CHAPITRE PREMIER LES ANNÉES D'ÉTUDES
1° Premières études de Bonaparte.
Né dans un pays récemment conquis par la France, Napoléon Bonaparte est expatrié à l'âge de iO ans dans les écoles françaises. Jusqu'à '17 ans, il reste isolé, se replie sur lui-même, vivant comme dans un rêve : il songe à cette Corse qu'il revoit à travers ses souvenirs d'enfant, si belle en comparaison du ciel pluvieux d'Autun et de Brienne, et dont il se fait une idée merveilleuse. Ce n'est pas seulement pour lui l'île enchanteresse, fleurie, ensoleillée, c'est la patrie des hommes fiers et vertueux par excellence, de la race au cœur noble, faite pour la liberté. Ce rêve d'une Corse idéale, il le caresse avec amour dans son isolement volontaire, puis il le transforaie avec les années, le fait plus viril et plus grave : il veut agir, se consacrer au relèvement de sa patrie, lai donner l'indépendance et les lois de justice et de liberté qui seront dignes d'elle.
La Corse ne peut être un champ de grandes opéra-
lions militaires; c'est surtout en législateur et en politique que Bonaparte pense agir, ou plutôt il devra être apte à toutes les fonctions; c'est, en somme, une idée de dictature qui le hante. « C'est donc par la base, dit M. Masson, qu'il reprendra son éducation entière. » Arrêtons-nous sur ce mot juste et profond, car il marque bien le point de départ des études de Napoléon, et comment ce vaste esprit a, pour son début, pris les choses de si haut qu'il ne se pose que des principes universels, irréductibles, dont il se chargera de faire lui-même l'application à tous les modes de l'activité humaine, et particulièrement à la pohtique et à la guerre. Il sera homme d'État dans l'acception la plus large du mot avant d'être homme de guerre, et voici déjà un des traits les plus caractéristiques et les plus admirables de ses opérations qui apparaît: c'est la liaison intime des manœuvres militaires avec la situation politique.
Remarquons aussi qu'il se forme seul, faisant table rase des préjugés et des méthodes conventionnelles; il va droit aux sources de la science : « 11 veut apprendre, dit M. Masson, ce qu'est l'homme, d'où il vient, comment il est fait; il veut apprendre ce qu'est ce globe que l'homme habite et surtout quelles formes diverses ont prises les diverses sociétés que l'homme a organisées, quelles vicissitudes les empires et les républiques ont subies, qui les a gouvernés, quels rouages ont reçus leurs administrations, quelle part prenait au gouvernement le peuple, quelle la noblesse, de quelle façon était entendue l'hérédité monarchique. Il veut tout connaître des armées, des finances, du commerce.
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Les documents qu'il a entre les mains sont médiocres et confus ? il sait en extraire le suc et en faire jaillir la clarté. Il tamise les renseignements, réduit les périodes oratoires au nécessaire d'une note brève, ne s'inquiète que du chiffre, du fait, se réservant en lui de tirer les conséquences. »
En même temps, dans son enthousiasme pour l'indépendance de la Corse, il s'enflamme pour les idées de liberté, devient un républicain ardent. Nul préjugé monarchique, nul attachement dynastique ne le retiennent ; il n'a jamais pu avoir que de la haine pour les Bourbons. Il se nourrit des philosophes de l'antiquité et du XVIIl^ siècle ; il se passionne pour Rousseau, qui a proclamé les droits de la Corse à l'indépendance. Lui qui, plus tard, poursuivra l'idéologie d'une haine si violente, il est d'abord le plus fervent des idéologues, et il nous plaît de croire qu'il faut en effet l'impulsion de quelque passion généreuse pour élever un homme à la gloire suprême.
Au régiment de La Fère-Artillerie, à Valence, de novembre 1783 à septembre 1786, il écrit des fragments sur la Corse, sur son histoire, ébauche un parallèle entre l'amour de la patrie et l'amour de la gloire, etc.
Il arrive en Corse avec une caisse de livres, parmi lesquels Plutarque, Platon, Cicéron, Cornélius Nepos, Tite-Live, Tacite, Raynal, Montesquieu, Montaigne.
Revenu en France, à Auxonne, de juin 1788 à septembre 1789, il continue à lire et analyser de nombreux ouvrages sur les peuples de l'antiquité, sur l'histoire des Arabes, de la France, de l'Angleterre, de
la Prusse, de la Suisse, de Venise. Nous n'avons qu'une partie des notes qu'il a recueillies ; mais il est certain que toutes les parties de l'histoire et tous les grands philosophes ont été tour à tour l'objet de ses études. Cependant la Révolution arrive , les États généraux sont convoqués, et l'on trouve dans les papiers de Bonaparte quelques fragments sur des sujets d'actualité, sur l'autorité royale, sur l'ouverture des États généraux, etc. Toujours préoccupé de son pays natal, il écrit des lettres sur la Corse à Necker, à Raynal, mais il se passionne pour la Révolution, qui le réconcilie avec la France. Comme tant d'autres grands esprits de son temps, il ne demande qu'à être citoyen de la seule nation libre qui soit en Europe; la Corse, qu'il jugeait esclave sous la tyrannie des Bourbons, peut s'unir de son plein gré au peuple qui a secoué leur joug. C'est à cimenter cette union qu'il s'appliquera de 1789 à 1793, pendant les trois séjours en Corse sur lesquels nous aurons à revenir.
Durant les derniers mois qu'il passe au régiriient, à Auxonne et Valence, de février à septembre 1791, il prend une part active au mouvement révolutionnaire, parle dans les clubs, fait de la propagande. Il continue ses études d'histoire et de philosophie, compose quelques opuscules : « Dialogue sur l'amour » ; Discours sur la question proposée par l'Académie de Lyon : « Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur ? »
En résumé, lorsqu'il quitte la vie de garnison pour la dernière fois, en 1791, l'art militaire n'a tenu qu'une place tout à fait secondaire, semble-t-il, dans
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ses préoccupations et ses travaux de Valence et d'Auxonne.
Ses séjours au régiment ont été de dix, quinze et six mois. Ses journées étaient prises presque entièrement par le service : manœuvre le matin, séances de l'école l'après-midi. Il a appris là tout son métier d'artilleur, et à fond; il a appris les mathématiques, dont il n'avait que des notions, la mécanique, la physique, la chimie, l'astronomie ; on sait qu'il a lu plusieurs ouvrages de droit romain ; nous avons énuméré ses études d'histoire, de politique, de philosophie, ses œuvres d'imagination. Ne voilà- t-il pas déjà une somme de travail prodigieuse pour être accomphe dans les soirées, les nuits, si l'on veut, que lui laissait le service ?
A cela on répond que la puissance de travail et d'assimilation de Bonaparte dépassait toutes les limites imaginables, et qu'outre les travaux dont nous avons la trace, il a pu en faire beaucoup d'autres. Il est singulier alors que le hasard ait agi assez méthodiquement pour faire disparaître les papiers relatifs à l'art militaire, à l'exclusion du reste.
Mais il y a des arguments plus probants : Joseph Bonaparte a parlé des études et des lectures de son frère pendant les semestres passés en Corse ; il nous a donné la liste des ouvrages que Napoléon emportait avec lui, et dans tout ce qu'il raconte, dans tout ce qu'il cite, il n'y a rien qui se rapporte à l'art militaire. Il ne s'agit que de philosophie et de littérature.
Plus tard, causant avec M""^ de Rémusat, Napoléon lui dira que pendant ses années de garnison il se lais-
sait aller à composer des œuvres d'imagination, mais que c'est au siège de Toulon qu'il commença seulement à s'adonner aux études militaires.
Bref, nous ne pouvons pas prouver par un argument positif, péremptoire, que Bonaparte s'est peu occupé de questions militaires dans ses heures de loisir à Auxonne, mais tout ce que nous savons concorde parfaitement pour en donner la conviction.
En revanche, tout ce qu'il faisait, et tout ce qu'il lisait devait ramener son attention sur l'art de la guerre. On arrive donc à cette conclusion, que Bonaparte ne s'est pas adonné spécialement aux études militaires, mais qu'il s'est formé en lui une conception plus ou moins complète de ce que sont un combat, une armée, et la guerre même. Il reste à déterminer ce qu'a pu être cette conception.
2° Montesquieu et Machiavel.
La guerre est un acte trop important dans la vie des peuples pour ne pas tenir une grande place dans l'œuvre des philosophes, des historiens et des politiques. Si Bonaparte n'a rien pu trouver à ce sujet dans les déclamations de Rousseau, en revanche Montesquieu et Machiavel lui auront offert la substance même de l'art militaire.
Le premier lui aura montré comment un gouvernement, une nation, portent dans la guerre l'esprit qui les anime; en lisant l'admirable chapitre sur Alexandre, Napoléon aura entrevu que la gloire de ce grand capi-
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taine était d'avoir su faire une guerre d'invasion rapide et en même temps méthodique ; comme il le dira plus tard à Sainte-Hélène, la perspicacité du philosophe l'aura mis en garde contre la distinction spécieuse établie par quelques écrivains militaires ,.à courte vue entre la guerre méthodique et la gueri'e d'invasion ; il aura été frappé par le magnifique exposé des guerres puniques, et par ces puissantes conclusions où vient se résumer toute la philosophie de la guerre :
« Ce furent les conquêtes mêmes d'Annibal qui commencèrent à changer la fortune de cette guerre. Pendant qu'il resta avec son armée ensemble, il battit les Romains ; mais, lorsqu'il fallut qu'il mît des garnisons dans les villes, qu'il défendît ses alliés, qu'il assiégeât les places, ou qu'il les empêchât d'être assiégées, ses forces se trouvèrent trop petites, et il perdit en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées à faire, parce qu'on les fait avec toutes ses forces : elles sont difficiles à conserver, parce qu'on ne les défend qu'avec une partie de ses forces ))
« Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille (c'est-à-dire celle de quelques milliers d'hommes), qui est si funeste à un Etat, mais la perte imaginaire et le découragement qui le prive des forces mêmes que la fortune lui avait laissées. )) Et enfin cette admirable synthèse : « L'objet de la guerre, c'est la victoire ; celui de la victoire, la conquête ; celui de la conquête, l'occupation ».
Les discours de Machiavel sur la première décade
de Tite-Live, que Napoléon emportera dans ses campagnes, font sentir plus vigoureusement encore ce que peuvent le courage, l'ardeur, l'obstination. Ces discours sont une œuvre si forte qu'il ne faudrait rien omettre si l'on voulait rappeler tout ce qui est digne d'avoir fixé l'attention de Bonaparte ; mais un ou deux passages et les titres seuls des principaux chapitres permettront d'en mesurer la portée et l'élévation :
« Le vulgaire se trompe en affirmant que l'or est le nerf de la guerre; Darius a-t-il donc vaincu Alexandre, les Grecs ont-ils dompté les Romains, et, de nos jours encore, le duc Charles a-t-il vaincu les Suisses? Non, ils nous ont tous prouvé que le nerf de la guerre, ce n'est pas l'or, c'est la valeur du soldat. C'est avec le fer et non avec l'or qu'on fait la guerre ; quand on songe à l'œuvre accomplie par les Romains, tout l'or du monde n'y eût pas suffi, s'ils avaient voulu vaincre par l'or et non par le fer. Comme ils combattirent avec le fer, l'or ne leur manqua jamais : ceux qui les craignaient l'apportaient dans leur camp. L'or ne donne pas les bons soldats ; les bons soldats suffisent bien à trouver l'or.
« Les forteresses sont généralement plus nuisibles qu'utiles, car les bonnes troupes se passent de murailles, et tes murailles ne te sauveront pas si tu n'as de bonnes troupes.
« Fais la guerre, comme disent les Français, courte et bonne. Les Romains n'entraient jamais en campagne qu'avec de très grosses armées ; aussi ont-ils expédié en très peu de temps toutes leurs guerres contre les Latins, les Samnites, les Toscans. La guerre à peine
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déclarée, ils s'élançaient avec toutes leurs forces audevant de l'ennemi, livraient bataille aussitôt, et, vainqueurs, imposaient leurs conditions.
« Tu n'arriveras pas à fuir la bataille, si ton adversaire est résolu à l'obtenir à tout prix.
« Tu peux vaincre avec des forces inférieures, pourvu que tu tiennes bon au premier choc.
« Les hommes ne peuvent s'opposer à la fortune, mais ils peuvent l'aider. Ne sachant quelles fins elle poursuit, ni par quelles voies détournées et mystérieuses elle y viendra, ne t'abandonne jamais, espère toujours, en quelque fortune et en quelque peine que tu te trouves.
« Il vaut mieux être brutal que respectueux avec la fortune, car elle est femme, et pour la maintenir sous soi, il faut la violenter et la frapper ; c'est alors qu'elle se livre, et non quand on l'aborde froidement.
« Qu'un seul commande ; plusieurs volontés affaiblissent l'armée.
« Il faut, pour vaincre, que la confiance unisse le chef et l'armée, et les soldats entre eux.
« Rien ne fait plus grand un capitaine que de pénétrer les desseins de son ennemi. »
Quelle puissante et fîère conception de la guerre ! Qui ne voit comme de tels principes, s'imposant à l'imagination de Napoléon avant toute étude militaire professionnelle, ont dû lui faire apercevoir la guerre sous son vrai jour, lui en faire pénétrer l'âme ; et qui ne voit tout ce que sa pensée a gagné en ampleur et en solidité à se nourrir de cette moelle substantielle, à se
fixer dans l'esprit ces principes forts et simples avant de descendre aux pratiques du métier? Certes le grand Florentin entendait ce que Napoléon appelle la partie divine de la guerre, et il lui en aura révélé l'existence, en lui communiquant cette énergie farouche et superstitieuse à laquelle son origine toscane le prédisposait. Ainsi s'est formé le conquérant dédaigneux de Mantoue, le vainqueur acharné d'Arcole et de Wagram ; ainsi s'est formée une stratégie saine et vigoureuse, dégagée de tout ce qu'il pouvait y avoir de lent et de mesquin dans les procédés du XVIIP siècle.
3'^ Les tacticiens philosophes.
Si les philosophes sont forcés de découvrir les principes de la guerre, les écrivains militaires n'ont pu éviter de faire appel aux théories philosophiques dès qu'ils ont voulu donner quelque ampleur à leurs conceptions. « En s'unissant à la politique et à la philosophie, remarque ironiquement Mesnil-Durand, la tactique a pris la peine de se rendre plus universellement intéressante ; elle a, par ce moyen, pénétré jusqu'aux cabinets des avocats et aux toilettes des femmes ; notre art subhme s'est trouvé mêlé dans les caquets du public, »
Ces tacticiens philosophes que tout le monde lisait à la veille de la Révolution, et vers lesquels Bonaparte devait être porté par ses goûts philosophiques, c'était Guibert et Lloyd.
« En 4772, dit Bonaparte lui-même dans ses Notes
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sw rEspioii anglais, M. de Guibert fît paraître son Traité de Tactique, qui causa le plus grand bruit à cause de sa préface qui était fort hardie, ce qui l'obligea à voyager. »
Le moyen de penser que Bonaparte n'a pas été attiré par le côté révolutionnaire de cette œuvre prophétique, par cette préface si hardie, en effet, qu'elle passait au-dessus du roi pour aller s'offrir à la Patrie, proclamant qu'un jour viendrait où les sujets de naguère ne voudraient plus s'appeler que « citoyens », et que celui-là serait pour eux « le jour de gloire ».
« Puisse-t-on un jour, s'écriait Guibert, rendre à ce saint nom de Patrie toute sa signification et son énergie, en faire le cri de la Nation, le ralliement de tout ce qui compose l'État ! Puissent à la fois le maître et les sujets, les grands et les petits, s'honorer du titre de citoyens, s'unir, s'appuyer, s'aimer par lui! » Et, dans son discours préliminaire, il a des accents qui ont dû toucher singulièrement le jeune Corse, exaspéré des malheurs de sa patrie :
« Quel tableau offre l'Europe politique au philosophe qui la contemple ? Des administrations tyranniques, ignorantes ou faibles ; les forces des nations étouffées sous leurs vices ; les intérêts particuHers prévalant sur le bien pubhc ; les mœurs, ce supplément des lois souvent plus efficace qu'elles, négligées ou corrompues ; l'oppression des peuples réduite en système Fatigué de tant de maux, si le philosophe trouve à reposer sa vue sur des objets plus consolants, c'est sur quelques petits États qui ne sont que des points dans l'Europe ; c'est sur quelques vérités morales et politiques, qui,
filtrant lentement à travers les erreurs, se développeront peu à peu, parviendront peut-être un jour aux hommes principaux des nations, s'assiéront sur les trônes, et rendront la postérité plus heureuse.
« Tel est particulièrement l'état de malaise et d'anxiété des peuples, sous la plupart des gouvernements, qu'ils y vivent avec dégoût et machinalement; que, s'ils avaient la force de briser les liens qui les attachent, ils se donneraient d'autres lois et d'autres administrateurs. On verrait alors la moitié de l'Allemagne chasser les petits princes sous lesquels elle gémit; laCastille, l'Aragon, l'Irlande rappeler ses rois ; la Toscane, ses ducs ; la Flandre, ses comtes ; tant d'autres États, leurs anciens souverains, qui vivaient au milieu d'eux sans luxe et du revenu de leurs domaines.
« On verrait presque toutes les provinces se séparer de leur métropole ; presque tous les gouvernements se dissoudre ou changer de forme. »
Guibert ne pouvait parler que de l'Irlande, de l'Aragon, des provinces, enfin, qui n'étaient pas sous la domination française; mais il n'était pas un mot de ses apostrophes qui ne s'appliquât à la Corse ; et quel écrivain pouvait se trouver dans une communion d'idées plus complète avec Bonaparte, surtout dans les pages où il flétrit l'aveugle esprit de conquête des Espagnols et des Français, s'en prend môme à Richelieu et à Louvois, comme fera le jeune officier dans ses dissertations révolutionnaires d'Auxonne?
Rien non plus ne répondait mieux aux aspirations secrètes de Napoléon que le projet de gouvernement,
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« le plan de régénération, qui était le but de l'ouvrage » .
'< La politique, disait Guibert, telle qu'elle s'offre à mes idées, est l'art de gouverner les peuples, et, envisagée sous ce vaste point de vue, est la science la plus intéressante qui existe. Elle doit avoir pour objet de rendre une nation heureuse au dedans, et de la faire respecter au dehors. De là, elle se divise naturellement en deux parties : politique intérieure et poHtique extérieure. La première sert de base à la seconde. Tout ce qui prépare le bonheur et la puissance d'une société est de son ressort. » Appliquant alors ces principes aux diverses parties du gouvernement, il finit par examiner les qualités nécessaires à l'homme supérieur qui se donnerait la mission d'assurer le bonheur de sa patrie : m On objectera peutêtre qu'il est impossible que l'esprit d'un seul homme embrasse toutes les parties d'une science aussi vaste. Comment faisaient donc les Romains, qui passaient successivement par toutes les charges de la République? Comment faisaient ces hommes, tour à tour édiles, questeurs, censeurs, tribuns, pontifes, consuls, généraux? Ayons des gouvernements qui le veuillent, qui le rendent nécessaire, qui dirigent en conséquence l'éducation publique, nous aurons de ces esprits supérieurs et universels, qui font la gloire et les destins des empires. D'ailleurs, est-ce un homme seul qui doit conduire tous les détails de l'administration d'un peuple? Plusieurs concourent à cet important ouvrage Au milieu de ces hommes, il suffit qu'il
s'élève, et il ne peut manquer de s'élever, quelque
génie vaste. Celui-là s'empare, si je puis m'exprimer ainsi, des connaissances de tous, crée ou perfectionne le système politique, se place au haut de la machine et lui imprime le mouvement. Pour diriger l'ensemble de l'administration, il n'est pas nécessaire qu'il ait approfondi les détails de toutes les parties. Il suffit qu'il connaisse coux des parties principales, le résultat des autres, la relation que chacune d'elles doit avoir avec le tout » .
N'est-ce pas là le rôle que se proposait Bonaparte enfant, ce rêve de dictature bienfaisante qui le hantait, le but qu'il assignait à ses études, tel exactement que M. Masson nous l'a défini?
Mais il n'est pas de liberté ni de prospérité pour qui ne sait les défendre, et Guibert entraîne enfin son lecteur sur le terrain des institutions militaires. Il montre « le génie des nations en contradiction avec les lois de leur milice ; la profession de soldat, abandonnée à la classe la plus vile et la plus méprisable des citoyens; le soldat, sous les drapeaux, continuant d'être malheureux et méprisé ; les armées plus nombreuses, à proportion, que les nations qui les entretiennent; onéreuses à ces nations pendant la paix ; ne suffisant pas pour les rassurer à la guerre, parce que le reste du peuple n'est qu'une multitude timide et amollie ». Il se demande « où est un peuple guerrier, ennemi du luxe, ami des travaux, et porté à la gloire par les lois? »
« Mais supposons, s'écrie-t-il enfin, qu'il s'élevât en Europe un peuple vigoureux de génie et de moyens, et de gouvernement; un peuple qui joignît
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à des vertus austères et à une milice nationale un plan fixe d'agrandissement^ qui ne perdît pas de vue ce système ; qui, sachajit faire la guerre à peu de frais, et subsister par ses victoires, ne fût pas réduit à poser les armes par des calculs de finance. On verrait ce peuple subjuguer ses voisins et renverser nos faibles constitutions comme l'aquilon plie de frêles roseaux. Quil est aisé d'avoir des armées invincibles, dans un Etat où les sujets sont citoyeîis, où ils en chérissent le gouvernement ! . . , . 0 ma Patrie ! ce tableau ne sera peut-être pas toujours un rêve fantastique. Tu peux le réaliser, tu peux devenir cet État fortuné I »
Tels sont les discours passionnés ou emphatiques par lesquels Guibert entraînait le public philosophe de son siècle et le préparait aux grands événements dont il a été le prophète le plus étonnant. C'est par là aussi qu'il ne pouvait manquer de plaire au jeune enthousiasme de Napoléon. Tout devait ramener celuici à la lecture de Guibert, qu'il retrouvait partout. Il n'était pas une bibliothèque publique ou privée qui ne possédât V Essai général de Tactiqiie. Celle de l'École d'artillerie de Valence, la plus pauvre de l'arme, qui ne comptait pas d'autre ouvrage d'art militaire, possédait celui-là.
En 1803, quand la veuve de Guibert fit paraître une nouvelle édition des œuvres complètes de ce grand homme, elle put rappeler avec orgueil dans la préface que « Bonaparte portait avec lui dans les camps VEssai général de Tactique, et disait que c'était un livre propre à former de grands généraux ». En même
12 't CHAPITRE PREMIER.
temps que les tendances philosophiques de Guibert, son prodigieux succès dans le monde militaire devait l'imposer à Bonaparte.
Le jeune officier avait, en effet, cessé la vie d'isolement où il avait passé volontairement ses années d'école. Depuis son arrivée au régiment, son caractère s'était modifié; son premier séjour en Corse, terminant enfin le long exil de son enfance, avait opéré une détente heureuse, fait disparaître cette misanthropie qui l'isolait à Brienne et à Paris; puis il avait revu et touché les objets de son rêve ; et, si belle que fût la réalité, elle avait cependant rompu le charme de ses visions d'enfant. Il était revenu plus calme et assagi, s'était lié avec ses camarades, avec ses maîtres, avec ses chefs.
A Auxonne, en 1788, il est le disciple favori du baron du Teil, commandant l'école d'artillerie, se lie avec le professeur Lombard, avec le directeur d'artillerie Pillon d'Arquebouville, avec le commissaire des guerres Naudin, etc. ; il est en bons termes avec ses camarades, qui le chargent de rédiger le projet de constitution de la calotte. Être officier d'artillerie est son premier titre, la seule supériorité qu'il ait sur le commun ; avec son amour-propre extrême, il en est prodigieusement fier ; jusqu'à ce qu'il commande une armée, ce sera un artilleur fanatique, et c'est par cet esprit de corps qu'il commence à devenir français.
Vivant ainsi dans un milieu militaire, aurait-il échappé aux sujets qui intéressaient ses amis et ses interlocuteurs de chaque jour? Parmi les officiers qu'il fréquentait, quatre au moins se passionnaifMit
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pour les études militaires, pour les questions d'artillerie et de tactique : c'étaient du Teil, Pilloa d'Arquebouville, Gassendi, d'Urtubie. Ceux-là écrivaient ; mais combien d'autres devaient travailler, qui n'ont pas laissé trace de leurs réflexions et de leurs recherches !
Tout en reconnaissant que Bonaparte n'a pas poussé bien loin ses études sur la guerre, il faut constater pourtant que son métier lui faisait une obligation d'avoir lu deux ou trois ouvrages de tactique universellement répandus, et ceux de Guibert avant tout.
Quant à Lloyd, Bonaparte a dû le iïre avant 1797, époque où il commence à se servir de l'expression de, « ligne d'opérations », empruntée à l'écrivain anglais et peu répandue chez ses contemporains ; il est cependant difficile de penser que Napoléon aura attendu si tard pour connaître Lloyd ; car jamais il n'y eut d'auteur plus traduit, plus discuté, plus commenté que celui-là. Il ne se passe guère d'année, à partir de 1783 et jusqu'en 1803, où il ne paraisse une traduction complète ou partielle de ses œuvres mihtaires.
En 1786, on publie à Maëstricht, en français, un opuscule intitulé : De la guerre de campagne à l'usage d'un officier général^ et contenant après un extrait du service en campagne de 1778, des fragments de Lloyd, dont deux traductions complètes avaient déjà été publiées. Pendant les guerres de la Révolution, il parut encore plusieurs traductions de Lloyd, notamment en 1790, 1793, 1798, 1801. La plus répandue est celle de Roux-Fazillac. Celle de Mauvillon eut plusieurs éditions. Pendant la Terreur,
on trouva chez Romance, marquis de Mesmon, le manuscrit d'une excellente traduction des Mémoires politiques et militaires de Lloyd, qui fut remise au comité de Salut public ; la partie stratégique fut imprimée par ordre de ce dernier, et envoyée à tous les généraux de la République. Nombre d'entre eux se vantaient d'ailleurs d'avoir puisé dans Lloyd leurs connaissances sur l'art de la guerre, ce qui ne serait pas un bien grand honneur pour l'écrivain anglais.
Lloyd ne cherche pas, comme Guibert, à former un corps de doctrine pour la conduite des armées. Il se lance dans des digressions morales plus étendues et plus inofîensives. Si la première partie de ses Mémoires traite des détails de la guerre, et la quatrième des opérations, la deuxième et la troisième parties sont entièrement consacrées à la « Philosophie de la guerre » et à la « Liaison qui se trouve entre les différentes espèces de gouvernement et les opérations de la guerre ». La « philosophie de la guerre » n'est autre chose qu'une psychologie du général et une analyse des éléments qui peuvent agir sur le moral du soldat : la crainte, l'honneur et la honte, l'ambition et la cupidité, la liberté, la religion, les femmes et la musique. Tout cela est plus curieux que vraiment intéressant. Comme ces titres permettent d'en juger, il y a là beaucoup de puérilités mêlées à une assez grande conception de la guerre ; mais un pareil ouvrage répondait exactement aux goûts des lecteurs d'IIelvétius.
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4° L'École d'artillerie d'Auxonne.
Il est naturel de penser que c'est par ses études professionnelles que Bonaparte a été initié le plus directement à la tactique. N'oublions pas, avant tout, qu'il était obligé de savoir à fond tout le règlement de manœuvres de l'infanterie, jusqu'à l'école de bataillon inclusivement. Les historiens militaires au dire desquels Napoléon connaissait mal les formations et manœuvres de l'infanterie, parce qu'il n'avait pas servi dans cette arme, ont commis une erreur; ce qui serait vrai pour un artilleur d'aujourd'hui ne l'est pas pour ceux de 1785. Les bataillons d'artillerie exécutaient alors exactement les mêmes manœuvres que l'infanterie, et les officiers étaient instruits, en outre, sur l'emploi des trois armes dans le combat. A ce dernier point de vue, leurs connaissances militaires devaient être supérieures à celles de beaucoup d'officiers d'infanterie de la même époque.
D'ailleurs, il est impossible de se former une conception nette et complète du mode d'action de l'artillerie sans avoir en même temps une idée précise du mode de combat de l'infanterie. Les formations réellement utilisées en campagne sont en très petit nombre, et il n'est pas indispensable d'entrer dans tout le détail du service de l'infanterie pour imaginer avec exactitude la manière d'employer cette arme dans la bataille. Déploiements en ligne ou en tirailleurs pour le combat de mousqueterie, colonnes d'attaque pour les combats de postes, colonnes ouvertes ou serrées pour
les formations de réserve ou d'attente, tout officier d'artillerie connaissait en 1785 ces éléments nécessaires et suffisants de la tactique d'infanterie. Il ignorait peut-être, en revanche, les manœuvres de cavalerie; Bonaparte n'apprit à Brienne et à l'École militaire que l'école du soldat et l'école de peloton d'infanterie. Pendant son premier séjour à Valence, en 1783-1786, il se familiarisa avec l'école de bataillon, et avec les parties les plus élémentaires du métier de canonnier.
Pendant trois mois, il dut remplir les fonctions de tous les grades subalternes, et il ne fut définitivement reçu officier que le 10 janvier 1786.
Il apprit le service intérieur et le service des places, la manœuvre des diverses bouches à feu, le tir, la nomenclature du matériel, les manœuvres de force, le fascinage, la construction des batteries, etc. Le programme des examens imposés aux lieutenants comportait en outre les matières premières utiles à l'artillerie, les procédés de fabrication, le cours d'artifices, et il y avait enfin des leçons de sciences, de dessin, de fortification. Avant d'obtenir son premier congé, Bonaparte dut se montrer suffisamment instruit sur toutes les parties de ce programme, ainsi que sur le service en campagne.
On jugera sans doute que c'était plus qu'il n'en fallait pour remplir le premier stage de neuf mois qu'il fit à Valence. Ayant poursuivi ses études mathématiques de 1785 à 1788, il fut en état d'aborder, ù son arrivée à Auxonne, la science de l'artillerie.
Les notes qu'il a prises alors dans les mémoires de
Saint-Rémy trahissent une tendance à n'envisager dans l'artillerie que la bouche à feu et sa puissance, en dédaignant absolument les qualités nécessaires pour la coopération au combat. 11 est peu probable que Bonaparte se fût préoccupé de tactique avant cette époque. Il n'avait d'ailleurs que 19 ans.
Il eut pour professeur à Auxonne, pendant quinze mois, l'excellent mathématicien Lombard, traducteur et continuateur de Robins, et auteur des premières tables de tir usitées en France.
Pour la partie pratique, Bonaparte resta sous la direction immédiate du maréchal de camp baron du Teil, commandant l'École d'artillerie d'Auxonne. Il reprit avec lui tous les exercices qu'il avait déjà exécutés à Valence, mais son maître ne tarda pas à distinguer cette extraordinaire intelligence; Bonaparte devint le disciple préféré, l'aide du baron du Teil pour les expériences et les études les plus importantes.
Ces travaux exceptionnels, relatifs à l'artillerie, ne sont pas ceux qui nous intéressent surtout. Il est bien plus important de constater que, sous l'habile direction du baron du Teil, Bonaparte a dû prendre part à des exercices de tactique générale sur la carte et sur le terrain.
L'enseignement de l'École d'artillerie comportait, depuis la réforme de Gribeauval, deux leçons par semaine sur « les manœuvres de l'infanterie mêlée avec le canon de bataille « (Rapport de l'inspecteur général La Mortière) .
Ce cours, professé sans doute par le directeur de l'École, était complété par des exercices pratiques,
dont rexistence est démontrée par les ordres suivants :
« Auxonne, 1" avril 1780.
Instnictio7i et pratique pour l^ officier sur l'attaque et la défense d'un poste.
« Deux brigades^ étant commandées, l'une pour la défense d'un village qui sera indiqué , et d'après l'ordre donné, se feront toutes dispositions de retranchement convenables, celles de l'artillerie et de l'infanterie et autres. L'autre brigade, destinée à l'attaque, fera ses dispositions d'artillerie, de cavalerie, et d'infanterie. Notre service étant amalgamé avec ce corps, il est important que les officiers du corps aient des connaissances de tactique, et ces deux brigades donneront chacune un mémoire abrégé des raisons qui les auront déterminées à faire telles ou telles dispositions plutôt que tout autres ; elles seront étayées de part et d'autre d'un plan du local levé militairement, et môme des points de perspective si quelque circonstance l'exige. Cela fait, le commandant de l'École et tous les chefs iront sur place avec le corps d'officiers, juger des bons ou mauvais partis que l'on aura pris. Cette opération faite, sera répétée sur un autre village par deux autres brigades; toutes ces démarches seront étayées de principes. »
1 La brigade était l'équivalent du « groupe » d'aujourd'hui et comprenait une quinzaine d'officiers.
« École d'Auxonne, 1788.
Choix (Fime partie des procès-verbaux (ïexpéj'iences et des différents travaux exécutés à cette école.
« Savoir :
« Ordre donné en 1780 à chacune des brigades du régiment de Strasbourg en particulier, de faire un mémoire raisonné et amplement détaillé de la meilleure manière dont on pourrait retrancher une armée par des redoutes et abatis d'arbres sur les flancs, avec les plans, profils, et le devis estimatif du temps nécessaire à une prompte exécution, etc. »
On faisait donc un peu de tout à l'École d'artillerie d'Auxonne ; on s'occupait à la fois de fortifications de campagne, d'attaque et de défense des localités par les trois armes, etc. Il convient pourtant de remarquer dès à présent que toutes ces études se rapportent, non pas à la bataille rangée, régulière, mais à la guerre de postes telle que les Français la faisaient depuis un demi-siècle.
C'était aussi d'art militaire que s'occupaient ensemble Bonaparte et le baron du Teil en dehors du service, si l'on en croit l'anecdote rapportée par une fille de ce dernier, et d'après laquelle, en 1791, Bonaparte serait « resté quatre jours au château de Pommier, travaillant constamment avec le général, causant avec lui d'art militaire ou étudiant des cartes disposées sur de grandes tables )> .
En résumé, Bonaparte s'est occupé de préférence, pendant ses années de garnison, de questions étrangères à l'art militaire ; mais il a été amené, par le service même de l'École d'artillerie, par la conversation de ses maîtres, par la lecture des philosophes, à méditer sur la guerre; et il y avait là un aliment suffisant pour ses réflexions à ce sujet.
A quelle doctrine pouvait se rattacher ce qu'il entendait ou lisait? Après ce que nous avons appris de l'art militaire au XVIIl® siècle, la réponse à cette question ne restera pas longtemps douteuse.
5° Lectures militaires.
Le général baron du Teil était le frère aîné du chevalier du Teil, auteur de l'opuscule remarquable que nous avons eu à citer sur V Usage de V artillerie nouvelle. D'après ce que nous savons des deux frères, ils étaient très unis et professaient les mêmes opinions sur l'artillerie et l'art de la guerre. L'aîné passait pour avoir plus de valeur que le cadet ; tous deux s'occupaient beaucoup de la tactique de l'infanterie.
Tout fait penser, et l'on peut même affirmer, que les idées professées par le baron du Teil à l'École d'Auxonne étaient exactement celles que son frère avait résumées dans son ouvrage. Ces idées étaient d'ailleurs communes à tous les officiers d'artillerie de la nouvelle école, partisans du système de GribeauvaL Elles se trouvent en partie dans les écrits de Tronson du Coudray et dans ce chapitre de V Essai général de
tactique que Guibert déclare avoir rédigé d'après les conversations qu'il a tenues avec des officiers du corps royal .
Il est impossible que l'opuscule du chevalier du Teil n'ait pas été un des premiers ouvrages lus par Bonaparte, Le chevalier du Teil avait quitté le régiment de La Fère depuis quelques années à peine quand Bonaparte y arriva ; c'était pendant qu'il remplissait les fonctions de major dans ce régiment qu'il avait fait imprimer ce petit traité sur l'usage de l'artillerie nouvelle. Tous les officiers, aussi bien au régiment de La Fère qu'à l'École d'artillerie d'Auxonne, devaient connaître le chevalier du Teil et ses écrits.
Il y avait d'ailleurs à cela une autre raison, non moins décisive. Dans le petit nombre de livres indispensables alors à un officier d'artillerie, deux seulement traitaient du service en campagne et de l'emploi de l'artillerie dans le combat. Le premier, VEssai sur Viisage de VartUlerie, par du Puget, publié en 1772, mais écrit dès 1760, contenait quelques bonnes choses; cependant l'auteur, déjà très ancien, fidèle aux systèmes et procédés d'autrefois, préconisait une tactique appropriée au matériel modèle 1732, et parfaitement surannée en 1785. Il faut avouer, du reste, que du Puget n'était pas d'une intelligence supérieure, et que son opposition aveugle aux idées nouvelles venait de le faire renvoyer de l'Ecole de Bapaume.
Quelle différence avec le chevalier du Teil, qui expose, non pas la doctrine du passé, mais celle de l'avenir ! Ce ne sont plus les procédés de Yallière et de du Brocard, les souvenirs de Dettingen et de Fontenoy,
qu'il nous présente; mais les manœuvres de d'Aboville, de Marmont, de Drouot, des Sénarmont, les manœuvres de Bonaparte. Avec lui on oublie le passé pour deviner les belles journées d'Arlon, de Castiglione, de Rivoli, de Friedland, de Wagram I
Le hasard avait réuni au régiment de La Fère et à rÉcole d'Auxonne, au moment où Bonaparte s'y trouvait, presque tous les officiers d'artillerie qui ont laissé UQ nom par leurs travaux et leurs écrits. Outre le baron du Teil, le directeur d'artillerie Pillon d'Arquebouville, il y avait là d'Urtubie et Gassendi, qui allaient composer les premiers aide-mémoire d'artillerie. Aussi Bonaparte était-il à bonne école, et il ne semble pas qu'il ait manqué d'aucun des ouvrages relatifs au matériel ou au service de l'artillerie. Les gros 'traités de Saint-Remy et de Scheel, les pamphlets de Vallière, Saint-Auban, Tronson du Coudray, les calculs de Robins, de Bélidor, de Lombard, lui étaient familiers ; il a dû lire également les manuels de du Puget et de du Teil, qui complétaient alors le bagage ordinaire de l'officier d'artillerie.
Puisés dans l'ouvrage même du chevalier du Teil, dans l'enseignement de l'école ou dans la conversation des officiers plus anciens, les premiers principes qui ont dû frapper l'esprit de Bonaparte sont ceux que nous avons vus au premier plan dans l'opuscule sur V Usage de rai^tillerie nouvelle. Concentration des efforts, activité et mobilité, feux de revers et mouvements tournants, secret et surprise : voilà ce que Bonaparte aura vu et entendu recommander d'abord. Mais il ne s'en est pas tenu là, et, dans ses lectures
LES ANNÉES D'ÉTUDES. 13d
comme dans les travaux de Fécole, il a puisé des notions plus substantielles sur le combat et sur la guerre.
Quels sont les livres de tactique qu'il a pu lire?
Il est douteux qu'il ait connu VEssa.i sur VinfLuence de la poudre à canon, de Mauvillon, qui était peu répandu en France ; peut-être a-t-il trouvé dans quelque bibliothèque un exemplaire des Éléments de la guerre, de Bosroger; mais ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il a lu Feuquières et Guibert, et il est probable qu'il a lu Lloyd.
Outre les motifs particuliers que nous avons exposés pour ce qui concerne les deux derniers, il faut se rappeler que Feuquières, Guibert et Lloyd étaient dans toutes les mains ; c'était les premiers ouvrages qu'on donnait à lire aux jeunes officiers, et, si peu que Bonaparte ait consacré de temps aux études militaires, c'est par Feuquières et Guibert qu'il a commencé. Nous pouvons d'ailleurs, dès à présent, indiquer une dernière preuve, et décisive, à l'appui de cette affirmation ; c'est que des phrases, des passages entiers de Feuquières ou Guibert sont reproduits ou imités dans les premiers mémoires écrits par Bonaparte en 1794.
Ce n'est pas tout. Nous avons parlé longuement des Principes de la guerre de montagnes, de Bourcet, et nous avons essayé de montrer que, de tous les ouvrages du XVlll® siècle, c'était celui qui marquait avec le plus de précision la voie où Bonaparte allait s'engager. Peut-on supposer que l'œuvre de Bourcet était connue de Bonaparte ? A notre avis, cela ne peut pas faire de doute, bien que les Principes de la guerre
de montagnes soient restés en manuscrit jusqu'à nos jours.
Bourcet, nous l'avons dit, jouissait dans toute l'armée d'une grande notoriété.
Conseiller inséparable de nos meilleurs généraux pendant la guerre de Sept ans, il avait été chargé de former, à Grenoble, une sorte d'école d'état-major, qu'il avait dirigée de 1765 à 1770. En même temps, il avait eu la direction des brigades topographiques opérant sur les frontières, surtout dans les Alpes.
Il avait instruit un grand nombre d'officiers, dont plusieurs se retrouveront en 1792 et 1793 dans les états-majors des armées des Alpes et d'Italie. Des copies plus ou moins correctes, ou des résumés de ses ouvrages manuscrits, peut-être des cahiers de notes prises à son cours, s'étaient répandus dans l'armée; plusieurs sont parvenus jusqu'à nous par les voies les plus diverses.
Bourcet avait envoyé au roi et aux ministres, à plusieurs reprises, des copies de ses Principes de la guerre de montagnes. Guibert et le chevalier du Teil les citent avec éloges.
Or, nul n'était mieux placé que le baron du Teil pour connaître Bourcet et ses travaux. Ils étaient du môme pays et avaient fait les mêmes campagnes. Nés tous deux dans le Dauphiné, l'un en 1700, l'autre en 1722, ils devaient se rencontrer à Grenoble. Bourcet y demeurait depuis 1763, et du Teil y revenait souvent. Appartenant, l'un au corps des ingénieurs, l'autre au corps royal de l'artillerie, ils avaient servi en même temps à l'armée de Broglie pendant la guerre
LES ANNÉES d'ÉTUDES. 137
de Sept ans, et s'y étaient assez distingués, l'un et l'autre, pour que leurs noms ne pussent passer inaperçus. Tous deux appartenaient, d'ailleurs, à de très anciennes familles militaires du Dauphiné. Il est inadmissible qu'ils aient vécu soixante ans côte à côte sans se voir, surtout si l'on tient compte de la mention que le chevalier du Tell fait des manuscrits de Bourcet dans son ouvrage sur V Usage de r artillerie nouvelle. Nous tenons donc pour certain que, sinon la lettre même, du moins la substance des Principes de Bourcet est parvenue jusqu'à Bonaparte par le général du Teil, et nous considérons que les écrits du chevalier du Teil, de Guibert, de Bourcet et de Feuquières, ont été les principales et peut-être les seules lectures de Bonaparte en fait d'art militaire.
6° Conclusion.
En résumé, Bonaparte a acquis ses premières notions d'art militaire en 1788 et 1789, à l'École d'artillerie d'Auxonne ; mais il n'a pu les pousser très loin dès cette époque. Les leçons du baron du Teil, les exercices sur le terrain, la lecture de Guibert, de Feuquières, et sans doute d'une copie de Bourcet : voilà tout ce qui a pu composer ses premières études de tactique. Après 1789, il est le plus souvent en Corse, où se développeront ses qualités morales plus que ses connaissances techniques ; mais il passe six mois à Valence en 1791, et six mois à Paris en 1792, et, bien qu'il s'y occupe surtout de politique et d'af-
faires de famille, le temps ne lui manque pas pour songer à la guerre. S'il avait pu croire jusque-là qu'il agirait surtout comme homme politique et libérateur de la Corse, les événements de 1791 lui auront fait apercevoir une autre voie : il est certain désormais qu'il va faire campagne, et il doit se soucier plus qu'autrefois de la conduite des armées. Selon toute probabilité ces deux années 1791 et 1792 sont celles où il complète et mûrit sa doctrine militaire ; il a 22 ans, et le temps de révolutions qu'il a passé en Corse en a déjà fait un homme d'action,
A Auxonne, à Valence, il a été initié aux propriétés et à l'emploi de l'artillerie, aux manœuvres et à la tactique élémentaire de l'infanterie, à la direction des combats de postes, aux dispositions générales d'une bataille, où l'attaque et la défense des localités sont la partie principale. Ces premiers éléments de la guerre, il en possède la théorie et la pratique, ayant pris part à des exercices sur le terrain et sur la carte après les leçons de l'école. Il y a là une base solide pour ses études ultérieures, d'autant plus qu'à travers l'enseignement des frères du Teil, on aperçoit constamment ce fil conducteur, ces grands principes de guerre qui domineront toute la théorie tactique et stratégique de Napoléon.
Ces premières études exercent sur son esprit une influence décisive : c'est là que se forment à la fois l'idée qu'il aura du combat et de la guerre, ainsi que les deux ou trois principes essentiels de sa doctrine stratégique.
Parmi les notions qu'il a reçues, il en est qu'il ne
LES ANNÉES d'ÉTUDES. 139
peut rejeter ni même discuter : les armes lui sont imposées ainsi que leur mode d'emploi, qui est la tactique élémentaire ; et il ne peut échapper à Tinfluence des concepts qui se sont formés spontanément en lui dès ses premières années. Ce qu'il a appris du combat, de la vie et du mode d'action d'une armée, s'est fixé dans son esprit sous forme d'images plutôt que comme théorie abstraite, et il ne peut plus s'en défaire. 11 vivra et mourra avec cette conception de l'armée et de la bataille, et ce ne sera pas un des objets les moins curieux de sa vie militaire que la lutte entre les habitudes si fortement contractées par son esprit, et les nécessités d'un genre de guerre nouveau S
D'autre part, il a déjà médité sur l'objet et la nature de la guerre, à la suite de ses lectures philosophiques. Il peut donc aborder les parties les plus élevées de la science militaire, prenant pour point de départ sa conception du combat, de la bataille, de l'armée, et soutenu par sa doctrine philosophique.
Guibert et Bourcet lui donnent des notions sur les mouvements des troupes avant et pendant la bataille, leur répartition en colonnes, détachements ou divisions, la liaison nécessaire de ces grandes unités. Ce qu'il sait du combat et des manœuvres lui permet de comprendre et de connaître à fond la grande tactique.
C'est encore Bourcet et Guibert, puis Lloyd et Feuquières, et surtout du Teil, qui lui font aborder les plus hautes parties de la science militaire ; il achève de
' Juin 1812.
i40 CHAPITRE PREMIER.
se pénétrer de ces idées générales, de ces principes simples et fondamentaux qu'il a entendu affirmer à propos de Vusage de Cartillerie nouvelle. Il en aperçoit l'application à la guerre de campagne, à la guerre de montagne, à la guerre de sièges, à la défense des côtes, aux principales opérations telles que le passage des grands fleuves, etc.
Enfin, pour que rien ne manque à la somme de ses connaissances militaires, il a trouvé dans Feuquières et Bourcet les éléments géographiques suffisants, bien que très sommaires, pour concevoir un plan de campagne.
Ayant parcouru rapidement les diverses parties de la science militaire depuis les détails du combat jusqu'aux plus hautes spéculations, Bonaparte a pesé chacun des arguments, analysé et repris pour son compte chacune des théories disculées par ses maîtres. Des matériaux épars devant lui, il a rejeté les mauvais, remanié, complété et fondu ceux qu'il a jugés bons, et posé les assises d'un système parfait. Instruit dès sa première jeunesse dans la guerre de postes, il considère comme un élément fondamental de tout calcul militaire le degré de résistance dont un poste, une division, un corps d'armée sont susceptibles. Il part de là pour déterminer les conditions de force et de distance auxquelles doivent satisfaire les parties d'une armée pour rester en état d'être concentrées subitement. Il réfléchit aux mouvements par lesquels cette concentration sera faite pour surprendre l'ennemi, aux moyens de rendre décisive cette bataille moderne que la puissance des armes de petit calibre tend à rendre
LES ANNÉES d'ÉTUDES. 141
traînante. Conduit, par ses dispositions naturelles, à formuler sa pensée de la manière la plus générale et la plus abstraite, il la condense alors en quelques principes qui semblent, sous leur forme lapidaire, des vérités éternelles, mais sont en réalité les lois qui conviennent aux mouvements de l'armée telle que ses maîtres la lui font concevoir.
Au milieu de toutes ses méditations, il est dominé par les idées qui ont inspiré du Teil et en partie Guibert, par ces idées simples qu'il a puisées dans ses premières études d'artilleur; et ce sont elles encore qui dominent sa doctrine et ses œuvres : concentration des efforts, mobilité, activité, voilà le fond de la doctrine napoléonienne, et ce n'est autre chose que le principe qui s'est dégagé de tous les travaux du XVIIP siècle.
Si l'on aborde l'ouvrage du chevalier du Teil, et les chapitres que Guibert a consacrés à l'artillerie, le principe de la concentration des efforts apparaît au premier plan. Qu'on lise dans Guibert, dans Bourcet, les chapitres relatifs à la grande tactique, à la disposition des différentes parties d'une armée, et ce qui en ressortira d'abord, c'est la nécessité de combiner les mouvements et d'assurer la liaison entre les divisions.
• Il est donc naturel d'admettre que le principe de la concentration des efforts et celui de la liaison des parties d'une armée ont été inspirés à Bonaparte, soit par la lecture de du Teil, Guibert et Bourcet, soit par les leçons de quelques officiers imbus des idées de ces trois écrivains. Ces deux principes étant le fondement
de tout le système de guerre de Napoléon, il est naturel d'en conclure qu'il s'est formé à l'école de du Teil, de Guibert, et de Bourcet.
7» Histoire militaire.
Cette conclusion est contraire à l'opinion, assez répandue, d'après laquelle Bonaparte aurait puisé ses principes de guerre dans l'étude des campagnes et des batailles des grands capitaines, et en particulier de Frédéric. Mais nous venons de voir comme la tactique et la stratégie napoléoniennes dérivaient naturellementdes doctrines exposées par Guibert, Bourcet et du Teil, et au contraire rien ne serait plus difficile que de retrouver dans les opérations ou les écrits de Turenne et de Frédéric le germe des procédés tactiques et des idées stratégiques de Napoléon.
Sans nous égarer dans Jes détails, allons droit au principe essentiel de la tactique napoléonienne, celui de la concentration des efforts : m 11 en est des systèmes de guerre comme des sièges des places : réunir ses forces contre un seul point; la brèche faite, l'équilibre est rompu; tout devient inutile. » Toute la méthode de guerre de Napoléon peut se rattacher à ce principe fondamental, que nous avons vu présenter avant tout autre, et avec une grande netteté, par du Teil. Or, ce principe, on en chercherait en vain l'origine ou la première expression chez les grands capitaines d'autrefois. La concentration des eflbrts ne pouvait s'imaginer qu'à la fin du XVIII" siècle, dans
LES ANNÉES d'Études. 143
une armée pourvue d'une artillerie à la fois puissante et mobile, et employant des formations massives pour l'infanterie.
Frédéric II, qui disposait toujours ses troupes en ligne déployée, ne pouvait en concentrer beaucoup sur le point d'attaque, et s'il eut quelquefois l'idée de former de grandes batteries pour écraser un point de la ligne ennemie, « cette idée ne put jamais arriver à maturité parce qu'elle n'était pas chez Frédéric le résultat d'une conviction profonde de l'efficacité et de la puissance de l'artillerie ^ ». Dans ses derniers écrits, Frédéric parle quelquefois de l'utilité de concentrer les feux de l'artillerie sur un ou plusieurs points des positions qu'on attaque, mais très sommairement, sans y insister, de même qu'il indique parfois les formations en colonnes pour l'attaque des villages. En cherchant avec soin, peut-être trouverait-on là quelques mots qui, séparés de l'ensemble, feraient croire que Frédéric a songé à la concentration des efforts ; mais en tout cas, ils sont trop noyés dans une foule d'autres prescriptions plus formelles et plus développées, pour laisser supposer qu'un disciple de Frédéric aura précisément choisi dans son œuvre ce principe de la concentration des efforts, en abandonnant les autres. Trouvera-t-on davantage dans Frédéric cette idée de la liaison des forces que Bonaparte exprimera si souvent, et qui, après celle de la concentration des efforts, est la plus importante de sa doctrine de guerre ? Ici l'on peut répondre plus négativement
* Dhcker, Batailles de la guerre de Sept ans.
encore. Frédéric n'a jamais eu à se préoccuper de la liaison des forces, parce que toutes ses troupes étaient « ensemble », campaient dans un camp unique', et marchaient en un faisceau de colonnes dont le front n'embrassait pas plus de 2,000 pas. On ne réunit pas ce qui n'est pas séparé. Bonaparte, au contraire, débute à une époque et dans un pays où Ton conçoit l'armée comme un groupe de divisions réparties sur une assez grande étendue, divisions que des généraux maladroits ont d'abord dispersées d'une façon excessive. La préoccupation essentielle des tacticiens français, des Guibert, des Bourcet, est donc de fixer des règles pour assurer la liaison, et la concentration en temps voulu, des différentes parties de l'armée ; il est tout naturel que Bonaparte songe à celte liaison et à cette réunion des forces.
Il parlera souvent de tenir ses forces réunies^ et il dit avoir trouvé la même préoccupation chez tous les grands capitaines ; mais alors le mot n'a pas le même sens pour tous. Quand Frédéric pose en principe qu'il ne faut pas se diviser, sous peine d'être battu en détail, il ne songe qu'à empêcher de multiplier des petits détachements, et en effet cette maxime ouvre le chapitre consacré par lui aux détachements. C'est une simple règle de prudence. Pour Napoléon, il s'agit de bien autre chose. II commande une armée qui est toujours divisée (matériellement, s'entend) et dont les divisions sont réparties sur uiic étendue de deux ou trois
* Nous parlons ici des périodes d'opérations actives et non des cantonnements d'hiver, etc.
marches jusqu'au moment où il les concentrera pour la bataille. Tenir ses forces réunies, c'est les tenir, matériellement et moralement, à portée de se rallier et de combattre ensemble. C'est la base de tout un système de grande tactique.
Il paraît donc difficile que Napoléon ait puisé les premières notions de stratégie dans les écrits historiques ou militaires de Frédéric II.
Il est encore moins probable qu'il les ait prises à des généraux plus anciens. Ce n'est certes pas Turenne qui lui aura parlé de la concentration ou de la liaison des forces. Ne pas faire de détachements, voilà pour Turenne, comme pour Frédéric, jusqu'où peut aller la réunion des forces, et c'est un principe si naturel, qu'il ne semble pas nécessaire de le proclamer si haut.
Ce qui rend plus difficile encore d'admettre que Napoléon ait appris la guerre dans les œuvres de Turenne et de Frédéric, c'est le caractère de ces derniers. Ils n'ont pas cette faculté d'abstraction grâce à laquelle Napoléon isolera presque toujours les théories générales et les maximes de guerre ; on ne peut les apercevoir dans leur œuvre que mêlées à tous les détails de la vie pratique. 11 est donc impossible d'étudier les plus hautes parties de la guerre dans les écrits de Frédéric sans y apprendre en même temps ses procédés de combat, de marche, de campement, d'alimentation. Si Bonaparte avait commencé l'étude de la science militaire par la lecture de Frédéric II, il se serait pénétré de ses méthodes tactiques, de ses idées sur le campement, la subsistance, etc., en même temps que de ses principes de stratégie. Or, s'il nous a fallu
une discussion un peu longue pour montrer que les principes fondamentaux de la stratégie napoléonienne diffèrent sensiblement de ceux de Frédéric, il n'y a pas besoin d'y regarder à deux fois pour constater combien la marche, le combat, la subsistance, le stationnement des troupes sont différents dans les armées de Frédéric et de Napoléon. Si l'on croyait que Napoléon a appris l'art de la guerre en étudiant Frédéric, il faudrait admettre qu'il a su laisser de côté, ou bien oublier ensuite, presque tout ce qu'il y avait appris, pour adopter une nouvelle méthode et de nouveaux principes.
Nous concluons de là que Bonaparte n'a pas commencé ses études stratégiques et tactiques par l'histoire des campagnes de Turenne et de Frédéric. Cela ne signifie nullement qu'il les a négligées par la suite ; mais quand il s'en est occupé, il avait déjà des connaissances assez étendues, assez solides et assez mûries pour ne plus subir l'influence exclusive d'une doctrine qui avait vieilU très rapidement. A vrai dire, il dut y apprendre peu de chose, et y trouver plutôt des vérifications et des preuves que des leçons; et, surtout, il n'a pu en retenir que des principes extrêmement vagues. La nature des ouvrages dont il pouvait se servir ne lui permettait guère d'entrer dans le détail, et, s'il avait approfondi la tactique de Turenne ou de Frédéric, il n'y aurait trouvé que des formations et des manœuvres contraires ù son propre système de guerre.
En résumé, Bonaparte, après avoir à peu près
LES ANNÉES d'ÉTUDES. 147
achevé son éducation militaire, a pu étudier superficiellement les campagnes des grands capitaines.
Il suffisait bien, en effet, d'une étude superficielle pour apercevoir les principes que Napoléon indique comme étant le résultat d'un pareil travail : « Tenir ses forces réunies, n'être vulnérable sur aucun point, se porter avec rapidité sur les points importants ». Plus les relations dans lesquelles on apprendra l'histoire seront superficielles, moins il y sera fait mention des détachements de toute sorte qu'un général est obligé de faire, et plus on aura l'illusion que ces trois principes ont été appliqués avec rigueur.
Nous retrouvons ici, chemin faisant, la preuve que Napoléon n'a pas puisé dans l'histoire militaire les éléments de son art, car les trois maximes que nous venons de citer, et qui résument, suivant lui, les leçons de l'histoire, seraient bien loin de suffire à régler les mouvements d'une armée.
Nous sommes arrivés à conclure que les études historiques de Napoléon avaient été superficielles. Il ne pouvait en être autrement.
Nous sommes tentés, aujourd'hui, de nous exagérer le rôle que pouvaient avoir autrefois les études d'histoire militaire ; nous pouvons, en effet, apprendre toute la science de la guerre dans l'histoire militaire ; nous avons des ouvrages complets, donnant les projets et les ordres du général et le détail tactique ; et ces ouvrages se rapportent, soit à des campagnes récentes, soit à celles de Napoléon, œuvres parfaites et qui n'ont pas vieiUi.
Il s'en fallait de beaucoup que l'on eut les mêmes
ressources en 1789. Les livres d'histoire militaire étaient rares et difficilement utilisables. Les opérations dont ils contenaient l'exposé n'étaient pas toujours dignes de servir de modèles; celles mêmes de Frédéric contenaient trop de fautes systématiques pour être admirées et imitées de confiance. Aussi Napoléon n'at-il pas étudié les campagnes d'autrefois pour y apprendre son métier de général, mais pour juger ses devanciers. Le Mémorial de Sainte-Hélène rapporte ce qui suit :
« Il avait trouvé Catinat fort au-dessous de sa réputation, à l'inspection des lieux où il avait opéré en Italie, et à la lecture de sa correspondance avec Louvois.
« L'Empereur disait qu'il avait cherché à étudier de même Turenne et Condé, soupçonnant aussi de l'exagération, mais que là il avait fallu se rendre au mérite. »
Napoléon n'a donc étudié Turenne et Condé qu'à une époque où il était capable de les juger. Loin de leur demander quelques principes de stratégie, il a vérifié s'ils s'étaient conformés aux mêmes règles que lui. On peut juger par là de ce qu'il aura fait pour les autres généraux français, et Ton ne croira sans doute pas vraisemblable qu'il ait pris pour maître quelque général de capacité ordinaire, en négligeant les deux grands capitaines du siècle de Louis XIV. On remarquera également que pour juger Catinat, Turenne et Condé, il ne s'était fié qu'à la correspondance même de ces généraux.
11 ne pouvait en faire autant pour Frédéric.
8° Frédéric II.
Napoléon étudia d'abord l'histoire des campagnes de Frédéric dans une relation assez bien faite, mais très sommaire. Il lut certainement dans la suite les mémoires du roi de Prusse, mais il ne connut jamais exactement la tactique des armées prussiennes dans la guerre de Sept ans, non plus que le détail des opérations.
Lorsqu'il dicte à Sainte-Hélène son Précis des guerres de Frédéric II, dont les remarques critiques sont un chef-d'œuvre de stratégie napoléonienne, mais pèchent par une sorte d'anachronisme, il ignore encore les principales dispositions, les ordres de bataille de l'armée prussienne. Il ne sait pas au juste ce qu'est l'ordre oblique, si insignifiant d'ailleurs, mais auquel Frédéric accordait tant d'importance dans ses instructions secrètes ^ Il se refuse à croire qu'un grand capitaine ait pu s'attacher à un ordre de bataille spécial, et il ne veut voir dans ce fameux ordre oblique qu'un
' Nous croyons devoir rappeler ici ce qu'est l'ordre oblique, dont on s'est formé souvent des conceptions très erronées en le confondant avec cette marciie de flanc par laquelle Frédéric déplaçait son armée le long de la position ennemie. L'ordre oblique est, comme son nom l'indique, une formation, un ordre de bataille, et non un mouvement. C'est la disposition d'une armée dont l'alignement général est oblique par rapport à celui de l'ennemi.
Le front de chaque bataillon prussien peut être dirigé suivant l'alignement général de l'armée; mais, pour marcher à l'ennemi, il faut que chaque bataillon se place face à celui-ci, de sorte que l'armée est en échelons de la droite à la gauche, avec environ
exercice propre à faire la réputation d'un adjudantmajor.
Napoléon ne conçoit donc pas, même en 1815, les procédés tactiques et l'état de la science militaire en 1750 tels qu'ils étaient réellement ; il juge les opérations de Turenne et de Frédéric comme s'ils avaient pu faire le même genre de guerre que les armées françaises de 1805.
Si Napoléon avait connu avant 1789 la tactique de Frédéric II, il aurait été le seul en France, et l'on ne voit guère où il l'aurait apprise. On s'était procuré le texte des règlements de manœuvres prussiens, mais on savait aussi que, depuis la paix d'Aix-la-Chapelle, il existait en Prusse un système de ruptures en colonnes serrées et de déploiements, auxquels Frédéric exerçait fréquemment ses troupes, et l'on ne pouvait croire que ce fût en vain.
L'officier allemand Mauvillon, qui écrit sous le nom de Mirabeau un ouvrage sur la tactique prussienne, critique l'opinion qu'on s'est formée en France sur les manœuvres nrussiennes :
30 pas de distance d'un bataillon à l'autre. Selon Frédéric, les bataillons de tète s'engageront seuls et battront l'ennemi à l'une de ses ailes pendant que l'on restera hors de portée à l'autre bout du champ de bataille.
En réalité, dit Decker à propos de la bataille de Leuthen, « les premiers échelons étant trop faibles pour culbuter l'ennemi, il y a un temps d'arrêt, et les autres échelons arrivant succossivemenl en ligne, l'ordre oblique se change naturellement eu ordre |>arallèle ».
Frédéric renforçait généralement la tôte de son ordre oblique avec quelques bataillons et il portait un corps de troupes sur le tlanc de l'ennemi du côté de son attaque.
« M. de Gaibert, dit-il, a été spectateur de quelques manœuvres prussiennes. Il a vu l'infanterie s'y déployer en tiroir ; cette évolution lui a paru neuve et brillante ; il n'a plus rêvé que déploiements en tiroir. »
Heureusement pour nous, Guibert se fît une conception très erronée de la tactique prussienne, et ce qu'il exposa dans V Essai générai de Tactique se rapproche plus des procédés du maréchal de Broglie que de ceux de Frédéric. Auerstaedt montra ce qu'il fallait en penser, malgré les railleries de Mauvillon et de Warnery.
Tout en étudiant Guibert, Napoléon n'a pu se former une idée juste de la tactique prussienne dans la guerre de Sept ans. Ce qu'il a su des opérations de Frédéric, il l'a tiré d'un livre assez bien fait, mais où les grands mouvements des armées, dans les batailles même, ne sont qu'ébauchés. Aussi ne verra-t-on jamais Napoléon employer l'ordre oblique, tandis qu'en 1794 il essaye cette marche de flanc, couverte par une avant-garde, qui a si bien réussi à Leuthen, et que les moindres histoires de Frédéric ont décrite.
Il est intéressant d'examiner avec quelques détails l'ouvrage dans lequel Napoléon a étudié les opérations de Frédéric, et dont nous pourrions encore tirer profit aujourd'hui à plus d'un point de vue.
M. Masson a publié, dans son Napoléon inconnu^ les notes prises en 1788 par Bonaparte sur Frédéric II, sans indiquer l'ouvrage où elles avaient été prises. C'est une Vie de Frédéric 11^ en quatre petits volumes, sans nom d'auteur, attribuée à un certain professeur Laveaux, et publiée en 1787 à Strasbourg par
le célèbre libraire Treultel. 11 est facile de s'assurer que c'est bien là qu'ont été prises les notes publiées par M. Masson ; les chiffres donnés dans ce petit livre, ainsi que certaines expressions caractéristiques, sont reproduits exactement et dans le même ordre par les notes de Napoléon. La date à laquelle ces notes ont été prises est d'ailleurs bien celle à laquelle Bonaparte a pu avoir l'ouvrage entre lés mains comme nouveauté dans un cabinet de lecture ou une bibliothèque particulière à Auxonne, et cette Vie de Frédéric II, d'un prix peu élevé, était et est encore très répandue.
Ce livre est plus qu'un précis. Deux volumes y sont consacrés aux guerres de 1740 à 1763, deux autres au gouvernement de Frédéric et à la fin de son règne. L'auteur a un esprit juste et limpide : il expose largement et clairement les opérations militaires, avec les détails strictement nécessaires pour faire ressortir les intentions des généraux, leurs plans, les mouvements qui ont amené les batailles ou influé sur leur issue. On y puise aisément de ces grands principes, de ces idées vagues avec lesquelles on croit pouvoir juger un grand capitaine sans connaître exactement sa situation et ses actes. On y trouve naturellement les faits racontés d'une manière superficielle, sans données précises pour les temps et les distances, et pour la répartition des armées; vues en raccourci, toutes les opérations semblent alors rapides, conséquence avantageuse en ce que le lecteur croit voir partout des modèles de vitesse et d'activité; conséquence regrettable pourtant, puisque la vérité se trouve déguisée et que Ton se fait une idée fausse des opérations.
LES ANNÉES d'ÉTUDES. IS3
Prenons pour exemple la campagne de 1757. Les préliminaires en sont exposés en une dizaine de pages. L'auteur montre comment le roi de Prusse, prêt avant ses ennemis, « résolut d'ouvrir la campagne le plus tôt qu'il pourrait, et d'attaquer avec toutes ses forces réunies le plus puissant et le plus à sa portée, c'est-àdire l'impératrice-reine. Il sentait que s'il avait le bonheur de frapper un coup décisif dès l'ouverture de la campagne, il ralentirait ou dissiperait peut-être tout à fait l'exécution des projets des autres puissances.
« Si ces motifs poussaient le roi à presser une action décisive, les mêmes raisons engageaient l'impératrice-reine à suivre un système opposé. »
Les circonstances avaient obligé Frédéric à diviser son armée en quatre corps, et ce n'était pas sans quelque appréhension. « Pour ne pas les exposer à être battus séparément , il ordonna aux deux premiers de se réunir dès qu'ils auraient derrière eux les chemins étroits des montagnes qui sont entre Lowositz et Eger; la même jonction devait avoir lieu (pour les deux autres) sur l'Iser, dans les environs de Turnau. En réunissant ainsi ces quatre corps il croyait pouvoir parvenir en sûreté jusqu'à Prague. »
Nous ne pousserons pas plus loin la citation, mais nous la croyons caractéristique, réduite à ces quelques lignes. Il est impossible, après les avoir lues, de ne pas saisir les avantages d'une offensive rapide contre des ennemis séparés, les inconvénients de la division des forces ; les observations de Napoléon sur ce sujet, telles qu'il les a écrites à Sainte-Hélène, ne sont pas plus convaincantes que le simple exposé des faits,
ainsi présentés. Impossible, en revanche, d'apercevoir que cette concentration, qui devait être foudroyante, a duré plus longtemps qu'une campagne de Napoléon. Mais passons à un sujet un peu différent, au récit d'une bataille :
« Les ennemis, en ordre de bataille, attendaient les Prussiens dans une plaine près du village de Leuthen. L'armée occupait sur deux lignes un espace de deux lieues, garni de bonnes batteries. Le roi, après avoir repoussé près de Borne un avant-poste de quelques régiments de housards et de cavalerie saxonne, avança d'abord sur l'aile droite des Autrichiens. Cette aile fut renforcée et commandée par le général Daun ; mais tout d'un coup toute l'armée prussienne se forma en quatre colonnes, tourna à droite et courut avec impétuosité contre l'aile gauche des Autrichiens, dont Nadasdi formait le flanc. « Voilà les Wurtembergeois, s'écria le roi; ils seront les premiers à nous céder la place. » Il savait que ces troupes servaient malgré elles contre lui. En effet, elles se retirèrent au premier feu de la mousqueterie, et tout le flanc imita bientôt leur exemple. On attaqua l'aile gauche, où les Autrichiens avaient rassemblé leur plus grande force, trompés par la fausse attaque. Une batterie avance; le désordre se met parmi les ennemis, qui étaient pressés les uns sur les autres, et combattaient sur une hauteur de 40 à .^0 hommes. Ils prirent une nouvelle position près du village de Leuthen. Le carnage fut affreux dans cet endroit. Les Autrichiens se retranchaient dans le cimetière et les cours des paysans ; mais après une résistance de quelques heures, ils furent obligés d'aban-
donner leurs postes, et se retirèrent au delà de Lissa, ïl était nuit, et la victoire était complète pour les Prussiens. Ils perdirent 4,000 hommes, qui restèrent sur le champ de bataille. Les Autrichiens en perdirent plus de 6,000, et, dans l'espace de quelques jours, on leur fit encore plus de 20,000 prisonniers. »
Que ressort-il d'un pareil récit ? Précisément ce que nous avons trouvé dans les observations de Napoléon, c'est-à-dire une idée assez nette de la feinte par laquelle Frédéric a attiré l'attention de l'ennemi vers la droite de celui-ci, et du mouvement de flanc par lequel il a porté le gros de l'armée du côté opposé; mais rien des dispositions tactiques, rien de l'ordre oblique ni de l'intervention de Ziethen, qui a décidé la victoire. Il est naturel qu'ayant étudié Frédéric dans le petit ouvrage de Treuttel, Napoléon ait tiré des campagnes du roi de Prusse quelques principes de guerre très vagues, d'un intérêt plus spéculatif que pratique, mais rien sur la manière de disposer et de mouvoir les troupes, ni sur leurs formations de combat. En résumé, l'enseignement que Bonaparte a pu tirer de la Vie de Frédéric II est presque du même ordre que celui qu'il a tiré de Montesquieu et de Machiavel. Son instruction militaire proprement dite, il la doit à Guibert, à Bourcet et à du Teil.
Pouvons-nous déterminer exactement ce que Napoléon cherchait dans la lecture de cette Vie de Frédéric II? C'est peu probable. Les notes qu'il y prenait ne représentent pas ce qui lui paraissait le plus intéressant, mais le plus difficile à retenir, les chiffres, les noms. Voici ce qu'il note sur la campagne de 1757 :
M Les ennemis de Frédéric avaient 700,000 hommes et lui n'en avait que 260,000 à leur opposer. Toujours vigilant, il entre en Bohême avec 80,000 hommes et bat sous les murs de Prague le princes Charles, lui fait d 0,000 prisonniers, et lui tue 5,000 hommes, prend 240 pièces de canon, mais perd le général Schwerin
« Le roi, arrivé en Silésie, battit Daun qui avait près de 80,000 hommes à Leuthen. Les Autrichiens perdirent 6,000 hommes et encore plus de 20,000 prisonniers.
« 430,000 hommes avaient péri dans cette guerre. Les rois ennemis de Frédéric commandaient à SO millions d'hommes. Frédéric n'avait plus que 5 millions de sujets. L'Angleterre lui paya 4 millions d'écus de subsides, etc. n
A première vue, si l'on admet que ces notes représentent la partie la plus intéressante de l'ouvrage pour celui qui les a écrites, on peut lui attribuer une indifférence absolue pour les opérations militaires ; mais on pourrait aussi, pour les mêmes raisons, le juger un statisticien puéril. L'homme qui, dans un ouvrage où l'on expose avec intelligence des opérations politiques et militaires, ne prendrait d'intérêt qu'à des chiffres comme ceux que nous avons cités, ne serait certes pas un grand esprit. Nous voilà prévenus par cette simple observation que les chiffres retenus par Bonaparte 7ie pouvaient pas être pour lui l'élément le plus intéressant de l'ouvrage, mais ce qu'il était impossible d'emmagasiner dans sa mémoire, ce qu'il fallait écrire pour en garder trace. C'est ainsi que, dans les œuvres de
LES ANNÉES d'ÉTUDES. 157
Machiavel, Napoléon n'a trouvé à noter que les faits relatifs à l'histoire de Florence.
Pourquoi Napoléon aurait-il noté des idées ? Il n'avait que faire d'en emprunter. Elles se pressaient dans son esprit, lui venaient d'abondance dès qu'un fait sollicitait son attention. La seule chose qu'il voulût écrire, c'est ce que l'intelligence ne permet pas de créer ou de retrouver: les noms et les chiffres. Les mouvements des armées ressortissent à l'intelligence plus qu'à la mémoire, et quand il les avait étudiés, analysés, discutés dans son esprit, ils y étaient fixés à jamais. De ce que Napoléon n'a pris en note, dans la Vie de Frédéric 11^ que des chiffres et des noms, il ne s'ensuit pas qu'il n'ait pas voulu comprendre le reste.
Mais il y a, semble-t-il, d'autres conclusions à tirer de la nature même de ces notes. Il faut admettre que ces chiffres de morts, de blessés, de prisonniers, notés à l'exclusion du reste, n'étaient pas tout à fait sans intérêt pour Bonaparte ; il faut admettre qu'il les groupait, les comparaît, en tirait des conclusions. Il tenait à mettre en balance les forces totales des États, celles des armées, et les conséquences matérielles des batailles. Il voulait concevoir l'importance réelle qu'il convient d'attribuer à une victoire ou à une défaite en regard des conséquences qu'on lui accorde généralement pour la destinée des armées et des peuples.
En résumé, il n'a pu lire cette Vie de Frédéric H sans en tirer quelques enseignements stratégiques, mais ce qui l'intéressait surtout, c'était la guerre dans ses relations avec la fortune, la politique et la destinée des États.
1" Bonaparte en 1789.
Nous avons recherché jusqu'ici ce qu'avaient pu être les études militaires de Bonaparte ; mais nous avons trouvé peu de documents formels , et nous avons dû nous contenter de déductions hypothétiques. C'est à de nouvelles recherches que nous demanderons la confirmation définitive de ce que nous avons avancé jusqu'ici. Nous allons suivre Bonaparte dans les premières années de sa vie active : nous examinerons de près ses actes et ses écrits, et nous y trouverons la trace formelle de ces études militaires que nous avons été obligés de reconstituer sur de faibles indices. Citations ou imitations de Feuquières et de Guibert, maximes de guerre formulées avec assurance, enfin et surtout une supériorité technique affirmée dès les premiers instants, avant que la moindre expérience ait pu venir en aide au génie naturel de Napoléon : tout prouvera qu'il s'est préparé par l'étude au commandement des armées.
Bonaparte vient en congé à Ajaccio, pour la seconde fois, au mois de septembre 4789. A ce moment, dit M. Masson, « tout était ciiangé en France; rien n'était changé en Corse. L'ancien régime, aboli là-bas, subsistait ici tout entier. Aux mains du gouverneur, le vicomte de Barrin, les paquets, expédiés plus ou moins exactement par le ministère , demeuraient secrets, et, seuls de toute l'armée, les corps militaires employés dans l'île portaient la cocarde blanche. Aucun des décrets de l'Assemblée n'avait été publié, nulle part les gardes nationales n'étaient en activité. Lois, règlements, impôts, administration, tout était comme s'il n'y avait point eu d'États généraux, point d'Assemblée constituante, point de 14 juillet ». Cependant, la Corse avait envoyé à Paris quatre députés : Buttafoco pour la noblesse, l'abbé Peretti pour le clergé, Saliceti et Colonna Cesari pour le tiers état ; l'Assemblée avait rappelé de l'exil le célèbre patriote Paoli, qui avait soutenu contre la France la guerre d'indépendance de 1768.
C'est Bonaparte qui prend l'initiative et la direction du mouvement révolutionnaire. Il fait arborer la cocarde tricolore à Ajaccio, ouvrir un club, organiser la garde nationale. Un détachement de troupes de ligne, envoyé par le gouverneur, rétablit l'ancien ordre de choses à Ajaccio ; mais alors , Bonaparte rédige et signe avec les notables de la ville une adresse à l'Assemblée nationale pour réclamer l'assimilation complète de la Corse à la France, et il va porter la révolution à Bastia même, dans la résidence du gouverneur.
Pendant ce temps, Paoli s'efforce de faire placer la Corse sous le protectorat pur et simple de la France, et il compte en être le dictateur indépendant. Son émissaire Massaria parcourt l'île pour raviver le souvenir du célèbre patriote, et revient à Paris pour obtenir de l'Assemblée un décret conforme aux désirs de Paoli ; mais il arrive vingt-quatre heures trop tard. Au reçu de l'adresse rédigée par Bonaparte et présentée par Saliceti, l'Assemblée a voté l'assimilation de la Corse à la France (30 novembre).
En attendant, Napoléon a soulevé Bastia. Après plusieurs démarches infructueuses auprès du gouverneur, les habitants ont commencé, sans autorisation, à organiser une milice ; la troupe ayant voulu enlever les armes, une véritable émeute a éclaté, le sang a coulé. Le gouverneur, sentant les mauvais côtés de sa situation, a fini par céder. Habitants et soldats ont arboré la cocarde tricolore, et la garde nationale a été armée.
La lutte devrait être finie. Elle ne fait que commencer. Le parti révolutionnaire, celui de Bonaparte, a contre lui à la fois les partisans de l'ancien régime, partisans du roi de France comme Buttafoco, moines ou prêtres réguliers, et les paolistes, dont il a déjoué les projets et auxquels il a arraché la dictature de la Corse. Si l'on joint à cela les haines de famille ou de villages, on se fera une idée de la situation dans laquelle se trouve la Corse à la fin de 1789.
Le décret de l'Assemblée est définitivement promulgué et appliqué au mois de février 1790. Napoléon ne veut faire partie de la garde nationale que
comme simple soldat; mais il reste le principal meneur de la faction républicaine à Ajaccio. Bientôt, quelques agents de l'administration royale ayant excité le mécontentement populaire en faisant de Topposition au nouveau régime, une seconde émeute a lieu à Ajaccio le 25 juin 1790.
Quelques jours après, Paoli rentre en triomphe dans sa patrie ; Bonaparte se porte au-devant de lui avec tous les patriotes corses. « Investi d'une sorte de dictature par le concert du roi, de l'Assemblée nationale et du peuple corse, Paoli, salué à son débarquement commandant en chef des milices de l'île, avait de pleins pouvoirs pour organiser l'administration civile. Avant d'y procéder, habilement, il voulut reconnaître le terrain, et deux mois s'écoulèrent sans qu'il convoquât à Orezza l'Assemblée départementale. A Bastia, on était en plein régime révolutionnaire. On emprisonnait les uns, on déportait les autres, sous le bon plaisir de Paoli et de ses amis, qui trouvaient là l'occasion de satisfaire leurs vieilles haines.» (F. Masson.)
Joseph Bonaparte est nommé député à l'Assemblée d'Orezza, ne parvient pas à être membre du Directoire du département, mais finit par être nommé président du Directoire du district d'Ajaccio.
Napoléon rejoint son régiment au mois de janvier 1791, puis revient en Corse à l'automne. Joseph se présente aux élections pour l'Assemblée législative ; il est battu par les partisans de Paoli, qui a fait les élections. La brouille s'est accentuée entre les paolistes et les bonapartistes, qui sont soutenus par Saliceti,
l'ancien constituant, devenu procureur général syndic à Ajaccio.
Le 4 août 1791 est rendu le décret qui ordonne la formation de bataillons de volontaires à l'effectif de 568 hommes. Tous ]es grades doivent y être donnés à l'élection, sauf celui d'adjudant-major. Napoléon se fait nommer adjudant-major du bataillon d'Ajaccio le 14 janvier 1792, mais on l'avertit en même temps que cet emploi ne le dispense pas de remplir ses fonctions dans l'armée régulière, et de la rejoindre à l'expiration de son congé, le l^'" avril ; seulement on va élire des lieutenants-colonels qui, eux, pourront appartenir aussi à l'armée active, et seront alors considérés comme détachés dans les bataillons de volontaires. Pour rester en Corse, il faut donc être élu lieutenantcolonel. Ici Bonaparte entre en lutte ouverte avec les paolistes.
Ses partisans étant en plus grand nombre dans les campagnes, son ami Saliceti, en qualité de procureur général syndic, convoque inopinément à Ajaccio les quatre compagnies du district, par anticipation. On procède alors à l'élection des officiers supérieurs, sous la présidence des trois commissaires du département, venus de Bastia. D'après les mœurs électorales du pays et de l'époque, on sait que ces trois commissaires feront l'élection. Deux d'entre eux sont dévoués à la famille Bonaparte et sont venus loger chez elle ; mais l'influence du troisième, qui est l'ami de Paoli et le personnage le plus important de la commission, peut contrebalancer à elle seule celle des deux autres. Bonaparte n'hésite pas à faire un coup d'État : une
troupe d'hommes armés enlève le commissaire Murati chez Peraldi, le concurrent de Bonaparte, et l'amène chez ce dernier, qui s'excuse en déclarant qu'il voulait que les élections fussent libres !
Ainsi le dictateur apparaît sous le disciple de Rousseau ; l'enfant rêveur et enthousiaste est devenu un homme d'action, et de peu de scrupules. C'est le moment où le jeune Lucien Bonaparte écrit de son frère : « Je vous le dis dans l'effusion de ma confiance : j'ai toujours démêlé dans Napoléon une ambition pas tout à fait égoïste, mais qui surpasse en lui son amour pour le bien public ; je crois bien que dans un État
libre, c'est un homme dangereux Il me semble bien
penché à être tyran, et je crois qu'il le serait bien s'il fût roi, et que son nom serait pour la postérité et pour le patriote sensible un nom d'horreur. Je vois, et ce n'est pas d'aujourd'hui, que, dans le cas d'une Révolution, Napoléon tâcherait de se soutenir sur le niveau, et même, pour sa fortune, je le crois capable de volter casaque, n
Une bien profonde révolution s'est opérée en Napoléon depuis trois ans. Qu'on lise tout ce qu'il écrivait en 1786, en 1788, en 1791 même : ce qui frappe tout d'abord, c'est l'homme du XVIII® siècle, l'homme (( sensible », le contemporain de Rousseau et de Diderot; il gémit avec eux sur les malheurs de l'humanité pervertie ; il s'enthousiasme aussi pour les vertus romaines, pour la simplicité des peuples primitifs ; il a toute la phraséologie ampoulée du temps. Mais, bien qu'il se soit plus attaché à Rousseau, grattez ce vernis de sensibilité, et sous l'idéologue apparaîtra un person-
LA RÉVOLUTION EN CORSE. 16o
nage tout différent. Il a, comme Diderot, une double physionomie. Ce philosophe sensible est aussi un savant, un esprit net, précis, et qui met tout en formules. Voyez ses notes d'histoire : pas de déclamation, des faits ; et rien ne le rebute. II ne se borne pas aux lois qui intéressent la morale ; il aborde les questions de finances, d'économie politique les plus arides. Mais voici bien autre chose encore : il écrit, dans un style imité de Rousseau, un discours sur les sentiments qu'il faut inculquer aux hommes pour leur bonheur, et, après qu'il y a déployé toute la sensibilité qu'il convient, quel est le sentiment qu'il juge bon d'inculquer aux masses ? C'est celui de la mathématique ! Elvidemment ce contraste ne peut pas se perpétuer ; de ces deux personnages, il y en a un qui absorbera l'autre. Quand Napoléon a dû devenir homme d'action, le mathématicien est resté, l'homme sensible a disparu.
Il s'est trouvé dans des situations extrêmes où il fallait prendre violemment parti, et, de toute nécessité, tuer pour n'être pas tué.
Puis, dans cette révolution corse, il a vu les hommes plus acharnés et moins sincères peut-être que partout ailleurs, à cause des questions de personnes, de familles, de villages, qui primaient en eux les convictions politiques.
Il est accablé de déceptions et de dégoûts. Il commence à sentir son énorme supériorité sur tout ce qui l'entoure, et le peu d'effet de cette supériorité sur la masse électorale l'exaspère. Il a dirigé le mouvement révolutionnaire en Corse, tenu tête à Paoli ; lui seul a su soulever ce peuple, le déhvrer de l'administration
royale, lui donner la liberté, et tout à coup il s'est trouvé rejeté, non pas au second rang, mais dans la foule même, réduit à briguer un grade dans la garde nationale !
Ah ! qu'ils sont loin, maintenant, les rêves de républiques anciennes ! Loin aussi ses idées sur la justice et le droit des peuples ; très loin surtout sa passion pour Paoli, qu'il a vu de près et reconnu un assez pauvre homme à côté de lui. Et c'est cette médiocrité qui l'a rejeté dans le néant !
Une lettre qu'il écrit bientôt (3 juillet 1792), une fois rentré à Paris, exprime son état d'esprit à cette époque :
« Ceux qui sont à la tête sont de pauvres hommes ; il faut avouer, lorsque l'on voit tout cela de près, que les peuples valent peu la peine que l'on se donne tant de souci pour mériter leur faveur. Tu connais l'histoire d'Ajaccio ; celle de Paris est exactement la même ; peut-être les hommes y sont-ils plus petits, plus méchants, plus calomniateurs et plus censeurs. »
La fureur des ennemis politiques et personnels de la famille Bonaparte s'est exercée au mois d'avril 1792. Les gardes nationales étant venues tenir garnison à Ajaccio, ont été assaiUies par les habitants, sous la direction des moines et des paolistes. II y a dans cette affaire des questions plus compliquées de haines de familles, qu'on ne peut guère élucider. Toujours est-il que le sang coule : un officier de la garde nationale est assassiné, un combat s'engage dans les rues d'Ajaccio. Les autorités civiles, toutes dévouées à Paoli, envoient à Paris un rapport dirigé contre Bonaparte ; celui-ci se
hâte d'aller se disculper, et se faire réintégrer dans l'artillerie en faisant notifier son élection régulière au grade de lieutenant-colonel de la garde nationale. Il est capitaine dans Tartillerie depuis le 6 février 1792.
Revenu en Corse au mois d'octobre, il est en butte à la haine toujours grandissante de Paoli, qui déjà commence à manifester son hostilité contre la France. Investi de pouvoirs illimités, le dictateur tente de mettre Napoléon en non-activité sous prétexte que son bataillon n'est pas réuni ; mais Napoléon esquive le coup en se faisant donner par le Ministre de la guerre l'ordre d'étudier la défense de Saint-Florent. C'est un coup direct qui touche immédiatement Paoli, car l'occupation de Saint-Florent par une force française assurerait la soumission de la Corse. Il empêche donc Napoléon d'aller à Saint-Florent en le désignant pour participer avec son bataillon à l'expédition de Sardaigne ; mais il prend ses mesures pour que celle-ci n'aboutisse pas. Il fait durer deux mois les préparatifs, et, en chargeant son neveu Colonna Cesari de diriger les opérations, il lui recommande de les faire avorter, le roi de Sardaigne ayant toujours été le meilleur allié des Corses. Aussi, au moment où, malgré la pauvreté des moyens dont il dispose, Bonaparte est parvenu à éteindre le feu des canons sardes de la Maddalena et va pouvoir attaquer, Colonna Cesari ordonne le départ, prétextant une mutinerie dans l'équipage de la corvette qui accompagne la flottille.
Mais on est en février 1793, et la Convention n'accepte pas volontiers des échecs aussi faciles ; sur une dénonciation rédigée par Bonaparte et signée par
tous les officiers de son bataillon, les représentants Saliceti, Lacombe-Saint-Michel et Delcher accourent à Toulon avec des pouvoirs illimités et invitent Paoli à les y joindre pour rendre compte de sa conduite. Le dictateur élude cette dangereuse invitation en prétextant son grand âge, et, sentant que l'heure de la lutte est arrivée, il prend ses dernières mesures pour soulever et défendre la Corse contre les Français. Il renforce ses partisans dans les directoires des districts, occupe les postes fortifiés, transporte la caisse de Bastia à Corte. Il est en posture d'insurgé, et les représentants ne peuvent conserver aucun doute. Ils débarquent le 5 avril à Saint-Florent, et se rendent à Bastia pour conférer avec Paoli. N'ayant pas de force armée à leur disposition, ils cherchent à le jouer, mais les événements devancent leurs intentions, et, pendant qu'ils temporisent, la Convention met Paoli en accusation sur une dénonciation du jeune Lucien Bonaparte.
La rupture est consommée ; la Corse est en armes pour le dictateur contre la France. Les représentants s'efforcent de tenir au moins sur la côte, entre Bastia et Ajaccio ; ils donnent à Bonaparte une commission d'inspecteur de l'artillerie en Corse, et le chargent d'étudier l'organisation défensive de Saint-Florent, puis il se rend à Ajaccio et essaye de reprendre la citadelle aux paolistes ; mais deux tentatives de surprise ayant échoué, il sent qu'il s'use en efforts inutiles, tandis qu'autour de lui l'insurrection s'étend dans les montagnes. Il essaye de rejoindre Saliceti à Bastia ; mais il est averti que, s'il passe par Corte, il sera pris. Il
rebrousse sur Bocogoano. Là, un parti de montagnards paolistes l'arrête ; il s'évade avec l'aide d'un berger qui lui est dévoué et revient à Ajaccio. Il y apprend que Paoli le fait rechercher. Traqué dans la ville, il se cache dans les faubourgs et réussit à s'échapper par mer. Sa famille est proscrite, sa maison pillée et à moitié détruite.
Arrivé à Bastia le 10 mai, il démontre aux représentants que, pour soumettre Paoli, il ne faut pas l'attaquer dans les montagnes, mais essayer de mettre la main sur tous les ports, et le tenir ainsi bloqué. Les Français occupent déjà Bastia, Calvi, Saint-Florent ; il reste à se saisir d'Ajaccio, et Bonaparte espère que Bonifacio se rendra.
Le 22 mai, les représentants s'embarquent à Saint- Florent avec une petite troupe, Bonaparte les précède ; il débarque à Provenzale, occupe la tour de Capitello ; les représentants prennent celle d'Orbitello, mais rien ne bouge dans la ville ; les bonapartistes sont matés par Paoli, et personne ne se déclare pour les Français. Les vents, dispersant la flottille, les mettent dans le plus grand danger. Il faut se rembarquer en hâte et rentrer à Bastia, Bonaparte y rédige un mémoire sur la situation de la Corse, puis va rejoindre sa famille à Calvi et, le H juin, ils s'embarquent pour Toulon.
Là, Napoléon rencontre le général du Teil, qui le fait employer au service des batteries de côte. Au commencement de juillet, il est détaché à Avignon pour ramener un convoi de matériel destiné à l'armement des côtes ; pendant son absence, Marseille se
soulève contre le gouvernement républicain, et le général Carteaux marche contre cette ville avec un détachement de 8,000 hommes. Bonaparte se joint à cette colonne, assiste à l'engagement de Pont-Saint- Esprit, et dans la nuit compose son fameux opuscule : Le Souper de Beaucaire. Il suit Carteaux à Marseille; puis ce général est désigné pour diriger le siège de Toulon, que les contre-révolutionnaires ont livré aux Anglais.
Le 7 septembre, Carteaux force les gorges d'Ollioules, que les Toulonnais avaient essayé de défendre, et Dommartin, chef de bataillon commandant l'artillerie de l'armée, est blessé. Bonaparte,- qui devait rejoindre l'armée d'ItaHe, est retenu par Saliceti, commissaire de la Convention, son compatriote et ami, pour remplacer Dommartin. On ne sait pas très exactement la date de son arrivée à l'armée de Carteaux, mais il a pris le commandement de l'artillerie le 16 septembre.
2" Bonaparte en 1793.
Nous avons étudié avec quelque détail les événements auxquels Bonaparte a été mêlé de 1789 à 1793, bien qu'ils n'aient par eux-mêmes aucun caractère militaire ; c'est qu'ils ont eu, à notre avis, une influence prépondérante sur ses qualités militaires, et qu'ils nous font comprendre ce qu'a pu être son rôle à Toulon et à l'armée d'ItaHe, en nous montrant l'origine et la nature de ses relations avec Saliceti.
La période de révolution que Bonaparte vient de traverser a dû le mûrir singulièrement et le préparer au commandement. Non seulement toutes les qualités de race qu'il tient de ses origines corse et toscane ont dû se développer dans cette lutte de conspirateur, de politique et de montagnard, non seulement il est devenu homme d'action d'un esprit vigoureux et délié, mais il a appris à diriger les hommes et il a conscience de sa supériorité.
Il est sorti de là plus vigoureusement trempé, accoutumé aux résolutions rapides et énergiques, à la violence et à la ruse. 11 a connu les hommes et les retours de fortune, mesuré la fragilité des théories qui reposent sur les vertus et les passions, aperçu les erreurs où conduisent le sentiment et l'instinct. Il ne veut plus que des actes décidés par des calculs positifs. Désormais la raison est toute-puissante chez lui, et rien ne le détournera des solutions qu'elle aura dictées. Ses campagnes en fourniront parfois des exemples surprenants.
Qu'on mesure la distance qui sépare le Discours à r Académie de Lyon du Souper de Beaucaire, et l'on jugera que ces trois années de révolution ont plus fait pour préparer Bonaparte au commandement que dix années d'études. Cette argumentation vive, claire, vigoureuse ; cette discussion qui pousse le contradicteur dans ses derniers retranchements sans le laisser respirer, cette autorité enfin qui tranche sans réphque toutes les questions de morale, de politique, de guerre, révèlent l'homme supérieur, qui affirme son droit au premier rang. Il est tellement fait pour commander,
qu'à peine débarqué en Corse il a pris l'ascendant sur ses compatriotes, a seul tenu tête au gouverneur puis au dictateur; que ses frères ne peuvent parler de lui sans qu'aussitôt une idée de domination, de royauté même, surgisse dans leur esprit. Cette aptitude au commandement, il la ressent lui-même, elle se manifeste dans tout ce qu'il fait et tout ce qu'il écrit.
Mais nous rencontrons aussi des symptômes d'un autre genre. Voici que le mémoire sur la fortification de Saint-Florent et le Souper de Beaucaire nous révèlent par des indices faibles, mais très nets, que Bonaparte a déjà médité les questions militaires, et que sur bien des points son opinion est arrêtée. S'il parle de la défense de la Corse, il se montre pénétré de la nécessité de concentrer les fortifications en un point unique ; or c'est là une vérité bien moins évidente que l'avantage de concentrer des efforts actifs sur un point unique dans la bataille.
« Depuis vingt ans, l'on a dépensé beaucoup d'argent aux fortifications des différentes places de la Corse; il n'y a pas eu d'argent plus mal employé. Aucun point de cette île n'est dans le cas de résister à la plus petite escadre. La raison de cela est simple : c'est qu'on a voulu fortifier un grand nombre de points différents, sans faire attention qu'il n'est pas possible d'empêcher le débarquement dans une île qui a autant de golfes. L'on doit s'en tenir à un seul, le bien choisir et fortifier de toutes les ressources de l'art; en cas d'attaque, y concentrer sa défense, en faire le centre de sa correspondance avec le continent,
comme le foyer de résistance pour défendre pas à pas les rochers de l'intérieur. »
Dans le Souper de Beaiicaire^ il montre qu'il a reconnu tous les avantages de la guerre de mouvements et de masses sur la guerre de lignes et de positions :
(( Vous avez des pièces de 24 et de 18 et vous vous croyez inexpugnables; vous suivez l'opinion vulgaire, mais les gens du métier vous diront, et une fatale expérience va vous le démontrer, que de bonnes pièces de 4 et de 8 font autant d'effet pour la guerre de campagne et sont préférables sous bien des rapports Que fera votre armée si elle se concentre à
Aix ? Elle est perdue ; c'est un système dans l'art militaire que celui qui reste dans ses retranchements est battu : l'expérience et la théorie sont d'accord sur ce point. »
Sans en tirer aucune conclusion formelle, il est impossible de ne pas signaler l'analogie frappante qui existe entre ces quelques passages el ceux que du Teil a écrits sur les mêmes sujets.
Laissant de côté cette ressemblance plus ou moins fortuite, attachons-nous au sens même, à la physionomie générale de ces aphorismes émis par Bonaparte au début de l'année 1793 et à l'état d'esprit qu'ils révèlent. C'est évidemment bien pea de chose que deux ou trois phrases pour se faire une idée d'ensemble des connaissances et de la maturité de celui qui les a écrites; mais celles-ci sont assez fortement caracté-
risées pour former un document d'une réelle valeur. On remarquera d'abord que ce ne sont pas des observations ou des jugements immédiats sur des cas particuliers, ce n'est pas le génie ou le bon sens réduit à ses ressources naturelles et les appliquant spontanément à un objet concret. Bonaparte invoque toujours une règle générale abstraite, supposée établie, dont il fait l'application au cas envisagé : « C'est un système dans l'art militaire, etc. » Par conséquent, il a des principes de guerre, et il sait qu'ils ne lui sont pas personnels, qu'ils sont universellement admis; il a donc travaillé et lu. On peut admirer, en même temps, à quel point ses affirmations sont nettes, fermes, avec quelle autorité il les présente : certes, l'homme qui parle de la guerre sur ce ton a dû l'étudier et y réfléchir longuement. Il en ignore peut-être les détails, mais les principes qu'il invoque sont solidement démontrés et ancrés dans son esprit. On ne parle pas ainsi d'abondance et au gré de l'inspiration. Nous pouvons affirmer, maintenant, que Bonaparte a consacré une partie de son temps aux études militaires : ces quelques phrases échappées à sa plume supposent une doctrine déjà fermement constituée. Si ce n'est à Auxonne, c'est du moins en Corse, de 1791 à 1793, qu'il se sera occupé de l'art de la guerre. Reconnaissons, du reste, que les principes invoqués sont des plus simples et des plus généraux, de ceux que l'opuscule du chevalier du Teil pouvait inspirer, et qui ne supposent pas encore des éludes très développées.
Ce qui nous intéresse davantage, nous y insistons, ce qui fournit dès à présent un renseignement précieux
sur la formation des plans et des conceptions militaires de Napoléon, c'est qu'il part de ces principes généraux pour résoudre les problèmes qui se présentent à lui. Ce n'est pas par la toute-puissance de l'instinct qu'il discerne la vérité ou la solution parfaite, c'est par l'application d'un principe abstrait au cas concret qu'il examine. Ce n'est donc pas de l'inspiration ; c'est du raisonnement.