‹ L'éducation militaire de NapoléonChapitre 9 sur 52 · BOURCET · texte numérisé non relu

BOURCET

« Depuis qu'il est impossible de couvrir continuellement tous les dépôts, puisqu'en les couvrant même ils seraient exposés aux entreprises de quelque corps léger qui pourrait tourner l'armée, il faut les tenir dans des places fortes, et par conséquent en construire quand on n'en a pas. » (Mirabeau, De la Monarchie prussienne, t. III, p. 192, en collaboration avec Mauvillon.)

Guibert, sa m ligne d'opérations », comme disent Lloyd et Napoléon, tour à tour sur une place ou sur une autre, dérobant ainsi sa ligne de retraite au moment où l'ennemi croit la saisir, et attaquant en toute sécurité dans une direction où l'on aurait jugé son offensive imprudente.

L'expérience des guerres du XVII" et du XVIII® siècles montre qu'en s'éloignant à quatre ou cinq marches des magasins, le service des convois devient impossible ; en même temps, leur protection devient difficile à assurer sans s'étendre outre mesure. Il s'ensuit que l'armée ne doit guère s'éloigner à plus de vingt-cinq ou trente lieues de la place où sont ses dépôts : telle est la limite que Lloyd assigne à la ligne d'opérations.

Tout cela est épars chez les écrivains du temps, ébauché en partie par l'un, en partie par l'autre. Un homme de génie en formera aisément une méthode parfaite.

3° La guerre de montagnes et la stratégie de Bourcet.

Nous avons cherché dans Bourcet des principes pour la répartition et le maniement des grandes divisions d'une armée; mais son œuvre est plus vaste et d'une portée autrement étendue. Il traite avec simplicité et avec clarté, et de la manière la moins abstraite, les plus hautes questions de stratégie.

C'est chez lui, par exemple, que Bonaparte aura [)u trouver ce principe fondamental de la guerre de mon-

tagnes qu'il énoncera à son tour dans le Précis des guerres de Tiirenne : « La maxime générale dans la guerre de montagnes doit être de chercher à tourner les camps ou à déposter son ennemi par des manœuvres »

Les idées exposées par Bourcet sur la guerre offensive sont vastes et complexes. On a certainement formé, avant lui, des plans d'ensemble pour toutes les opérations d'une campagne, mais ce n'a jamais été que d'une manière exceptionnelle ; il est le premier à envisager de pareils projets comme devant être habituels, et à distinguer le « projet général » du « projet particulier », qui (( ne regarde qu'une seule opération dont le succès en indiquera d'autres » .

Le premier aussi, embrassant tout un théâtre de guerre d'un seul coup d'oeil, il y distingue un champ offensif et un champ défensif : « une frontière est toujours assez étendue pour être subdivisée au moins en deux parties, l'une plus favorable aux objets qu'on aura en vue, et l'autre presque toujours susceptible de quelque diversion. 11 faut avoir deux armées, une d'offensive pour opérer dans tous les pays, et une seconde pour opérer en défensive sur toutes les parties qui concourent à la sûreté de sa communication ».

Bien que l'armée qui prend l'offensive ait l'avantage d'imposer d'abord sa volonté à l'ennemi, il faut cependant prévoir qu'avant le moment où l'on se porterait sur l'ennemi, celui-ci aurait pu modifier ses dispositions de manière à empêcher l'exécution du premier projet. Il est nécessaire d'avoir prévu toutes les circonstances et d'être prêt à entreprendre des opérations très

diverses suivant la situation où Ton se trouvera au dernier moment. C'est ce que Bourcet appelle : former un projet à plusieurs branches. La difficulté consiste surtout à déterminer un dispositif d'attente qui se prête également à l'exécution des diverses branches du projet ; il ne faut pas oublier non plus d'examiner en détail toutes les opérations que l'ennemi peut entreprendre, et la riposte qui convient à chacune.

« Il faut nécessairement prévoir toutes les opérations que les ennemis pourraient faire et, sur cet objet,

faire toutes les suppositions possibles ; si les troupes

de l'ennemi sont rassemblées, il deviendra plus facile de prévoir, par le lieu de leur assemblée, quelles pourront être ses dispositions ; si elles ne le sont pas, il sera nécessaire que le projet général en offensive soit tel, que le général de défensive ne puisse pas avoir la liberté de les rassembler autre part que sur la direction du premier mouvement de son ennemi. En supposant que toutes les diversions, contremarches ou autres ruses dont on pourrait se servir pour cacher son véritable objet ne puissent réussir, il faut être préparé à profiter d'une seconde et d'une troisième branche du projet, sans donner le temps à son ennemi d'y réfléchir ; et ce sera l'examen des opérations relatives à chaque branche qui déterminera les lieux pour l'assemblée des troupes de l'armée Il faut, autant qu'on

le peut, disposer l'assemblée de l'armée de façon qu'elle puisse répondre aux différentes branches que le projet embrassera, afin de laisser ignorer la principale et, par conséquent, les premières directions des mouvements des troupes La disposition des vivres et l'ouver-

ture des marches tomberont en pure perte ; mais il ne faut rien épargner quand il est question de donner le change à son ennemi. »

Il est impossible d'entrer dans le détail des mesures d'exécution que prescrit Bourcet, tant pour prévoir les opérations de l'ennemi que pour calculer les dispositions préparatoires aux diverses branches du projet ; mais, plus on approfondit les Principes de la guerre de montagnes, plus on y découvre une étroite analogie avec les procédés "de Bonaparte, et notamment avec ceux qu'il a employés en 1794 et 1796. N'est-ce pas un projet à deux ou trois branches qu'il présente au comité de Salut public en 1794 et en lT9S?N'y prépare-t-il pas avec soin les opérations offensives et les diversions, les mouvements qui devraient répondre à toutes les dispositions de l'adversaire? Les divisions de l'armée, les détachements, les postes même n'y sont-ils pas répartis suivant les règles posées par Bourcet? Évidemment la vérité est une, et il fallait bien que Bourcet et Bonaparte arrivassent aux mêmes solutions, l'un par sa longue expérience et ses talents, l'autre par son génie ; mais encore Bonaparte aurait-il eu besoin d'un apprentissage de quelques mois, de quelques semaines tout au moins, pour retrouver toutes les conclusions de Bourcet; or, comme on le verra, c'est le jour même de son arrivée à l'armée d'Italie, à la fin de mars 1794, qu'il se révèle absolument expert en tout ce qui concerne la guerre de montagnes.

La théorie de cette guerre lui a donc été famihère en grande partie avant qu'il en eût la pratique ; or,

de quelque façon que la doctrine de Bourcet lui soit parvenue, elle est la seule qu'il ait pu connaître.

4° Le chevalier du Teil.

Si petit qu'il soit, l'ouvrage du chevalier du Teil tient une place très importante dans la littérature militaire du XVIII® siècle. C'est le seul témoin qui nous reste de la doctrine formée dans ce corps royal de l'artillerie, qui s'apprête seulement à jouer un rôle décisif, et d'où va sortir Napoléon Bonaparte.

Cet opuscule est, dit-on, et à croire son trop modeste auteur, extrait en grande partie des écrits de Guibert et de Tronçon-Ducoudray ; on y retrouve des phrases entières de ces deux écrivains ; mais, pour avoir adopté leurs expressions dans quelques circonstances où il partage leur avis, il n'en a pas moins donné à l'ensemble de son œuvre une allure et un esprit nouveaux et caractéristiques. Et, après tout, peut-être ne faisait-il que reprendre son bien en empruntant à Guibert des principes que celui-ci avait reçus, de son propre aveu, des officiers du corps royal.

Lors même que du Teil se serait contenté de nous donner des extraits de Guibert, le choix qu'il aurait fait nous intéresserait vivement. Il est frappanl de voir éliminer de V Essai général de Tactique tout ce dont le temps allait faire justice, les paradoxes, les théories compliquées et formalistes pour le déploiement des armées. En vérité, à lire du Teil après Guibert, il semble que plus d'un demi-siècle les sépare; et pour-

tant six années seulement se sont écoulées entre les dates de publication des deux ouvrages. Il nous faut donc admettre que si Guibert a été le plus éloquent de nos tacticiens, la doctrine commune de ses contemporains, et notamment des officiers d'artillerie, était plus simple et plus raisonnable que la sienne. Les menus détails où se perdaient les tacticiens d'alors disparaissent devant la force brutale du canon ; ces tissus compliqués et fragiles sont vite mis en lambeaux par le souffle puissant des batteries, et il ne subsiste que les réalités, les principes essentiels de la lutte : concentrer les efforts, prendre Tennemi à revers, attaquer sans cesse et poursuivre sans interruption, ne compter que sur l'énergie et l'activité pour vaincre ; mettre tous ses soins à garder le secret et à surprendre.

Tout cela, si l'on veut, est dans Guibert, dans Bosroger, dans Feuquières ; mais parmi quel fatras de paradoxes, quel amas de vieilleries, où il est presque impossible de l'apercevoir ! Or du Teil a, du premier coup, tiré du chaos ces trois ou quatre vérités essentielles qu'il met, lui, au premier plan. Le reste, les formules, les règles compliquées, qui tenaient la plus grande place, il les a négligées ; son choix constitue donc une œuvre bien personnelle et caractéristique.

Mais ce n'est pas tout. C'est quelques pages à peine qu'il consacre aux sujets déjà traités par Guibert ; le reste est de lui seul ; de lui, cet excellent précis de la défense des côtes, de la guerre de siège, de la guerre de postes, etc. ; et là tout est nouveau, tout est personnel, tout se rattache à une doctrine unique, à ces

principes de concentration et de mobilité que l'on voit mettre en lumière pour la première fois.

On trouve enfin dans du Teil la réfutation des plus dangereux paradoxes de Guibert.

Sous prétexte d'alléger les armées, les tacticiens voulaient y diminuer la proportion d'artillerie ; puis, pour des motifs spécieux, diminuer le nombre même des troupes.

« Ces écrivains, répond du Teil, n'offrent rien de

victorieux pour accréditer leurs opinions L'histoire

nous apprend que les puissances qui ont multiplié leur artillerie n'eurent pas à s'en plaindre ; qu'au contraire, elle contribua beaucoup à leur succès, et qu'aucune d'entre elles n'a imaginé de la rejeter ou d'en avoir moins, sous le prétexte illusoire de faire une guerre de mouvement. » Il continue en repoussant l'éternel et dangereux paradoxe du nouvel Alexandre qui vaincra nos foules armées avec une poignée de bons soldats : « Tous les raisonnements qui ont été allégués en faveur des petites armées, qu'on prétend opposer aux grandes avec succès, n'ont pas para assez convainquants pour déterminer quelques puissances à en faire l'expérience ; expérience qui serait d'autant plus dangereuse, qu'elle pourrait entraîner la perte de leurs États ; car cet excès dans les armées nombreuses, ainsi que l'artillerie, qui lui est proportionnée, est un moyen naturel que la nécessité indique, sous peine d'être vaincu, lorsque l'ennemi vous en fait la loi.

« Toutes les nations de l'Europe ayant des constitutions calquées les unes sur les autres, le même degré de connaissances et de lumières, aucune d'entre elles

n'ayant ni cette supériorité ni cet ascendant marqué, qui, dans des temps reculés, fit trionnpher Rome de tant de peuples ignorants et barbares, ne peut se flatter aujourd'hui qu'une armée inférieure l'emportera sur une plus nombreuse. Peut-on ignorer d'ailleurs qu'une armée nombreuse pouvant se subdiviser, il est possible d'en opposer une partie suffisante à celle de l'ennemi, et de destiner le surplus à le harceler, le tourner et à en assurer la défaite. »

En résumé, le bons sens, la clairvoyance, la netteté distinguent absolument le chevalier du Teil des autres écrivains militaires de son temps. Tout ce qu'il a écrit se rapporte exactement au genre de guerre qu'on fera de 1792 à 1813, et les quelques principes essentiels qu'il met en lumière sont précisément ceux qui formeront l'essence de la méthode napoléonienne : avoir la supériorité numérique, concentrer les efforts, attaquer l'ennemi en flanc ou à revers, le surprendre, tant par le secret assuré aux préparatifs que par la rapidité d'exécution : voilà l'esprit même de la guerre, telle qu'on la concevait en 1789.

5° Géographie militaire.

La rareté et l'imperfection des cartes aux XVIP et XVIIP siècles faisaient une stricte obligation aux généraux de se procurer ailleurs les données topographiques et géographiques nécessaires pour établir des plans de campagne. Les écrivains militaires ne manquent pas de parler de la connaissance du pays comme d'une science indispensable, et qui doit

s'acquérir par l'étade des guerres, Feuquières consacre à ce sujet un long et intéressant chapitre, où les traits essentiels du théâtre d'opérations italien sont analysés. Il s'attache d'abord à démontrer que la défensive, dans les Alpes françaises, est toujours préjudiciable.

« Le Piémont, dit-il, est un bassin autour de la moitié duquel s'élèvent les Alpes. Par conséquent, celui qui est dans ce bassin n'a pas plus de chemin à faire pour en sortir et passer en deçà d'un côté du bassin que de l'autre.

« Il faut donc que les attentions du général chargé de celte défensive soient égales sur tout ce demirond, ce qui fait qu'il est inférieur partout où l'assaillant fait un premier effort, qui sera toujours général de sa part et couvert par de fausses démonstrations éloignées de son véritable objet.

« Il est même comme impossible que cette infériorité ne dure longtemps, parce que, par la constitution du pays en deçà des Alpes, il faut bien des jours pour rassembler des troupes placées autour du bassin. D'ailleurs, la prodigieuse quantité de cols et de passages dans les montagnes après la fonte des neiges en rend toujours l'entrée facile à celui qui veut pénétrer par le côté du Piémont, et la difficulté pour s'y opposer presque insurmontable. Ces passages partent presque tous du même centre, qui est la plaine du Piémont, et ont pourtant des sorties en deçà fort éloignées les unes des autres. C'est ce qui fait que les différents corps de troupes, qu'on est obligé de séparer pour s'opposer au moins aux plus aisés de ces pas-

sages, sont trop éloignés les uns des autres et ne peuvent que très difficilement avoir quelque communication ensemble

« M. de Catinat, qui connaissait et la plaine du Piémont, et ce vaste cintre des Alpes, depuis Nice jusqu'au lac de Genève, devait savoir que la plaine de Piémont était un centre qui portait également sur toute cette circonférence, et qu'ainsi il serait nécessairement le plus faible partout, dès qu'il séparerait son infanterie, comme il le fit par sa disposition. »

On trouvera un résumé fidèle de ce passage dans le mémoire de Bonaparte remis au comité de Salut public par Robespierre jeune, en juillet 1794.

Après avoir exposé ainsi en quelques mots les traits caractériques de la région piémontaise, Feuquières fait toucher du doigt les points critiques de la ligne de l'Adige, sur laquelle il convient de s'établir pour couvrir toute l'Italie.

L'armée de l'Empereur, dit Feuquières, s'assemblait paisiblement dans le Tyrol, où elle aurait pu être gênée par une offensive de l'électeur de Bavière. C'est ainsi qu'en 1796, Wurmser aurait pu être arrêté par une attaque plus résolue de Moreau :

« Pour que cette armée put porter la guerre dans le Milanais, il fallait qu'après avoir débouché des montagnes dans le Trentin, elle traversât vme grande partie de l'État de la République de Venise.

« Les deux couronnes se contentèrent d'un traité de neutralité avec cette République, qui ne voulait pas

s'opposer à aucune des deux puissances; l'on

voulut donc que M. le maréchal de Catinat, qui com-

mandait l'armée des deux couronnes, la fît vivre sur lin petit coin de l'État de Venise, en payant jusqu'au bois et à la paille, pendant que ces mêmes Vénitiens, seulement pour la forme, se contentaient des billets des commissaires de l'Empereur pour ce que "ses troupes prenaient dans leur État, au lieu qu'ils voulaient de l'argent comptant des deux couronnes * ; et notre général vit entrer r armée de r Empereur dans les plaines de Vérone sans s'y opposer, et lui laissa commencer les premières hostilités.

« // est certain que si dans cette conjoncture essentielle^ pour prévenir la guerre d'Italie, les deux rois avaient, de gré ou de force, obtenu Vérone de la République^ ou au moins des lieux sûrs pour placer les ma'gasins sur l'Adige et au delà de cette rivière, et que l'armée, portée au delà de l'Adige, se fût opposée à celle de l'Empereur au débouché des montagnes du Tyrol, il aurait été impossible à l'Empereur de faire entrer son armée en Italie. »

Telles étaient les leçons de géographie militaire qu'on donnait aux jeunes officiers il y a un siècle ou deux, et elles l'emportaient sans doute en netteté ainsi qu'en utilité sur le flot de détails géologiques, hydrographiques, hypsométriques, économiques et autres dont on essaye en vain d'encombrer la rhéraoire de leurs successeurs depuis 1871. Pénétré des principes du vieux Feuquières, un général de l'ancien régime pouvait-il envahir l'Italie, en chasser les Autrichiens, sans

» Les (lisposilions des Vénitiens élaicnl encore les mêmes en 1796; mais Bonaparte n'en pril aucun souci.

porter son armée sur la ligne de l'Adige et mettre la main sur Vérone? Aussi Bonaparte s'empressera-t-il, dès qu'il aura franchi le Mincio, et sans en aviser autrement les Vénitiens, de lancer Masséna sur Vérone. Feuquières indiquait aussi, à propos d'une campagne de Vendôme, le rôle que pouvait jouer la région de Brescia, Salo, la Rocca d'Anfo. Bourcet montre à son tour les propriétés de la position de Rivoli, la Corona, et la manière dont elle se combine avec la ligne de l'Adige. C'est lui encore qui, citant les opérations de Villars et de Rebinder, a déclaré que le but d'une armée opérant en Lombardie devait être, an point de vue militaire^ de pénétrer dans le Tyrol pour aller rejoindre l'armée d'Allemagne. C'est lui enfui qui, imaginant une campagne fictive dans les basses Alpes, préconisait pour envahir le bassin de la Stura une attaque par le col de Tende, avec une simple démonstration sur les Barricades par le col de Larche. Bonaparte s'en est-il souvenu lorsqu'il a composé le projet présenté aux représentants en mai 1794? Peu importe, car s'il s'est imbu des principes de Bourcet, il est naturel qu'il soit tombé sur une solution identique.

6° Conclusion.

La puissance de l'artillerie de campagne, le développement du réseau routier, les progrès de la tactique élémentaire et de la grande tactique, tout concourt à la fin du XVIII® siècle pour permettre de porter dans V exécution l'esprit oiîensif qui n'avait pu être jusquelà que dans les intentions des généraux. Nous avons

VU que la génération militaire qui a précédé et instruit Bonaparte n'a pu lui inspirer que le désir ardent de réaliser cet idéal de guerre offensive et vigoureuse, auquel on se croyait sûr d'atteindre.-

L'esprit de son systèuie de guerre ressort donc immédiatement de cette étude.

Nous avons vu aussi, chemin faisant, les divers éléments dont se compose la guerre à la fin du XVIII'^ siècle, les théories qui seront enseignées à Bonaparte, ne fût-ce que par l'influence du milieu où il s'est instruit.

La physionomie de la bataille, telle que nous l'avons vu décrire par Guibert et ses contemporains, est bien éloignée de cette forme linéaire, rigide, sous laquelle on se plaît souvent à la représenter. Un front irrégulier, des troupes qui débouchent sur le champ de bataille par petites colonnes de 2,000 à 4,000 hommes, se déployant ici en ligne, là en colonnes de bataillons, là en essaims de tirailleurs à la lisière d'un village ou d'un bois, ou en avant des colonnes d'attaque ; assez loin en arrière, des réserves nombreuses et massées ; l'infanterie se resserrant pour accumuler les forces sur un point, faire irruption dans la ligne ennemie, ou s'étendant au contraire pour en envelopper, en déborder une aile: voilà la forme de la bataille. Qu'on y ajoute une nombreuse cavalerie, massée en partie avec les colonnes de Tattaque décisive pour affirmer la victoire par une charge à fond*; et enfin une artillerie mobile mais puissante, accumulée devant le saillant où l'on fera

' Guibert.

THÉORIES PARTICULIÈRES. iOo

brèche, tandis que des batteries légères se lancent au galop pour mitrailler l'ennemi à bout portant.

Avant la bataille, l'armée ne demeure pas en formation compacte, mais divisée en plusieurs corps sur un front de deux ou trois marches. Les distances et les positions de ces corps d'armée sont choisies de manière que chacun d'eux puisse recevoir, le cas échéant, le premier choc de l'ennemi, et, jouant le rôle de « tête d'armée », servir de noyau à la concentration générale. Suivant les cas, il devra résister sur place, se retirer sans combattre, ou soutenir la lutte tout en battant en retraite. Grâce au front qu'embrasse l'armée, l'ennemi est obligé d'accepter bientôt la bataille, qui décidera de la campagne.

Pendant que Ton concentre toutes les forces pour cet engagem,ent décisif, on dirige parfois des colonnes sur le flanc ou les derrières de l'ennemi. On compte sur ce mouvement tournant pour le surprendre, le désorganiser et favoriser l'attaque décisive. Afin de préparer cette dernière, on a concentré sur le point choisi le plus de feux possible et les plus puissants; sur le reste du front, on garde la défensive avec de fortes réserves.

Déployée jusqu'à la veille de la bataille snr un front de 10 à 16 lieues, l'armée suffit à couvrir sa ligne d'opérations, sans y consacrer de gros détachements. Les dépôts successifs sont toujours étabhs dans des places fortes et jalonnent la route des convois à des intervalles de cinq marches environ.

Si l'on dispose de plusieurs dépôts situés à bonne distance dans des directions différentes, on peut les

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utiliser pour exécuter avant la bataille, au dernier moment peut-être, un changement de ligne d'opérations grâce auquel on surprendra Tennemi dans une direction où il ne se croit pas menacé.

Ainsi, douées d'une aptitude manœuvrière et d'une force offensive suffisantes, les armées peuvent pousser la guerre avec une activité inconnue jusqu'alors. Les écrivains militaires le savent ; ils ont analysé la nature, les causes et les conséquences des progrès accomplis. Ils veulent que la guerre soit menée vigoureusement, et nulle considération politique ne vient les arrêter.

La guerre d'autrefois, où le temps se perdait en sièges ou en démonstrations, ne doit plus être qu'un souvenir; c'est « la guerre en grand, la guerre de campagne qui doit être l'objet principal», et Guibert nous a annoncé « une manière de conduire les armées plus avantageuse, plus décisive, plus faite pour procurer de grands succès ; on quitterait alors cette manière étroite et routinière, qui entrave et rapetisse les opérations ; on ferait de grandes expéditions, on ferait des marches forcées, on saurait engager et gagner des batailles par manœuvres, on serait moins souvent sur la défensive, on ferait moins de cas de ce qu'on appelle des positions. La science du munitionnaire consisterait à traîner le moins d'attirails possible et à tâcher de vivre des moyens du pays.'.... Enfin, toutes les branches de la science militaire formeraient un faisceau de rayons; et c'est ce concours de lumières qui, réuni dans l'esprit d'un seul liommi', le constituerait général, c'est-à-dire capable de commander des armées ».

En rendant les troupes manœuvrières, en divisant les armées, en développant les principes de la grande tactique, les militaires du XVIII^ siècle accomplissent leur œuvre avec la pleine conscience du but à atteindre ; ils savent qu'il s'agit de faire disparaître la lenteur et l'innocuité des guerres d'autrefois, défauts qui provenaient de l'imperfection des moyens et non d'une disposition morale des combattants ; mais ils savent aussi qu'ils ne toucheront pas à la Terre promise, que d'autres réaliseront tout d'un coup ce qu'ils ont mis si longtemps à préparer; ce n'est pas à eux que reviendra la gloire de fixer ce qu'ils ont ébauché. D'autres viendront, commandant non pas à des « stipendiaires, à des troupes constituées comme l'étaient alors toutes celles de l'Europe », mais à « une milice nerveuse, à des citoyens intéressés à la défense de leur propriété ». « Alors, dit Guibert, un homme s'élèvera, peut-être resté jusque-là dans la foule et l'obscurité, un homme qui ne se sera fait un nom ni par ses paroles ni par ses écrits, un homme qui aura médité dans le silence, un homme enfin qui aura peut-être ignoré son talent, qui ne l'aura senti qu'en l'exerçant, et qui aura fort peu étudié. Cet homme s'emparera des opinions, des circonstances, de la fortune ; et il dira du grand théoricien ce que l'architecte praticien disait devant les Athéniens de l'architecte orateur : « Ce que mon rival vous a dit, je l'exécuterai » .

Le « Dieu de la Guerre » est près de se révéler, car nous avons entendu son prophète.

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