne jdia^e :
P.ii' sa sagesse on \oii revivre l'âge «l"oi-.
L'homme fait son élat : plus il aura su croître En vertus , en talens , plus il doit parvenir. Le toit de ses aïeux, pour lui , n'est point un cloître : Tout pays est le sien , s'il peut s'y soutenir.
La femme , plus fixée aux lieux de son jeune âge , D'un état , d'un séjour n'a pas le libre choix ; Et son instruction , d'un antique servage Doit suivre , avec respect , les salutaires lois. La nature , le rang , le pays , la famille , Sont toujours consultés pai* de sages parens ; Et la prudente mère ornera plus sa fille De solides vertus que de rares talens.
Toutefois , les beaux arts et même la science , De modestes attraits revêtus , embellis , Font ressortir l'éclat d'une haute naissance ; Combien d'illustres noms s'en trouvent ennoblis!
Mais , ici , le précepte est perdu sans l'exemple. Sur deux vivans tableaux je veux fixer vos yeux. J'en pourrais offrir cent , car la matière est ample : Tâchons de varier ce sujet sérieux.
Deux sœurs, Claire et Dorine, avaient Urbain pour père, Musicien habile , et vanté dans Paris. Dorine eut , en naissant , tout ce qu'il faut pour plaire, Et l'art divin d'Euierpe en augmenta le prix. Quiconque l'entendait devenait sa couquête , II 7
Triomi»hcs qui (.ruii père enflaient la vanité.
Sa candeur disparut , elle devint coquette :
Par de {pareils succès plus d'un cœur est gâté.
a Pourquoi, se disait-elle, en son aveugle ÎM-esse,
» Ne prctendrais-je pas à que](jue illustre hymen?
» Qu'est-ce auprès du talent que le rang , la richesse ?
» Oui , je puis devenir comtesse , dès demain. »
Un vieux comte , en effet , est suq^ris d;>ns sa chaîne.
De son père , dès-lors , l'étiil la fait r(iup[ir ;
Et , dans les derniers ans , cette fille inhumaine ,
Sans secours et sans pain , l'aurait laissé mourir ,
Si Claire , que de fiel il avait ahreuvée ,
Pieuse, n'eût été son fi<lèle soutien.
D'esprit , d'intelligence , on la croyait privée ; Le plus grossier ouvrage était toujours le sien. C<'[»en(lant , sans humeur , comme sans jalousie , Aux travaux de son sexe elle emjtloyait S(N jours. Kl (oulail , <l;u>sla paix, une iimocente vie, Que ne tiouhlèrent point de coupahles amours. Ses soins i;il)(iri('U\ , son « liainiani eu actèrc , Kn reçuient , pour jnix , la |i!us doiK c fnvcur One jiuissc .uicun nmricl nliiciiir siu' la Ifnc ,
I II liniiiJltMii .iNsdili , «lu'ornciil les (jniis (lu ( d'UI".
Le vrai honlicui , jamais , |i;w les <lcli(»i> ne hrilK». Sans éclat et sans IhuiI , ('laire , d;ms sa maison (.">) D'alwiid sut le ii\rr: à s.i jeune f.uMillt'
Son exemple donnait la meilleure leçon.
Ce fut donc , dans ses bras , que son malheureux père
Se sauva , poursuivi d'un affreux désespoir ,
Quand l'ingrate Dorine , en province étrangère ,
Consentit à s'enfuir , pour ne plus le revoir.
Mais le crime , toujours , traîne après lui sa peine :
Bientôt , il a flétri la beauté , les talens ,
Comme un vent empesté , de son impure haleine ,
Déshonore la fleur que parait le printemps.
Dorine abandonnée , au loin , dans la misère ,
Vieillie , avant les ans , hélas ! allait périr ,
Quand, tout-à-coup, près d'elle, apparaît sa sœur Claire,
Comme un ange Sauveur qui vient la secourir ,
La tirer de l'abîme ; et dans le doux asile
Qu'habitent les vertus , l'aisance avec la paix ,
D'un vulgaire métier l'exercice facile
Lui procure un bonheur que ne donna jamais
D'un talent orgueilleux l'opulence éphémère.
Il naît de longs efforts , bien courte est sa saison ;
On gémit quand l'artiste , à la tête légère ,
N'a point su , pour l'hiver , garder de sa moisson.
Claire , ton hunil)le état est de toute la vie ,
Tu sais mettre à profit ses assidus travaux :
D'un esprit prévoyant la sage économie
En conserve les fruits pour l'âge du repos.
O mères, daigncz-doui' [wiiddinici ma fianchiso;
100 I/ÉDICATION.
Chérissez des beaux-aits le prix et les douceurs ;
Mais connaissez les maux que leur charme déguise ;
Qu'îiisément on est pris dans leurs pièges trompeurs !
Leurs succès enivrans donnent mille caprices ,
Et les travers jaloux de la rivaUlé :
Des esprits vous vouliez écarter tous les vices?
Ils y sèment l'orgueil et l'indocilité.
De secrètes ai'deurs ils excitent les flammes ,
De mille illusions le trouble dangereux ,
Tandis que vous croyiez fortifier les âmes ,
Y fomenter des goûts , des penchans vertueux.
Aimez , encouragez les arts et leur génie ,
Mais n'amollissra ]»as de trop sensibles civurs :
Tout en les enchantaiU de dessin , d'iuirmonie ,
Gardez-vous d'y mêler des amours corrupteurs.
Souvent on voit , aussi , de beautés florissantes.
Que fatiguent de longs et pénibles travaux,
Se ternir et les lis et les roses charmantes (6) ,
S'éteindre ce <l(»ux feu ([ni rend leurs yeux si beaux.
I)'à[»ies diflicultés à surmonlcr sans cesse ,
.MarK'Iant le ceiveau par de indes efforts ,
De leurs neifs délie.ils irriteiU la faiblesse ,
DétrniM'nt la viguem- ci de l'âme» et du corps.
Si voiis |t('i'sisle/. donc il forcer l.i ii.ilnre ,
Celle s(»ird(' brille!- ch^mmuIic mille in.nix
Oni d'une iijsic s'w abrègjMil la mesure.
Ou l.i li\?riil . ^oiiHi.iiiI»' , ;in\ cmmis du i-cpos.
J'ai VU, quelle douleur ! j'ai vu la jeune Hortense, De talens réunis , chef-d'œuvre merveilleux , Mais d'insensés parens attestant l'imprudence , Périr victime , hélas ! de leur zèle orgueilleux. Dans leurs amers regrets, fermant les yeux, encore. Ils accusent le ciel , par une injuste erreur , De leur ravir l'objet que leur tendresse adore , Lorsqu'il fait de leur vie et la joie et l'honneur. C'est ainsi que , parfois , l'agriculteur avide , Sur un même sujet ente des fruits divers : Pendant quelques printemps , sa vanité stupide Fait grand bruit de sa greffe , et de ses rameaux verts ; Mais quand d'un art trompeur le prétendu prodige A charmé les regards de quelques curieux ; La sève s'épuisant , dissipe le prestige , Et l'arbre , desséché , vient attrister les yeux.
Voudrais-je donc des arts au beau sexe interdire Et la noble culture , et l'aimable ornement? Ah ! combien je condamne un semblable délire ! Non : qu'ils suivent les lois d'un sage enseignement. Que moins d'ambition , moins d'orgueil y préside , Et , qu'en les aimant tous , d'un seul on fasse choix. Sévère est le conseil , mais tout autre est perfide. Un tendre sentiment inspire ici ma voix , Des naissantes vertus nourrissez l'habitude. Que Minerve vous voye unir à ses travaux De l'un de nos beaux-arts l'intéressante élude , Qui délasso l'cspiif par dos plaisirs nouveaux !
U)-2 l'Éducation.
Renvcrscz-vous cet ordre? à voire jeune élève Vous tlonnez de sa paix des taleiis deslructeuis. L'utile i)erd son rang que le frivole enlève ; Et les arts deviendront des présens séducteurs. Cet ordre resi>ecté , de sa belle jeunesse Conserve , en leur fraîcheur , les allraits si chéris ; D'un esprit juste et droit affermit la sai>esse , Ecarte d'un < a?ur pur les langoureux soucis.
Heureux les jours passés au seiïi de l'innocence ,
Dans l'asile embelli des arts et des vertus (7) !
La jeune élève y touche à son adolescence :
Doux niomens , de son cœur si long-temps attendus !
M.ii^ un noble désir la presse, la tourmente ,
De (li-^itutei- les jnix tjui terminent ses cours.
De ces prix glorieux (jue la fête est brillante !
C'est de toute la vie un des plus heureux jours.
La mère , de sa m:iin , y conronne sa iillc ,
El des larmes de joie nul cnulé de ses yeux.
\'»n , je ne vis jamais de fêle de famill<'
<jiii (loniiAl «les pLiivifs .nissi d(''licieiix.
A ce ch;inn;iiil lii(tiii|.li(> , à >.i \ivt' ;i Négresse ,
Sacrè<l(iil des .idicux les longs embrassemens.
Oiu>i(pH' dfsjnix , (1rs lis , tontes rêvent l'ivre-^se .
Des pleins se mêleront à h'urs remercimens.
Comment se séparer d'une maîtresse .iim;ible .
One s<»n /ejr df\(»iic il des soins assidus .
S.'ms(pie Inn < o-nr n'i'pmuve un re^nl liniior.ible
De CCS piiisibles biens ipi il ii< j^oùln;! plus V
Dans ces marques d'amour, cette seconde mère De ses travaux , aussi , reçoit des prix flatteurs. Toutes veulent prouver à quel point leur est chère , Celle qui leur offrit le modèle des mœurs. Leurs tendres sentimens sont le sincère gage D'une fidélité qu'on lui doit à jamais ; Et leur reconnaissance est un touchant présage Des vertus , qui du ciel fixeront les hienfaits.
Sachez , par ces vertus , honorer votre école , Lorsque vous retournez près de vos chers parens. Prouvez , par ses succès , qu'elle n'est point frivole , Celte éducation , fruit d'efforts si constans.
Que j'aime a rappeler cette époque chérie (8) Où la jeunesse accourt sous le toit paternel , Où les frères , les sœurs , à leur mère atlendi'ie Apportent les lauriers de ce jour solennel , Beau jour qui, couronnant leurs talens, leur sagesse, Laisse en eux , pour jamais , un charmant souvenir ! Vacances, doux revoir, quelle est votre allégresse ! Les champs en sont témoins , et vont en retentir ; Le père de famille a (;essé toute affaire ; Son seul soin est , alors , de préparer des jeux. Il rend à ses enfans ce (ju'ils font pour lui plaire , Et sait , h pou de frais , avec eux être heureux.
Tanl'M , <le la moisson la dernière jouinée (0)
Excite la ^nhé d'un champêtre repas ;
Par des rondes , en chœur , la fête est termmée :
Des ris l'écho du soir répète les éclats.
Tantôt , d'aniis voisins on gagne le domaine :
Les enfans vont courant dans les jaidins , les bois.
Mais , enfin , l'appétit au logis les ramène ;
Il résonne , partout , de leurs bruyantes voix.
Bientôt un L)on dîner fait régner le silence ,
Et d'apaiser sa faim on se livre au plaisir.
Des rians entretiens le murmure ronunence;
O momens fortunés d'un imiocent loisir !
Un même sentiment dans tous les yeux respire ;
Bons parens, souriez à cet aimable accord.
Les naïves chansons causent un doux délire:
On dirait un lid)leau des mœurs de l'âge d'or.
Du fleuve , une autre fois , on gagne le rivage.
D('-j;i , dans les filets plongés au fond des eaux ,
De goujons étourdis une tioupe s'engage ,
El les jeunes pècheuis nMnpIissenl leurs réseaux.
Bevenus triomjihaiis , à la mère ravie
Ils N.iiilerii l.'iir lortune, en oITrant leur butin.
Vari('*té , tu fais le charme d(^ la vi(^ !
Le lendemain , ils vont saluer le malin
Sur le sommet d(»n' de la riche colline.
I/humble et «loete pasteur guide leurs pas j«»yenx.
Il leur paile des (leiiis , de leur verlii divine .
Di's lois de la nature, el du ni;nlie drs eieux.
Ses aimables leçons et sa douce éloquence , En ornant leur esprit , touchent leur tendre cœur. C'est lui qui leur apprend l'éternelle alliance De l'utile savoir , et d'une sainte ardeur. Ils se rappelleront ces entretiens d'un sage , Dont le charmant objet reste en leur souvenir. Plaisirs de la vertu , j'aime voire assemblage : Loin de nuire au travail , il sert à le mûrir.
Arrive l'heureux jour , la fête d'une mère ;
En secret , dès long-temps , chacun s'est préparé.
Tous offrent les tributs de leur am-our sincère ;
Jamais ils n'ont senti leur chant mieux inspiré.
Leur sœur , l'habile Adèle , accompagne , avec grâce ,
Les airs mélodieux que sa muse inventa ;
Et l'aimable famille , à l'envi se surpasse ,
Pour rendre les accens qu'un cœur tendre dicta.