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CHAPITRE III LE SIÈGE DE TOULON

1° Carteaux.

A la fin de 1793, la place de Toulon avait une enceinte en bon état, sauf une partie du front nord, où la contrescarpe n'était pas revêtue ; la disposition très particulière du terrain avait forcé d'y ajouter une ligne de forts détachés occupant le Faron et commandant les abords de la petite rade : forts Lamalgue, Sainte-Catherine, l'Artigue, Faron, avec la redoute de la Croix-Faron, vers l'est; forts des Pomets (avec la redoute de Saint-André) et de Malbousquet, vers l'ouest.

Ce dernier était en construction.

Des batteries garnissaient les côtes.

La flotte anglaise était venue mouiller dans la petite rade, et avait débarqué 4,000 hommes, qui occupaient la place et les forts détachés. Une partie de cette petite troupe avait voulu disputer à Carteaux les défilés d'Ollioules, et avait été rejetée sur le secteur ouest de la place.

Les républicains, après avoir forcé les gorges d'Ol-

Houles, virent devant eux la place de Toulon et la rade où mouillait la flotte anglaise. Rien ne les empêchait alors de pousser jusqu'à la côte et d'arriver à portée de canon de la ville ou des navires.

« Nous écrivions hier au Comité de Salut public, disent, le 7, Gasparin et Saliceti, que nous serions ce soir maîtres des hauteurs, et que nous espérions bientôt être à la vue de Toulon et en état de punir cette ville rebelle et d'incendier l'escadre ennemie, etc. »

Tout ce qu'on aurait fait dans ce premier instant où l'ennemi n'avait rien occupé sur la rive, occidentale des deux rades, aurait donné de grands résultats. Il est vrai que l'armée de Carteaux ne comptait que 4,000 hommes, auxquels on joignit plus tard un nombre égal de réquisitionnaires non exercés ; mais l'ennemi n'avait pas plus de monde pour garnir les remparts de la place et des forts, et déjà Lapoype tenait le front occidental investi avec plus de 4,000 hommes.

C'était donc le moment d'agir, de tenter un coup de main qui pouvait écraser dans l'œuf la défense de Toulon. Mais on ne sut se décider à rien. Carteaux était beaucoup trop nul pour prendre une résolution intelligente et énergique dans de pareilles circonstances. Ce brave homme, qui avait été dragon, puis gendarme pendant vingt ans, sans obtenir même le grade de brigadier, était peu propre au commandement en chef. Il n'avait d'autre idée que d'aller là où il voyait l'ennemi.

Le 10, la situation n'est pas sensiblement modifiée. Ni Carteaux ni les représentants n'ont songé à pousser

d'emblée jusqu'au bord de Ja petite rade, au contact de l'assiégé.

Ils ont établi leurs 4,000 hommes en face des défenses de l'ennemi, depuis les Pomets jusqu'aux Sablettes. Les représentants écrivent au Comité :

« Notre position devant Toulon est la môme que nous avons prise le 7 au soir. Avant de rien entreprendre en avant, il était nécessaire de se concerter avec la division de gauche, et d'attendre l'arrivée de tous nos moyens de siège.

« Le général Lapoype et Escudier, notre collègue, sont venus hier conférer avec Carteaux et nous. Les deux généraux sont d'accord sur les plans et ils ne tarderont pas à être exécutés. A l'est, on attaquera le fort Faron, tandis qae de notre côté, nous forcerons celui des Pomets, qui nous rendra maîtres des eaux de Toulon, et nous disposerons sur la côte des forges et des grils pour brûler l'escadre anglaise, ou du moins la forcer à la retraite ; on nous assure qu'elle y est disposée et qu'elle est toute sur une ancre. »

Singulière marche ! On songe à bombarder les navires anglais dans la rade, et, au lieu de se porter droit sur celle-ci, de placer sur-le-champ des batteries à portée de canonner la flotte, on veut d'abord s'établir aux Pomets et en haut des pentes qui descendent d'Ollioules vers la mer. Aussi n'avance-t-on pas. Il n'y a là personne qui soit assez sûr de soi ou assez hardi pour avoir une idée et en poursuivre l'application. On trouve plus facile de se concerter avec Lapoype, dont la zone d'action est absolument distincte, et qui n'a

que des ordres à recevoir. Le temps se passe à discourir.

Mais, dans cette inaction forcée, on s'aperçoit bien vite qu'on n'est pas en état d'enlever la place même de Toulon. Les représentants décident provisoirement de porter leurs efforts contre la flotte ennemie :

r< Nous nous garderons bien, écrivent-ils le 13 septembre au Comité de Salut public, de faire le siège en règle de la ville de Toulon, lorsque nous avons un moyen plus sûr de la réduire, et ce moyen est, ou d'y brûler l'escadre ennemie, ou de la forcer à la retraite par la crainte de Tincendie, avant qu'il soit arrivé des forces, soit d'Espagne, soit d'Italie, pour garnir les

différents points par où nous pouvons le tenter

Nous sommes postés de manière à compter tous les mâts dans la rade et dans le port. Nous n'attendons que de la grosse artillerie, qui est à Marseille et qui nous arrive journellement, pour prendre une position d'où nous pouvons atteindre les vaisseaux avec des boulets rouges, et nous verrons alors si nous ne sommes pas maîtres de Toulon, sans avoir quarante mille hommes et sans attendre trois mois pour la réunion des forces qne propose Kellermann. »

La résolution prise de bombarder la flotte, ils s'apprêtent à l'exécuter, et font mettre leurs pièces en batterie en face de la petite rade. Ils veulent engager une lutte d'artillerie avec la flotte anglaise, et il n'y a pas là d'officier d'artillerie pour leur expliquer que cette lutte sera interminable, ainsi engagée, ou pour leur montrer au moins les positions d'où l'on peut

battre la flotte. Le seul capitaine d'artillerie de l'armée, Dommartin, a été blessé le 7 à Ollioules ; il continue, de son lit, à donner des ordres pour l'administration de sa compagnie, mais il ne peut intervenir pour placer les batteries. C'est donc Carteaux qui les place, avec la compétence qu'il a pu acquérir dans ses vingt années de service comme simple dragon ou gendarme.

Ce général en chef écrit au Ministre, le 15 septembre :

« Je compte attaquer, mardi 17 du courant, la flotte anglaise et leur brûler leurs vaisseaux ; je les attaquerai en même temps sur cinq points difîérents, » et il ordonne de construire une batterie à une lieue de la mer. Il est temps qu'un militaire de profession intervienne pour faire réduire le nombre des points d'attaque et placer l'artillerie à portée de son but.

Le 16, le capitaine Bonaparte, passant à Ollioules avec le convoi de matériel qu'il ramène à Antibes, est retenu par son compatriote Saliceti, avec lequel il a révolutionné la Corse.

Son premier soin est de fixer aux batteries des emplacements raisonnables, et de les établir sur le rivage même, pour étendre leur action le plus loin possible. Puis, jetant un coup d'oeil sur le port de Toulon, sur les positions des deux armées et de la flotte, il aperçoit aussitôt qu'on essayera en vain de ruiner la flotte à coups de canon, puisque la petite rade a plus de deux portées de canon dans sa plus grande largeur ; ce qui peut exercer sur les Anglais une action décisive, c'est

une menace sur leur communication avec la haute mer. Il faut se réduire à un seul point d'attaque, choisi de manière à tenir la passe.

On n'a pas montré assez exactement ce qu'était la situation de Bonaparte dans ce corps de siège. On se le figure simple capitaine, tout petit personnage auprès des généraux et des représentants. Mais, quel que soit son grade, sa fonction en fait l'officier le plus important de l'armée après le général en chef, et cela d'autant plus que, pendant deux mois, il aura le génie dans ses attributions, faute d'officiers de cette arme. Enfin, quand on sait ce qu'ont été les relations de Saliceti et de Bonaparte en Corse, qu'on les a vus chefs de parti, travaillant ensemble à combattre l'ancien régime et la dictature de Paoli, on ne peut douter qu'ils ne soient sur un pied d'égalité très éloigné des relations ordinaires d'un officier subalterne et d'un commissaire de la Convention.

Des premières explications de Bonaparte, Carteaux ne retient qu'une chose, c'est qu'il faut mettre les batteries sur le rivage même, tout contre la petite rade. Comme c'est un brave homme, après tout, il en est dans la joie, et il se hâte de l'écrire au ministre :

« Demain, nous les chaufferons vigoureusement, et si je suis assez heureux pour m emparer de la petite rade^ Toulon est à nous ; fùlablirai une batterie à cette rade et ils ne recevront aucun secours. »

Qu'appelait-il s'emparer de la petite rade, établir une batterie à cette rade? Mystère ! ou plutùl nous le savons très bien, car c'est la traduction, par cet esprit

obtus, du projet de Bonaparte qui vient justement d'apparaître.

Du reste, tout en exultant à l'idée du superbe résultat qu'il obtiendra dans la petite rade, Carteaux s'est mis dans la tête qu'il fallait attaquer les Pomets, et il n'en démordra pas. Pour ce qui concerne les attaques sur la côte, il se contente de donner à Bonaparte les conseils de sa vieille expérience : « Je vous conseille de bien placer vos batteries, et d'attendre pour les faire jouer que le vent soit bon ».

Celui qui reçoit ces précieux avis n'est arrivé que depuis trois jours, mais il a déjà pris la place qui lui revient : c'est lui qui, par le fait, commande l'armée. Tout porte à penser que Saliceti et lui ne font qu'un ; Gasparin l'apprécie et adopte absolument ses vues. Il est derrière la scène, mais tient les fils qui font mouvoir tous les acteurs du drame, et Saliceti, et Gasparin, et même le grotesque Carteaux.

Tous les témoins oculaires ont été d'accord pour signaler cette influence souveraine de Bonaparte ; mais ils n'ont écrit que longtemps après l'événement, et sous l'impression des prodiges de l'Empire : on a le droit de les récuser. Les documents contemporains du siège ont autrement d'éloquence, de précision et de valeur.

Bonaparte a discerné dès son arrivée le point sur lequel il fallait porter tous les efforts pour maîtriser les deux rades : c'est la presqu'île qui les sépare ; enserrant avec le cap Brun le chenal qui donne accès à la petite rade, cette presqu'île porte la colline du Caire et se termine par les deux pointes de l'Éguillette et Bala-

guier. De là, on commande entièrement la petite rade et surtout le chenal, et on ne laisse à l'ennemi que l'entrée môme de la grande rade, entre la Croix-des- Signaux et le cap Brun. Évidemment, pour battre toute la grande rade, il faudrait occuper en plus la presqu'île du cap Cépet et le cap Brun ; mais à quoi servirait l'entrée de la grande rade aux flottes alliées si elles ne pouvaient venir mouiller devant Toulon ? En tout cas, le premier point à occuper, c'est le Caire. Cela décidé, tous les efforts doivent tendre vers ce seul but; tous les moyens doivent être concentrés de ce côté.

Bonaparte rédige immédiatement des instructions pour l'attaque du Caire. Le 20 septembre, les représentants envoient une copie de ce projet au Comité, après avoir prescrit à Carteaux de prononcer une attaque sur le Caire le 21 et le 22.

(( Dans notre dernière du 15, écrivent-ils au Comité, nous vous annoncions que nous comptions commencer mardi à attaquer vigoureusement et à battre à boulets rouges les vaisseaux de l'escadre. Malgré l'activité et le nombre des ouvriers qui ont été employés à la construction de la batterie, elle n'a pu être prête que le mercredi matin, et même ce jour-là un accident arrivé au soufflet qui chauffait les boulets a forcé à tirer à froid. Vous verrez par la lettre que nous écrivait hier le citoyen Bonaparte, capitaine d'artillerie, qui était destiné pour l'armée de Nice, mais que la blessure de Dommartin nous a obligés de retenir ici pour commander, la situation d'hier et les dispositions pour aujoiirdhui. Vous penserez sans doute </ui/ sera intéressant de la lire à la Convention natio)iale. »

Le 21, une batterie établie par Bonaparte près de Brégaillon fait évacuer la moitié de la petite rade par les navires anglais; mais Carteaux pousse mollement et maladroitement les opérations contre le Caire ; son esprit est ailleurs : il pense toujours aux Pomets. Il n'avance pas ; c'est seulement le 22 qu'il fait attaquer le Caire par l'adjudant général Delaborde avec des forces insuffisantes, tandis que l'ennemi, averti, y a descendu 300 hommes. Contre ces 300 hommes, un effort aussitôt renouvelé avec la moitié des troupes du corps de siège aurait donné la victoire : cet effort, Carteaux ne le fait pas.

Après s'être mêlé aux colonnes d'attaque, et avoir cherché en vain à arracher un succès qui était encore possible, Bonaparte est obligé de se borner à établir une nouvelle batterie plus près que la précédente.

Le 2o septembre, Saliceti écrit à un de ses amis :

« Nous sommes tous les jours aux coups de canon avec l'escadre ; nous avons établi des batteries sur les bords de la mer; elles inquiètent la flotte, et nous l'aurions forcée de quitter la rade si ce général avait voulu exécuter le plan que nous lui avons froposé, et qui était celui du Comité de Salut public.

(( Dans l'impossibilité de faire un siège en règle avec les forces qui sont en notre pouvoir, le seul parti qui nous restait à prendre était celui de nous emparer des sommités pour fulminer l'escadre, et s'il nous avait réussi de la chasser, Toulon n'aurait pu offrir qu'une faible résistance. Soit lenteur, soit faiblesse du général, cette opération, qui aurait pu sauver la Méditerranée, est manquée. L'ennemi s'est emparé des lieux intéres-

sants qui dominent la rade ; il y a établi des batteries, et il nous sera fort difficile de l'en chasser, car il a eu tout le temps de s'y fortifier. »

Ce plan, que Carteaux n'a pas su ou voulu exécuter, était-il de Saliceti ou de Bonaparte? Vraiment, la question peut prêter à rire, mais nous sommes bien obligés d'en venir là, à force d'entendre tout contester au seul homme qui ait été capable de tout concevoir. La réponse, d'ailleurs, est aisée. Deux mois plus tard, Bonaparte adressera au Comité une note qui suivra la voie hiérarchique, passera entre les mains des représentants, et où il se donnera ouvertement pour l'auteur de ce plan. Or, il n'a pas été contredit :

« Le plan d'attaque pour la ville de Toulon, que f ai présenté aux généraux et aux représentants du peuple, est, je crois, le seul praticable ; s'il eût été suivi dès le commencement avec un peu plus de chaleur, il est probable que nous serions dans Toulon.

« Je vous ai envoyé des observations générales qui sont la base du plan que f avais conçu.

« La faiblesse de l'armée, la nullité de nos moyens, le temps qu'il faut pour préparer un équipage de siège, tout me fit sentir la nécessité de ne pas penser au siège de Toulon, mais de 7iîe borner à former un équipage qui nous mît à môme de chasser l'ennemi des rades en plaçant une batterie à l'Éguillette. Trois jours après mon arrivée, l'armée eut une artillerie, et les batteries de la Montagne et des Sans-Culottes furent établies, coulèrent bas les pontons et résistèrent à plus de vingt mille boulets.

« Dans ce moment-là, les ennemis, comprenant l'insuffisance de leur artillerie navale, risquèrent le tout pour le tout et débarquèrent à rÉguillette ; ils eussent dû être écrasés dans leur descente ; la fatalité ou notre ineptie voulut qu'elle leur réussît. Peu de jours après, ils y eurent des pièces de 24, un chemin couvert et des palissades ; quelques jours après, des secours considérables leur arrivèrent de Naples et d'Espagne. Je compris que l'affaire de Toulon était manquée, et qu'il fallait se résoudre à un siège. Je n'épargnai rien pour pousser de front les préparatifs pour l'attaque de rÉguillette et la formation du grand équipage. »

Je, toujours ye. Ce n'est pas le ton d'un homme qui s'est borné à exécuter dans sa modeste sphère les projets conçus et ordonnés par d'autres. A l'en croire, il aurait eu l'initiative de tout. Mais tout cela est passé par les mains de ceux qui auraient dû avoir tinitiative, et ils ne l'ont pas revendiquée. C'est donc bien Bonaparte qui a conçu dans l'ensemble et exécuté en toute liberté, pour ce qui concernait l'artillerie, le projet d'attaque sur la presqu'île du Caire.

A tout prendre, d'ailleurs, cela n'a rien de très extraordinaire. Carteaux était profondément incapable, non seulement de former un plan raisonnable, de donner des ordres à l'artillerie, mais même de se douter de ce que devait être un ordre. Il n'y a pas un mot dans toute sa correspondance qui ne soit du bavardage vague et ridicule.

Le commandement en chef n'existant pour ainsi dire pas, le commandant de l'artillerie et du génie n'avait

plus à prendre conseil que de lui-même, ou des représentants. Il a fait ce qu'il a voulu dans le service de l'artillerie, parfois agacé, jamais contrecarré par le général en chef.

Pour les opérations à faire exécuter aux troupes, il les avait indiquées lors de la première attaque; il n'y prêta plus aucune attention jusqu'à ce que ses batteries fussent prêtes pour un nouvel effort. Après l'échec du 22 septembre, les représentants commencent à être excédés de l'ineptie bruyante de Carteaux, et ils demandent au Comité de le destituer; en rendant compte de son incapacité, le nom qui se présente naturellement à eux pour servir de repoussoir, c'est celui de Bonaparte :

« Les secours qu'attendaient les Toulonais, citoyens collègues, leur sont arrivés en partie; avant-hier, il est entré dans le port de Toulon 24 petits bâtiments de transport qui doivent avoir amené 1200 à 1300 hommes. Ce renfort nous inquiète, d'autant plus que nous avons la douleur de penser qu'on aurait dû et pu prévenir cette entrée, ainsi que nous vous l'avons marqué dans notre dernière. Sans renoncer au plan de chasser de la rade les Anglais et les Espagnols, plan qui peut être secondé par les mauvais temps que la saison doit nous amener, nous voyons qu'il est indispensable de pourvoir aux grands moyens de siège et nous nous en occupons sérieusement. Carteaux, qui a fait à merveille dans une expédition de campagne depuis Orange jusqu'à Marseille, est incapable do saisir les opérations d'une armée assiégeante, et il n'a auprès de lui aucun ingénieur.

« Buona Parte, le seul capitaine d'artillerie qui soit en état de concevoir ces opérations, a déjà trop d'ouvrage de la conduite de toutes les parties de l'artillerie ; occupez-vous donc de nous envoyer incessamment un ingénieur en état de soumettre une place de la première importance, et de faire comprendre, s'il est possible, son projet au général. »

Pendant le mois d'octobre, on n'obtient pas le renvoi de Carteaux ; les opérations se bornent à deux attaques infructueuses de Lapoype sur le Faron et sur le cap Brun ; Bonaparte fait affluer le matériel d'artillerie avec la plus grande activité, et il accumule les batteries en face du Caire.

Au milieu du mois de septembre, il n'avait qu'une batterie de deux pièces de 24 (batterie de la Montagne), près de Brégaillon, pour battre provisoirement la petite rade.

Le 23 septembre , il arme la batterie des Sans- Culottes, non loin de la première, mais face au Caire, avec tout le matériel disponible (1 coulevrine de 44, 2 pièces de 36, 3 pièces de 24, 2 mortiers).

Dans le courant d'octobre, il construit et arme encore quatre batteries, contenant 17 pièces, en face de la presqu'île du Caire. Il a donc là, en tout, 1 coulevrine de 44, 3 pièces de 36, 15 pièces de 24, 6 mortiers, soit 25 bouches à feu. 11 est inutile de déployer plus d'artillerie pour le moment, l'attaque n'étant pas résolue. Il construit donc la batterie de la Convention (7 pièces de 24 et 2 obusiers) pour battre Malbousquet.

11 voit qu'il faut s'adresser en haut lieu pour faire

adopter son plan el en finir. Le 23 octobre il écrit au Comité :

« Du moment que nous serons maîtres de l'Éguillette et du cap Cépet, nous y établirons des batteries qui obligeront l'ennemi à évacuer les deux rades, et nous dirigerons nos attaques sur la redoute et le front du Toulon le plus près de l'arsenal, qui est en même temps le plus faible. »

Cependant, les relations entre le général en chef, d'une part, les représentants et Bonaparte, de l'autre, s'aigrissent de plus en plus :

« Je ne mérite pas, écrit Carteaux au ministre, le 20 octobre, d'éprouver un tas de tracasseries, ni de basses jalousies comme celles que j'éprouve en ce moment. Le temps vous apprendra la vérité. »

Il est dénoncé au club des Jacobins par les émissaires de ce club auprès de l'armée de Toulon, et le bureau des Jacobins transmet la dénonciation au ministre en réclamant la destitution de Carteaux :

« Parmi les détails que les commissaires transmettent à la Société, il en est de fort importants sur la conduite du général Carteaux. Ils disent que ce dernier se trouve gêné par eux. Ils annoncent qu'après l'avoir entretenu sur diverses questions minutieuses, il dit que Tartillerie ne lui est point soumise, que le chef Bonaparte fait tout en sens contraire, qu'il y a quelque dessous de carte qu'il n'a pu encore découvrir, qyi attaquer le chef, dit-il, c'est attaquer les représentants eux-mêmes, et finit par dire qu'il ne craint qu'une chose, c'est la guillotine.

f( Depuis qu'ils sont à ce poste, disent-ils, ils se sont aperçus par différentes fois que le général Carteaux se disputait l'autorité avec les représentants; enfin, d'un air récalcitrant, il dit être sous la férule de la Convention '. ))

Le ministre répondit à celte note que Carteaux venait d'être remplacé dans l'armée des Alpes et suspendu.

Carteaux avait, en effet, été remplacé dans le commandement de l'armée devant Toulon par Doppet, tandis que Bonaparte était promu chef de bataillon le 19 octobre. Les assiégés étaient, au commencement de novembre, au nombre de 18,000 ; les assiégants avaient été renforcés de près de 20,000 hommes, ce qui, déduction faite des pertes , leur donnait une force d'environ 25,000 hommes.

Doppet arrive à l'armée pour quelques jours seulement, puis va commander dans les Pyrénées-Orientales. Dugommier le remplace devant Toulon le 17 novembre.

2° Dugommier.

En somme, on n'avait encore rien fait pour prendre

' « Extrait du Bulletin adressé aux Jacobins de Paris par les commissaires Jouve, Bessières, Reygnier et Poard, près l'armée de Toulon, en date du l»"" jour de la 3* décade du 2« mois de l'an second de la République une et indivisible. — Renvoyé au Ministre de la guerre par le Comité de Salut public, le 20 frimaire (?) an 2« de la R. F., avec invitation de rendre compte au Comité dans le plus bref délai de ce qui aura été statué. «

Toulon et l'on voyait s'élever sur la hauteur du Caire la formidable redoute anglaise. Bonaparte, exaspéré de cette lenteur, accablait le Comité de ses notes et de ses projets. Celui du 25 octobre n'avait eu pour résultat que de faire envoyer, comme il l'avait demandé, un général d'artillerie qui eût vis-à-vis du commandant en chef le prestige du grade. Ce fut le général du Teil, l'auteur de V Usage de l'artillerie nouvelle^ qui reçut le commandement de l'artillerie, Bonaparte passant au rang de commandant en second. Cette modification était parfaitement logique, et. correspondait à l'accroissement de l'armée. Du Teil examina les travaux et les projets du jeune officier, et ne put qu'y applaudir. Sans se désintéresser complètement du service, il semble qu'il ait laissé Bonaparte continuer d'agir à sa guise dans le secteur où se préparait l'attaque décisive.

Entre temps, Bonaparte écrivait au Ministre, le 14 novembre :

« Citoyen Ministre, le plan d'attaque pour la ville de Toulon, que fai présenté aux généraux et aux représentants du peuple, est, je crois, le seul praticable; s'il eût été suivi dès le commencement avec un peu plus de chaleur, il est probable que nous serions dans Toulon.

M Je vous ai envoyé des observations générales qui sont la base du plan que f avais conçu.

« Chasser les ennemis de la rade est le point préliminaire au siège en règle, et peut-être même cette opération nous donncra-t-elie Toulon ; je vais raisonner dans l'une et l'autre hypothèse.

« Pour se rendre maître de la rade, il faut se rendre maître de la pointe de l'Éguillette.

« Au même moment que nous serions maîtres de la pointe de l'Éguillette, il faudrait bombarder Toulon avec 8 ou 10 mortiers. Nous sommes maîtres de la hauteur des Arènes, qui n'en est pas à 900 toises, et nous pourrons facilement nous approcher à 800 toises sans passer la rivière neuve; dans le même temps l'on placerait deux batteries devant le fort de Malbousquet et une autre contre le fort l'Artigues; il serait possible alors que l'ennemi, étonné, ayant déjà perdu la possession de la rade, craignît d'un moment à l'autre de tomber en notre pouvoir et se résolût à la retraite.

« Vous sentez que ceci est très hypothétique ; cela eût été très sûr il y a un mois, où l'ennemi n'avait pas encore reçu des renforts. Mais aujourd'hui, il serait possible que, quoique la flotte fût obligée d'évacuer la rade, la garnison tînt encore et soutînt le siège

(( Il y a plus d'un mois que j'ai dit aux

généraux que l'artillerie existante dans ce moment-ci était dans le cas d'éteindre le feu de la redoute anglaise placée sur le sommet du promontoire de l'Éguillette.

« Nous devons donc distinguer deux périodes différentes dans le siège de Toulon.

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