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PREMIÈRE PÉRIODE

La prise de l'Éguillette, l'expulsion des Anglais des rades et le bombardement, et, dans le même temps, attaquer le Faron.

Effet que doit produire cette première attaque.

Nous rendre maîtres de Toulon par la commotion générale que cela peut produire et par la crainte de tomber dans nos mains et de ne pouvoir exécuter la retraite.

Travaux quil faut pour cet objet.

(Ici Bonaparte énumère les batteries nécessaires à la préparation de l'attaque, lesquelles étaient à peu près toutes construites à ce moment.)

« Par le moyen de ces huit batteries, l'Éguillette doit être à nous et ne peut pas résister, l'infanterie se présentant avec vigueur, une fois le feu des pièces ennemies éteint par les bombes et les canons

« Vous voyez donc, Citoyen Ministre, que l'artillerie est en règle pour cette première expédition, et que, si on ne l'a pas faite, c'est que le général persistait à ne pas se croire assez fort en infanterie. »

Ce mémoire de Bonaparte est transmis aussitôt par le Ministre au Comité de Salut public, et reproduit sur le registre de la correspondance militaire \ Pourquoi ne s'est-on pas contenté d'indiquer sur ce registre, comme on le faisait souvent, que l'on venait de recevoir un projet peu imporlant, tant à cause du grade de celui qui l'avait écrit, que par l'analogie qu'il offrait avec les plans déjà reçus ou formés par le

> Voir Pièces jusliticalives, 11° -i.

Comité? C'est que, sans doute, le projet de Bonaparte ne parut pas si banal qu'on a voulu le faire croire de nos jours; c'était d'ailleurs sa note du 25 octobre qui avait dû servir de base au projet rédigé, le 4 novembre, par Carnot, et remis le 2o à Dugommier, avec l'approbation du Comité.

Tout supérieur qu'il soit à Carteaux, Dugommier ne se décide pas non plus à agir. Il veut prendre le temps de voir clair dans la situation. Il a été accablé de projets d'attaque ; il en reçoit de tous côtés : d'abord, les représentants et Bonaparte l'auront endoctriné, auront cherché et réussi à lui faire adopter leurs projets, que le Comité de Salut public renvoie avec son approbation.

D'autre part, un vieil ingénieur de la marine en retraite, Doumet-Revest, a voulu se rappeler au souvenir du Ministre, et, pour lui donner une idée de ses talents, il lui a envoyé quatre pages d'observations fabuleuses sur la manière d'assiéger Toulon. Si c'était lui qui fût chargé de cette mission, il formerait immédiatement six colonnes, qui marcheraient concentriquement sur la place. Il est impossible que la place résiste à une pareille attaque.

Michaud d'Arçon, que Carnot se plaît à consulter, s'est montré infatigable. En quelques jours, il a produit un véritable volume.

Le 26 octobre, il a rédigé un premier projet, sous forme de note ^ Avant de l'envoyer à l'armée devant Toulon, il l'a modifié en le recopiant : il avait com-

* Voir Pièces justificatives, n° j.

mencé par dire, dans le préambule, qu' « il ne fixerait pas le nombre des combattants qu'il serait nécessaire d'y réunir, puisque cela dépendait des possibilités » ; mais il s'est ravisé, et il déclare qu'il ne peut rien faire avec moins de 130,000 hommes.

Il pose ensuite en principe, après une dissertation peu substantielle de deux longues pages, qu'il faudra « s'emparer de tous les caps avancés, non seulement ceux qui sont immédiats aux rades de Toulon, mais encore de ceux qai l'avoisinent, afin de priver l'ennemi des mouillages favorables qu'il trouverait dans les anses formées par ces caps » .

D'Arçon pense donc à écarter la flotte ennemie, comme Bonaparte et comme les représentants ; mais nous allons voir aussitôt quelle distance les sépare. Au lieu de diriger l'attaque sur la pointe de l'Éguillette, c'est elle seule que d'Arçon néglige. « Les pointes immédiates à occuper principalement sont : le cap Brun, le cap Cépet, le cap Montgau, la redoute de la Verne. Il faudra donc s'emparer avant tout de l'isthme de la Croix-des-Signaux, pour en occuper les caps intérieurs du côté de la grande rade par des batteries préparées pour tirer à boulets rouges, lesquelles, pouvant se recroiser avec celles du cap Brun, priveront déjà l'ennemi du mouillage de la grande rade. »

Si le texte n'était pas là, on ne pourrait pas le croire : de toutes les parties de la rade, celle qu'il veut battre d'abord, c'est la plus large, l'entrée ouverte vers la mer, celle qu'on ne commandera jamais parfaitement avec l'artillerie, et qu'on ne commencera

à maîtriser qu'après avoir enlevé trois ou quatre positions !

« Après cela », mais après seulement, d'Arçon est d'avis qu'on devra enlever la presqu'île de Balaguier et de l'Éguillette, puis la montagne du Faron ; et, pour attaquer les fortes positions qui couronnent cette montagne, « il ne faudra même pas attendre la solutioQ des autres opérations préparatoires indiquées ci-dessus ».

Suivent plusieurs pages de détails relatifs au siège de la place proprement dite.

Nous avons à nous excuser de donner par le menu toutes les élucubrations de Michaud d'Arçon, mais notre but étant avant tout de caractériser le plan de Bonaparte par comparaison avec les autres, il faut bien donner une idée de ceux-ci. Il le faut d'autant plus qu'on a cru retrouver dans les propositions de Doumet-Revest et de Michaud d'Arçon les éléments essentiels du plan de Bonaparte, et que cette appréciation nous semble très exagérée.

Le 27 octobre, d'Arçon s'est remis au travail, et il présente de volumineuses « observations » sur une lettre de Carteaux, peut-être celle du 19 septembre, que nous avons déjà citée ^ Il en critique les expressions, qui sont en elfet assez ridicules; mais sa critique porte à faux :

« Si je puis m emparer de la rade, dit le général Carteaux,/?/ établirai une batterie qui les empêchera d'être secourus, et Toulon est à nous. Ce n'est là qu'une idée sommaire, car l'opération de s'emparer de

* Voir Pièces justificatives, n" 2.

la rade n'est pas une entreprise une ; elle est composée de plusieurs opérations séparées et indépendantes les unes des autres. »

On ne peut pas nier plus nettement le principe de l'économie ou de la concentration des forces. C'est ici qu'éclate toute la différence entre Bonaparte et d'Arçon. Carteaux a pris l'idée juste de Bonaparte et l'a revêtue d'une forme puérile ; mais c'est l'unité de l'entreprise projetée qui en fait le mérite, et c'est ce que d'Arçon ne voit pas. Il veut tout attaquer à la fois :

« Il faut, dit-il, attaquer les ennemis sur les hauteurs adjacentes au cap Brun, s'en rendre maître et s'y maintenir en force pour soutenir sur ledit cap l'établissement d'une batterie de bombes et de boulets rouges, dans l'objet de croiser sur la grande rade avec d'autres feux qui seront indiqués ci-après ;

« 2" Attaquer l'isthme de la Croix-des-Signaux, et pour cela enlever de vive force les retranchements de Saint-EIme. Cette opération demande beaucoup de vigueur ; pour la préparer, il faudra occuper les côtes adjacentes par des batteries à boulets rouges, afin d'en éloigner les vaisseaux ennemis. Non seulement on mettra en action, pour cet objet, les batteries de Marvine et de la Verne, mais il faudra en établir une autre sur la côte basse, entre Balaguier et les Sablettes. La meilleure manière serait de brusquer le retranchement de Saint-Elme, et de se mêler d'abord avec les ennemis, parce que, dès lors, les feux de leurs vaisseaux seraient nuls ; mais cela dépendra de l'élat

OÙ se trouvent lesdits retranchements de Saint-Elme et des travaux que les ennemis auront eu le temps d'y ajouter ;

« 3° Il faudra procéder ensuite^ pour se rendre maître de la tour de Balaguier et du fort de l'Éguillette, et y disposer d'abord les plus grands moyens pour croiser des feux de bombes et de boulets rouges sur la grande et la petite rades ;

« 4° Il faudra enfin enlever de force la redoute qui existe à Malbousquet et chasser, par suite, l'ennemi de la position qu'il occupe à la poudrière de Milan pour y établir une batterie de bombes et de boulets rouges sur le rocher de la Beaumette.

(( Ce n'est qii après toutes ces opérations que nous serons véritablement en état de bombarder d^ abord la ville de Toulon et d'interdire complètement aux ennemis l'accès des grande et petite rades, etc.

« Remarquez au surplus qu'avec de très grandes forces, il serait avantageux de faire marcher de front toutes les opératio?is. »

Cela veut dire qu'il faudrait lancer à la fois des colonnes sur les six points énumérés dans le projet. On conçoit qu'il y faille en effet de grandes forces.

Le 31, d'Arçon a encore changé d'avis sur Tordre d'urgence des diverses opérations, et il a découvert que cet ordre dépendait de la force de l'armée. Il présente trois plans différents répondant à trois hypothèses sur les troupes dont on disposera*. La première de

' Voir Pièces justificatives, n» 3.

ces trois hypothèses répond à pea près à la réalité : l'armée de Carteaux est supposée forte de 23,000 hommes. Dans ce cas, d'Arçon considère la prise du Faron comme la première opération à exécuter, la plus intéressante, la plus difficile, et il s'y étend longuement. Il passe ensuite à l'attaque de Malbousquet, puis à celle des positions côtières, et comme il veut les prendre toutes, celle de Balaguier et de l'Éguillette est forcément comprise dans l'énumération, mais avec une importance secondaire :

« On ne laissera pas de favoriser l'attaque de Malbousquet par des diversions, en simulant des dispositions pour attaquer le cap Brun, et même les presqu'îles de Balaguier et de la Croix-des-Signaux, toujours dans l'objet de tromper Vennemi et de l'obliger à subdiviser .ses forces et de partager son attention. »

Dans la deuxième hypothèse, d'Arçon suppose l'armée forte de 60,000 hommes. Dans ce cas, on peut, outre les opérations énumérées dans le premier cas pour la prise du Faron, de Malbousquet, etc., attaquer en même temps sur la côte. Chose curieuse, cet accroissement des forces de l'attaque donne plus d'importance à la flotte ennemie, car cette fois « le grand objet serait de profiter de ces forces pour interdire complètement tous les mouillages des deux rades ». Chose curieuse aussi, le fait d'avoir 00,000 hommes au lieu de 2o,000, fait passer l'Éguillette avant le cap Brun dans l'ordre d'urgence; mais c'est toujours l'isthme de la Croix-des- Signaux qui l'emporte ; la presqu'île de l'Eguillette et

Balaguier tire son importance des feux de revers qu'elle donne sur la Croix-des-Signaux.

« Maître de ces deux points, nous serons en état de croiser des feux de bombes et de boulets rouges qui, pouvant atteindre jusqu'à la pointe de la Grosse-Tour, interdiront décidément l'entrée de la petite rade ; mais cela ne suffit pas, par la raison que l'ennemi, sans passer sous ces feux, pourrait toujours aborder au pied de la Malgue^ » 11 reste en effet une zone de 100 ou 200 mètres imparfaitement battue, dont l'escadre anglaise pourrait tirer parti! « Il faudra donc de toute nécessité s'emparer du cap Brun. »

La troisième hypothèse, c'est que les forces des deux partis s'élèvent beaucoup au-dessus des chiffres précédents ; d'Arçon en revient alors à peu près exactement aux dispositions de la première hypothèse.

11 n'est pas vraisemblable que ces divers projets aient servi de modèle à Carnot pour le plan qu'il rédigea le 4 novembre, et qui semble plutôt inspiré par les notes de Bonaparte et de Saliceti :

Séance du -4 novembre 1793 (14 brumaire).

Les représentants du peujjle composant le Comité de Salut public, considérant que les forces dont il est possible de disposer en ce moment pour reprendre Toulon ne sauraient sulïire pour en former le siège régulier; qu'une attaque de vive force serait très incertaine et compromettrait le salut de l'armée; qu'enfin celte ville rebelle ne peut rester au pouvoir de l'ennemi, si l'on vient à

' Nous ne ferons pas à d'Arçon le reproche d'avoir ignoré que la côte est précisément inabordable en cet endroit. Cependant il avait habité Toulon, et il aurait pu s'informer.

202 CHAriTRE m.

bout de lui interdire ses communications en bloquant les rades, arrêtent ce qui suit :

Article I'^'". L'armée française se partagera en deux colonnes, dont l'une, arrivalit du côté de Nice, se dirigera vers le cap Brun, et l'autre, arrivant par les gorges d'Ollioules, se dirigera vers les batteries île TÉguillette et de Balaguiei-,

Article IL La première de ces colonnes s'emparera des hauteurs qui environnent le fort de la iMalgue, écrasera ce fort de bombes et de boulets, assurera ses derrières et couvrira son flanc droit par des batteries et par des postes capables de repousser l'ennemi et d'empêcher ses sorties. Elle établira de plus de très fortes batteries à boulets rouges sur le bord de la mer, qui croiseront sur la grande rade dans tous les sens pour empêcher l'ennemi de la traverser et de débarquer entre la grande tour et le cap Brun.

Article IIL La seconde colonne couvrira son flanc gauche par des batteries et des postes suffisants pour repousser l'ennemi de ce côté et empêcher ses sorties. Elle s'emparera des batteries de l'Éguillette et de Balaguier pour interdire à l'ennemi l'entrée de la petite rade. Elle attaquera la presqu'île de la Croix-des-Signaux et y établira de fortes batteries à boulets rouges, afin de croiser sur la grande rade et concourir, avec celles qui seront établies vers le cap Brun au fort de la Malgue, à empêcher que l'ennemi ne puisse aborder.

Cette même colonne établira des batteries à bombes et à boulets rouges pour incendier la ville de Toulon; elle sera attentive à profiter du désordre que ce feu pourrait occasionner pour s'emparer de celte ville soit par surprise, soit de vive force.

Article IV. Les colonnes de la droite et de la gauche lâcheront d'établir entre elles une communication ; elles se saisiront, s'il est possible, par un coup de main de la montagne du Faron, ainsi que des forts. On attaquera également le fort de la Malgue, si la chose peut se faire sans comjjromettre et sans décourager les troupes. Si l'ennemi hasarde une grande sortie et qu'on parvienne à le mettre en désordre, on tâchera de rentrer avec lui et de s'en rendre maître.

Article V. Les représentants du peuple qui sont devant cette ville rebelle, ceux qui sont à Marseille et ceux qui sont ;\ Nice se

réuniront le plus tôt possible pour se concerter sur les moyens d'exécuter le présent arrêté '.

C'est le projet envoyé par Bonaparte le 25 octobre, avec quelques complications ajoutées par les membres du Comité de Salut public. Dugommier, esprit net et clairvoyant, reconnaît que FÉguillette doit être le point d'attaque unique pour la division de l'Ouest. Il abandonne la Croix-des-Signaux et revient tout simplement au projet primitif de Bonaparte.

C'est celui-ci qu'il soumet au conseil de guerre du 2o novembre. Bicord lit également le plan du Comité de Salut public, que Marescot trouve à peu près identique à celui du général.

« Il n'est personne, dit Dugommier, qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que son côté faible était celui dont l'on pouvait approcher les escadres combinées, et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges. Il n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau ne les attendit.

« La position qui nous donne plus facilement cet avantage est sans contredit le promontoire de l'Éguillette. Les autres sont trop couverts par la Malgue et les fortifications environnantes. Maîtres de l'Éguillette, nous ordonnerons impérativement aux ennemis d'évacuer le port et la rade (s'entend la petite rade). »

Le projet, ainsi présenté, et auquel d'ailleurs la plupart des officiers devaient avoir été préparés de longue main par Bonaparte et les représentants, fut

» Arch. nat., A. F,,, 301. De la main de Carnot.

adopté. Un seul des spectateurs ne paraît pas l'avoir compris bien nettement : c'est Marescot, qui arrivait de Paris.

Il a entendu simplement qu'on ferait deux ou trois attaques ; la prépondérance accordée à celle dirigée contre l'Éguillette ne le frappe pas. II écrit à Carnot :

« Il a été tenu un conseil de guerre aujourd'hui en présence des citoyens représentants du peuple, tes collègues. La faiblesse des moyens a fait décider avec raison qu'un siège de Toulon était chose impossible pour le moment. Alors le général a lu un projet d'attaque qui a été suivi de la lecture de celui qui a été prescrit par le Comité de Salut public. 11 m'a paru qu'ils rentraient assez l'un dans l'autre, et qu'ils différaient fort peu. Mais ton confrère Saliceti, qui était présent et acteur de la prise infructueuse du cap Brun, a exposé les difficultés qu'il avait reconnues sur la possibilité de garder ce poste. En conséquence, la discussion s'est engagée, et il a été résolu que le plus tôt possible les forts Balaguier et de l'Éguillette, la redoute anglaise, la montagne du Faron et, ensuite, si la fortune nous sourit, les redoutes de Malbosquet seront insultées. Une fausse attaque sera dirigée sur le cap Brun. La réussite de ces attaques mènera à chasser les vaisseaux des deux rades, ou à les y brûler si le vent contrarie leur fuite. Le bombardement doit suivre de près ces diverses expéditions, et il paraît que chacun ici espère que ces moyens de terreur amèneront la reddition de la place, sans être obligé de déployer l'appareil des attaques ordinaires. J'aime à le croire, mais cependant pour prévoir toutes les chances, je voudrais qu'on fît

tous les préparatifs nécessaires, dans le cas où nous serions obligés de cheminer par tranchées. »

Voilà évidemment un homme de la même école et de la même espèce que d'Arçon : même après les explications si claires de Dugommier, il n'a pas saisi qu'il y avait un point qui primait tous les autres, et sur lequel devait être faite la seule attaque sérieuse ; il met les cinq attaques sur la même ligne. Au contraire, le procès-verbal rédigé par Bonaparte donne à chaque opération un caractère distinct par le but à atteindre et le rôle assigné à chacune des deux armes :

OUioules, 5 frimaire an iir.

Le géïK^ral en clief, elc, ont arrêté :

1° De diriger toutes les attaques sur la redoute anglaise, d'établir dans les locaux les plus favorables, à l'extrémité du promontoire de l'Éguillelte, des batteries, afin d'obliger l'escadre à évacuer la rade et même de la brûler, si un vent contraire s'oppose à sa sortie;

2° De battre avec les batteries de la Convention et de la Poudrière le fort Malbousquet, afin de laisser du doute à l'ennemi sur le point que l'on veut attaquer et de préparer à l'infanterie la prise de Malbousquet, si les événements en permettent l'attaque;

3° De faire une batterie dans le local le plus favorable pour battre les hauteurs du cap Brun, afin d'en imposer à l'ennemi sur le front que l'on veut attaquer;

4° De s'emparer de la montagne du Faron et de s'y maintenir;

5° De faire à la fois ces différentes attaques, la division de droite étant chargée de la fausse altaque de Malbousquet et de l'attaque de la redoute de l'Éguillelte.

La division de gauche fera la fausse attaque du cap Brun et l'attaque de la montagne du Faron ;

6° D'établir dans le local le plus favorable entre la batterie de la Convention et Malbousquet une batterie de six mortiers à grande

portée contre Toulon, qui commencera à jouer dans le moment où on le croira le plus propre pour achever de porter le découragement et accroître la mésintelligence qui existe entre les différentes nations qui composent la garnison;

7° D'ctablir une redoute de protection sur la gauche de la montagne de la Convention pour empêcher que l'ennemi, favorisé par le feu des redoutes de Saint-Antoine, ne tourne et n'enlève la batterie de la Convention ;

8" Les membres composant le conseil approuvent l'établissement des batteries qui ont été faites.

Ainsi, attaque à fond par les deux armes réunies contre la redoute anglaise ; démonstration contre Malbousquet par l'artillerie seule.

Enfin, comme la division de gauche ne peut venir coopérer à l'assaut de la redoute anglaise, elle fera, elle aussi, une attaque réelle et une démonstration. Pour ne pas perdre de temps, toutes les mesures seront prises d'avance pour le bombardement de l'escadre et de la place. Ce plan est parfait et admirable dans les moindres détails.

Dugommier envoie quelques jours après au Ministre les observations sur le siège de Toulon qu'il a lues dans le conseil de guerre du 25. Elles ne font que développer d'une manière assez prolixe celles que Bonaparte a envoyées un mois plus tôt^

Quelques expressions d'une allure mathématique ont fait supposer que ces observations avaient été rédigées par Bonaparte ; mais ces expressions mêmes se retrouvent couramment dans toute la correspondance de Dugommier à l'armée des Pyrénées- Orientales. Ce long discours, dont le fond est d'ailleurs conforme au

' Voir Pièces justificaiives, n" 5.

premier projet de Bonaparte, est bien l'œuvre du général intelligent, mais sentencieux, qui venait de prendre le commandement.

Le plan admis, on s'occupa enfin de passer à l'exécution, mais ce ne fut pas avec la rapidité et la décision que rêvait Bonaparte. L'ennemi eut encore trois semaines pour renforcer la redoute anglaise, et c'est lui qui prit l'offensive en attaquant les batteries de siège en face de Malbousquet. Il y eut dans les tranchées un combat assez violent, dans lequel Bonaparte se distingua au premier rang. Il profita du temps ainsi perdu pour renforcer l'artillerie de l'attaque en face de la redoute anglaise. Il avait déjà si bien accumulé les batteries qu'il ne pouvait plus intercaler une pièce ; il fut obligé de créer un second rang de batteries en avant des précédentes, tirant pour ainsi dire à bout portant sur la redoute. Il y ajouta ainsi lo pièces (9 pièces de 16 et 6 mortiers), et il eut 40 bouches à feu en action contre cette seule redoute.

En face de Malbousquet, il construisit aussi trois nouvelles batteries, mettant 24 pièces en action contre ce fort et la partie occidentale de la rade.

Enfin, le 17 décembre, Dugommier se décida à attaquer; les troupes furent mises en mouvement dans la nuit ; le 18 au matin, la redoute anglaise, écrasée sous les projectiles, fut enlevée par 6,000 hommes, au milieu desquels s'était avancé Bonaparte ; le soir, tout le promontoire de l'Éguillette était occupé ; des batteries construites rapidement ; on lançait quelques boulets sur l'escadre anglaise. Sidney Smith s'empressait de déguerpir après avoir mis le feu à l'arsenal de

Toulon et, le lendemain matin, 19 décembre, l'armée républicaine entrait dans la place.

3° Le rôle de Bonaparte

Quel a été le rôle de Bonaparte dans le siège de Toulon, ou plutôt a-t-il proposé un plan d'attaque, et ce plan avait-il un caractère personnel qu'il soit intéressant de relever ?

On a pu supposer, d'après l'œuvre partiale du colonel Jung, que Bonaparte n'avait été pour rien dans la conception du plan qui a fait tomber Toulon. Cette opinion est formellement démentie par tous les documents authentiques auxquels on peut se reporter, et que nous avons cités.

Tout d'abord, on a affirmé que Bonaparte s'est renfermé dans des travaux et des fonctions strictement techniques : construction de batteries sur les positions indiquées par le commandement, service des parcs, des munitions, etc.

S'il en était ainsi, il se serait tenu au-dessous des fonctions de son emploi.

« C'est l'artillerie qui prend les places, écrit-il au Comité le 25 octobre, et l'infanterie ne fait qu'aider. » Dans un corps de siège, le connnandant do l'artillerie a au moins voix délibérative ; il est le premier personnage de l'armée après le général en chef; le commandement étant tombé en quenouille, comme c'était le cas avec Carteaux, le commandant de l'artillerie ne pouvait guère prendre conseil que de lui-inènic. IVuilleurs,

n'y aurait-il que les deux pièces publiées dans la correspondance de Napoléon, qui sont des fragments de véritables projets d'attaque, proposés au Comité de Salut public ou au Ministre, qu'on aurait la meilleure preuve possible que Bonaparte a élevé ses vues au-dessus du service technique de l'arlillerie. On y lit en toutes lettres : « le plan d'attaque pour la ville de Toulon, que fai présenté aux généraux et aux représentants du peuple Je vous ai envoyé des observations générales qui sont la base du plan (\Vie f avais conçu, etc. ». Peut-être veut- on entendre seulement que les projets de Bonaparte ont été proposés en haut lieu, mais qu'il n'en a pas été tenu compte, qu'on se serait bien passé de ses conseils au quartier général d'Ollioules. Nous n'invoquerons pas contre cette opinion les relations de Bonaparte avec Saliceti, la transformation qui s'opère dans les projets des représentants au moment où il prend ses fonctions ; ce ne sont pas des preuves matérielles, ce ne sont que des présomptions. Mais, le 20 septembre, quand Saliceti veut envoyer au Comité de Salut public une pièce qui le mette au courant des opérations, il prend le compte rendu « de la situation et des dispositions » pour le lendemain, rédigé par Bonaparte, Il n'y est peut-être question que d'artillerie, mais c'est qu'en effet les dispositions prises par l'artillerie représentent à peu près toutes les opérations du siège jusqu'à l'assaut. Dix jours plus tard, Saliceti écrit que Carteaux « est incapable de saisir les opérations d'un siège » ; que « Buonaparle est le seul capitaine d'artillerie qui soit en état de concevoir ces opérations ». Comment le savait-il? Bonaparte avait

donc prouvé qu'il concevait l'ensemble des opérations au gré des représentants ?

D'ailleurs, Carteaux ne nous montre-t-il pas mieux que personne l'influence de Bonaparte quand il se plaint que « l'artillerie ne lui est pas soumise, que le chef Buonaparte fait tout en sens contraire, qu'attaquer le chef, c'est attaquer les représentants euxmêmes » ? Elle est donc bien établie, cette intimité entre les représentants et le commandant d'artillerie, que nous n'osions pas invoquer, et il est clairement étabH aussi que Bonaparte ne disposait pas ses batteries d'après les ordres du général, mais sur un plan qu'il suivait d'accord avec les représentants. Et, en effet, tandis que Carteaux s'occupe d'abord d'attaquer les Pomets, Bonaparte et Saliceti ont toujours les yeux fixés sur la montagne du Caire. Jusqu'à l'arrivée de Dugommier, les seuls qui aient compris les avantages d'une attaque sur la presqu'île du Caire sont Bonaparte, Saliceti et Gasparin. Peut-être l'idée a-t-elle fait son chemin dans le corps des officiers de l'armée du Midi ; en tout cas, elle n'a pu venir que de Bonaparte ou des représentants, et, si ces derniers ont conçu d'eux-mêmes l'idée de bombarder la flotte, ils n'ont aperçu qu'après Bonaparte le point d'où il fallait la bombarder, ainsi que l'avantage décisif qu'on trouverait à menacer la retraite. Dugommier aurait-il formé le même plan, s'il avait été seul? Nul ne saurait l'affirmer et, ce qui est certain, c'est que ce plan lui a été exposé par Bonaparte dès son arrivée.

Nous ne pouvons donc pas répéter que « Bonaparte aurait eu peu de mérite à découvrir ce que tout le

monde reconnaissait ». Les lettres des 7, 10 et 13 septembre, écrites par Saliceti et Gasparin, celles de Carteaux, les projets de Michaud d'Arçon et de Doumet- Revest parlent bien de brûler la flotte anglaise ; mais qu'on ne confonde pas cette pensée banale et indécise avec ridée nette, simple, militaire et immédiatement applicable, qu'il faut porter tous les efTorts sur la presqu'île de l'Éguillette.

Il est certain que, dès le 17 septembre, les représentants veulent attaquer à la fois Toulon et la flotte anglaise; mais ils n'ont pas la moindre notion des voies et moyens. Il est non moins certain que d'Arçon ne parle que d'occuper la côte pour bombarder la flotte anglaise, avant de passer à la place de Toulon ; mais quelle distance énorme entre ces plans multiples, confus, incertains, où se concentrent toutes les hérésies militaires, et ce projet si net, si simple de Napoléon, que la légende a résumé dans le mot fameux : « C'est là qu'est Toulon « ! On invoque les projets de d'Arçon pour prouver que l'idée de Bonaparte était banale? Mais où trouver, dans tous les facturas successifs de cet esprit très ordinaire, la compréhension du rôle unique, prédominant, de la pointe de l'Éguillette? Il est bien possible qu'un enfant, à qui l'on montrerait le plan de Toulon en lui demandant où il faut se mettre pour commander la rade, désigne justement l'Éguillette; mais cette pensée si simple n'est pas venue à d'Arçon. Un jour il veut commencer l'attaque par le Faron ; le lendemain par la Croix-des-Signaux ou le cap Brun ; il veut en tout cas que l'on attaque tour à tourtes quatre ou cinq points importants des abords de

Toulon, et dans chacun de ses plans il change l'ordre d'urgence des diverses attaques, de sorte que chacun des points d'attaque vient à son tour au premier rang. Rien d'étonnant alors à ce que l'Éguillette y vienne enfin dans le dernier projet, celui qui exige plus de 100,000 hommes; encore n'est-ce pas à cause de sa position exceptionnelle dans les deux rades, c'est pour les feux de flanc qu'elle donne sur la Croix-des- Signaux ! Telle est en effet la tournure et la portée de cette intelligence, que les grands traits lui échappent, et qu'elle n'aperçoit qu'une agglomération de détails. En tout cas, d'Arçon aussi bien que Marescot sont bien loin de l'idée fondamentale, qu'il faut concentrer tous ses efforts sur un point unique : ils ne pensent qu'à les disperser. Marescot est plus rebelle encore à l'idée de la concentration des efforts, puisque même après avoir entendu Dugommier et Bonaparte, il n'a pas compris leur projet.

Il serait surprenant que Carteaux se fût montré supérieur à la plupart de ses contemporains pour discerner le point d'attaque de Toulon. Sa correspondance n'en fait pas mention ; il se préoccupe surtout d'attaquer les Pomets, mais un jour, le 19 septembre, il parle de « s'emparer de la petite rade et d'y mettre une batterie ». Sont-ce là les projets qu'on opposera à celui de Bonaparte? Mais on sait bien que Carteaux n'a rien compris au plan d'attaque adopté par les représentants, qu'il marche à contre-cœur sur le Caire, il le dit luimôme, et l'idée de mettre une batterie « dans la petite rade », après s'être « emparé » de cette rade, lui vient précisément le jour où les représentants l'ont endoc-

triné pour le faire marcher sur la presqu'île du Caire ; il répète à peu près ce qu'il a compris.

Eq résumé, nous n'avons trouvé nulle part un projet d'attaque de Toulon digne d'être pris en considération à côté de celui de Bonaparte et de celui de Dugommier, qui en est la reproduction. Du reste, pour l'objet de cette étude, il nous suffit qu'il y ait un plan d'attaque signé de Bonaparte, et peu importe qu'il ait été suivi ou non. Or ce plan existe.

Il présente, dans le fond et dans la forme, un caractère bien prononcé. L'idée de s'en prendre à la flotte anglaise, soit avant d'attaquer la place même de Toulon, soit en même temps, est banale; mais Carteaux, Michaud d'Arçon, Marescot, veulent attaquer cinq ou six points à la fois. Pour Bonaparte, au contraire, il y a un point unique, entre les deux rades, qui commande absolument la première et à peu près la seconde, et dont l'occupation par les Français rend la situation intenable pour la flotte ennemie ; et de ce côté l'attaque peut justement se déployer sur un front supérieur à la défense : « C'est là qu'est Toulon », dit Bonaparte à Carteaux, et il y accumule les moyens d'attaque; il entoure la redoute anglaise d'un double croissant de batteries, les deux tiers de son artillerie. Au moment de l'assaut, cette redoute sera écrasée par le feu de cinquante pièces de gros calibre. Tel est donc le premier élément que nous apercevions dans la méthode de Napoléon : la concentration des pensées, des efforts, des projectiles sur un point unique. Ce qui commence aussi à caractériser ses opérations, c'est l'idée de prendre l'ennemi à revers, de l'attaquer sur

M't CHAPITRE III.

sa ligne de retraite. On peut discerner enfin dans les attaques secondaires le soin avec lequel l'attention de l'ennemi est détournée du point principal, tout en divisant le moins possible les forces assaillantes et en n'utilisant pour ces démonstrations que ce qui est déjà indispensable à la sécurité des postes secondaires. L'unité, la netteté de vues de Bonaparte se traduisent dans la forme même de ses notes. Une phrase lui suffît pour tout éclairer. Qui saurait condenser en dix lignes un mémoire de d'Arçon?

« Chasser les ennemis de la rade est le point préliminaire au siègle en règle, et peut-être même cette opération nous donnera-t-elle Toulon.

« Pour se rendre maître de la rade, il faut se rendre

maître de la pointe de l'Éguillette Du moment

que nous serons maîtres de l'Éguillette et du cap Cépet, nous y établirons des batteries qui obhgeront l'ennemi à évacuer les deux rades. »

On reconnaît bien là la phrase qui a été si singulièrement transformée par Carteaux ; mais ce qu'on n'y trouvera jamais, c'est la moindre analogie dans le fond ou dans la forme avec les mémoires interminables de d'Arçon.

Remarquons, en terminant, que le siège de Toulon n'a pas été un siège à proprement parler. L'attaque n'a pas abordé les fortifications de la place : elle n'a fait qu'attaquer et défendre des positions retranchées. Bonaparte a pris une part active à tous les combats; il y a été blessé deux fois, a été cité à l'ordre du jour comme combattant. 11 a donc vu le feu avec l'infanterie; il a vu celte arme manœuvrer et combattre peu-

dant trois mois. Il s'est initié pratiquement au premier élément de la guerre de campagne : le combat d'infanterie.

Toulon pris, Robespierre jeune, qui était venu rejoindre Saliceti devant Toulon et retourniat à Nice, s'unit à ses collègues pour faire nommer Bonaparte général de brigade, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie; c'est là que nous allons le suivre.

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