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CHAPITRE IV L'ARMÉE D'ITALIE

1° L'armée d'Italie en 1794.

Nommé général de brigade, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie, le 18 pluviôse an ii (6 février 1794), Bonaparte est chargé d'abord de réorganiser la défense des côtes de Provence, mesure indispensable pour assurer les communications de l'armée. Il consacre six semaines à cette tâche, à laquelle il est déjà préparé par son premier séjour de 1793 et par les études du même genre faites en Corse en 1792. Pendant cette période, il réside successivement à Marseille, Toulon, Saint-Tropez, Antibes. Nous laisserons de côté ces travaux, qui ont consisté en construction de batteries et de fours à réverbère, et qui, présentant un caractère exclusivement technique, ne rentrent pas dans le sujet de cette étude; nous ne reprendrons la carrière militaire de Bonaparte que vers le 20 mars 1794, époque à laquelle il rejoint le quartier général de Tarmée d'Italie.

Pour comprendre le rôle qu'il a pu y jouer, il est

essentiel de savoir ce qu'étaient l'armée d'Italie et ses chefs au commencement de l'année 1794.

Après la rupture avec le Piémont, survenue au printemps de 1792, la France avait dirigé sur la frontière des Alpes deux armées: la première, dite des Alpes ou de Savoie, sous le commandement de Montesquieu, avait occupé Chambéry et la Savoie; la seconde, appelée d'abord armée du Var, puis armée d'Italie, sous le commandement de d'Anselme, avait été formée en Provence. Elle devait comprendre dès l'origine une trentaine de bataillons de volontaires des deux levées de 1791 et 1792, et quinze bataillons de ligne, avec un régiment de cavalerie et quelques pièces de canon. Ces forces n'avaient pas entièrement rejoint, et d'Anselme n'avait pu que constater l'impossibilité d'engager aussitôt les volontaires, quand le gouverneur piémontais de Nice, pris de panique, évacua subitement cette ville et se retira sur Saorge. D'Anselme profita de cet incident avec beaucoup de présence d'esprit et de rapidité. Il se jeta dans Nice avec 4,000 hommes de troupe qu'il avait sous la main et fit capituler sur-le-champ les châteaux de Nice et de Villefranche. Derrière cette petite avant-garde, le Var avait subitement grossi et interrompu le passage; d'Anselme se trouva quelque temps isolé avec 4,000 à 5,000 hommes, et si les Piémontais ne surent pas en profiter pour l'écraser, du moins fut-il impossible de les talonner et de les rejeter au delà du col de Tende. Revenus de leur premier émoi, ils s'établirent solidement dans le bassin de hi Roya, avec leurs avant-postes au col de Brouis. Quand les volontaires eurent rejoint, d'Anselme n'osa pas

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attaquer les fortes positions de l'ennemi avec celte foule en partie indisciplinée, où la moitié des bataillons n'avaient pas été armés. Le désordre des services administratifs acheva de le réduire à l'immobilité. Bientôt, accusé de mollesse, il fut destitué et remplacé par Biron ; Tintérim fut confié au général Brunet.

Bon soldat, vigoureux, c'est Brunet qui a formé l'armée d'Italie. Il a mis en première ligne, avec les troupes régulières, quelques bataillons de volontaires qui paraissaient capables d'y faire bonne figure. Les autres, tenus en arrière et groupés en plusieurs détachements soumis à la plus stricte discipline, ne furent portés en avant que tour à tour. C'est ce qui explique, avec la nécessité de défendre les villes de la cote contre les Anglais, pourquoi l'armée d'Italie n'a guère engagé que la moitié ou les deux tiers de ses forces pendant la campagne de 1793. On eut ainsi, du moins, des troupes sur lesquelles on pouvait compter, d'une instruction suffisante, formées par de rudes combats de postes, et engagées progressivement dans des opérations plus importantes. Aucun échec sérieux ne vint affecter leur moral. On s'explique aussi de cette façon comment le désordre ne s'est jamais introduit dans le mode de combat de cette armée, et comment sa tactique est restée plus conforme aux règles et aux traditions du passé que celle des armées du Nord.

Elle était d'ailleurs éloignée de Paris et moins soumise que toute autre à l'influence révolutionnaire ; les représentants envoyés en mission près d'elle répugnaient aux moyens violents et furent assez sages pour ne pas en désorganiser les cadres. En janvier 1794,

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tous les officiers généraux provenaient de Tancienne armée. Laray, qui avait atteint le grade de colonel dans le génie autrichien, Dujard, Bonaparte, l'un major et l'autre capitaine d'artillerie avant Ja guerre, sortaient des écoles; Dumerbion, Kervéguen, Sériirier, Hilaire, Miollis et Barquier, étaient aussi des officiers de carrière sortis des cadets, des écoles militaires, etc. ; cinq autres étaient devenus officiers avant la Révolution, grâce à des circonstances particulières, mais sans pouvoir dépasser les grades subalternes ; c'était Pierre, vieux capitaine dans l'artillerie coloniale, Parra, Macquart, Lebrun, Hammel.

Enfin, Masséna, François, Bizanet, n'avaient pu obtenir l'épée de sous-lieutenant sous l'ancien régime ; Mouleau était un vieux soldat, engagé en 1761; Cervoni avait servi deux ans avant la guerre.

Un grand nombre d'officiers supérieurs provenaient aussi des officiers de l'armée royale.

Tels sont les hommes qui, pour la plupart vieux militaires blanchis sous le harnais, ont instruit l'armée d'Italie. Leur rôle devait en général s'arrêter là, car bien peu d'entre eux avaient les qualités nécessaires pour commander une brigade. A côté de Bonaparte et de Masséna, il n'y avait que Laharpe, Sérurier, Miollis, Gervoni, qui eussent de la valeur ; les autres furent réformés ou retraités à partir de 1794, sauf quelquesuns dont Bonaparte fit, en 1796, des commandants de places. Des hommes nouveaux, sortis des bataillons de volontaires, les remplacèrent peu à peu.

Ceux-ci se formèrent en même temps que la troupe, dans les dures campagnes de 1793 et 1794, qui valaient

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bien des années de caserne et d'étude. Les combats, ainsi que la rude existence menée dans les montagnes par ces hommes exposés aux intempéries, presque sans vêtements et sans vivres, firent subir quelques pertes ; la désertion occasionnée par ces terribles épreuves produisit un déchet plus considérable encore ; à la fin de 1793, le tiers des volontaires avaient disparu. Du moins ceux qui restaient étaient-ils des hommes physiquement et moralement trempés, ayant fait leurs preuves. Au printemps de 1794, après le premier amalgame, l'armée d'Italie tout entière est une troupe d'éhte.

Il y manque cependant quelque chose et, telle qu'elle est, elle ne saurait remporter de grande victoire.

Les cadres, formés à la môme école que les soldats, ont les mêmes qualités qu'eux, mais guère plus ; aucune idée de ce que peuvent être des mouvements combinés et de grandes opérations.

Ils n'ont fait qu'une guerre de postes où l'on n'a jamais employé plus de 3,000 hommes sous un même chef.

C'est en février 1793 que les hostilités ont commencé dans la montagne. Biron fait attaquer par Brunet et Dagobert le poste de Sospel, où les Piémontais viennent de s'établir : trois colonnes sont dirigées concentriquement sur Sospel et Pérus, venant de TEscarène, Peillon et Castillon ; elles devraient former un total de loOO hommes, mais l'une d'elles s'attarde et ne prend aucune part à l'action.

Le 28 février, c'est à l'aile opposée de l'armée que l'on prend l'offensive : 1300 hommes de l'armée des

Alpes descendent, par la vallée du Var, sur Puget- Théniers et le Touet de Benil ; l'armée d'Italie dirige en même temps sur Villars, pour appuyer cette attaque, 700 hommes commandés par le lieutenant-colonel Cadart et le chef de bataillon Masséna. A leur droite, Dumerbion attaque l'ennemi entre le Var et la Vésubie avec 2,000 à 2,500 hommes répartis sur un front de 8 kilomètres ; plusieurs colonnes, formant un total de 4,000 hommes, remontent la vallée de la Vésubie, sous le commandement supérieur de Brunet, et le général Dagobert attaque le col de Saint-Roch avec 2,000 hommes. Chacun de ces groupes agit séparément, et la moitié de Tarmée reste dans les garnisons de la côte.

Après cette attaque générale, les troupes de première ligne sont réparties en quatre groupes :

S bataillons à Castillon, sous le commandement du général de brigade Dumerbion ;

10 bataillons à Braus, avec le général Dagobert ;

5 bataillons à Peiracave, sous les ordres du chef de brigade Masséna ;

5 bataillons sur la Vésubie, sous les ordres de Casablanca, puis du chef de brigade Sérurier.

Au mois de juin, les représentants arrivent à l'armée, et décident d'attaquer TAuthion. On n'engage que 9,000 hommes sur 18,000 disponibles.

A la droite, 1000 hommes débouchent de Sospel sur Brouis par le Pérus, pendant que 5,000 hommes, partis des environs de Braus, attaquent le Mangiabo. Une des colonnes, commandée par Masséna, enlève les positions ennemies « à la course», et s'établit sur la

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crête à l'ouest de Brouis. A gauche, Gardanne attaque le Moulinet.

Le lendemain, on réunit environ 3,000 hommes près de Peiracave pour marcher sur l'Authion, pendant que Sérurier se porte vers Raus par Belvédère avec 3,000 hommes ; ii échoue dans cette attaque et, bien que le détachement de Peiracave occupe le Tueis, on ne peut déloger l'ennemi de la tête d'Authion.

Une seconde attaque, engagée dans les mêmes conditions, échoue comme Ja première. Les pertes sont énormes.

L'armée, ayant reçu quelques renforts, peut mettre en première ligne 23,000 hommes, répartis par moitié entre les bassins de la Roya et de la Yésubie. Il ne reste plus que o,000 hommes sur la côte.

Le 29 juillet, 2,000 hommes sont dirigés sur la vallée de la Tinée, dont on chasse les postes piémontais, pendant que 2,000 hommes font une démonstration contre les positions de l'Authion.

Reconnaissant alors l'impossibilité d'enlever ces dernières, non plus que celles de la Roya, Brunet forme le projet de les tourner par l'est en violant la neutralité génoise; mais il entre en lutte av'^ec les représentants à propos des mesures à prendre contre les rebelles de Toulon,- et il. est destitué.

L'occupation de Toulon par les alliés vient menacer l'armée d'Italie sur ses derrières et l'obliger à s'affaiblir pour coopérer à l'investissement de cette place. Les Piémontais s'enhardissent. Pendant le mois de septembre, nous évacuons les postes de la Tinée, et les Sardes en profitent pour y revenir et pousser jusqu'à

Puget-Théniers. Ils attaquent en même temps nos postes de la Roya avec des détachements de 100 à §00 hommes, qui sont repoussés, puis ils portent G, 000 hommes dans la vallée de la Vésubie et nous refoulent de ce côté jusqu'à Utelle.

Le 30 septembre, 600 Piémontais attaquent Gilette et sont repoussés; cette attaque, renouvelée quinze jours après avec 1400 hommes en deux colonnes, échoue une seconde fois devant les renforts amenés parDugommier, qui revient le lendemain à Utelle et en chasse de Wins. Les Piémontais battent en retraite sur toute la ligne; Masséna mène la poursuite en avant d'Utelle avec SOO hommes et enlève d'assaut le Brech.

L'armée prend alors ses quartiers d'hiver; la division de droite, sur la Roya, comprend 5,400 hommes sous les ordres de Macquart ; au centre, Bizanet dispose de 6,000 hommes pour occuper Moulinet, Peiracave, Saint-Arnould et Lucéram. Enfin Masséna commande la division de gauche, forte de 4,000 hommes éparpillés entre Utelle, Levens et Gilette.

Il reste toujours 5,000 hommes dans les garnisons de la côte.

2° L'état-major de l'armée d'Italie.

Comme on le voit par ce court exposé, l'armée d'Italie n'avait tenté, en 1793, aucune opération de grande envergure, exigeant un plan et des combinaisons habiles. Elle s'était contentée de battre les posi-

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lions ennemies de front sur toute la ligne par des attaques parallèles assez décousues. Aucun des généraux qui composaient son état-major général en 1 794 n'avait exercé d'autre commandement que celui d\me colojine isolée, et le plus habile d'entre eux, Masséna, n avait jamais eu plus de 3,000 hommes sous ses ordres au cours des opérations. Formés exclusivement par l'expérience de cette campagne et sans études militaires antérieures, tous ces généraux n'avaient aucune conception de la grande guerre et d'un système d'opérations combinées.

Au moment où Bonaparte arrive à Nice, Dumerbion est général en chef à litre provisoire.

« Dumerbion, que la Révolution avait trouvé capitaine de grenadiers dans le 9P régiment d'infanterie, était un homme d'honneur dans toute la force de l'expression. Il aimait son métier; et, quoique son instruction ne fût pas très étendue, il aurait fort bien commandé un corps en sous-ordre dans une guerre ordinaire. Il ne manquait pas de sens ni de pénétralion; mais, naturellement circonspect, sa volonté s'effaçait devant le despotisme des représentants. Général en chef malgré lui et uniquement pour échapper aux accusations d'incivisme alors dirigées contre tous ceux qui refusaient de se dévouer aux fonctions dont l'opinion publique les réputait capables, il semblait en toute circonstance moins jaloux d'exercer le commandement dans toute sa plénitude que d'échapper aux dangers de la responsabilité.

« Deux officiers partageaient seuls sa confiance et la méritaient à des titres différents. Le capitaine du génie

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Mares, regardé dans son arme comme un intrus, parce qu'il sortait des ponts et chaussées et n'avait pas passé à l'école de Mézières, était très habile dans les levés et entendait bien les chicanes de la guerre de montagne. L'adjudant général Chabran, ex-doctrinaire de Cavallon, était aussi un précieux auxiliaire. Comme ib avait l'aisance, les formes et le langage d'un homme habitué à traiter les affaires, qu'il était énergique et jamais à bout d'expédients, c'est par son intermédiaire que le général Dumerbion se concertait avec les commissaires de la Convention sur tous les points délicats de politique, de guerre et d'administration.

« Le général Gauthier-Kervéguen, chef d'état-major, ancien officier, ne cherchait pas à se prévaloir de ses fonctions, ni du mauvais état de santé du général en chef pour étendre ses attributions et se rendre nécessaire. Il ne s'abusait pas sur sa capacité, qui suffisait pourtant à la tâche d'expédier les ordres et d'en surveiller l'exécution. Le général Vital, qui commandait le génie, n'était d'aucun poids dans le conseil.

« Avec un général en chef de ce caractère et un pareil entourage, l'armée n'aurait pas fait d'entreprises bien remarquables si la Convention nationale n'eût délégué trois de ses membres pour la diriger. Ces redoutables commissaires, revêtus de pouvoirs presque illimités, ne connaissaient pas d'obstacles et faisaient tout plier devant leur volonté. Intelligents, actifs, énergiques et fermes jusqu'à la cruauté, ils voulaient des victoires et ne pouvaient manquer d'en obtenir. Les représentants Saliceti, Ricord et Robespierre jeune étaient venus s'installer au quartier général à Nice. C'est là que se

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tenait le conseil où s'agitaient toutes les questions relatives au personnel, au matériel et aux opérations. Dans ces conférences, où le général en chef n'avait pas toujours l'initiative, le général d'artillerie Buonaparte s'était acquis une grande prépondérance autant par ses relations intimes avec Saliceti, son compatriote, et avec Robespierre le jeune, dont il avait cultivé l'amitié depuis sa première mission, que par les opinions ardentes qu'il professait alors, les services récents qu'il avait rendus devant Toulon et enfin les talents incontestables qu'il montrait dans toutes lés affaires politiques et militaires.

« Le général Dumerbion reconnut sans peine et sans jalousie l'habileté de son général d'artillerie, et fut d'autant plus porté à goûter ses avis que, à raison du grand crédit dont celui-ci jouissait auprès des commissaires, adopter ses idées paraissait un sur moyen de ne jamais se trouver en opposition avec eux. »

Ce passage, écrit après l'Empire, n'aurait par luimême qu'une médiocre valeur historique, et nous ne songerions pas à nous appuyer sur l'autorité du général Koch pour affirmer, par exemple, l'influence prépondérante de Bonaparte à l'armée d'Italie, en 1794; mais tous les faits concordant pour en démontrer l'exactitude, nous n'avons pas hésité aie citer dès à présent comme un tableau fidèle de la situation au quartier général de Nice et du caractère des personnages qui allaient diriger les opérations.

Que Dumerbion et ses auxiliaires aient été des hommes d'une valeur très ordinaire, on ne peut en douter; toute leur carrière l'a prouvé. La liaison de

Bonaparle avec Robespierre jeune et son rôle dans la direction des opérations sont plus discutables, et il faut entrer à ce sujet dans quelques détails.

On a vu comment, au siège de Toulon, Saliceti avait eu recours à son jeune compatriote pour commander l'artillerie après la blessure de Dommartin, et nous avons fait remarquer à ce sujet de quelle nature devaient être leurs relations, après la lutte qu'ils avaient soutenue ensemble contre Paoli, On a vu également que, le siège terminé, Bonaparte avait été promu général de brigade sur la proposition de Saliceti et de Robespierre jeune, qui l'avaient fait venir avec eux à l'armée d'Italie. Mais quel pouvait être alors le degré d'intimité de Bonaparte et de Robespierre, quelle influence le général exerçait-il sur le représentant? Tous les auteurs de mémoires, Roguet, Marmont, Charlotte Robespierre, etc., sont d'accord avec Koch pour affirmer que cette influence fut très grande. Laissant de côté ces témoignages trop lointains, nous en invoquerons de plus probants.

Le S avril 1794, Augustin Robespierre écrit à son frère : « J'ajoute aux patriotes que je t'ai déjà nommés le citoyen Buonaparte, général chef de l'artillerie, d'un mérite transcendant. Ce dernier est Corse; il n'offre que la garantie d'un homme de cette nation qui a résisté aux caresses de Paoli, et dont les propriétés ont été ravagées par ce traître » .

Cette lettre, le document le plus sur et le plus important que nous ayons sur les relations de Robespierre jeune avec Bonaparte, les définit parfaitement. 11 ne

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s'agit pas d'une vive sympathie, que ce dernier devait être peu capable de ressentir ou d'inspirer, mais de cette admiration dont il frappait de prime abord tous ses interlocuteurs. Il n'est pas donné comme un officier excellent, de bon conseil; ce sont là des paroles trop faibles pour exprimer ce sentiment particulier que sa parole fait éprouver; c'est un homme transcendant. Aucun de ses contemporains n'est loué en des termes comparables à ceux-là, pas plus Hoche que Masséna. 11 n'est donc pas à supposer qu'on l'emploie à rédiger simplement, sous la direction supérieure des représentants, les ordres dont la substance lui sera indiquée. Ce travail subalterne n'est pas digne d'un homme qualifié de transcendant. Les pJans qu'il rédige, c'est lui qui en est l'auteur; Tilly, chargé d'affaires à Gênes, l'appelle « favori et conseiller intime de Robespierre le jeune » ; aussi les thermidoriens, en exécutant Robespierre jeune avec son frère, poursuivront-ils Bonaparte comme un de leurs inspirateurs, leur « faiseur de plans ». Ce n'est pas que ces plans soient parfaits; si l'idée générale est excellente, l'organisation des marches et la rédaction des ordres laissent beaucoup à désirer; mais tels qu'ils sont, combien ils doivent être supérieurs à tout ce qui sortirait de la collaboration de Dumerbion et de Gauthier-Kervéguen !

Après le 9 Thermidor, il faudra bien revenir à Bonaparte, malgré la suspicion où on le tiendra et, après la victoire de Dego, l'honnête Dumerbion, dans son rapport au Comité de Salut public, attribuera le succès « aux savantes combinaisons du général d'artillerie Buonaparte ».

S'il n'y avait pas de sympathie, d'amitié véritable entre Robespierre jeune et Bonaparte, du moins y avait-il une entière communion d'idées. D'une part, leur doctrine politique était la môme ; tous deux s'étaient nourris de Rousseau, et Bonaparte professait, du moins en apparence, les idées les plus avancées; d'autre part, les principes d'ordre, d'autorité et d'offensive à outrance, qui caractérisaient la politique de Robespierre, convenaient absolument au caractère de Bonaparte. Il s'est toujours exprimé en termes très favorables sur le gouvernement de Robespierre, et, après le 18 Brumaire, une femme d'esprit pourra dire : « Bonaparte, mais c'est Robespierre à cheval ! »

Enfin, il faut se rappeler que Robespierre jeune était d'un caractère doux et humain, et que la terreur, les exécutions sommaires, lui étaient odieuses, ainsi qu'à Bonaparte.

(( Bonaparte, a dit avec raison le colonel Jung, trouvait enfin des chefs pour le comprendre et des hommes de fer pour exécuter ses projets. »

« Bonaparte, dit M"® Robespierre, était républicain; je dirai même qu'il était républicain montagnard ; du moins il m'a fait cet effet par la manière dont il envisageait les choses à l'époque où je me trouvais à Nice. Dans la suite, ses victoires lui tournèrent la tête et le firent aspirer à dominer ses concitoyens ; mais lorsqu'il n'était que général d'artillerie à l'armée d'Italie, il était partisan d'une liberté large et d'une véritable égalité.

M L'admiration de Bonaparte pour mon frère aîné, son amitié pour mon jeune frère, et peut-être aussi

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l'intérêt que mes malheurs lui inspirèrent, me firent obtenir sous le Consulat une pension de trois mille sixcents francs. «

D'après Marmont, l'influence de Bonaparte sur Robespierre jeune était si grande, que c'est à elle que l'armée d'Italie dut d'échapper à la Terreur :

« Si le sang ruisselait partout sur les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu, à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9 Thermidor, espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa, utilement et avec un grand succès, son influence sur l'esprit des représentants. »

Ce qu'on sait aujourd'hui, non seulement du caractère d'Augustin Robespierre, mais du rôle des émissaires de son frère dans toutes les armées, permet de repousser cette explication, ou du moins de s'en passer. Saint-Just et Lebas, à l'armée du Rhin, n'ont pas employé la guillotine plus que Robespierre jeune et Ricord ; ce sont partout les hommes corrompus et avides, danlonistes ou thermidoriens, qui ont commandé les exécutions sommaires. Dans le Midi, ce furent Barras et Fréron qui mirent Toulon à feu et à sang. Nous ne pouvons donc retenir de l'explication donnée par Marmont que la haute idée qu'il se faisait de l'influence de Bonaparte sur Robespierre jeune.

En entrant dans le détail des opérations de 1794,

nous allons trouver à chaque pas les preuves et les résultats de cette influence.

30 Projets d'opérations pour l'armée d'Italie.

Bien que Tarmée d'Italie fût restée à peu près statlonnaire dans les Alpes-Maritimes depuis 1792, son nom seul indique qu'on lui rêvait d'autres destinées.

Les traditions du XVIII*' siècle devaient inspirer le désir de prendre l'ofTensive contre la maison d'Autriche dans ses provinces de Lombardie, comme l'avaient fait Catinat, Vendôme et Maillebois.

« Il conviendrait, dit Bourcet dans son Traité de la Guerre de montagne^ de porter l'armée jusqu'aux frontières du Tyrol pour arrêter tous les secours qu'elle aurait intention d'y faire passer, pendant qu'un détachement de la même armée ferait le siège des places de la Lombardie », et il spécifie après Feuquières que, dans ce cas, il faut avant tout se saisir de la place de Vérone, qui commande toute communication entre le Tyrol, les positions de la Corona et de Rivoli, et la Vénétie. Sans cette place, la ligne de l'Adige perd tous ses avantages, comme l'a prouvé la campagne de Catinat en 1701.

On a vu comment Villars avait éludé l'offensive en Bavière par le Tyrol, réclamée par Rebinder, sans nier la supériorité militaire de ce plan, mais de crainte de n'être pas suivi en Allemagne par les Piémontais.

Ainsi les conditions générales d'une offensive en Lombardie, soit qu'on s'en tînt à la ligne de l'Adige,

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soit qu'on voulût pénétrer en Allemagne, étaient prévues par tous les écrivains militaires classiques, de Feuquières à Bourcet.

L'influence de ce dernier était grande à la veille de la Révolution; chargé pendant plusieurs années de diriger à Grenoble une véritable école d'état-major, puis de procéder au lever et à l'élude des frontières avec un groupe nombreux de jeunes officiers, ses mémoires manuscrites étaient dans toutes les mains : Guibert et du Teil les mentionnent avec éloges. Saint- Remy, chef d'état-major de l'armée des Alpes, avait été l'élève de Bourcet, et tous les officiers du génie employés dans les Alpes ou au Ministère de la guerre avaient étudié ses observations sur la guerre de montagnes et sur la frontière du Piémont. Carnot les avait certainement entre les mains, puisqu'il en existait un exemplaire dans les archives de la guerre ; à l'étatmajor de l'armée d'Italie, le chef de bataillon Clausade, qui avait travaillé cinq ans à la topographie des frontières, devait les connaître ; quant à l'armée des Alpes, qui opérait autour de Chambéry et de Grenoble, elle faisait certainement usage des papiers de Bourcet conservés dans ces deux villes.

Quoi qu'il en soit, l'idée de pousser l'offensive jusqu'à l'Adige et aux débouchés du Tyroi apparaît dans les premiers mémoires rédigés en 1792 et 1793.

Dès 1792, un officier de l'armée du Rhin envoie au ministre un plan, d'ailleurs assez vague et insignifiant, d'après lequel l'armée d'Italie devait pénétrer en Allemagne par les gorges du Tyrol.

Dans l'hiver de 1792 à 1793, le représentant

Simond, en mission à l'armée des Alpes, homme d'une grande valeur, rédige un mémoire complet sur l'offensive dans le Piémont, mémoire sur lequel nous aurons à revenir '. Il y adopte les idées de Villars, et veut que l'armée d'Italie, pénétrant en Lombardie, y attire les forces de l'Empire. « Dans cette crise, l'Empereur ferait filer des troupes du Tyrol et de la Souabe, c'est-à-dire affaiblirait la défensive sur le Rhin, ou non; dans le premier cas, nos troupes sur le Rhin profiteraient des avantages que leur donnerait nécessairement la diminution du nombre de nos ennemis, et obtiendraient les succès que leur aurait préparés l'armée d'Italie. »

Le 2S août 1793, le consul La Chèze écrit au Comité de Salut public qu' «il faut tourner Saorge et envahir la Lombardie par le territoire génois, de manière à se rendre maître des passages du Tyrol et du Trentin, par où l'Empereur peut toujours amener du monde, et à commander le Milanais, la Lombardie, la Toscane et Naples ». Ce plan fut admis en principe par le Comité.

Comme on le voit par la dernière phrase de ce projet, le but essentiel ne paraît plus être la lutte contre la maison d'Autriche, mais l'occupation et l'exploitation de l'Italie, en y comprenant l'Italie proprement dite, la péninsule, c'est-à-dire la Toscane, Rome et Naples. En parlant ainsi, La Chèze ne fait qu'exprimer les idées communes à tout le corps diplomatique : Cacault, Tilly, Miot, chargés d'affaires à

' Voir Pièces juslificalivcs, n° 6.

l'armée d'italie. 23o

Rome, à Gênes, à Florence, les soutiendront tous jusqu'en 1796. Mesurant la résistance du pays à la solidité des gouvernements, ils signalent l'Italie comme une proie facile à saisir, et dont l'exploitation procurera de grandes ressources à la France. Robespierre entrera complètement dans leurs vues, et l'idée de conquérir l'Italie pour l'exploiter sera la seule à laquelle se réduira sa politique extérieure. Simond, dans son mémoire sur l'offensive dans le Piémont, ne s'occupe pas de l'Italie péninsulaire, mais les richesses de la Lombardie sont aussi pour lui un des objets essentiels de la guerre. « Nous avons besoin, dit-il, de nourrir nos armées hors de notre territoire », et le principal avantage qu'il voit dans l'invasion du Piémont et du Milanais, c'est que « les greniers de la riche Lombardie nous seraient ouverts ; deux armées vivraient hors du territoire de la République des suites de leurs succès »; du Piémont seul « nous aurions extrait 1200 à I.jOO pièces de la plus belle artillerie qu'ait l'Europe, 230,000 fusils et tous les équipages militaires qui y ont rapport, des grains pour nourrir 300,000 hommes pendant un an ». Ainsi, dans la fameuse proclamation qu'on lui a tant reprochée, Bonaparte ne fera que suivre la tradition révolutionnaire.

En attendant, les actes ne répondent guère aux paroles, et, à la fm de 1793, on en est encore à disputer aux Sardes les passages des Alpes ; il faut songer d'abord aux moyens de déboucher dans le Piémont.

La géographie militaire des Alpes françaises était

plus simple encore en 1793 qa'aiijourcrhui; les vaies d'invasion étaient peu nombreuses, et leur discussion facile. La route du Pelit-Saint-Bernard, conduisant dans la vallée d'Aoste ; les routes du mont Cenis et du mont Genèvre, débouchant dans les vallées d'Oulx et de Pragelas ; les routes de IWrgentière et de Tende, débouchant sur la Stura ; enfin, si l'on violait d'abord la neutralité génoise, les chemins d'Oneille et de Savone à Ceva formaient quatre voies d'invasion distinctes. Après un court examen des difficultés et des obstacles que rencontrerait l'envahisseur dans chacune d'elles, on arrivait facilement à conclure que les deux dernières étaient seules admissibles, et que l'armée d'Italie se trouvait naturellement désignée, de préférence à l'armée des Alpes, pour prononcer l'offensive. Tel est le premier point établi d'abord dans tous les mémoires, et notamment dans celui de Simond, ainsi que dans le rapport lu par Carnot le 30 janvier 1794, et intitulé : « Système générai des opérations militaires de la campagne prochaine » .

Ce premier point établi, reste à déterminer exactement le moyen de pénétrer jusqu'à Coni. Il faut d'abord faire tomber Saorge et s'emparer du col de Tende, et c'est là l'œuvre que n'a pu accomplir l'armée d'Italie en 1793. Après avoir tant de fois échoué contre les positions de i'Authion, on ne voit d'autre moyen de réussir que de tourner Saorge par l'est, et pour cela il faut violer la neutralité génoise. Si l'on y met encore quelques scrupules, ce n'est pas par respect du droit des gens, violé par les Anglais dans le port de Gênes,

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mais parce que l'on craint de s'aliéner cette république, d'où l'armée d'Italie tire toute sa subsistance.

D'autres considérations vont bientôt décider l'invasion du territoire génois, précisément pour faciliter le ravitaillement.

Depuis le commencement de la guerre, les vivres venaient de Gênes à Nice par mer ; or, le territoire génois était interrompu, entre ces deux villes, par l'enclave piémontaise d'Oneille, dont les corsaires interceptaient les transports. Il fut un moment où la course fut si active à Oneille, que l'armée d'Italie se sentit sur le point d'être affamée dans le comté de Nice.

Le bombardement d'Oneille par une flotte française n'arrêta pas longtemps les corsaires sardes, qui se trouvèrent bientôt protégés par une escadre anglaise, maîtresse de la mer.

Tout le monde réclame une expédition contre Oneille. Le 14 janvier, l'agent en chef des vivres écrit au Comité de Salut public : « Il faut calculer sur une consommation de 6,000 quintaux par jour. L'Italie seule peut les fournir, et le port de Gênes est le seul qui nous soit ouvert. Si nous enlevions Oneille et Loano, ce qui serait assurément chose facile, nous aurions toutes les denrées de lo à 20 francs meilleur marché. Les corsaires de ces deux repaires de brigands troublent la navigation des Génois d'une manière incroyable, et la Répubhque de Gênes est sur ce point d'une indifférence blâmable ».

Le 16 juin, c'est le régisseur Haller qui écrit : « J'avais bien raison de me courroucer contre l'in-

différence que l'on met à nous débarrasser de l'entrave de ce misérable Oneille ».

Aussi Carnol mentionne-t-il l'expédition d'Oneille comme la première à entreprendre par l'armée d'Italie :

« Si Ton veut attaquer le Piémont, c'est par le département des Alpes-Maritimes, en prenant d'abord Oneille, qui empêche tout secours de la part des ennemis, toute communication avec la Sardaigne, et qui nous facilite l'arrivage des subsistances pour nos armées par la rivière de Gênes. Ces motifs devront déterminer le Comité de Salut public à ordonner l'attaque d'Oneille, d'où il nous sera facile ensuite d'entrer en Piémont, en prenant à revers le poste de Saorgio et mettant le siège devant Coni. »

Cette dernière proposition implique la violation du territoire génois, qui sépare Oneille de Saorge et de Coni. Cependant, on ne se décide pas d'abord à violer la neutralité de Gênes, et c'est une expédition par mer que le Comité de Salut public ordonne le 9 mars, à la suite d'une lettre du Ministre de la guerre, datée du 3 mars, qui signale l'urgence de l'occupation d'Oneille pour la subsistance de l'armée. Le 40, le Ministre écrit aux représentants en mission à l'armée d'Italie, que le général Hoche a ordre de se rendre à Toulon, où il recevra de nouvelles instructions. Il recommande de prendre tous les renseignements utiles pour l'expédition, et joint à sa lettre un pli contenant les instructions destinées au général Hoche. Mais ce dernier a déplu à certains membres du Comité, et le 20 mars, Carnot et CoUot d'Herbois ordonnent son arrestation.

l'armée d'italie. 239

Comme le font remarquer MM. Krebs et Morris, « il y avait une certaine inconséquence à prescrire un transport de troupes nombreuses par mer de Nice à Oneille, alors qu'on reconnaissait l'impossibilité d'envoyer des secours en Corse à cause de la supériorité des forces navales des alliés... L'expédition était bien hasardée, et il était étrange d'appeler à la diriger un officier étranger à la région ». D'ailleurs, le rassemblement de la flottille est trop lent, et la situation devient vite trop menaçante pour permettre d'attendre : on brusque l'opération, et elle se fait par terre. Les nouvelles de Gênes et de Vintimille décident les représentants à traverser le territoire génois.

Le chargé d'affaires de la République française à Gênes insistait depuis le mois de janvier pour qu'on occupât une partie du littoral génois, que les Piémontais semblaient vouloir envahir. Il signalait l'existence à Gênes d'un parti révolutionnaire important, qui désirait noire intervention et redoutait celle des alliés. Enfin, concluait-il, « il faut avoir l'œil ouvert sur Dolceacqua et le voisinage de Ventimiglia, et, toute considération cessante, empêcher que les Piémontais n'exécutent leur dessein ». De nombreux agents informaient Sahceti que les avant-postes piémontais se multipliaient dans les montagnes qui environnaient le territoire génois, qu'on travaillait à des chemins charretiers pour transporter du canon jusqu'à Vintimille. L'un d'eux fait ressortir, dans une lettre du 15 février, que (( le roi sarde a le plus grand intérêt à tout tenter pour s'opposer à quelque prix que ce soit à l'entrée des Français sur le territoire de la République, parce

240 CHAPITRE ly.

que c'est de ce côté-là seulement qu'il peut craindre une invasion de ses Étals sans pouvoir s'y opposer ».

La violation du territoire génois, disent-ils encore, aura pour résultat d'intimider l'oligarchie du gouvernement génois, plutôt que de l'irriter.

Les Piémontais ne songeaient peut-être pas à envahir les États génois ; mais l'imminence d'une expédition française de ce côté ne pouvait leur échapper :

(( Leur système défensif, dit M. Costa de Beauregard, n'avait de valeur sérieuse que si la neutralité du territoire génois était respectée. Or, la probabilité ou tout au moins la possibilité d'une trahison frappait tout le monde; seul, M. de Vins affectait la foi la plus aveugle dans les scrupules des Français et des

Génois » « La superbe inertie de M. de Vins »,

écrivait alors le marquis Costa, « qui ne veut point entendre parler d'envoyer quatre hommes à Dolceacqua, nous vaudra bientôt une humiliation nouvelle. Son déplorable système repose tout entier sur la bonne foi génoise ; autant vaudrait aller au combat ayant pour bouclier une toile d'araignée. >;

Résolu enfin à appliquer le projet indiqué par Carnot, Saliceti se fait envoyer de Paris une relation manuscrite et quelques plans relatifs aux campagnes de 17 i4 et i74o, et il appelle Bonaparte à Nice en toute hâte. Avec le concours de celui-ci, on passe rapidement du projet vague d'attaquer Oneille, puis Saorge, à un véritable plan militaire. Au lieu d'exécuter successivement les deux opérations , on va essayer d'atteindre les deux objets à la fois, et peut

l'armée d'italie. :241

être celte idée a-t-elle entraîné déGnitiveraent la résolution d'attaquer Oneille par terre.

4° L'expédition d'Oneille.

Au mois de février 1794, les Austro-Sardes avaient :

l,4oO hommes sur la Vésubie, 2,300 sur l'Authion et en arrière, 1,400 à Saorge, 350 à Tende, 2,100 sur la chaîne qui sépare la Roya

de la Nervia, de la Taggia, et

du Tanaro.

Total... 7,600

Au mois d'avril, la garnison de Saorge paraît avoir élé augmentée de 230 hommes, et le camp de Marta de 400 hommes.

Il y a donc environ 8,000 hommes en tout pour la défense de cette position de Saorge qui arrête les républicains depuis un an.

A la même époque, Ormea est occupé par 2 bataillons, soit 1200 hommes, et Oneille par 500 hommes. D'Argenteau dispose de 4 à .5 bataillons, qui peuvent faire un total de 2,400 hommes, entre le Tanaro et le Gesso. On attendait quelques bataillons autrichiens à Alexandrie et à Dego.

Sur 71 bataillons que comprenait leur infanterie de ligne, les Sardes en avaient 29 dans les places de l'intérieur: Tarin, Alexandrie, Tortone, Valenza, Novare,

Cherasco, Asti, Alba et Ceva. C'est ce qui explique comment ils n'opposaient guère que 10,000 à 12,000 hommes à chacune des armées françaises.

L'armée d'Italie avait deux objets en vue : Oneille et Saorge ; il n'avait d'abord été question que de les poursuivre l'un après l'autre ; mais on remarqua aisément que violer le territoire génois pour s'emparer d'Oneille, c'était prévenir les Austrc-Sardes que l'on allait déboucher sur leur flanc gauche, soit par le Tanarello, soit par le Tanaro. La manière la plus sûre de réussir, c'était, contrairement à la sagesse des nations, de poursuivre les deux buts à la fois. L'expédition d'Oneille, même en s'exagérant la résistance de cette petite place, ne devait pas exiger une troupe bien nombreuse, et la supériorité numérique de l'armée d'Italie permettrait d'attaquer en même temps la gauche ennemie avec de grandes chances de succès. On peut seulement regretter que, cette solution une fois admise, les représentants aient persisté à accorder une importance prépondérante à Oneille, et ne se soient pas mis en situation de diriger l'ensemble des opérations.

Le 2 avril (13 germinal an ii), Robespierre jeune et Saliceti signèrent l'arrêté suivant :

Les représentants du peuple près l'armée d'Italie, délibérant sur les moyens de mettre à exécution l'arrêté du Comité de Salut public du 19 du mois passé, arrêtent :

Article 1". Une division de l'armée d'Italie, dont la force sera de 18,000 à 20,000 hommes, se portera par terre, en passant sur le territoire de Gènes, sur Oneille, dont elle s'emparera; l'armée désignée pour cette opération sera suivie de l'artillerie nécessaire pour faire le siège d'Oneille, si la résistance de cette place venait à le rendre nécessaire. A cet effet, le commandant d'artillerie est

l'armée d'italie. 243

autorisé à prendre soit par terre, soit par mer, les mesures qu'il jugera convenables aux transports tant des pièces de campagne que de siège.

Article II. Le général destiné à commander cette expédition, en faisant occuper les hauteurs nécessaires pour assurer la prise d'Oneille, profitera de cette occasion pour tourner Saorgio, s'il en avait la possibilité, sans nuire à la prise d'Oneille qui forme l'objet principal de cette expédition.

(Suivent des prescriptions pour la conduite à tenir vis-à-vis des citoyens génois.)

Les représentants, accompagnés de Bonaparte, devaient suivre la colonne qui marchait sur Ûneille; le commandement supérieur des troupes était donné à Masséna, nommé divisionnaire à titre provisoire.

Les 20,000 hommes employés à cette expédition furent prélevés en grande partie sur les garnisons de la côte, Menton, Monaco, Eze, Nice, etc., avec quelques- bataillons pris çà et là dans le centre et la gauche de l'armée. La concentration autour de Menton put se faire sans trop attirer l'attention de l'ennemi et fut suivie immédiatement de la marche de nuit par laquelle s'ouvrit la campagne. Nous voici donc en pleine tactique napoléonienne.

Un plan détaillé des opérations à entreprendre avait été étabU à Nice, expliqué en conférence aux généraux et remis au commandant des troupes \ Ce plan paraît avoir été combiné et rédigé par Bonaparte ; il est aussi analogue que possible, comme structure et comme forme, au plan que ce dernier rédigera deux mois plus tard pour l'offensive sur Démonte : même division

• Voir Pièces justificatives, n" 7.

compliquée en colonnes et en journées; et il comprend des instructions pour tout le monde, sauf pour le commandant de l'artillerie de la colonne d'Oneille, qui est Bonaparte lui-même. Il est écrit de la main de Junot. Enfin, quelques jours après l'entrée en campagne, Masséna, ayant fait échouer l'opération en partie par l'inobservation des instructions qui lui avaient été données, reçut des représentants une lettre de reproches où le style de Bonaparte est facilement reconnaissable, et où il prend trop vivement la défense du projet d'opérations pour n'en être pas l'auteur responsable.

Quoi qu'il en soit, le corps expéditionnaire devait «former trois divisions, décomposées chacune en deux colonnes, et une division ou camp de réserve.

La division de droite (6,000 hommes) devait se porter sur Oneille; celle de gauche (4,000 hommes) suivrait la crête qui domine à l'est le bassin de Saorge; la division du centre ou du Tanaro (rj,000 hommes) devait marcher en éventail entre les deux premières et occuper tout l'espace qui les séparait; elle enverrait d'abord une forte colonne à droite pour appuyer la division d'Oneille; puis, soutenue par la division de réserve (ri, 000 hommes), elle se reporterait vers l'ouest, sur la crête qui domine le bassin de la Roya, et elle prolongerait le mouvement de la division de Saorge derrière la gauche piémontaise. Le prem.ier jour, le front de l'armée devait entourer le bassin de la Nervia; le second jour, il aurait dépassé le bassin de la Taggia.

En cas de succès, la gauche, le centre et la réserve

l'armée d'italie. 245

pousseraient sans interruption jusqu'au col de Tende.

En cas d'échec, au contraire, ces trois divisions laisseraient autour du bassin de Saorge les forces nécessaires pour soutenir la défensive, pendant que le reste de l'armée se concentrerait à Ponte di Nava, d'où l'on partirait pour exécuter un mouvement tournant plus étendu.

Dans la réalité, les divisions n'eurent pas exactement l'effectif prévu : celle de Saorge compta 4,4.^0 hommes au lieu de 4,000.

Celle du Tanaro, o,2S0 hommes au lieu de 5,000.

Celle d'Oneille, 5,8S0 hommes au lieu de 6,000.

La réserve, 4,150 hommes au lieu de 5,000.

Total : 19,700 hommes au lieu de 20,000.

C'était environ 700 hommes reportés de la droite à la gauche.

Le premier jour, 6 avril, la division de Saorgio exécute les mouvements prescrits, et, de concert avec les troupes du camp de Breil, chasse facilement les Piémontais de leurs postes d'Ornegîia, Fourcoin, etc. Elle occupe le mont Jove, mais ne peut aller au delà du Pas de Muratone dans la direction de Saorge, tous les chemins ayant été rompus par l'ennemi. Lebrun et Hammel, qui la commandent, découragés par le mauvais temps, n'essayent pas de s'avancer vers Tanarda par les sommets ou par le versant sud-est, et rendent simplement compte de leur immobihté à Masséna, qui marche avec la division du Tanaro. L'ordre général ne leur imposait pas, d'ailleurs, de dépasser le mont Jove dès le second jour. La division du Tanaro se porte sur

Pigna avec Masséna, et s'y arrête le premier jour après seize heures de marche. L'ordre qui prescrivait d'atteindre le soir même la crête qui sépare la Nervia de la Taggia était donc inexécutable, mais en revanche la tâche indiquée pour le lendemain n'exigeait qu'une marche assez courte, de sorte qu'on pouvait encore arriver le second jour aux points fixés, c'est-à-dire à Colla Ardente et Conio, sur la ceinture du bassin de la Taggia.

D'après l'ordre, la moitié de la division du Tanaro, soit 2,000 à 3,000 hommes, devait se trouver, le 7 avril au soir, à Conio pour appuyer la division d'Oneille et, menaçant la retraite de la garnison piémontaise, l'empêcherde résister sérieusement à Sant'- Agata.

Le reste de la division du Tanaro et de la réserve (7,000 à 7,500 hommes en tout) devait se déployer entre ce premier détachement et la division de Saorge, c'est-à-dire poster les 2,000 à 3,000 hommes restants de la division du Tanaro sur la crête du bassin de la Taggia, 1000 hommes de la réserve à la Tanarda, puis plus en arrière 500 hommes au monte Gordale, et 3,000 à Pigna ou Dolceacqua pour garder les magasins et la communication avec Menton.

La place du commandant en chef aurait dû être, semble-t-il, au centre du cercle occupé par ces divers détachements, soit Pigna ou San-Giovanni de' Prali, de manière qu'il pût recevoir les renseignements des diverses colonnes et en régler les mouvements au gré des circonstances.

Au contraire, Masséna fit ce qu'il avait fait et vu

l'armée d'italie. 247

faire depuis dix-huit mois : il forma une seule colonne avec la division du Tanaro et la réserve, en prit le commandement immédiat, et se porta en avant avec l'intention, semble-t-il, de passer successivement à proximité de la plupart des points à occuper. Il n'envoya personne vers Conio et marcha à Triora avec toute la division du Tanaro. Il perdit ainsi le contact avec les divisions des ailes et ne reçut aucune nouvelle des représentants, ni de Hammel et Lebrun. De plus, au lieu de tenir les crêtes du bassin de la Taggia avec 2,000 ou 3,000 hommes, il n'en dirigea que 1500 sur Colla Ardente et Mezzaluna, et en garda près de 4,000 en arrière à Triora et à la Tanarda. Quant à la réserve, il la fit venir tout entière à Triora, au lieu de lui faire fournir les postes de la Tanarda, etc.

Le 8, Masséna, inquiet de la division d'Oneille et des représentants, veut s'en rapprocher. Il redescend à Montalto avec tout ce qu'il a sous la main et se fait suivre par tous les détachements de la gauche et du centre, ne laissant de postes qu'à Pigna, la Tanarda, Triora et le monte Grande. Le corps expéditionnaire est donc à peu près séparé du camp de Breil et, en attendant l'exécution de ce mouvement, la division de Saorge reste en l'air.

Masséna fait aussi refluer sur Montalto les magasins et convois. Bref, les trois divisions de gauche et du centre se sont épuisées en marches et contremarches incessantes pendant trois jours.

Le 9 avril, en procédant à cette concentration sur Montalto, Masséna écrit à Dumerbion et aux représen-

tanls pour expliquer sa situation et la conduite qu'il a tenue.

Les Piémontais n'ont pu, le 6 et le 7 avril, opposer aucune résistance à notre gauche. Les faibles détachements qu'ils avaient de ce côté se sont retirés à l'approche des Français pour s'établir derrière la Bendola et sur la crête du bassin de la Briga. Le 7, CoUi essaye de faire monter quelques détachements à la Tanarda, la Marta et Colla Ardente, mais la tourmente de neige qui arrête les Français oblige aussi les Piémontais à s'enfermer dans les cantonnements de la vallée ; toutefois, le 7 et le 8, pendant que Masséna se retire sur Montalto, ils commencent à réoccuper les sommets.

Du côté d'Oneille, les Français ont atteint, le 7, Castellaro et Montalto, comme l'ordre le prescrivait, et le 8, ils ont attaqué Carpasio et les hauteurs de Sant'Agata. La colonne de droite réussit à atteindre Borgo, mais celle de gauche échoue, n'étant pas appuyée par la division du Tanaro.

Le 9, les Français occupent Oneill'e ; Masséna rencontre un demi-bataillon sarde à Rezzo et le bat; mais, le lendemain, il ne poursuit pas, et laisse la garnison d'Oneille se retirer sur le Tanaro.

Il reçoit alors la lettre de reproches suivante, signée des représentants, mais où la main de Bonaparte est aisée à reconnaître :

« Selon tous les principes de la guerre^ une colonne de 4,000 hommes ne devrait pas être abandonnée sans aucune communication avec les autres divisions de l'armée ; le général en chef l'avait si bien senti, ^que

l'armée d' ITALIE. 249

son instruction, qui avait été discutée et adoptée, embrassait tout le système du territoire, depuis Saorgio à Oneglia ; il avait prévu tous les événements et avait tracé des marches difTérentes.

« En supposant que vous eussiez pensé que l'on ne devait pas attaquer le col de Tende et de Cormio, et qu'il eût été difficile d'enlever Saorgio, pourquoi n'avez-vous pas adopté la marche tracée dans l'instruclion du général en chef?

« Les premier et deuxième jours, la colonne du Tanaro devait occuper Tanardo ; l'avez-vous exécuté?

« La deuxième colonne du Tanaro devait, le premier jour, coucher dans les campagnes aux environs du monte Gordale et, quel que fût le succès de l'occupation de monte Tanardo, elle devait le deuxième jour se porter à Conio en prenant le chemin de Carpasio ; pourquoi cette colonne n'a-t-elle pas exécuté cette marche? L'on ne peut pas alléguer que la journée était trop forte, parce que, quand cela eût été, elle devait se mettre en chemin et coucher à Montalto ou Carpasio ; il est d'autant plus étonnant que vous ne l'ayez pas fait, que vous n'avez pas éprouvé de résistance au Tanardo. Comment n'avez-vous pas senti que cette colonne, par sa seule marche, se combinait avec la division d'Oneglia, et prenait la vallée par les hauteurs dans le temps que la division d'Oneglia s'introduisait par là en armes ? Vous deviez d'autant plus hâter la marche de la colonne du Tanaro sur la vallée d'Oneglia, que la division d'Oneglia se trouvait plus faible d'un quart de ce qu'elle devait être.

250 CHAPITRE lY.

« La première colonne d'Oneglia devait ôLre le deuxième jour à Montalto ; elle y a été !

« Elle devait occuper le troisième jour Ilmaro, mais l'absence de la deuxième colonne du Tanaro l'a rendue isolée et l'a obligée à se replier,

« Nous avons vaincu à Oneglia, et par notre isolement notre marche n'a pas été celle qui convenait à nos forces,; de misérables milices ont osé nous résister, et à l'heure qu'il est se sont emparées des hauteurs les plus intéressantes.

« Nous voici au cinquième jour dé l'expédition, l'ennemi a eu le temps de se reconnaître, et nous n'avons rien fait; 4,000 hommes se sont battus à Monte Jove, 2,500 à Oneille ; 12,000 hommes ont donc été inutiles, quoique extrêmement fatigués. Vous deviez occuper Triora, mais non pas y passer avec la deuxième colonne du Tanaro.

« Il faut absolument réparer le temps perdu ; les généraux Mouret et Bruslé se sont réunis à Carpasio ; ils en partiront demain matin ; faites partir le plus promptement possible 1000 hommes qui se rendront sur les hauteurs de Sant'Agata, près d'Onegh'a ; vous vous rendrez avec le reste de vos troupes à Carpasio, s'il n'en résulte aucun inconvénient, et vous recevrez là de nouveaux renseignements. »

On s'est étonné que Masséna acceptât de pareils re[iroches ; mais il est venu à Oneille pour y répondre, et nous ne savons dans quels termes. Il ne devait pas, d'ailleurs, avoir encore la juste fierté du vainqueur de Zurich, et il devait sentir qu'il avait encore beaucoup

i/armée d'italie. 2o1

à apprendre pour devenir un homme de guerre impeccable. On a objecté aussi qu'il était peu probable que les représentants fissent les projet d'opérations, ce qui leur aurait enlevé le droit de critiquer les généraux ; mais une lettre de Masséna lui-même va nous prouver bientôt que les plans étaient établis sans son concours, et qu'il avait purement et simplement à s'y conformer. Son rôle se trouvait, en somme, peu différent de celui deBerthieren 1800.

5" La prise de Saorge.

Quoi qu'il en soit, la première attaque sur les positions à l'est de la Briga avait échoué.

Si du moins les divisions de Masséna avaient été à peu près rassemblées, on aurait pu reprendre aussitôt l'attaque sur la Briga sans laisser à l'ennemi le temps de réorganiser sa défense ; mais les troupes étaient si dispersées et exténuées qu'il ne fallait pas y songer.

Les dispositions de Masséna ne répondaient pas plus à la deuxième hypothèse du plan général qu'à la première. 11 fallut improviser quelques mesures hâtives pour se mettre en état de reprendre l'exécution du projet approuvé par les représentants.

Le vide laissé entre le camp de Breil et le corps expéditionnaire, depuis que les divisions de Saorgio et du Tanaro étaient venues à Montalto, fut comblé : Lebrun fut renvoyé au mont Jove avec 2,500 hommes. François fut envoyé avec 3,500 hommes à la Tanarda et Triora ; on laissa 300 hommes à Pigna, où une partie

252 CHAPITRE lY.

des magasins était restée, et 3,000 à Oneille et sur îa côte.

Le 15 avril, un nouveau mouvement offensif amena environ 1000 homm.es du centre et de la gauche à Pieve di Teco, où se réunirent Masséna, Bonaparte et les représentants.

Le général autrichien d'Argenteau, qui commandait la gauche des alHés entre le Gesso et le Tanaro, avait en tout 10 bataillons et quelques milices : il laissa 1500 hommes à peu près sur la Bormida, à peu près autant autour de Garessio, et 3,000 à 4,000 hommes sur le haut Tanaro. Ponte di Nava et les hauteurs voisines étaient défendues par environ 1500 hommes de troupes régulières et 800 miliciens.

Le 16, Masséna attaque le col de Nava ; un bataillon a été envoyé à Mendatica, pour assurer la liaison avec notre détachement de la ïanarda, et pour menacer le Tanarello. Nous atteignons partout le Tanaro, et les Piémontais s'échappent vers le nord par petits groupes. Le 17, Masséna occupe Ponte di Nava et Ormea, et, le 18, Garessio.

Là s'arrêtait l'opération réglée par l'ordre général dans la deuxième hypothèse. La position prise à Ponte di Nava par l'armée républicaine était, en effet, une position centrale à double fin, permettant, soit de descendre dans le Piémont par la vallée du Tanaro, soit d'étendre le front sur lequel on attaquait les postes piémontais du bassin de Tende, de manière ù dépasser la limite de l'extension permise à cette poignée d'hommes. Ni lk-)naparte, ni les représentants, n'avaient

l'armée d'italie. 253

encore découvert leurs intentions qui, du reste, devaient être fixées par les circonstances.

Aussi le Comité de Salut public s'était-il inquiété d'avance, à l'idée que la droite de l'armée d'Italie allait s'engager à la légère sur Geva, sans souci de sa liaison avec le reste de l'armée, ni de ses magasins. Les représentants le rassurent par leur lettre du 18 avril (29 germinal, an ii) :

Ormea, 29 germinal.

Ne vous inquiétez pas, citoyens collègues, sur notre invasion en Piémont; nous ne pénétrons qu'avec infiniment de circonspection, et qu'autant qu'il le faut pour couvrir nos desseins, faire passer au despote sarde de très mauvaises nuits, lui occasionner des dépenses très considérables; il sera obligé de tirer des troupes de la droite de son armée, de s'affaiblir du côté de Saorgio, ce qui favorisera l'expédition que nous méditons sur cette forteresse. Dès le moment que nous nous croirons en mesure pour cette expédition, et que l'ennemi sera en force sur le Tanaro, nous évacuerons Ormea; nous garderons les hauteurs qui nous rendront maîtres des ponts du Tanaro, et qui dès lors nous permettront de nous introduire en Piémont, quand nous le jugerons convenable. Si, ensuite, nous nous trouvons maîtres de Saorgio, nous aurons deux débouchés pour entrer dans les campagnes du Piémont, et effacer du catalogue des tyrans celui de Turin.

Le premier débouché nous conduit de Nice, par le grand chemin, à Coni en passant par Saorgio. Nous faisons préparer à Antibes un équipage de siège pour celte place. Le second nous conduit par la vallée du Tanaro et nous permet d'arriver à Turin sans grands obstacles.

Pour entreprendre cette brillante campagne, il nous faut un accroissement de force et surtout de la cavalerie, dont nous sommes absolument dénués.

Notre expédition actuelle, en remplissant le but politique de la prise d'Oneille, est l'opération préparatoire à l'ouverture de la campagne d'Italie.

Masséna croit pouvoir écrire en même temps au

Comité, pour annoncer la marche sur Garessio ; mais le lendemain, réprimandé par les représentants pour avoir indiqué la marche vers le nord-est comme le véritable but des opérations, il écrit à Dumerbion de lui renvoyer sa lettre, si elle n'a pas été transmise à Paris.

Le 20, le plan définitif n'est pas encore communiqué par les représentants à Masséna. Il écrit à Dumerbion la lettre suivante, qui prouve à quoi se réduisait leur commandement à l'un et à l'autre :

Garessio, 1'='' floréal.

Il est vrai que le représentant Robespierre n'a point encore renoncé, ni moi, à l'expédition de Saorgio, mais tu en seras prévenu assez à temps, parce que Macquard, Lebrun, seront de la partie. Je te ferai passer en conséquence le plan d'attaque qu'on dit avoir été définitivement arrêté; le projet était jusqu'à présent, et il paraît indispensable, de faire passer de nouvelles, troupes à Giove; tu seras instruit à temps de tout.

Ainsi, ce n'est ni Dumerbion, commandant en chef l'armée d'Italie, ni Masséna, commandant le corps expéditionnaire, qui établissent les plans*; et il y a plus : ils ne sont même pas dans le secret de ceux qui prennent les décisions. Quoi de plus étonnant que ce général de division, commandant les troupes du corps expéditionnaire, et réduit à écrire : « On dit que le plan d'attaque a été définitivement arrêté ».

' Ce n'est pas davantage le chef de bataillon Clausade que nous voyons laissé pendant toute cette période à la disposition de Masséna et chargé de i'expéditiun des ordres de détail dictés par celui-ci.

l'armée d'italie. 25S

Arrêté, il l'est depuis le 18, jour où tout est mis en branle à l'armée d'Italie à propos du coup de main sur Garessio, et comme si l'on voulait marcher sur Ceva. Le i9, 3,500 hommes doivent se tenir prêts à partir, mais pour une destination inconnue; le départ est remis au lendemain faute de pain. Le 20, Masséna écrit encore qu'il va marcher sur Ceva, mais cette fois il sait qu'il s'agit d'un simple coup de main, et que si la surprise ne réussit pas, on se retirera sur-le-champ.

Enfin, le 21, le plan est communiqué à Masséna, et l'offensive que le public devait croire dirigée sur Ceva, est décidément ramenée sur la Roya.

Masséna envoie à Dumerbion la copie de ce plan, qui ne nous est pas parvenu, et il se met en route pour la Tanarda avec Bruslé et 4,000 hommes environ. Le reste de l'armée suit bientôt le mouvement. Les troupes prennent trois jours de vivres à Triora.

Masséna arrive sur ce point le 22; le 23, pendant qu'il occupe la Tanarda, on envoie encore sommer Ceva, pour retenir l'attention de l'ennemi de ce côté.

Une reconnaissance sur la Marta, faite avec 200 hommes, est repoussée. Le 25 avril, les Piémontais prennent l'offensive à leur tour, mais, battus, ils laissent entre nos mains leurs positions de la Marta, et c'est en vain qu'ils cherchent à la reprendre le 26. Dès lors, la hgne de la Bendola et les positions de Saorge sont tournées. L'ennemi se prépare à la retraite.

L'attaque générale des républicains a été ordonnée pour le 27 avril, et trouve l'ennemi assez ébranlé déjà par les dispositions prises pour évacuer ses magasins.

:2o6 CHAPITRE IV.

Aussitôt après avoir communiqué le plan à Masséna, Bonaparte et les représentants se sont hâtés de rejoindre Dumerbion au camp de Breil, puis de se rendre auprès de Lebrun au mont Giove, pour assurer la coopération de toutes les divisions dans l'attaque générale. Le 27 avril, Dumerbion rend compte de leur passage au Comité de Salut public :

(( Le représentant du peuple Robespierre, accompagné du général Bonaparte, arrivé hier à Breglio, après être venus ce matin en visiter les avant-postes, sont partis pour rejoindre la colonne du général Lebrun au. mont Giove. »

C'est donc bien Bonaparte qui, avec Robespierre, dirigeait l'ensemble des opérations, et se portait tour à tour auprès des diverses colonnes pour s'assurer que tous avaient compris et exécuteraient exactement les ordres donnés.

Masséna a donné à ses subordonnés des ordres qui nous sont parvenus, et peuvent nous aider à reconstituer le plan général de l'attaque.

Pendant que les troupes du camp de Breil attaquent de front les positions sardes de Saorge, Hammel et Bruslé les prennent en Hanc par le col de Tanarda avec deux colonnes formant un total de 4,000 hommes.

Plus au nord, François et Fiorella longeront, sur ses deux versants, la crête qui sépare la Taggia du Tanaro, pour attaquer les positions du Saccarello avec 3, .300 hommes.

Enfin, les SOO hommes précédemment détachés à Mendatica, formeront rexlrôme droite en marchant sur le col du Tanarello.

l'armée d'italie. 2o7

Ce dernier détachement trouve l'ennemi en force, et est contraint à la retraite. François ne pousse pas l'attaque sur le Saccarello, de sorte que Fiorella échoue ; mais une poignée d'hommes se cramponnent à un roc isolé avec la dernière énergie, et les Sardes, renonçant à les déloger, se retirent le soir sur Colla Ardente.

Heureusement, Bruslé et Hammel montrent plus d'ardeur que François; leurs 4,000 hommes débouchent de la Maria, enlèvent la grande redoute de Nava, d'où l'on domine la Briga, puis se portent sur Colla Ardente, et n'échouent que devant la Cima del Bosc. Cet échec partiel est sans importance, les Piémontais ne pouvant plus se maintenir sur ce point isolé, après la prise des crêtes qui dominent la Briga.

Le lendemain, les troupes sardes ont perdu tout courage et se débandent. Colh arrive à grand' peine à couvrir Borgo S. Dalmazzo ; mais Masséna n'ose pas poursuivre sans avoir reçu de nouveaux ordres, et, au lieu de courir au col de Tende, il descend à Saorge pour y rencontrer Dumerbion. Le château de Saorge a capitulé le 28 au soir.

6° Projet d'offensive commune des armées des Alpes et d'Italie.

Dès que la prise d'Oneille avait été un fait accompli et que 14,000 hommes s'étaient trouvés entre la Taggia et rimpero, prêts à franchir les crêtes qui bordent le bassin de la Roya, on eut la certitude que l'on occu-

perait bientôt la chaîne des Alpes et qu'on descendrait dans les plaines du Piémont. On commença dès lors à préparer des opérations d'un genre nouveau, celles d'une offensive en pays plat.

Les succès des Français en tous les points de la chaîne des Alpes avaient resserré les forces piémontaises dans cette plaine ovale dont le grand axe, passant par Goni et Turin, n'a qu'une longueur de cinq marches à peine. Ainsi réunis dans une position centrale entre toutes les colonnes françaises, ayant des communications rapides et faciles, les Piémontais pouvaient tirer un grand parti de leurs 4o,000 hommes et en opposer le plus grand nombre à l'attaque des Français, quel que fût le point où elle se produirait. Pour parer à cet inconvénient, il fallait mettre à profit la supériorité des armées françaises pour réunir au point décisif une masse d'hommes à laquelle les Piémontais ne pourraient pas opposer de force équivalente.

Cette idée de concentration, c'est l'esprit môme de la méthode napoléonienne, c'est l'idée fondamentale dont Bonaparte est pénétré depuis l'enfance, peut-on dire, puisqu'elle est à la base de toutes ses œuvres et que nous l'avons déjà vue nettement affirmée dans ses mémoires de 1792 et 1793. 11 est donc naturel de supposer qu'il aura toujours agi sur Robespierre jeune pour obtenir la concentration des forces et des volontés. D'après Koch, dont malheureusement on ne peut pas contrôler le témoignage, Bonaparte aurait longuement entretenu Masséna d'un projet d'offensive commune des armées des Alpes et d'Italie, et cela, dès le 20 avril, à Ormea. Ce témoignage pourrait avoir peu

l'armée d'italie. 259

de valeur, mais il en prend cependant par le fait que Kûch ignore que ce projet a été rédigé et adopté enfin par les représentants, et qu'il n'en parle plus par la suite. Or, à cette même date du 20 avril, le représentant Ricord écrit au Comité de Salut public :

« Vous voyez, citoyens collègues, par les lettres de Robespierre et Saliceti, que la victoire est à l'ordre du jour dans l'armée d'Italie; vous penserez sans doute qu'il y aurait du danger à ne pas profiter des circonstances pour ouvrir une campagne dont les succès rapides étonneront l'Europe. Vous pouvez tout espérer du courage, de l'ardeur et des vertus républicaines des défenseurs de la Patrie; il est donc urgent que vous fassiez promptement passer à cette armée au moins 6,000 hommes de cavalerie, que vous renforciez l'infanterie de 20,000 à 23,000 hommes effectifs et armés.

'.( C'est à présent le moment de faire agir l'armée des Alpes; cette armée doit agir de concert avec ceHe-ci, car nous lui donnerons les mains, puisque nous sommes les premiers en Piémont et que nous allons y avoir les deux plus belles entrées. D'après les réflexions du général, il est urgent de prendre des mesures pour faire évacuer à l'ennemi toutes les hauteurs de sa droite, ce qui rendra toute notre gauche disponible, et réunira 20,000 hommes que nous avons sur une étendue immense de terrain, ce qui amoindrit considérablement la force de notre gauche. Pour que ces succès ne soient pas douteux et que les pertes de l'ennemi soient considérables, il faut que la droite de l'armée des Alpes se porte dans le Piémont par les cols

de Finistère ' et de TArgentière dans le temps que la gauche agira du côté du montCenis, où elle ne trouvera plus qu'une faible résistance de la part de l'ennemi. Par ce moyen, nous envelopperons à coup sûr les troupes du centre de l'ennemi; nous serons maîtres de toutes les hauteurs qui dominent le Piémont depuis le mont Cenis jusqu'à Tende, et la campagne d'Italie ne sera plus pour les deux armées réunies qu'une partie de plaisir; car, je vous le répète, les succès ne pourront être douteux. C'est alors que nous puiserons dans les greniers de la féconde Italie de quoi substanter tout le midi de la République.

« Il faut donc que vous donniez des ordres pour que l'armée des Alpes se tienne prête à agir, et à agir de concert avec nous; dès que votre arrêté nous sera parvenu, nous combinerons de suite quelles sont les forces qu'elle doit faire passer par Finistère et TArgentière ; mais ne perdez pas de temps et profitons de la terreur de l'ennemi. »

Ricord et Robespierre jeune récrivent, le 10 floréal (29 avril), dans des termes où l'influence de Bonaparte se montre plus nettement :

(( Voici le moment de faire agir l'armée des Alpes de concert avec l'armée d'Italie; il est nécessaire d'organiser ces deux armées de manière à ce qu'elles n'agissent que par la même volonté. Il faut que les représentants à l'une ou l'autre de ces armées aient la prépondérance et l'action exclusive pour que les opérations n'éprouvent aucune contrariété. Il faut que la

' Feneslre.

l'armée d'italie. 261

campagne en Piémont soit surveillée et suivie par la même commission, indépendante des représentants qui seront à l'une de ces armées. 11 faut de même que le général chargé de l'expédition soit indépendant du général qui commandera l'autre armée, pour les ordres relatifs à cette expédition, de sorte que ce général puisse prendre toutes les troupes qui lui paraîtront nécessaires d'après la suite des opérations.

« L'armée des Alpes aurait dû faire un mouvement par le col d'Argentière et inquiéter l'ennemi afin de diviser ses forces. Nous n'aurons aucune peine à abattre le trône sarde si vous prenez les moyens d'organiser promptement l'armée qui sera chargée d'entrer en Piémont.

« Il faut de la cavalerie ; 3,000 ou 4,000 hommes suffisent. Ne négligez point de nous envoyer de la poudre; nous sommes sur le point d'en manquer.

« L'équipage de siège pour les places fortes du Piémont est presque formé; il n'y a point un moment à perdre; organisons, agissons et le roi de Piémont aura existé. Ne remettez pas au lendemain vos délibérations sur un objet qui doit procurer à la République de si grands avantages et donner à l'Europe le spectacle d'un tyran étranger détrôné par un peuple philosophe.

« Nous revenons sur l'idée principale de cette lettre; nous la rendons en peu de mots : distinguer l'armée agissante en Piémont de l'armée défensiv^e des Alpes, de manière que le général chargé de l'expédition en Piémont demeure juge des forces qui seront nécessaires à la défensive et puisse toujours les diminuer ou les

262 CHAPITRE lY.

augmenter d'après la succession des événements. » En réponse à cette lettre, prévue d'ailleurs depuis longtemps, puisqu'elle rentrait dans les idées généralement admises sur le but assigné aux armées des Alpes et d'Italie, le Comité de Salut public rend l'arrêté suivant, daté du 8 mai :

Article l^^. L'armée des Alpes et celle d'Italie agiront de concert, autant qu'il sera possible, dans leurs mouvements contre le Piémont.

Article II. Si le concert ne peut avoir lieu par la ditficulté des communications, les décisions et ordres sur l'ensemble des opérations seront donnés par les représentants du peuple près l'armée d'Italie, et néanmoins ils ne pourront distraire aucune force de l'armée des Alpes sansTagrément des représentants près de cette armée.

Article III. Le général en chef de l'armée des Alpes fera passer sur-le-champ toutes ses troupes achevai à l'armée d'Italie.

C'était peu en comparaison de ce que voulait Augustin Robespierre. Le Comité s'en excuse auprès de lui et de ses collègues par la lettre suivante :

« Après mûre délibération, chers collègues, il nous a paru que nous ne pouvions prendre d'autre arrêté que celui ci-joint. Le mauvais esprit qui domine dans le Mont-Blanc ne permet pas de dégarnir le pays des forces qui s'y trouvent, sans que la possibilité en soit reconnue par les représentants du peuple près l'armée des Alpes. Dans l'impossibilité néanmoins de trouver ailleurs la cavalerie que vous demandez, nous avons pris le parti de vous faire passer toute celle qui s'y trouve. Quant aux troupes à pied, il en existe une assez grande quantité dans les départements voisins de vous, et nous donnons des ordres pour (|u'('llos se rendent au Port de la Montagne. »

l'armée d'italie. 263

Le Comité écrivait en même temps aux représentants en mission à l'armée des Alpes pour justifier la mesure prise :

« La nécessité, chers collègues, de faire agir l'armée des Alpes de concert avec celle d'Italie, nous a forcés de prendre l'arrêté dont nous vous envoyons copie ci-jointe. Nous vous invitons, au nom du salut de la chose publique, de lui donner son exécution. Nous tâcherons de remplacer votre cavalerie par d'autres corps de cette arme tirés de l'armée du Rhin. Le succès des opérations de l'armée des Alpes sur le Petit-Saint-Bernard nous inspire beaucoup de confiance dans les généraux qui en ont la conduite, et nous fait espérer que le mont Cenis sera bientôt en notre pouvoir, s'il ne l'est déjà. Nous nous reposons entièrement de nos succès sur cette partie de nos frontières sur votre sagesse et sur votre énergie républicaine. »

Le 13 mai (24 floréal an ii), Dumerbion écrit qu'il est en mesure de déboucher dans la plaine, mais que pour obtenir des succès décisifs, il lui faut un renfort de 20,000 hommes et 6,000 chevaux.

La poursuite n'avait cependant pas été bien rapide : maîtres de Saorge le 29 avril, les Français n'avaient attaqué Tende que le 7 mai, jour où Colli avait d'ailleurs décidé l'évacuation de ce point. C'est seulement le 8 mai que le centre de l'armée d'Italie occupe les pentes septentrionales des Alpes maritimes, pendant que Masséna reporte la droite à Garessio.

De son côté, l'armée des Alpes pénétrait dans les vallées d'Oulx et de Luzerne, et s'emparait du mont

Cenis, mais se heurtait aux places d'Exilles et de Fénestrelles.

Les armées des Alpes et d'Italie formaient un total de 110,000 hommes environ, mais, éparpillés de long de toute la chaîne des Alpes, les efforts de cette masse d'hommes ne pouvaient procurer que des résultats médiocres. Au contraire, en jetant sur un point unique tout ce qu'on pouvait retirer des diverses parties du théâtre d'opérations, on aurait une telle supériorité qu'on balaierait presque sans résistance sur Turin les forces ennemies. On estimait à 40,000 hommes l'ensemble des troupes alliées dans le Piémont. Il n'y avait pas à chercher bien loin des mouvements plus ou moins savants : avec une pareille disproportion, il suffisait de trouver une manière simple et pratique de descendre en masse dans la plaine et de se porter sur Turin par le chemin le plus court. Or, quel que fût le point de vue auquel on se plaçait, on était conduit à une solution unique, inévitable.

D'abord, puisqu'il s'agissait de prélever sur les deux armées des Alpes et d'Itahe les forces nécessaires à l'invasion, il était naturel de faire le rassemblement au point où se reliaient les deux armées : c'était la vallée de la Stura.

D'autre part, la longue plaine piémontaise présentait un saillant sur lequel il serait aisé de faire converger les diverses colonnes sans de longues marches de concentration préalables. Ce saillant, c'était encore sur la Stura, vers Démonte, qu'il se présentait.

Enfin, devant tous les passages qui menaient en Italie, on devait trouver des forteresses : Bard,

l'armée d'italie. 265

Exilles et la Brunette, Fenestrelles, Pignerol, Château- Dauphin, Démonte, Coni, Ceva. Tout le monde savait que les seules dont on put continuer le siège en tout temps étaient Démonte, Coni et Ceva. Partout ailleurs on serait bloqué par les neiges avant d'avoir terminé le siège, et, même en possédant un passage des grandes Alpes avec la forteresse qui le maîlrisait, on n'avait qu'une communication et une ligne de retraite des plus précaires. D'ailleurs Coni et Ceva se trouvaient assez loin des cols pour ne pas interdire absolument l'invasion du Piémont : on pouvait les bloquer et passer outre.

Un projet d'opérations, conçu dans ce sens, était prêt depuis longtemps à l'armée d'Italie. Le Comité ayant prescrit qu'il devait y avoir entente entre les deux armées, et non prédominance absolue des représentants près l'armée d'Italie, ceux-ci durent convoquer leurs collègues de l'armée des Alpes a une conférence où le plan serait adopté d'un commun accord. Cette conférence eut lieu à Colmars vers le milieu du mois de mai, et le plan, rédigé par Bonaparte, fut approuvé et envoyé au Comité le 21 mai, signé de Robespierre jeune, Ricord et Laporle*.

7° Analyse du plan de Bonaparte.

Comme les représentants, dans leur lettre du 18 avril, Bonaparte déclare que l'occupation de Saorge et du col de Tende a été la première opération prépa-

* Voir Pièces justificatives, n° 9.

ratoire à l'invasion du Piémont, et il intitule son nouveau mémoire : « Plan pour la seconde opération préparatoire à l'ouverture de la campagne de Piémont ».

Bonaparte fait reposer ce plan sur deux observations fondamentales :

« 1° L'on ne peut se présenter dans la plaine de Piémont qu'avec des forces supérieures à son ennemi; pour obtenir cette supériorité, il faut réunir l'armée des Alpes et l'armée d'Italie.

« Cette opération est donc préliminaire à l'ouverture de la campagne, quel que soit le plan qu'on adopte ;

(( 2° La jonction des deux armées ne peut s'opérer que dans la vallée de la Stura, afin de profiter des positions et des débouchés que l'armée d'Italie a conquises.

« Il n'y a d'ailleurs que la vallée de la Stura qui soit limitrophe des deux armées, justement à la naissance de la plaine, et qui dès lors remplisse la condition essentielle. »

Et c'est tout. Comme dans le projet d'attaque de Toulon, quelques mots suffisent pour établir complètement la base sur laquelle tout repose. Les considérations géographiques sont inutiles : elle sont dans le domaine commun.

Le principe fondamental est du reste le même qu'à Toulon : réunir le plus de forces possible sur un point.

Lorsqu'il s'agit d'examiner quelle amplitude il convient de donner aux opérations pour tenir l'ennemi en suspens, Bonaparte pose un autre principe :

l'armée d'italie. 267

(( Il est difficile de lui donner le change sur le théâtre de l'attaque, mais nous pouvons le lui donner sur la manière de la faire. »

Cette considération limite le front de marche de l'armée : elle doit rester réunie. Pas de diversions lointaines par des corps séparés, ou du moins pas de diversions exigeant plus de forces qu'il n'en faut pour la défensive la plus stricte.

Mais il importe de donner le change à l'ennemi sur la manière dont l'attaque sera faite, c'est-à-dire s'étendre sur un front suffisant pour que les différentes parties de l'armée, tout en restant capables de se soutenir et d'attaquer ensemble, menacent l'ennemi en des points et suivant des directions différentes. Voilà déjà résolu, pour l'offensive, le problème que nous avons trouvé incomplètement posé par Guibert et ses contemporains.

Pour attaquer dans la vallée de la Stura, on ne fera donc pas de mouvements subordonnés vers Ceva, ni vers Fenestrelles, ou plutôt on se contentera d'y faire agir les postes par lesquels on est obligé de tenir les passages des Alpes. Toutes les troupes mobilisables des deux armées coopèrent à l'offensive sur la Stura ; la gauche de cette armée combinée débouche de la vallée de l'Ubaye, la droite du col de Tende. Le front est de deux ou trois marches au moment où l'on franchit la crête des Alpes, et sera beaucoup moindre lorsqu'on sera arrivé en vue de l'ennemi.

Les 20,000 hommes fournis par l'armée d'Italie se précipiteront du col de Tende sur Borgo San Dalmazzo, et c'est seulement quand ils arriveront dans la plaine,

que l'armée des Alpes commencera son mouvement. Il est probable qu'alors les Piémontais auront évacué toute la vallée de la Stura, ne laissant garnison qu'à Démonte, puisque la masse de 20,000 hommes descendue de Tende est bien supérieure à tout ce que le Piémont peut lui opposer et surtout à ce qui se trouve engagé dans l'impasse de la Stura.

La division de droite de l'armée d'Italie, établie sur le versant nord des Alpes entre le Gesso et le Tanaro, couvrira le mouvement des 20,000 hommes qui se portent sur Coni par Borgo San Dalmazzo.

La gauche de l'armée d'Italie débouchera par le col de Sant'Anna et se reliera à la droite de l'armée des Alpes.

L'armée des Alpes couvre son flanc gauche avec 8,000 hommes aux cols Longet, Maurin, Sautron, etc., qui donnent accès dans la vallée de l'Ubaye.

Elle réunit 17,000 hommes dans ses trois divisions agissantes.

La V^ division, dite d'Argentière, forte de 4,000 hommes, descendra la vallée de la Stura et abordera de front les positions ennemies des Barricades, etc.

La deuxième division, forte de 5,000 hommes, se réunira à Saint- Dalmas-le-Selvage, sur la Tinée, avec 2,000 hommes de l'armée d'Italie et, débouchant par les cols de Pourriac, de Fer, tournera par leur gauche les positions ennemies.

Enfin, la troisième division, forte de 8,000 hommes, se réunira sur l'Ubaye pour déboucher |)ar les cols del Mulo, etc., et déborder la droite des positions ennemies. Elle laissera une colonne sur la Grana pour cou-

i/armée d'italie. 269

vrir sa marche pendant l'attaque de la Montagnette et des Barricades.

Ce mouvement de l'armée des Alpes suivra à deux jours de distance celui de l'armée d'Italie, qui rendra sans doute sa tâche inutile. Les Barricades enlevées, la division de gauche reviendra sur ses pas et, jointe aux 8,000 hommes laissés d'abord aux cols Longet, Maurin, etc., s'emparera de Château-Dauphin. Le versant italien sera dès lors au pouvoir des Français depuis le monte Yiso jusqu'au Tanaro, et ils pourront déboucher dans la plaine en toute sécurité pendant qu'on assiégera Démonte et Coni derrière eux.

Telles sont les grandes lignes de ce plan. Quant à la forme, elle est compliquée et rend l'intelligence du projet assez pénible. Les mouvements sont prévus jour par jour et colonne par colonne, avec un enchevêtrement de prescriptions subordonnées aux circonstances, qui rend la conception d'ensemble très difficile. En somme, ce projet est rédigé absolument de la même façon que l'instruction pour l'expédition d'Oneille et de Saorge, et écrit de la même écriture, celle de Junot.

Bonaparte n'a invoqué, pour servir de base à son projet, que l'avantage de réunir toutes les forces disponibles sur un point. Il a absolument laissé de côté toutes les considérations géographiques, soit qu'il en fit peu de cas, soit qu'il les jugeât tombées dans le domaine commun. Il existe un mémoire signé de l'adjudant général Clausade, et daté du 28 mai (9 prairial), qui porte le titre assez impropre de: Plan d'opérations cojnbinées entre Varmée des Alpes et celle

d'Italie, et qui n'est, à vrai dire, qu'une étude géographique sur le théâtre d'opérations du Piémont*.

Clausade, qui avait été attaché pendant cinq ans à la topographie des frontières, a pu traiter la question avec une compétence spéciale ; malheureusement son mémoire manque à la fois de personnalité et d'idées militaires. Comme conception de la guerre, il est très inférieur, non seulement aux mémoires de Bonaparte, mais à ceux de Simond ou de Kellermann (c'est-à-dire de Saint-Remy), et aux observations de Laporte. Nous retombons avec Clausade dans l'école des Marescot et des d'Arçon, dans cette catégorie d'hommes qui remplacent les idées générales par une accumulation de détails. 11 n'a aucun sentiment de la guerre active, des mouvements et de l'action des masses.

Tout repose sur des particularités topographiques. Sans attendre le jour où l'armée de réserve du premier Consul viendra passer précisément par la région la plus difficile de la chaîne, les succès de l'armée des Alpes vont bientôt montrer le peu d'importance de ces détails contingents, tandis que les principes absolus sur lesquels s'appuie Bonaparte garderont toute leur solidité.

Pour Clausade, l'invasion du Piémont serait une série de sièges, et le plan consiste à en déterminer l'ordre: après Démonte, Coni ; après Coni, Turin; l'invasion doit être lente, et chacun de ses progrès marqué par la prise d'une place. Une fois le siège mis devant Coni, l'armée envahissante, avec ses

' Voir Pièces jusliticalives, n° 11.

1/ ARMÉE d'iTALIE. 271

60,000 hommes, n'est plus qu'une armée d'observation.

Aussi ne semble-t-il pas qu'il faille attribuer la moindre valeur historique au mémoire de Clausade ; cette pièce, sans en-tête ni signature qui lui donne un caractère officiel, retrouvée dans les papiers personnels de l'auteur, et non dans les archives de l'armée d'Italie, n'a pas été employée, puisque la seule pièce communiquée à l'armée des Alpes ou au Comité, c'est le projet de Bonaparte. Il est possible que Clausade, après avoir rédigé son mémoire, l'ait soumis aux représentants, mais il ne pouvait être d'aucun usage, et n'a pas été utilisé.

Mais la liste « d'objets à traiter » par laquelle se termine le mémoire, n'établit-elle pas le lien qui le rattache à celui de Bonaparte ? Clausade et Bonaparte auraient, dit-on, été employés ensemble à rédiger les ordres et les projets sous la direction de Robespierre jeune et de Sahceti, et le premier des deux officiers, moins élevé en grade, mais plus expert et plus instruit que l'autre, aurait composé le premier mémoire, embrassant l'ensemble de la question, tandis que Bonaparte n'aurait eu à rédiger que quelques-uns des mémoires secondaires. Le plan adopté pour l'expédition de Démonte serait alors la rédaction du premier ou du deuxième objet indiqué par la liste de Clausade.

Cette manière de voir n'est pas admissible. En effet, la liste de Clausade comprend :

« 1° Disposition des divisions des deux armées à réunir sous un même chef ;

« 2° Marche des colonnes pour l'expédition des Barricades ;

« 3° Marches sur Démonte. Siège de cette place, postes à occuper pour observer l'ennemi pendant le siège, mouvements sur Coni et sur Ceva pour faciliter ce siège ;

0 4° Réunion des deux armées sous Coni, siège de cette place, opérations de l'armée d'observation, etc.. »

Si l'on admettait que Bonaparte eût traité quelquesuns des sujets énumérés dans cette liste, nous devrions retrouver dans son mémoire les divisions correspondantes à celles fixées par Clausade. Or, il n'en est rien ; le plan de Bonaparte contient le développement des deux premiers points indiqués ci-dessus, confondus en partie avec les deux suivants, puisqu'il mène d'un coup l'armée d'Italie devant Coni. D'ailleurs son plan se suffit à lui-même ; il débute, comme tous les mémoires de Bonaparte, par quelques « observations » qui prennent la question ah ovo^ et ne supposent aucun autre mémoire.

Enfin, faut-il préciser ce qu'ont été les rôles de Bonaparte et de Clausade à l'armée d'Italie? Le premier, c'est l'homme « transcendant », indispensable, qui ne quitte pas Robespierre, dont on signale le passage, qu'on indiquera comme l'auteur de tous les plans suivis en 1794, et qui aura l'insigne honneur d'être arrêté pour avoir été le « faiseur de plans » de ceux qui voulaient l'ofTensive; l'autre est un officier modeste dont le nom n'est prononcé dans aucun rapport, qui expédie les ordres de Masséna, et que l'on rendra sans

l'armée d'italie. 273

difficulté au service du génie comme chef de brigade en 179o. Tandis que Robespierre avait fait passer Bonaparte du grade de chef de bataillon à celui de général, il n'a rien fait pour Clausade, et cette conduite paraît difficile à concilier avec l'hypothèse d'une collaboration où Clausade aurait la première place et Bonaparte la seconde. L'expérience de Clausade, d'ailleurs pour ce qui n'est pas topographie, ne pourrait venir que de ses années de chefferie, peu propres à préparer un officier à la conduite des armées, et ne fournissant pas un appoint capable de compenser les qualités naturelles de Bonaparte.

80 Modifications au plan d'attaque.

Après les conférences de Colmars, le plan d'opérations est envoyé au Comité de Salut public par Robespierre, Ricord et Laporte, qui rejoignent ensuite leurs armées respectives. Mais, le 3 juin, après avoir repris le contact avec ses collègues et avec les officiers de l'armée des Alpes, Laporte écrit à Robespierre, Ricord et Saliceti :

« Lorsque les Français et les Espagnols réunis passèrent les Alpes en 1744, les Barricades furent évacuées, ainsi que les Loupières, qui se trouvent de droite, et la Montagnette, qui se trouve de gauche des Barricades. Il n'y eut pas une goutte de sang versé pour forcer l'ennemi à faire retraite, malgré que ces trois postes fussent, par la nature môme du pays, regardés comme inexpugnables.

« La raison de ce premier succès fut que, en même temps que deux fortes colonnes entrèrent par Argentière et la vallée de Sture pour attaquer de front les Barricades, d'autres colonnes de droite et de gauche se sont avancées pour tourner les Barricades et prendre par derrière et par les flancs ce poste formidable, ainsi que les Loupières et la Montagnette, qui le garantissaient de droite et de gauche; l'ennemi, se voyant prêt à être ainsi attaqué de tous côtés à la fois, prit le sage parti de se retirer.

« La colonne d'Argentière, que je regarde comme celle du centre, avait trois colonnes à sa droite pour soutenir ses opérations,

« La première colonne de droite, forte de huit bataillons, partit d'Oneille pour se rendre à la vallée de Saint-Étienne: de Saint-Étienne, elle poussa en avant par les bains de Vinay et se porta jusqu'au village des Planches, qui se trouve à une lieue au-dessous des Barricades, dans la vallée de Sture.

« La seconde colonne, forte de cinq bataillons, plus d'un détachement de 800 hommes, est partie du comté de Nice pour se rendre, comme la précédente, à la vallée de Saint-Étienne. Mais là elle prit chemin par le col de Fer, et, poussant en avant, elle est arrivée dans la vallée de Sture au-dessous des Barricades, mais audessus des Planches, afin de soutenir la première colonne et d'en être soutenue.

« La troisième colonne, forte de huit bataillons, partit de Barcelonnette, arriva au col d'Argentière à la tète de la vallée de Sture, et, continuant sa marche par le col Faron, elle se rendit à Ferrières, sur la

l'armée d'italie. 27o

droite des Barricades, soit pour y faire une troisième attaque par les flancs, soit, comme les deux autres, pour prendre l'ennemi à revers et concerter avec elles ses opérations.

M Maintenant, chers collègues, comparez cette marche simple et précise des trois colonnes agissantes de droite avec celle qu'on fait tenir à la division de la droite de la Stura, dans le plan que nous avons arrêté à Colmars.

« Bonaparte, qui l'a rédigé, ignorait alors, et j'ignorais aussi moi-même, vu que je ne faisais que d'arriver à l'armée, si le col d'Argentière nous serait ou ne nous serait pas disputé par l'ennemi; or, il faut que Bonaparte soit instruit que déjà nous nous sommes emparés du col d'Argentière, que nous tenons les Baraccons, qu'on a voulu nous les enlever, que l'ennemi a été repoussé, que ce que nous tenons, le diable ne nous l'ôtera pas et que nous serons à Brezé (Bersezio) quand nous voudrons.

« D'après cela, ne serait-il pas convenable :

a {° Que, à un jour convenu, la colonne de l'armée des Alpes, dite d'Argentière, s'avançât de front sur les Barricades par la vallée de Stura ;

« 2<* Que, en même temps, une seconde colonne de la même armée prît par le col Faron pour suivre la même marche qui vient d'être décrite pour la troisième colonne de l'armée de Conti;

« 3° Que, en même temps, une colonne de l'armée d'Italie, partant de Saint-Étienne, poussât chemin par le col de Fer et arrivât au même point que la seconde colonne de l'armée de Conti, c'est-à-dire au-dessous

des Barricades, pas si avant que la colonne des Planches ;

« 4° Que, en même temps, une autre colonne de l'armée d'Italie partît également de Saint-Étienne et poussât chemin par les bains de Vinay, comme la dernière colonne de Farmée de Conti le fit, en 1744, pour arriver au village des Planches, entre les Barricades et Démonte.

(( La réunion de toutes les colonnes agissantes, tant de l'armée des Alpes que de celle d'Italie, ne serait-elle pas plus avantageusement opérée entre les Barricades prises et le fort Demont, qui resterait à prendre, qu'à Saint-Dalmas-le-Selvage, où il ne s'opérerait qu'une réunion de deux colonnes seulement d'après le plan de Bonaparte? Consultez cet officier général, montrez-lui ma lettre, examinez bien la carte et prononcez.

« Je vous indique de combien de bataillons chacune des colonnes était composée en 1744, pour que vous puissiez calculer aujourd'hui de quelle force doivent être les vôtres et les nôtres, en supposant que chaque bataillon de l'armée de Conti, comme on me l'a assuré, était fort de passé 600 hommes; dans la guerre de 1744, les Barricades étaient alors gardées par quatre bataillons piémontais, et la Montagnette par quatre autres.

« Je ne doute pas un instant que, si nous avons l'attention de rendre fortes surtout les colonnes destinées à couper la retraite à l'ennemi, en tournant, de droite et de gauche, les Barricades, les Loupières et la Montagnette, ces trois postes ne soient évacués sans coup férir; car, pris de tout côté, l'ennemi périrait infailli-

l'armée d'italie, 277

blement et il n'aurait rien à gagner à jouer un pareil jeu avec nous; il n'est pas d'ailleurs assez brave pour cela. Si, au contraire, les colonnes sont faibles, il est possible que l'ennemi conçoive l'espoir de se défendre avec avantage et qu'il ne nous vende cher le passage que nous devons forcer.

« En attendant que toutes les troupes soient rendues sur les points convenus, nous cherchons à fixer l'attention de l'ennemi sur les autres. J'espère que sous peu de jours le château de Château-Dauphin sera en notre possession ; c'est un poste très avantageux pour soutenir les colonnes qui agiront immédiatement sur la gauche de celle d'Argentière.

« Mandez-moi ce que vous pensez de mes observations, après que vous en aurez vérifié le détail sur la carte. »

Cinq jours après, le 8 juin, Albitte et Laporte annonçaient au Comité de Salut public la prise des Barricades, qui devait singulièrement simphfier les opérations combinées des deux armées :

« Nous nous empressons de vous annoncer que la colonne de l'armée des Alpes, commandée par le général Vaubois, vient de se mettre en possession du fameux poste des Barricades, le 17 prairial. Les vigoureuses attaques des républicains du côté des monts Cenis et Bernard ont persuadé aux Piémontais que nous avions envie de faire une trouée par le val d'Aoste; vite, ils y ont porté 10,000 hommes; mais pendant que ces esclaves se mettaient en forces de ce côté, nous avons fait filer des bataillons sur la vallée

278 CHAPITRE lY.

de Sture, et les Barricades ont été envahies sans qu'une seule goutte de sang français ait été versée ; les vils satellites du roi des marmottes ont fui à toutes jambes et avec une telle précipitation que nous n'avons pas même pu faire des prisonniers. Pour vous faire une idée juste de la nature de ce poste, voyez la description qu'en fait Saint-Simon, historien de la campagne de 1744. (Édition d'Amsterdam, 1770, page 64.)

« Les avantages que nous retirons de celui-là sont : 1» que la communication avec l'armée d'Italie pourra s'opérer sans effort; que la jonction même des deux armées ne peut rencontrer d'obstacle; 2° que nous pouvons incessamment faire le siège de Démonte, prendre ce fort peut-être en moins de huit jours; menacer Cojii, en faire le siège ou simplement le cerner et porter nos forces droit à Turin, c' est-à-dire la terreur dans Itmie du despote et de ses adhérents et le signal de la liberté au peuple, s'il a la sagesse de saisir le moment que la destinée des nations va lui présenter.

(I Nous sommes persuadés que les Piémontais, étonnés d'avoir été trompés sur le vrai point d'attaque, ne tarderont pas à retirer du val d'Aoste une partie des 10,000 hommes qu'ils y avaient placés et qu'ils reporteront une grande partie de cette force là où ils verront que le grand péril les menace. Mais la jonction devant naturellement s'opérer à présent sous les murs de Démonte, ils y trouveront à qui parler, s'ils veulent tenter quelque chose.

« Laporte se rend à l'armée d'Italie pour combiner les mesures à prendre d'après votre dernière lettre et

l'armée DITALIE. '212

surtout d'après ce dernier événement auquel nous ne devions pas nous attendre encore et qui devient le présage des plus heureux succès pour la campagne. Albitte va se rendre au quartier général, qui, comme nous vous en avons prévenu, a quitté Grenoble depuis quelques jours pour se porter plus en avant, à Briançon.

« Vous verrez par le plan de campagne que nous avons dernièrement envoyé que les Barricades ne devaient être attaquées que par un mouvement combiné des colonnes des deux armées; mais la bouillante ardeur de la colonne de Vaubois n'a calculé ni le nombre des amis, ni le nombre des ennemis; elle a dit : il nous faut les Barricades, et les Barricades ont été en son pouvoir. »

Ces deux lettres suggèrent bon nombre d'observations sur le plan de Bonaparte.

En premier lieu, on remarquera qu'il s'agit toujours de ce plan, considéré comme un tout complet, sans rien qui puisse faire supposer que c'est une partie d'une série plus étendue. De plus, non seulement il est dit que « Bonaparte l'a rédigé », ce qui permettrait de penser qu'il a pu se borner à détailler des idées fournies par un autre, mais Laporte dit formellement « le plan de Bonaparte », et quand il s'agit de proposer une modification, il dit : « Consultez cet officier général, montrez-lui ma lettre » ; « il faut que Bonapwte soit instruit que, etc. » ; tout cela est plus conforme à l'opinion générale, suivant laquelle Bonaparte était le faiseur de plans et le conseiller intime de

Robespierre, qu'à celle qui le confond avec d'autres officiers de grade moins élevé et de capacité ordinaire, dans un état-major dirigé par les représentants. On peut enfin constater que l'armée des Alpes possédait un exemplaire de l'ouvrage de Saint-Simon et en faisait usage, mais qu'il n'en était pas de même à l'armée d'Italie; car Laporte, s'adressant à Robespierre jeune et lui décrivant les opérations d'après Saint-Simon, est obligé de reproduire dans sa lettre les chiffres donnés par cet auteur et de résumer le texte, tandis que, en écrivant au Comité, il se contente d'indiquer la page à laquelle il faut consulter l'ouvrage. Nous savons d'ailleurs que, en mars, avant de commencer les opérations offensives, Saliceti a demandé au dépôt de la guerre des copies manuscrites de quelques cartes et documents relatifs aux campagnes de 1744 et 1745; ces documents, qui existent encore à la section technique du génie, sont d'une lecture beaucoup moins facile et moins profitable que Saint-Simon et Pezay. Enfin quand Bonaparte, après une absence de neuf à dix mois, rejoindra l'armée d'Italie en 1796, il demandera à y prendre avec lui un certain nombre d'ouvrages, parmi lesquels Pezay, parce que ces ouvrages n'existaient pas à l'état-major de cette armée. Nous concluons de tout cela que les représentants du peuple près l'armée d'Italie et les officiers généraux de cette armée connaissaient dans les grands traits les campagnes de 1744 et 1745, mais n'avaient pas entre les mains les excellentes histoires de ces campagnes et des suivantes, dont on croit qu'ils se sont inspirés très indirectement.

l'armée d'italie. 281

Pour en revenir au plan d'offensive sur Démonte, il paraît difficile de le considérer comme une copie ou une adaptation du plan suivi par Conti en 1744, Il y a entre les deux une différence radicale, due à la construction de la route de Tende, qui est postérieure à 1745; la position prise entre Tende et Garessio par l'armée d'Italie rendait d'ailleurs difficile de se concentrer sur la route de l'Argentière,

Conti fait deux attaques parallèles, dirigées de fouest vers l'est, l'une sur les Barricades de la Slura et l'autre sur Château-Dauphin; le faisceau de ses colonnes s'étend du Queyras au col de Fenêtre seulement. Bonaparte, au contraire, embrasse dans son opération tout le bassin compris entre le mont Viso et Mondovi, porte la moitié de ses forces de Tende sur Coni par im monvemejU perpendiculaire à celui de l'armée des Alpes et maintient la gauche de cette armée sur la défensive aux sources de la Maira et de la Vraita. Ce n'est qu'après ]es premiers succès près de Coni, qu'il pense attaquer Château-Dauphin. Il y a donc entre les deux projets bien plus de différence qu'on ne croirait possible d'en trouver entre deux opérations conduites sur un même théâtre où le réseau routier offre si peu de ressources.

Même dans la partie du projet de Bonaparte qui se rapporte à l'attaque des Barricades et où il aurait pu copier Saint-Simon, Laporle remarque qu'il a choisi une autre solution moins simple.

S'il est bien prouvé que Bonaparte n'a pris conseil que des circonstances pour établir ce premier plan, il ne semble pas moins clair que ce n'est pas pour lui un

titre de gloire extraordinaire. Non seulement la forme est confuse et inutilement compliquée, mais le fond même est sujet à critique, et l'on peut lui faire un reproche qui dispensera d'énumérer les autres : c'est que ce plan était superflu et qu'il a été plus nuisible qu'utile. C'est le 28 avril, en effet, qu'on a pris Saorge; on aurait pu poursuivre rapidement, franchir le col de Tende, arriver devant Coni en bousculant les Piémontais et profiter de l'effet produit sur eux par cette attaque soudaine pour se rendre maître des vallées du Tanaro, de la Stura, de la Maira et de la Vraita. Tout cela pouvait être accompli avant le milieu du mois de mai: mais enfin, si ce n'était pas chose faite le 20 mai, du moins valait-il mieux à ce moment reprendre et pousser l'offensive, tant sur le Gesso que sur la Stura, que de passer le temps en conférences et en discussion de détails. Les succès partiels de l'armée des Alpes ont montré ce qu'on pouvait faire. Le projet envoyé au Comité pouvait alors se rapporter, non plus à la marche sur Borgo-San-Dalmazzo, mais à l'offensive sur Coni et Turin, la seule pour laquelle on eût besoin d'un matériel d'artillerie et d'une division de cavalerie qui manquaient à l'armée d'Italie. Quelle est la part de Bonaparte dans les lenteurs qui ont retardé l'offensive depuis le 28 avril jusqu'à la fin de juillet? On l'ignore; mais il ne semble pas qu'il ait rien fait pour brusquer l'attaque combinée des doux armées.

En tout cas, les critiques de Laporte ont exercé une influence sérieuse sur lui. 11 y a plus de différence, au point de vue de la forme et de la composition, entre les deux plans d'opérations de mai et juin, qu'entre

l'armée D'ITALIE. 283

celui de mai et le projet d'expédition sur Oneille, du o avril. La contexture est très simplifiée; bien qu'on ait encore une division en colonnes et en journées de marche, l'ensemble est plus compréhensible et peut se concevoir dès la première lecture. C'est cependant encore l'œuvre d'un débutant, et elle contient trop de combinaisons et de prévisions pour ne pas exposer à bien des mécomptes.

Outre les observations de Laporte et la prise des Barricades, d'autres causes obligeaient à modifier le plan primitif. A la suite d'échecs subis par les armées du Rhin, il avait fallu leur envoyer un renfort de dix bataillons pris dans les Alpes, et c'était autant à défalquer des forces disponibles pour l'offensive sur Démonte et Coni. Enfin un parti se forme dans le Comité et la Convention, qui, soit par hostilité vis-àvis de Robespierre, soit pour tout autre sentiment, commence à se prononcer pour la défensive, 11 faut, pour donner satisfaction à tous, prévoir des mesures de sûreté complètes sur les côtes et dans les Alpes, afin de prouver qu'on peut prendre l'offensive sur un point sans découvrir le sol national.

Le plan remanié au mois de juin comprend donc deux parties : dans la première, sont énumérées les mesures destinées à « assurer les derrières contre les ennemis internes et externes » ; dans la seconde, les mesures relatives à la « réunion de l'armée d'Italie et des Alpes ».

L'armée d'Italie fournit encore une grosse division de 20,000 hommes qui doit descendre du col de Tende surBorgo-San-Dalmazzo, appuyée à droite parla divi-

284 CHAPITRE ly.

sion de droite de l'armée, à gauche par la division du col de Fenestre.

Une quatrième division, dite des bains de Vinadio, combine son mouvement avec l'armée des Alpes, qu'elle doit rejoindre devant Démonte.

L'armée des Alpes ne fournit plus que 16,000 hommes ; elle prononce toujours son mouvement quarante-huit heures après l'armée d'Italie, et comprend deux divisions : l'une qui descend des Barricades sur Démonte, l'autre qui se porte sur Château-Dauphin.

Bonaparte insiste sur le caractère des opérations de cette dernière division : elle doit suivre le mouvement de la division de la Stura, en restant en arrière. « Si l'ennemi faisait de l'obstacle aux colonnes de la division de la Stura, la division de Château-Dauphin devrait régler sa marche de manière à attendre que ces obstacles soient levés, en prenant des positions qui fassent penser qu'elle veut se replier sur les postes opposés à la division de la Stura. Si la division de Château-Dauphin trouve de grands obstacles, elle ne doit pas engager d'affaires sérieuses, mais se placer aussitôt sur la défensive et attendre le succès de la marche de la division de la Stura ; le seul cas où elle devrait donner est celui où elle s'apercevrait que l'ennemi tenterait de tourner les colonnes de la division de la Stura, par la Grana et la Maïra. L'occupation de Château-Dauphin ne doit pas coûter de sang, parce que, maître des hauteurs de Démonte, l'ennemi se trouverait dans le cas d'être enveloppé de tous côtés, et d'ailleurs les positions de Château-Dauphin lui deviendraient sans but. »

Avec de pareilles instructions, il est difficile de con-

l'armée d'italie. 285

sidérer le plan de Bonaparte comme une copie de celui de Conti, dans lequel le corps engagé sur Château- Dauphin devait faire une diversion si énergique, qu'elle se trouva tourner en attaque décisive.

C'est que l'axe du mouvement est complètement changé : Conti, partant du Dauphiné et de la vallée de Barcelonnette, devait attaquer de rouest à l'est, c'està-dire suivant la direction générale des vallées de Stura, de Maïra et de Vraita ; l'attaque sur la Maïra pouvait seule dégager la Stura. Au contraire, dans le plan de Bonaparte, l'effort principal est donné du sud au Jiord^ perpendiculairement à la direction des vallées, et vers leur débouché.

« C'est la division du Gesso qui est le point d'appui de toute l'armée et de tout le système, depuis Château- Dauphin au Tanaro. Le général qui sera à cette division commandera toute l'expédition. » Le succès de ce côté doit entraîner l'occupation de la vallée de la Stura, où l'ennemi serait bloqué, et celle-ci à son tour entraînera l'occupation, sans coup férir, de la vallée de la Maïra, entourée au sud et à l'ouest par l'armée des Alpes.

Tel est, dans ses grandes lignes, le plan modifié et envoyé le 20 juin aux représentants près l'armée des Alpes.

9° Offensive et défensive.

Comme on vient de le voir, il avait fallu commencer à calmer les appréhensions du parti de la défensive. L'idée de la concentration des forces est une des plus

286 CHAPITRE lY.

difficiles à faire accepter, surtout dans une République où l'on croit que la défense de la Patrie consiste à couvrir toutes les parcelles du sol national. A la pensée que les armées des Alpes et d'Italie allaient concentrer leurs efforts sur la Stura, tout le Midi s'émut, cria à l'abandon des côtes ; on voyait déjà se renouveler les scènes de Toulon et aussi celles de Lyon, la réaction n'étant plus contenue par la présence des armées. Les quelques lettres de Bonaparte au commandant de l'artillerie d'Antibes font allusion à ces dispositions populaires.

D'autres pensées, d'un ordre plus élevé, suscitaient aussi des adversaires au parti de l'offensive à outrance : Carnot s'effrayait de la subite extension de la France, et, avec une clairvoyance unique dans notre histoire, il apercevait les difficultés que nous allions éprouver à assimiler d'un coup tant de territoires, les inquiétudes que nous allions soulever en Europe et qui éterniseraient la guerre, enfin la déviation du mouvement révolutionnaire et la transformation de l'esprit national en esprit de conquête. 11 voulait donc, pour le moment du moins, arrêter l'extension de la France et cesser de prétendre à la limite du Rhin. Ces idées, admirables de sagesse et de profondeur, c'était à la diplomatie de les appliquer et d'en tirer parti ; elles ne convenaient que dans l'ordre politique, mais par malheur Carnot les transporta tout de suite dans les dispositions militaires, et, renonçant à la conquête, il en conclut qu'il fallait renoncer à l'offensive.

Le 26 mai 1794, il réprouve en ces termes toute idée d'offensive dans les Pyrénées : a La France a renoncé

L ARMEE D ITALIE. iH t

aux conquêtes autres que celles qui seraient nécessaires à sa propre liberté. L'invasion de la Catalogne en serait une fort éloignée du centre d'action ».

Quelques jours après, il s'exprime de même sur les opérations dans le Nord : « Nous pourrions, si nous le voulions, dans le cours de celte campagne, planter l'arbre de la liberté sur les bords du Rhin et réunir à la France tout l'ancien territoire des Gaules : mais quelque séduisant que soit ce système, on trouvera peut-être qu'il est sage d'y renoncer, et que la France ne pourrait que s'affaiblir et se préparer une guerre interminable par un agrandissement de cette nature » ; et il en conclut qu'il faut limiter le mouvement offensif des armées.

A mesure que ses relations avec Robespierre s'aigrissent, Carnot s'oppose plus formellement au projet de guerre à outrance qui est la seule politique extérieure du dictateur.

Celui-ci, au contraire, est de plus en plus rebelle à toute idée de conciliation et de diplomatie : il voudrait l'offensive générale. Cette offensive, elle paraît naturellement nécessaire sur les frontières du nord et du nord-est ; l'armée d'Italie la réclame, et Dugommier, vainqueur au Boulou, demande depuis le 12 mai les moyens d'envahir la Catalogne.

La politique extérieure du Comité de Salut public se résume ainsi : « Angleterre et x\utriche, à exterminer ; Bourbons d'Espagne, à renverser ; Hollande, à ruiner ; Prusse, à vaincre; Russie, à observer; Portugal, Italie, Allemagne, à intimider et à contenir ; Suède,

Danemark, États-Unis, Gênes, Venise, Genève, Suisse, Porte ottomane, à liguer et à réunir, au moins dans la neutralité » .

Mais, même avec ces dernières puissances, toute relation diplomatique a été rompue : « Nos rapports avec les puissances étrangères sont ceux d'une place assiégée ». Des négociations entamées avec l'Espagne sont rompues aussitôt, étant jugées insignifiantes, si elles ne couvrent pas quelque machination concertée avec l'Angleterre.

Il résultait de cette disposition générale que Robespierre adoptait volontiers l'idée de l'ofTensive en Italie, d'autant plus qu'il désirait vivement exploiter les ressources de ce pays ; mais que, d'un autre côté, voulant aussi la guerre offensive sur les autres théâtres d'opérations, et notamment dans les Pyrénées, il ne donnait pas à l'armée d'Italie les renforts nécessaires pour envahir le Piémont. C'est en vain que Dumerbion réclamait 20,000 hommes d'infanterie et 6,000 chevaux avec 3 compagnies d'artillerie à cheval. Il constituait avec peine un équipage de siège et manquait de poudre et de munitions. Il ne pouvait que développer l'instruction militaire des troupes pour la guerre en pays de plaine.

Du reste, si Augustin Robespierre avait obtenu l'autorisation de pénétrer jusqu'à Coni, en se concertant avec l'armée des Alpes, ce n'était qu'une faible partie des grandes opérations que Bonaparte et lui voulaient entreprendre. Ils comptaient bien ne pas s'arrêter avec toute l'armée sous les murs de Coni, écraser le Piémont, envahir la Lombardic, et, atteignant les débou-

l'armée d'italie. 289

chés du Tyrol, s'attaquer à l'Autriche de concert avec les armées du Nord.

Les représentants près de l'armée des Alpes étaient entrés pleinement dans les idées de leurs collègues d'Italie, car la défensive étant inévitable dans les grandes Alpes, ils se voyaient réduits à une immobilité sans gloire et sans profit si l'on n'adoptait pas l'idée d'une action commune des deux armées sur la Slura. Déjà on avait tiré du Dauphiné dix bataillons destinés à l'armée du Rhin, et Ton continuerait certainement ces prélèvements si l'armée des Alpes n'entrait pas bientôt en opérations offensives.

Cependant, plus on avançait, et moins Carnot paraissait disposé à accepter le plan d'offensive en Italie. Ses instructions ne recommandaient à l'armée des Alpes que la défensive, à l'armée d'Italie qu'une solide organisation des côtes et des places. Le général Dumas, commandant l'armée des Alpes, qui voyait son autorité très amoindrie par le projet des représentants, avait été appelé à Paris, et leur faisait une opposition secrète qui ne fut peut-être pas sans influence sur les résolutions du Comité. Toujours est-il que la situation parut assez compromise aux représentants en mission près des deux armées pour nécessiter l'envoi à Paris du plus influent d'entre eux, de Robespierre jeune. Celui-ci se mit en route peu après le 20 juin, emportant avec lui le projet modifié et arrêté à Nice à cette date, et une note qui résumait brièvement les éléments nécessaires à l'armée d'Italie pour prendre une offensive sérieuse.

A peine était-il parti, que Carnot, cédant enfin à ses tendances défensives, envoyait aux représentants près

l'armée des Alpes des instructions où il n'était plus question de l'attaque combinée sur la Stura.

Le 3 juillet, c'est-à-dire la veille ou le jour môme de l'arrivée à Paris d'Augustin Robespierre, un arrêté fut envoyé à l'armée d'Italie, arrêté qui contredisait absolument ceux que Robespierre avait obtenus un mois auparavant :

Article I*"". Il sera fait dans le plus court délai une expédition, dont l'objet doit être de s'emparer de Coni.

Article II. A cet effet, l'armée d'Italie entrera dans les plaines du Piémont, cernera la place de Coni, en fera le bombardement et la sommera de se rendre; elle mettra dans sa marche l'appareil le plus imposant pour frapper l'ennemi de terreur et déterminer l'insurrection qui peut rendre maître de la place.

ARTICLE III. Si la tentative obtient des succès que donne lieu d'espérer le courage de l'armée d'Italie, la même opération sera faite sur les forteresses de Démonte et Ceva.

Article IV. Les représentants du peuple près les armées des Alpes et d'Italie, pouvant communiquer facilement, agiront de concert pour la simultanéité des mouvements respectifs des deux armées.

Article V. L'entrée prochaine en Piémont par l'attaque de Coni ne se fera qu'après avoir assuré les communications entre Nice et Oneille et laissé dans les places, ainsi qu'au Port-la- Montagne, des forces suffisantes pour les défendre et s'opposer aux entreprises que l'ennemi pourrait former sur les côtes.

Signé : Carnot, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Coutuon.

C'était la négation de tout ce qu'avait proposé Robespierre jeune : la séparation des armées des Alpes et d'Italie maintenue, et au lieu d'une vaste opération combinée, une simple expédition de l'armée d'Italie sur Coni. Le Comité affirmait en outre sa préoccupation de ne pas abandonner les places et les

l'armée d'italie. 291

côtes au moment de prendre l'offensive. Tout était donc à recommencer, et une nouvelle entente nécessaire entre les représentants près des deux armées, pour régler la coopération de l'armée des Alpes à l'attaque de Coni. Aussi n'est-ce que le 29 juillet, c'est-à-dire plus de quinze jours après la réception de cet arrêté, qu'on put le notifier aux généraux et entreprendre l'opération prescrite. Grande fut l'émotion, non seulement de Ricord et Saliceti, mais encore de Laporte et Albitte, entièrement gagnés au grand projet de Bonaparte. Ces derniers s'étaient défaits du gériéral Dumas et l'avaient remplacé par Petit-Guillaume, sorte de nullité indifférente qui se prêtait à tout et n'ambitionnait pas d'illustrer son nom.

Cependant l'arrivée de Robespierre jeune au Comité produisit quelques résultats. Dès le 8 juillet, le Comité adresse aux représentants de nouvelles instructions qui, sans être formelles, semblent du moins leur laisser carte blanche pour agir de concert avec l'armée d'Italie. Au reçu de ces instructions, ils en sollicitent de plus nettes par leur lettre du 18 juillet au Comité de Salut public : ils y font ressortir combien l'offensive combinée dans la vallée de Stura dégagera les autres positions occupées dans les Alpes, et donnera de sécurité pour la gauche de l'armée des Alpes et la droite de l'armée d'Italie; ils montrent les avantages qui en résulteront pour la subsistance de l'armée, et déclarent leurs préparatifs assez avancés pour entrer en opérations ^

' Voir Pièces justificatives, nM3.

A cette lettre en était jointe une seconde, adressée à Robespierre le jeune, réclamant avec insistance les instructions qu'il devait obtenir du Comité, se plaignant de celles qu'ils avaient reçues depuis son départ et qui entravaient l'offensive, signalant les insuccès du général Dumas, et prévenant enfin que des mesures étaient prises pour attaquer le plus tôt possible en se tenant à la rigueur dans les limites fixées par le Comité, et en remédiant à la division du commandement par l'accord des volontés V

Comme l'indique la fin de cette lettre, les représentants s'entendaient avec ceux de l'armée d'Italie pour commencer les opérations. Saliceti vint à Barcelonnette conférer avec eux, pendant que Ricord notifiait à Dumerbion l'arrêté du Comité, en date du 3 juillet, qui prescrivait une expédition sur Coni. On ne sait pas exactement quelle fut la solution à laquelle ils s'arrêtèrent, mais il semble en tout cas qu'ils devaient faire marcher les deux armées de concert sur Démonte et Coni, quitte à décider ensuite si l'on assiégerait ou bloquerait l'une ou l'autre de ces deux places, ou les deux en même temps.

La partie de l'armée des Alpes restée sur la défensive montrait beaucoup d'activité, ne cessant d'escarmoucher avec les postes piémontais, de sorte que les mouvements préparatoires de l'armée d'Italie passèrent à peu près inaperçus de l'ennemi.

Dès le 30 juin, les détachements envoyés sur Limone et Vernante avaient constaté que la grand'route avait

' Voir Piùces justificatives, n" 14.

L ARMÉE d'iTALIE. 293

été entièrement détruite entre ces deux localités : tel était le résultat des lenteurs et de l'inaction de nos armées depuis la prise de Saorge et du col de Tende. II fallait donc, avant d'entreprendre les mouvements rapides prescrits dans le plan de Bonaparte, commencer par une prise de possession du terrain et par des travaux de réfection des chemins. Ces mouvements préparatoires durèrent jusqu'au 7 août, et, à cette date, l'avant-garde de Macquard était arrivée à Roccavione, aune demi-lieue de Borgo-San-Dalraazzo. A sa droite, les troupes de Masséna tenaient le cours supérieur du Pesio. Nous occupions Boves. Le 8, on devait former les colonnes pour préparer l'attaque décisive, qui aurait lieu le 9 contre le camp retranché de Borgo.

Les Piémontais, bien qu'ils n'eussent encore subi aucun échec sérieux, sentaient venir l'attaque de cet ennemi deux fois supérieur, et avaient perdu tout espoir.

Tout à coup, ils virent les Français « désarmer leurs batteries et reprendre avec une certaine confusion le chemin de Limone ».

« Nous ne pouvons nous expHquer l'étrange manœuvre des Français, écrit un officier piémontais ; pourquoi donc repassent-ils si précipitamment le col de Tende? Est-ce une panique? Dans tous les cas, si nous n'avons rien fait pour la provoquer, elle nous sauve. ))

Quelques jours après, il avait l'explication de cette retraite incompréhensible :

« La terreur panique qui a déterminé la si brusque

retraite de l'ennemi est l'effet d'une machine qu'a fait jouer Barère pour expédier son ami Robespierre. »

C'était en effet le 9 thermidor qui arrêtait partout l'offensive ordonnée par Robespierre, au moment où son frère venait d'arracher au Comité l'ordre de faire renforcer l'armée d'Italie et de la porter en avant.

10° La mission de Robespierre jeune et le 9 thermidor.

Arrivé à Paris, Augustin Robespierre s'était trouvé en présence d'une opposition plus énergique et plus comphquée peut-être qu'il ne l'avait cru. Il ne s'agissait pas seulement de convaincre Carnot de la nécessité de prendre l'offensive dans le Piémont, ce qui n'axirait été, après tout, que revenir aux idées mêmes qu'il avait soutenues six mois plus tôt : il fallait obtenir pour l'armée d'Italie les renforts nécessaires pour pousser cette offensive à fond, et ces renforts, il fallait les prendre quelque part, soit dans les armées de l'intérieur, soit dans les armées des Pyrénées, en réduisant celles-ci à la défensive. Sur ce point, on se heurtait à une résistance presque unanime, car ceux qui admettaient volontiers l'offensive pour l'armée d'Italie la voulaient aussi dans les Pyrénées-Orientales. C'est alors que Robespierre jeune remit au Comité, à l'appui de sa thèse, la célèbre et admirable '< Note sur la position politique de nos armées de Piémont et d'Espagne», qui faisait ressortir magistralement les différences profondes entre la situation de

l'armée D'ITALIE. 29o

l'armée d'Italie et celle des armées d'Espagne ^ Avait-il fait rédiger cette note par Bonaparte le 20 juin, avant de quitter Nice, ou la lui avait-il réclamée vers le 6 ou le 7 juillet, pour répondre à des objections soulevées dans le Comité? Cette seconde hypothèse paraît plus probable, car on ne s'expliquerait pas comment Augustin Robespierre, arrivé à Paris dans les premiers jours de juillet, aurait attendu le 19 pour remettre cette note au Comité. Toujours est-il que la « Note sur la position de nos armées de Piémont et d'Espagne » est écrite de l'écriture de Junot sur le papier spécial employé à l'état-major de l'artillerie de l'armée d'Italie, papier dont on ne retrouve pas d'échantillon dans les archives en dehors des pièces signées de Bonaparte ou dont il est l'auteur avéré. Plus que ces détails matériels, le style et l'ordonnance des idées révèlent l'origine napoléonienne de ce mémoire. On ne peut pas s'arrêter un instant à l'idée que l'un des Robespierre, habitué à une rhétorique filandreuse, aura trouvé un jour le secret de cette concision puissante. Certes, les représentants Simond ou Laporte, Albitte ou Sahceti, Ricord ou Robespierre, ont eu de réelles qualités, même au point de vue militaire, et devaient partager en grande partie les idées exprimées dans cette note; mais nul d'entre eux n'était capable de les déduire ainsi, par des raisonnements d'une puissance de logique écrasante, présentés sous la forme brutale d'un

» Voir Pièces justificatives, n° 12. Ce document a déjà été publié plus d'une fois; mais il offre tant d'intérêt que nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de le reproduire encore.

théorème de géométrie. Nous avons donné un aperçu rapide de toutes les idées répandues dans les milieux politiques et militaires vers 1793, sur le rôle de l'armée d'Italie, et, dans le nombre, on retrouverait sans doute celles que Bonaparte a émises dans sa note sur la position politique et militaire des armées de Piémont et d'Espagne; mais qu'importe une idée, si elle est jetée au hasard par un esprit déréglé, sans rien pour l'appuyer et l'imposer? C'est dans le raisonnement qui les fait naître et qui les soutient que les idées puisent leur valeur : or, jamais logique plus serrée n'a été mise au service d'une pensée plus forte. Napoléon a rarement écrit quelque chose d'aussi parfait que cette œuvre de jeunesse.

« La République, dit-il, ne peut soutenir l'ofTensive avec ses quatorze armées; elle n'aurait pas assez d'officiers, pas assez d'artillerie et de cavalerie. Attaquer partout serait du reste une faute militaire :

« Il ne faut point disséminer ses attaques, mais les concentrer.

« Il en est des systèmes de guerre comme des sièges des places : réunir ses feux contre un seul point; la brèche faite, l'équilibre est rompu; tout le reste devient inutile et la place est prise. »

Reste à déterminer le genre de guerre que doit faire chaque armée; on le déterminera :

« 1° Par les considérations déduites de l'esprit général de notre guerre ;

<( 2° Par les considérations politiques qui en sont le développement;

« 3° Par les considérations militaires. »

l'armée d'italie. 297

Les premières nous montrent que :

« L'esprit général de notre guerre est de défendre nos frontières. L'Autriche est notre ennemi le plus acharné; il faut donc le plus possible que le genre de guerre des différentes armées porte des coups directs ou indirects à cette puissance.

« Si les armées qui sont sur les frontières d'Espagne embrassaient le système offensif, elles entreprendraient une guerre qui serait à elle seule une guerre séparée. L'Autriche et les puissances d'Allemagne n'en ressentiraient rien. Elle ne serait donc point dans l'esprit général de notre guerre.

« Si les armées qui sont sur la frontière de Piémont embrassaient le système offensif, elles obligeraient la maison d'Autriche à garder ses États d'Italie et, dès lors, ce système serait dans l'esprit général de

notre guerre Si nous obtenons de grands succès,

nous pouvons dans les campagnes prochaines attaquer l'xVllemagne par la Lombardie, le Tessin et le comté de Tyrol, dans le temps que nos armées du Rhin attaqueraient le cœur. »

Les considérations politiques et militaires font voir en outre que l'offensive en Espagne se heurtera à de grosses difficultés, tenant soit à l'esprit national des habitants, soit au pays même : elle sera longue et coûteuse et exigera des forces très supérieures à la défensive des Pyrénées orientales et du pays basque.

Au contraire, la population du Piémont et son gouvernement n'opposeront guère de résistance, et le théâtre d'opération est tel, que la défensive sera

plus coûteuse et exigera autant d'hommes que l'offensive.

Ici, Bonaparte reprend les observations de Feuquières et de Berwick sur la disposition des Alpes occidentales, et ne paraît pas admettre les critiques de Bourcet :

« La frontière de Piémont forme un demi-cercle; les deux armées des Alpes et d'Italie occupent la circonférence; le roi de Sardaigne occupe le diamètre. La circonférence que nous occupons est remplie de cols et de montagnes difficiles. Le diamètre qu'occupe le roi de Sardaigne est une plaine aisée, fertile, où il peut faire circuler les mêmes troupes, en peu de jours, d'une extrémité à l'autre du diamètre.

« Le système défensif est donc toujours à l'avantage du roi de Sardaigne. Il nous faut le double de troupes qu'à nos ennemis pour nous trouver à égalité de forces. ))

Conclusion : « L'on doit donc adopter le système défensif pour la frontière d'Espagne et le système offensif pour la frontière de Piémont.

« Frapper l'Allemagne, jamais l'Espagne ni l'Italie, Si nous obtenions de grands succès, jamais on ne doit prendre le change en s'enfonçant dans l'Italie ', tant que l'Allemagne offrira un front redoutable et ne sera pas affaiblie. »

Ce dernier paragraphe a été barré de la même main qui a écrit en tête de la note : « Remise par Robespierre jeune, le l^*" thermidor an ii », Les

• C'esl-à-dirc l'Ilalie péninsulaire, Toscane, Rome et Naples.

l'armée d'italie. 299

Robespierre étaient sans doute peu sensibles au raisonnement qui faisait la force de ce mémoire, et ils allaient droit aux conclusions; parmi celles-ci, ils retenaient ce qui se rapportait à l'offensive dans le Piémont, acceptaient à la rigueur, comme conséquence forcée, la défensive dans les Pyrénées, où il y avait peu à conquérir; mais ils ne renonçaient pas volontiers au rêve jacobin de révolutionner et d'exploiter la péninsule italienne. Bonaparte aura grand'peine à empêcher, jusqu'en 1797, que les armées françaises ne se perdent dans cette impasse; lui parti, dès 1798, le Directoire reprendra sans hésiter le funeste et traditionnel projet.

Au Comité de Salut public, Carnot s'était spécialisé dans les affaires militaires et se réservait la direction des opérations comme un domaine fermé où il n'aimait pas qu'on s'aventurât pour présenter des plans de campagne; Hoche en savait quelque chose. L'ingérence des Robespierre dans les questions militaires leur aliéna irrévocablement l'organisateur de la victoire et décida de leur perte. Ils durent parler et agir énergiquement, car leur avis prévalut, ainsi que nous l'apprend une lettre de Carnot, du 26 thermidor, où il se plaint que Robespierre lui ait imposé l'offensive dans le Piémont et l'affaiblissement des autres armées.

Cette discussion dans le Comité est probablement ce qui précipita la chute de Robespierre et le coup d'État du 9 thermidor. Une partie du Comité de Salut public vint donner aux Barras, aux Tallien, l'appui de son autorité et d'une réputation jusqu'alors intacte.

Si les thermidoriens proprement dits ont résolu la

800 CHAPITRE lY.

perte de Robespierre pour des motifs absolument étrangers au salut de la patrie, en revanche, c'est l'ingérence de Robespierre dans les affaires militaires qui a décidé Carnot, Prieur et Barùre à l'attaquer. Les premières questions posées à son secrétaire Duplay, dans le procès qui suivit le 9 Thermidor, sont les suivantes :

D. — Dans le diner où s'est trouvé Barère, ne l'as-tu pas entendu proposer à Robespierre de se raccommoder avec les membres de la Convention et des Comités qui paraissaient lui être opposés ?

R. — Non. Je crois même que le dîner dont il s'agit précéda la division qui, depuis, a éclaté au Comité.

D. — Ne sais-tu pas que Robespierre, indépendamment de la police générale de la République, dont il s'était chargé, voulait encore diriger les armées, et que c'est de là qu'est née la division dont il s'agit ?

Le 9 Thermidor débarrassa Carnot du projet d'offensive en Italie. Dès le 10, le Comité de Salut public ordonne aux représentants près des deux armées des Alpes et d'Italie d'interrompre l'offensive. Cet arrêté arrive le 18 thermidor à Nice et à Barcelonnette, et aussitôt les généraux sont invités à ramener l'armée dans ses positions. Ricord écrit à Dumerbion :

« Le Comité de Salut public, par sa lettre du 10 du courant, nous instruit qu'il a changé de projet relativement à l'attaque de Coni, Démonte et Ceva. Il faut que les efforts de l'armée soient tournés du côté de la défense des cotes et pays conquis, et tenir de bonnes garnisons dans les places et particulièrement à Marseille et au Port-la-Montagne.

« Tu assureras la défense du pays conquis et te

l'armée d'italie. 301

tiendras en mesure sur toutes les positions de l'armée, en cas d'attaque de la part de l'ennemi. »

Le lendemain, 19 thermidor (6 août), Albitte, Laporte et Saliceti écrivent à Dumerbion :

« Général, nous venons de conférer ensemble sur les événements actuels et sur la sûreté de la partie de la République dont la garde et la surveillance nous sont confiées, ainsi que sur les moyens d'assurer et d'étendre nos conquêtes.

« Nous croyons qu'il est d'un intérêt majeur, momentanément, de suspendre l'exécution du pkn de campagne arrêté entre les représentants des deux armées »

11° L'arrestation de Bonaparte.

Par le même courrier, les trois représentants ordonnent l'arrestation du général Buonaparte comme complice de Robespierre et, le même jour, ils écrivent au Comité pour signaler la prétendue trahison commise par Ricord, Robespierre et Bonaparte* :

« Un plan de campagne avait reçu votre approbation; il devait être secret et surtout il devait être exécuté. Eh bien! ce plan est devenu public à l'armée d'Italie! Enfin, il faut que vous sachiez que Buonaparte et Ricord lui-même ont avoué à Saliceti qu'on

» Voir Pièces justificatives, n" lo.

ne fer^jt que semblant d'assiéger Coni, mais qu'il ne fallait en rien dire aux représentants près l'armée des Alpes. De là nous concluons que nous étions joués par les intrigants et les hypocrites; qu'on ne voulait pas exécuter votre arrêté. Tel était le plan, bien connu aujourd'hui, de Robespierre et de Ricord; il cadre parfaitement avec tous les mouvements de l'ennemi. Buonaparte était leur homme, leur faiseur de plans, auquel il nous fallait obéir, n

11 y a donc opposition absolue entre la manière dont le Comité de Salut public comprend l'accusation de trahison portée contre Robespierre, et l'idée que s'en font les trois représentants à Barcelonnette.

Pour Carnot, le crime de Robespierre est d'avoir voulu l'offensive dans le Piémont; pour Laporte, Albitte et Saliceti, c'est de n'avoir pas été sincère dans l'adoption du plan de Colmars et de Nice, et d'avoir un autre plan secret, peut-être de connivence avec l'ennemi. Tout leur semblait suspect dans la conduite de Ricord, Robespierre et Bonaparte. Saliceti, qui avait failli être assassiné par des brigands sur la route de Nice à Barcelonnelte, était convaincu qu'ils étaient apostés par Ricord. Un dernier fait éveilla ses soupçons : une mission secrète dont Bonaparte avait été chargé dans le mois de juillet et qu'il était naturel de rattacher à la prétendue conspiration. Le 13 juillet, en effet, soit en exécution d'un projet concerté avant le départ d'Augustin Robespierre, soit sous la pression des événements, Ricord avait

l'armée d'italie. 303

envoyé Bonaparte à Gênes, en apparence pour conférer avec le Sénat de cette ville, en réalité pour examiner les places de la République génoise, la force de son gouvernement et de ses troupes, et pour se rendre exactement compte de ses dispositions à l'égard des alliés de la France.

Cette mission, que les représentants attribuaient à quelque plan machiavélique, se trouve tout naturellement expliquée dès que Ton sait qu'une division autrichienne avait remonté la Bormida jusqu'à Dego et semblait menacer Savone, et surtout que deux généraux autrichiens étaient venus en mission à Gênes dans les premiers jours de juillet. A cette mission militaire il fallait répondre par une autre. En prévision d'une nouvelle série d'opérations à engager de ce côté, Ricord et Bonaparte voulaient reconnaître le pays, voir si Savone pouvait être enlevée par un coup de main ou livrée à l'ennemi, si noas pouvions nous en saisir et en tirer parti, peut-être même nous emparer de Gênes et de Gavi par surprise, et paralyser ainsi l'offensive autrichienne en menaçant sa hgne de retraite. En tout cas, on voulait intimider Gênes : « Ce gouvernement ne peut nous être favorable que par la crainte », avait dit Robespierre.

Nous ne pouvons admettre l'idée d'un plan secret combiné entre Bonaparte et Robespierre. Celui-ci, en effet, dans la note écrite de sa main et pour luimême, le 20 juin, s'exprime ainsi au sujet de la République génoise : « Demander à la République de Gênes qu'elle mette sa côte en défense depuis Menton jusqu'à Oneille, pour assurer nos communications qui

304 CHAPITRE ly.

se trouveraient interrompues si l'ennemi pouvait s'en approcher impunément et tenter de descendre ». La communication ne s'étendait donc pas vers l'est plus loin qu'Oneille, dans le plan auquel pensait Robespierre ; il ne s'agissait pas encore d'une expédition sur Altare ou Savone, mais toujours sur Coni ou Ceva par Tende ou par Ormea. La mission de Bonaparte à Gênes se rapportait à un plan tout différent, dont l'apparition des Autrichiens avait donné l'idée depuis le départ de Robespierre pour Paris, et qu'on finit par exécuter en septembre.

Bonaparte arrêté, on fit une perquisition dans ses papiers pour trouver trace de la conspiration, et Ton découvrit l'ordre (secret) par lequel Ricord l'avait envoyé à Gênes :

Ordre au général Buonaparte de se rendre à Gênes pour conférer avec le gouvernement de Gênes.

Instructions :

\° Voir la forteresse de Savone et les pays circonvoisins;

2° Les forteresses de Gênes et pays voisins, afin d'avoir des renseignements sur des pays qu'il importe de connaître dans le commencement d'une guerre dont il n'est pas possible de prévoir les effets ;

3° Prendre sur l'artillerie et autres objets militaires tous les renseignements possibles;

A° Pourvoir à la rentrée à Nice des 30 milliers de poudre qui avaient été achetés pour Bastia et qui ont été payés;

5° Approfondir la conduite civique et diplomaliijue du ministre de la République française Tilly, et de ses agents, sur lesquels il revient différentes plaintes;

6" Faire toutes les démarches et recueillir tous les faits qui peuvent déceler l'inlenlion du gouvernement génois relativement à la coalition.

l'armée d'italie. 305

Il était aisé à Bonaparte d'expliquer l'utilité d'une pareille mission dans un moment où il allait peut-être falloir occuper Savone et Gênes, pourn'être pas affamé. Le péril autrichien grandissait chaque jour de ce côté, et, au moment môme où l'on interrogeait Bonaparte, inquiétait vivement les représentants.

Quant à l'intention de ne pas assiéger réellement Coni, elle était des plus avouables, l'esprit d'une guerre réellement offensive étant de ne pas laisser arrêter une armée entière devant une place. Laporte avait exprimé naguère la même pensée.

Que Bonaparte se soit justifié, cela ne fait aucun doute, mais ne suffit pas à expliquer qu'on l'ait relâché. On est tenté de faire intervenir des questions de personnes, d'admettre que Saliceti, convaincu qu'il avait plus à gagner qu'à perdre en soutenant enfin son compatriote, a fait abandonner l'accusation. Tous les contemporains ont examiné la question à ce point de vue, les uns prétendant, comme Marmont, que Saliceti avait toujours été favorable à Bonaparte, et l'avait retenu pour le sauver; d'autres qu'il lui était redevenu favorable après enquête ; les autres enfin qu'il avait été contraint d'abandonner l'accusation sur la demande unanime de ses collègues et des officiers de l'étatmajor général de l'armée d'Italie.

Nous serions plutôt tentés d'admettre que Saliceti n'a pas eu un rôle prépondérant dans cette affaire, trop grave pour être perdue de vue par ses collègues, et que ceux-ci, dégagés de toute question personnelle, ont pu reconnaître purement et simplement que la trahison soupçonnée par eux était imaginaire, Laporte,

qui avait déjà longuement conféré avec Bonaparte à Colmars et se trouvait en communion d'idées avec lui, a dû comprendre parfaitement les explications du jeune général et entraîner ses collègues. La correspondance de Carnot aura été d'un grand poids sur la décision prise. Les trois représentants réunis à Nice étaient restés, en effet, partisans absolus de l'offensive et commençaient à songer à cette expédition sur Savone, que Bonaparte avait préparée de concert avec Ricord ; et ils voyaient que Carnot, tout en incriminant les menées secrètes de Robespierre, ne lui imputait d'autre crime que d'avoir projeté et imposé cette offensive. Les événements ne justifiaient que trop Bonaparte : partout les Piémontais reprenaient courage et attaquaient nos postes, et les forces autrichiennes se concentraient sur la Bormida. Le gouvernement de Gênes remplaçait à Savone le gouverneur Spinola, partisan d'une neutralité énergiquement défendue, par un officier dévoué aux alliés.

Dans une longue lettre du 24 thermidor (Il août), Albitte, Laporte et Saliceti ne dissimulent pas leur désir de reprendre le projet abandonné. Sans oser rompre absolument en visière au Comité de Salut public, ils lui parlent encore des dispositions à prendre pour envahir le Piémont : « Si on penchait pour continuer l'offensive, il faut sans délai dérouter les espérances des ennemis qui se réunissent en force du coté du Saint-Bernard, du mont Cenis, et des vallées d'Oulx, Queyras etMaurin; il faut que la gauche de l'armée d'ItaUe, de concert avec la droite des Alpes, attaque incessamment et prenne Démonte (l'artillerie de siège

l'armée d'italie. 307

nécessaire à cette opération et les routes sont préparées) ; il faut en même temps que le centre de j'armée d'Italie occupe la majeure partie des forces sardes en menaçant et même en attaquant Coni, tandis que la droite ira faire le siège et s'emparer de Ceva, place qui pourrait être conservée pendant l'hiver et inquiéter considérablement la Lombardie, étant appuyée par les forces que nous avons le long du Tanaro ainsi que dans la ci-devant principauté d'Oneille, et généralement depuis la mer jusqu'à Bagnasco. Cette opération assurerait puissamment la position de l'armée des Alpes, et préparerait les victoires de la prochaine campagne, fortifierait l'esprit public, et déconcerterait nos ennemis. Nous penchons pour ce dernier système, mais c'est à votre sagesse à décider. En attendant, nous faisons et nous allons faire pratiquer une route pour l'artillerie de Binga (Albenga) à Garessio, pour servir sans retard dans le cas que le siège de Ceva soit décidé. Nous allons également tenir l'ennemi dans l'incertitude, en le faisant craindre pour Coni ».

Une lettre de Carnot, absolument péremptoire cellelà, et conçue dans un sens tout opposé, se croisait avec celle des représentants :

Paris, 26 thermidor an ir.

Notre collègue Jean-Bon Saint-André, qui est au Port-de-la- Monlagne, nous informe, chers collègues, que la garnison de ce port est réduite à 1600 hommes. Cet inconcevable affaiblissement nous alarme, ainsi que beaucoup d'autres rapports venant de la même frontière. Nous ne doutons pas que la nouvelle conspiration, qui vient d'être guérie, n'étendit une de ses branches les plus dangereuses vers ces contrées où les Robespierre exerçaient une

influence si perfide et si active. Le projet que Robesjnerre jeune est venu nous arracher, pour ainsi dire, par la tyrannie de son frère, le projet d'entrer dans le Piémont, en abandonnant nos propres frontières, en laissant enlever la Corse, en exposant le Port-de-la-Montagne à une invasion nouvelle, en livrant nos derrières à nos ennemis qui avaient là des forces toutes prêtes à débarquer, en faisant enfin dépendre noire siireté des bonnes dispositions du gouvernement génois, qui nous parait au moins douteux et qui pouvait livrer les passages aux Autrichiens et fermer ainsi toute espèce de retour à l'armée qui aurait pénétré, ce projet, dis-je, nous paraît être le fruit de l'intrigue de ces conspirateurs. Aussi nous sommes-nous hâtés de révoquer les mesures désastreuses auxquelles il nous avait forcés. Ces mesures ne tendaient à rien moins qu'à paralyser les armées des Pyrénées- Orientales, des Pyrénées-Occidentales et de l'Ouest, dont il fallait extraire les meilleures forces, tellement que, si ces mesures eussent été exécutées, nous n'aurions ni Fontarabie, ni Saint-Sébastien, ni moyens de contenir les brigands qu'on s'efforce de réveiller dans la Vendée; et le tout pour prendre une place vis-à-vis de laquelle il est douteux qu'on eût pu tenir pendant l'hiver, dont la conquête ne détrône pas même le roi des marmottes, qui compromettrait le sort des plus belles armées de la Ré|)ublique et qu'on peut aussi bien prendre au commencement de la campagne prochaine qu'à présent.

Ce qui nous étonne, chers collègues, c'est de voir que le système des Robespierre ait trouvé quelque faveur auprès de vous. Le désir de mettre en œuvre le courage des braves qui composent l'armée d'Italie vous a sans doute inspirés à cet égard. Mais la prudence ne nous permet pas de désorganiser des armées, dont les succès sont assures, pour entreprendre des opérations dont le résultat est douteux et beaucoup moins important, en cas de succès, que désastreux en cas de revers.

Qu'a donc à faire l'armée d'Italie? Le voici : garder les côtes, rendre inutiles toutes les tentatives de descente ou d'invasion par le territoire de Gênes; détruire Saorgio; veiller sur le Porl-de-la- Montagne; étudier res|)rit des Génois; contenir les malveillants cl les fédéralistes qui abondent encore dans les contrées du Alidi; sauver la Corse; perfectionner la discipline; s'organiser de plus en plus; établir ses communications avec l'arniée des Alpes; se préparer à entamer de très bonne heure la campagne prochaine, atin d'0|)érer d'un seul coup l'invasion du Piémont, sans être coupé par les neiges au milieu de ses opérations. Cette lûche,

l'armée d'italie. 309

citoyens collègues, est certainement assez belle et ne fera pas déchoir l'armée d'Italie de la juste gloire qu'elle s'est acquise.

Le génie de la liberté vous a fait échapper, chers collègues, à des dangers d'autant plus grands qu'ils étaient préparés par des hommes d'une astuce profonde et dont la scélératesse s'enveloppait des formes les plus populaires. Votre prudence et votre énergie sauront vous garantir des nouveaux pit'^ges dans lesquels on s'efforcera sans doute de vous faire tomber.

Salut et fraternité.

Carnot.

Cette lettre produisit un effet exactement opposé à celui que son auteur se proposait. Les représentants ne trouvaient plus, dans les crimes reprochés à Robespierre jeune, que des actes dont ils étaient les complices : ils reconnaissaient, dans les mesures contre lesquelles Carnot se déclarait si énergiquement, celles mêmes qu'ils avaient chargé Robespierre de proposer au Comité. La grande conspiration leur paraissait désormais très excusable, et ils relâchaient Ronaparte aussitôt (20 août). Ils feignirent de le considérer toujours comme suspect à certains points de vue, mais ils lui rendirent leur confiance entière pour la direction des opérations militaires, ainsi que l'indique leur réponse du 7 fructidor an u :

Les représentants du peuple délégués près l'année d'Italie, au Comité de Salut public.

Citoyens collègues,

Par le courrier que nous vous avons envoyé de Barcelonnctte, conjointement avec notre collègue Laporte, et par lequel nous vous instruisions de nos mesures concertées et des soupçons graves que nous avions sur Ricord et Bonaparte, général d'artillerie,

nous vous annoncions que l'un et l'autre vous seraient envoyt^s; vous avez rappelé le premier; le second, comme nous vous l'avons déjà mandé, a été mis par nous en état d'arrestation. Par l'examen de ses papiers et tous les renseignements que nous avons pris, nous avons reconnu que rien de positif ne pouvait faire durer sa détention plus longtemps.

Surtout quand nous avons trouvé l'arrêté de Ricord, dont nous vous envoyons copie, par lequel ce représentant envoyait à Gênes le général Bonaparte, et que nous avons été convaincus de l'utilité dont nous peuvent être les talents de ce militaire qui, nous ne pouvons le nier, devient très nécessaire dans une armée dont il a mieux que personne la connaissance, et où les hommes de ce genre sont extrêmement difficiles à trouver.

En conséquence, nous l'avons remis en liberté, sans cependant l'avoir réintégré, pour tirer de lui tous les renseignements dont nous avons besoin et nous prouver, par son dévouement à la chose publique et l'usage de ses connaissances, qu'il peut reconquérir la confiance et rentrer dans un emploi que, au demeurant, il est très capable de remplir avec succès, et où les circonstances et la position critique dans laquelle se trouve l'armée d'Italie pourraient nous obliger de le remettre provisoirement, en attendant les ordres que vous pourrez donner à cet égard.

Salut et fraternité.

Saliceti. Albitte.

L'impression produite sur les généraux ennemis par ce revirement nous donne Toccasion d'apprécier ce qu'était la réputation de Bonaparte dans le camp autrichien. Le 3 septembre, l'archiduc Ferdinand écrit à Colli :

« Il est vrai que le général Bonaparte, dernièrement conduit enchaîné à Paris, retourne avec le commandement. C'est un Corse hardi, entreprenant, qui certainement voudra risquer quelque attaque. »

Les alliés ne devaient pas tarder, en effet, à recevoir les coups dirigés par Bonaparte.

LARMÉE D'ITALIE. 311

12° L'expédition de Dego.

Depuis le 9 thermidor, l'ennemi avait repris courage. Pendant la première quinzaine du mois d'août, il ne cessa pas d'attaquer nos postes depuis le mont Cenis jusqu'au cours du Pesio, et ne parvint à en enlever qu'un, près de Limone. Mais le véritable danger n'était pas là. L'affaiblissement de la Sardaigne et nos succès dans la vallée du Tanaro avaient fini par émouvoir la maison d'Autriche, débarrassée d'ailleurs, vers la même époque, de toute préoccupation sérieuse du côté de la Pologne. On comprenait à Vienne qu'il suffisait aux Républicains d'un moment d'audace pour en finir avec les Piémontais, et alors c'est aux possessions impériales du Milanais qu'ils s'en prendraient. 11 devenait donc urgent de soutenir l'armée sarde, et, sans compter les quelques bataillons autrichiens dont on l'avait renforcée, on envoya de ce côté la division Colloredo. Dès le mois de mai, elle fut cantonnée dans la vallée de la Bormida depuis Alexandrie jusqu'à Cairo ; mais l'Autriche refusa formellement de l'engager pour la défense du Piémont : ainsi commençait à se manifester la politique égoïste, autoritaire et mesquine du gouvernement impérial, qui allait vite envenimer les relations entre les alliés, et préparer en grande partie les succès des Républicains.

Au mois de juillet, les chefs du corps d'armée autrichien commencèrent à se remuer; ce fut d'abord une mission militaire à Gènes, à laquelle la France dut

riposter sur-le-champ par la mission de Bonaparte; puis le gros de la division Colloredo se rapprocha peu à peu ; les Anglais vinrent croiser près des côtes, et des pourparlers s'engagèrent entre leurs amiraux et les généraux autrichiens. Le 17 août, Masséna reçut de ses espions des avis d'après lesquels l'armée autrichienne se rapprochait du Tanaro. Les bruits avaient pris une telle consistance qu'il se hâta d'évacuer, le 22, ses positions de Garessio, et resserra sa droite vers Balestrino et Loano. Le général en chef et les représentants, informés, lui reprochèrent sa précipitation, mais, le 24, écrivirent au Comité de Salut public pour lui demander l'autorisation de faire une expédition de ce côté. Deux jours après, les renseignements sur les projets de l'ennemi devenant plus précis, la décision fut prise sans attendre l'autorisation : on écrivit à l'armée des Alpes de faire de fausses attaques sur Démonte et Château-Dauphin, pendant que cinq bataillons, tirés de la gauche et du centre de l'armée d'Italie, étaient appelés à la droite. Le 26 août (9 fructidor), Prost (qui remplaçait Albittej et SaUceti, rendirent un arrêté qui ordonnait l'attaque dans la vallée de la Bormida, en prétendant se conformer ainsi aux instructions défensives du Comité. Bonaparte n'avait pas perdu de temps depuis sa sortie de prison pour préparer cette expédition, à laquelle il songeait, du reste, depuis plus d'un mois'.

Le surlendemain, 28 août (H fructidor) les représentants rendaient compte de cet acte d'initiative au

' Noir l'iècos juslilicalivcs, n° IG.

l'armée d'italie. 313

Comité, en faisant ressortir énergiquement les menées et les préparatifs des Autrichiens dans la région d'Acqui et d'Alexandrie, en Lombardie et à Gênes*.

En réalité, si les intentions des Autrichiens étaient bien celles qu'on leur attribuait, leurs positions étaient loin d'être aussi avancées qu'on l'annonçait. Ils n'avaient encore, à Mallare, qu'un poste de deux compagnies, et ce n'est qu'en septembre que 2,000 hommes se trouvèrent à Cairo. Cette troupe était d'ailleurs absolument indépendante de l'armée principale. Wallis, qui la commandait, n'était pas entré en relations avec d'Argenteau, qui commandait la gauche des Austro-Sardes; pas un bataillon de la division rassemblée à Morozzo, entre Coni et Mondovi, ne fut mis en mouvement. On ne se décida à en envoyer deux jusqu'à Mondovi que le jour même où les Français allaient attaquer. C'est que Jes Sardes avaient bien d'autres préoccupations, et déjà se manifestait entre eux et leurs alliés la profonde divergence d'intérêts et de vues qui devait entraîner la séparation de leurs armées et aboutir au désastre de 1796.

L'Autriche voulait marcher sur Savone et Finale, et combattre en Ligurie pour son propre compte. Elle ne consentait pas à porter ses contingents dans le Piémont pour y constituer avec les Sardes une armée supérieure à celle des Français; mais elle voulait que toutes les troupes alliées fussent placées sous un commandement unique, et naturellement que le général en chef fût autrichien.

* Voir Pièces justificatives, n° 7.

Les Piémontais, de leur côté, restaient convaincus que les Français allaient reprendre leurs attaques sur le Tanaro et assiéger Ceva, à moins que l'olTensive contre Coni ne recommençât, comme les mouvements de l'armée des Alpes tendaient à le faire croire. Il ne pouvait être question pour eux de se porter sur la Bormida : c'eût été livrer Turin à la République.

Pendant les premiers jours de septembre, les troupes françaises destinées à faire partie de l'expédition arrivèrent aux points de rassemblement, entre Bardinetto et Loano. Le général en chef et les représentants rejoignirent successivement, du 5 au 10, à Loano. Des approvisionnements étaient débarqués dans ce port.

Le 15 septembre, les représentants écrivent au Comité, en lui communiquant un grand nombre de rapports relatifs aux mouvements et projets de l'ennemi et aux dispositions des Génois : ils demandent la conduite à tenir vis-à-vis de ces derniers, et affirment encore une fois que l'expédition est urgente, si l'on ne veut pas laisser l'ennemi affamer le midi de la France en coupant les relations avec Gênes.

11 faut remarquer que les faits signalés ne se rapportent guère à la division autrichienne dont l'avantgarde seule était à Cairo : il s'agit surtout de la connivence des Génois avec nos ennemis, prouvée par la levée du blocus de Gênes, l'admission de huit navires anglais dans son port, et le changement du gouverneur de Savone.

La division Colloredo, forte d'environ 10,000 à 12,000 hommes, vient se concentrer près de Cairo;

l'armée d'italie. 315

ses avant-postes occupent Altare et Carcare avec deux bataillons et poussent des postes à Mallare et Pallare, et jusque sur la crête de San-Giacomo.

Bonaparte fit adopter les dispositions suivantes pour l'attaque :

Une petite troupe de 1500 hommes devait partir des hauteurs de Loano et Finale, et se porter avec précautions sur la Bormida orientale, marchant en ligne droite vers Carcare et Cairo. Devant chacune des localités de Bormida, Mallare et Pallare, elle devait tâter l'ennemi, passer outre s'il n'était pas en forces ou s'il se retirait, s'arrêter s'il tenait bon mais ne semblait pas menaçant, enfin se retirer sur Loano si les Autrichiens étaient très supérieurs et s'ils prenaient l'offensive. Les instructions étaient scrupuleusement détaillées sur ces différents cas et sur la liaison à établir entre cette colonne et le gros de la division.

Les 9,000 hommes qui formaient la colonne principale devaient se rassembler à Bardinetto et descendre la vallée de la Bormida occidentale jusqu'à Murialdo, pour attaquer les Autrichiens du côté où ils pouvaient se relier aux Piémontais. Le commandement se tiendrait au courant de ce qui se passerait à la colonne de droite, et si l'ennemi voulait tenir à Bormida, Mallare ou Pallare, on se rabattrait sur lui. Dans le cas contraire, on pousserait sans interruption jusqu'à Millesimo, où l'on commencerait à prendre des mesures pour l'attaque, d'après les renseignements qu'on aurait sur la position des Autrichiens vers Carcare, Cairo et Dego. En tout cas, on aurait commencé par balayer les hauteurs qui s'étendent entre Ce va et Cairo, et

316 ( HAPITRE IV.

l'attaque serait conduite de manière à rejeter les Impériaux vers la Lombardie*.

13° Combat de Dego.

Les dispositions prises dans la réalité furent un peu plus compliquées que ce premier ordre ne l'indique. Les chemins n'étaient pas assez larges et assez solides pour donner passage à une colonne de 9,000 hommes, et d'ailleurs, si peu nombreux que fussent les Piémontais entre Millesimo etMondovi, il fallait balayer leurs postes et se garantir contre toute intervention de leur part.

Aussi, tandis que le gros du corps d'expédition descend la vallée de la Bormida occidentale jusqu'à Acquafredda, pour se rabattre de là sur Carcare par les hauteurs de Biestro, Laharpe suit la crête entre la Bormida et le Tanaro, en balaye tous les postes de milices piémontaises, et vient s'établir au Montezemolo, ayant fait le vide entre les Autrichiens et l'armée sarde. La brigade Cervoni a accompli sa tâche sans difficulté, et descend directement le 20 septembre de Pallare sur Carcare.

Deux bataillons, non compris dans le corps expéditionnaire, forment flanc-garde à gauche à la Solta.

Ainsi, les Français débouchent sur Carcare par deux côtés, pour attaquer les Autrichiens de front et en flanc avec 6,500 hommes; et, en même temps,

' Voir l'ièces juslificalivcs, i\° 18.

l'armée D 'ITALIE. 317

5,000 hommes se sont établis à Montezemolo, entre les deux armées alliées, puis, tournant à Test, ont enlevé le château de Cosseria et Millésime, pour déboucher en arrière même du flanc droit des Autrichiens.

L'attaque commence sur tous les points vers 3 heures. Dumerbion fait descendre sa réserve de Biestro sur Carcare, la déploie, et, derrière ce rideau, toute l'armée se reporte plus à gauche par un mouvement de flanc, imitant assez fidèlement les mouvements de tiroir de Frédéric II. La droite deCervoni se trouve alors vers Pallare, sur la Bormida, et Laharpe menace la retraite de l'ennemi. Devant cette attaque, Colloredo se retire, et la nuit arrête le combat sans qu'un résultat décisif ait été obtenu.

Le lendemain, 21 septembre, les Impériaux garnissent la forte position de Dego, couverts par des miliciens piémontais. Ils ont une avant-ligne composée de 2 à 3 bataillons avec 2 pièces de canon, et une position principale occupée par 6 bataillons avec 15 pièces. Ils se sont postés surtout sur la rive gauche de la Bormida ; ils n'occupent pas les crêtes qui dominent la vallée à l'est, et où court le chemin de Spigno et Acqui. Aussi les Français renversent-ils leur disposition, et c'est par leur droite qu'ils vont déborder l'ennemi.

Laharpe commence l'attaque vers 2 heures, et entame l'avant-hgne autrichienne sur les deux rives de la Bormida; mais c'est seulement vers 4 h. 1/2 que se termine le mouvement de tiroir qui porte nos forces vers l'est. Cervoni s'élève alors sur la crête qui domine

318 CHAPITRE lY.

Dego à Test pour atteindre la route d'Acqui, mais l'ennemi a encore le temps de se dérober avant la nuit.

Ces deux manœuvres de Cairo et de Dego sont conçues manifestement à Timilation de ce que Bonaparte savait des procédés de Frédéric II. Cet essai ne paraît pas lui avoir donné d'heureux résultats, et il ne l'a pas renouvelé; mais il avait fait montre d'une science tactique qu'on admira fort autour de lui.

Le soir, le général en chef Dumerbion rendait compte de sa victoire au Comité de Salut public*, et terminait modestement sa relation en rendant justice au véritable vainqueur de la journée :

« C'est aux talents du général d'artillerie (Buonaparté) que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré le succès, »

Le plan est donc bien dû entièrement, comme nous l'avons dit au début de ce récit, à Bonaparte. Tous les contemporains en ont parlé dans leurs mémoires :

« Ainsi que pendant l'expédition d'Oneille, dit le général Roguet, Bonaparte, général d'artillerie, accompagnait les représentants du peuple, ce qui nous confirmait dans l'idée qu'il dirigeait les mouvements de l'armée. Nous n'étions pas habitués à des marches savamment combinées comme celles que nous exécutions depuis l'expédition d'Oneille ; mais ce génie naissant n'était pas toujours également compris ou libre de son essor

« Le 29 avril 1794, nous l'avions vu, indi-

« Voir Pièces juslilicativcs, n° 19.

l'armée D'ITALIE. 319

gné que les représentants du peuple se laissassent amuser devant la place de Saorgio par un gouverneur qui croyait en imposer à l'aide de son parlementage intempestif.

« Insensé I lui avait-il dit, en se grandissant audessus de tous les témoins de cette scène, auriez-vous la prétention d'arrêter dans leur élan victorieux ceux qui doivent être les vainqueurs de l'univers? Vous n'avez de recours que dans notre générosité, n Le gouverneur piémontais, étonné de l'air et des paroles, balbutia et peu après consentit à tout aux dépens de son honneur et de sa vie.

A cette époque, Bonaparte prenait une part

très grande, quoique modeste, à la direction de nos opérations militaires; il avait établi, avec autant de tact que d'intelligence, des rapports fréquents et presque intimes auprès de tous les adjudanls-majors des demi-brigades et des chefs les plus capables. Ce qu'il conseillait si bien, il pouvait le faire exécuter très facilement ; il avait dans ses mains les principaux agents des corps ; il connaissait le fort et le faible de chacun.

« Dès 1794, Bonaparte était donc déjà très connu dans l'armée ; il y exerçait une influence bien au-dessus de sa position. »

En même temps que Dumerbion, les représentants Albitte et Saliceti adressent un rapport au Comité de Salut public; ni ce rapport, ni une lettre que Bonaparte écrit le même jour à son ami Multedo, ne font allusion au rôle joué par le général d'artillerie, non plus qu'à ses propositions de poursuite et à leur rejet

par les représentants. C'est à peine s'il lui échappe un mot de regret.

« Le combat de Dego eût été décisif pour l'Empereur dans ses États de Lombardie, si nous eussions eu trois heures de jour en plus », écrit Bonaparte le 23 septembre.

Quel est le sens exact de ces paroles, un peu vagues en apparence? Il suffit, pour le découvrir, de préciser la différence qu'aurait apportée dans la situation générale une défaite plus décisive des Autrichiens : ils n'auraient pas cédé le terrain plus vite ; toute la différence consiste donc dans l'étendue de leurs pertes. Conservant encore une force respectable, à peu près égale à celle de leurs adversaires, les Impériaux vont se rallier tranquillement sous les murs d'Alexandrie : les Français ne peuvent les y suivre en laissant l'armée sarde derrière eux. Si au contraire, les forces autrichiennes avaient été tout à fait désorganisées, un simple détachement français aurait pu poursuivre ce qui en restait, assiéger ou bloquer Alexandrie et Tortone, pousser peut-être une pointe dans le Milanais dégarni, ou mettre la main sur Gavi et au besoin sur Gènes, pendant que le gros des forces françaises tenait tête aux Piémontais.

Ce qui est clair, le 23 septembre, c'est qu'on ne peut pousser sur Alexandrie en laissant l'armée sarde à Ceva et Mondovi. Restent deux solutions : ne rien faire ou se rejeter sur Ceva. Pour les Piémontais, il n'est pas douteux que les Français vont prendre le second parti : « Les vues des Français se portent sur Ceva, et ils amusent les Autrichiens du coté de Cairo

l'armée d'italie. 321

par une troupe peu nombreuse, tout en se portant sur Ceva )) .

« On croyait, dit encore Thaon de Revel, que les Français continueraient leurs attaques et marcheraient sur Ceva ».

Ainsi, pour les alliés, la suite naturelle de la victoire remportée sur les Autrichiens était l'invasion du Piémont, désormais abandonné à ses seules ressources.

Le plan qui fut exécuté en avril 1796, s'imposait dès lors à tous les esprits clairvoyants.

Quelles réflexions Bonaparte a pu faire sur ce champ de bataille de Dego ! Tous les éléments de la situation se trouvaient admirablement mis en relief : on avait attaqué les Autrichiens, et les Sardes n'avaient pas bougé, paralysés qu'ils étaient par leur faiblesse, par la menace de l'armée des Alpes et de la gauche de l'armée d'Italie, enfin par leur indifférence. La ruine, la désorganisation du royaume de Sardaigne éclataient à tous les yeux après la tentative de levée en masse qui venait d'échouer si piteusement.

D'un autre coté, les Autrichiens, vaincus, s'étaient enfuis jusqu'aux rives du Pô. Ils revenaient à leurs magasins, laissant leurs alliés à découvert, ne faisant pas plus après la défaite qu'ils n'avaient fait auparavant pour soutenir et dégager leurs alliés. Et l'armée française se voyait campée dans ce carrefour de Carcare et Cairo, entre les deux armées ennemies, interdisant par sa seule présence toute communication entre les Sardes et les Autrichiens, maîtresse de prendre Ceva, d'assaillir en flanc toute la ligne des postes piémontais qui

bordait les Alpes, entre le Tanaro et la Stura, enfin de marcher sur Turin.

La voie était ouverte : ce n'était pas dans une gorge étroite, entre des cimes neigeuses, que l'armée faisait halte, mais dans un vaste bassin mamelonné, où les chemins de crête même étaient praticables à l'artillerie, et d'où l'on voyait deux larges trouées s'ouvrant vers la plaine, l'une au nord-est, du côté d'Alexandrie, l'autre à l'ouest vers Ceva.

En vérité, tout le plan offensif de 1796 était en germe dans cette situation si nette, si frappante, du 23 septembre 1794, et il est bien naturel que ce soit ce jourlà, à Cairo, que Bonaparte ait conçu ou achevé de concevoir sa manœuvre de Montenotte, déjà ébauchée dans celle des jours précédents.

Le soir de la signature de l'armistice de Cherasco, le 2G avril 1796, causant avec le marquis Costa de Beauregard, il lui dit en effet « qu'en 1794, étant chef de l'artillerie de la colonne qui s'avança jusqu'à Dego, il avait conçu et proposé le môme plan qui venait de lui réussir si complètement dans les journées du 12 au 16, mais que ce plan avait été alors rejeté par un conseil de guerre». D'après Marmont, ce serait le représentant Albitte qui aurait refusé, le 23, d'ordonner la marche sur Ceva. Ces deux témoignages seraient insuffisants pour nous fixer sur ce point, mais il en est un troisième qui les confirme, et qu'on ne peut mettre en doute, c'est celui de Joubert écrivant à son père, le 29 septembre 1794 : « Les représentants ne jugèrent pas à propos d'aller plus loin. Tous les militaires reprocheront toujours à Albitte de n'avoir pas voulu profiler

l'armée d'italie. 323

de l'ardeur du soldat et de notre victoire. Mais il craignait d'être tourné, comme si un ennemi battu pensait à tourner son vainqueur ! » En d'autres termes, Albitte craignait d'être tourné par les Autrichiens déjà battus à Dego, tandis que nous aurions marché sur Ceva.

14° Ritter et Turreau.

Mais bientôt Albitte et Saliceti quittent l'armée; ils sont remplacés par Ritter et Turreau, hommes d'une valeur très ordinaire, mais assez vigoureux et zélés pour le bien public. L'espèce de suspicion que Saliceti pouvait encore faire peser sur Bonaparte achève de disparaître, et le général d'artillerie reprend tout son ascendant. Il devient le familier de Turreau comme il a été celui de Robespierre, et en profite pour hâter l'offensive. L'armée d'Italie se prépare à envahir le Piémont, puis le Milanais. On tire de l'armée des Alpes 7 bataillons et 2 compagnies d'artillerie à cheval.

Des magasins sont formés en Ligurie. Bonaparte met la plus grande activité à constituer des équipages de campagne et de siège ; le tout en vue des opérations à conduire en Lombardie. Il écrit, par exemple, à Andréossy, le 26 octobre :

« Je te prie de me remettre : 1° les dimensions d'un bateau tel que nous devons en construire pour la campagne de Lombardie ; les ouvriers et le temps qu'il faudrait pour le faire ;

2° Les dimensions d'un radeau ordinaire pour passer

une rivière devant l'ennemi. Tu feras dessiner Fun et l'autre objet «.

Dès le 13 octobre, Rilter et Turreau ont manifesté l'intention de prendre l'offensive : le Comité est resté muet. Ils revinrent à la charge le 1^'"\ puis le 3 novembre, et cette fois c'est une véritable mise en demeure de répondre qu'ils adressent au Comité de Salut public. La lettre du 3 novembre', où. comme le remarquent MM. Krebs et Morris, l'influence de Bonaparte est visible, contient un résumé très net du projet qu'ils comptent exécuter au commencement de la campagne prochaine :

Nice, 13 brumaire an m (3 novembre 1794).

Citoyens collègues,

Nous résumons les deux dernières lettres que nous vous avons écrites ; notre courrier n'a ordre de parlir de Paris que lorsque vous lui aurez donné une réponse.

Nous sommes convaincus que la campagne d'Italie ne peut se faire avec succès qu'en hiver, c'est-à-dire après la saison des pluies, qui ordinairement se termine dans le courant de janvier (v. s.).

D'ici à ce temps-là, en nous tenant partout sur une défensive respectable, nous préparerons tous nos moyens jtour être en mesure pour l'offensive. Les approvisionnements, riiabiliement et l'équipement ont élé l'objet de nos premiers soins; les compléments de nos bataillons et leur instruction fixent aujourd'hui toute notre attention ; et c'est sur le premier de ces objets que nous provoquons particulièrement votre sollicitude.

Nous tenons une partie de notre artillerie de siège embarquée, et nous allons aviser aux moyens d'embarquer pareille-

• Voir Pièces justificatives, n° 20.

* Voir, en outre, aux Pièces justificatives la lettre du 4 novembre à Carnol, n" :21.

l'armée d'italie. 3'2o

ment l'artillerie de campagne, les caissons des vivre; et des ambulances. Nous faisons filer peu à peu une partie de l'armée des Alpes à la droite de celle d'Italie; déjà sept bataillons en ont reçu l'ordre.

Voici quoi serait notre projet; il est grand. Nous nous sommes entourés àe< meilleurs généraux de l'armée et nous pensons que nous devons réunir nos troupes à Vado, oîi nous en avons déjà une partie.

Embarquer notre artillerie de campagne et de siège, les caissons des vivres et des ambulances à Nice; débarquer à Vado, en côtoyant; nous avons Saint-Rème, Oneille et Loano pour protection.

Faire suivre les attelages d'artillerie et des vivres par terre jusqu'à Vado.

Partir de Vado,, battre l'ennemi; arriver dans le Piémont.

Faire passer notre artillerie par le grand chemin appelé le cbemin du Canon, qui passe par Altare, Cairo et Millesimo.

L'Apennin est peu élevé dans cette partie.

Arrivés dans la plaine du Piémont, prendre les défenses de l'ennemi par les derrières ; enlever Ceva et arriver devant Turin étonné.

Nous avons besoin pour ce plan, qui est le seul qui puisse nous assurer des succès en Italie :

[° Que vous l'adoptiez par un arrêté clair et qui nous laisse la plus grande latitude pour l'exécution;

2° Que vous nous envoyiez quelque cavalerie, qui a le temps d'arriver; mais le plus tôt possible une dizaine de bataillons de première réquisition, pour compléter ceux de cette armée, en les y incorporant;

3° Si la situation des autres armées le permet, de nous envoyer pareillement quelques-uns do leurs bataillons.

Manifestez-nous donc, citoyens collègues, sans délai, vos intentions, et dans janvier (v. s.) nous serons en marche.

Toute temporisation serait dangereuse. Car, quoique nous fassions tous les préparatifs comme si nous avions votre assentiment, cependant nous avons besoin de votre concours pour activer et prendre les dernières mesures.

Nous avons chargé notre courrier de ne pas repartir sans votre réponse.

Salut et fraternité,

RiTTER. TURREAU.

326 CHAPITRE lY.

Mais le Comité de Salut public n'était plus que l'ombre de lui-même. Depuis la réaction thermidorienne, ce n'étaient plus des hommes de lutte et d'action qui conduisaient la France, mais des corrompus comme Barras ou des songe-creux comme La Réveillère-Lépeaux. Carnot restait seul du grand Comité, dont l'esprit offensif avait disparu.

Nous l'avons vu lutter contre Robespierre parce qu'il jugeait imprudent de pousser activement l'offensive dès 1794, mais il ne parlait, alors, que de la remettre au printemps de 1795.

En novembre, l'esprit défensif a fait de terribles progrès : il n'est plus question d'offensive, même pour l'année suivante.

Le S et le 12 novembre, le Comité de Salut public et Carnot ordonnent à Ritter et Turreau de cesser tout préparatif et de se borner à une stricte défensive. Ils insistent sur ce point le 6 décembre. Ils reviennent à la chimérique expédition dé Corse, qui échouera piteusement avant de quitter les côtes de France.

C'est aux préparatifs de cette expédition que Bonaparte est employé pendant trois mois et qu'il consume son activité. Bientôt Dumerbion est remplacé par Schérer, le plus mou de nos généraux; Masséna tombe malade; l'armée d'Italie est privée de tous ses chefs. Schérer se juge assez habile pour n'avoir à consulter personne : il abandonne les projets de son prédécesseur et établit un nouveau plan de campagne'. Pour lui, l'armée d'Italie ne peut rien faire

> Voir l»ièccs justificalives, n°' 22 et 23.

l'armée d'italie. 327

sans être forte de 65,000 hommes disponibles, c'està-dire de 100,000 hommes en tout. Tant qu'on ne disposera pas d'une pareille force, il n'y a rien à espérer d'une attaque contre le Piémont, et on ne peut que demeurer dans les positions où l'on est. L'armée y reste, en effet, et y meurt de faim.

Quand on aura les 100,000 hommes nécessaires (c'est-à-dire probablement jamais) , le projet de Schérer est celui-ci : des passages qui donnent accès en Italie, deux seulement sont praticables, le col de Tende et la Bocchetta; il n'est pas un militaire sensé qui songe à passer par le col de Cadibone ou le Tanaro (Bonaparte choisit bientôt cette voie d'invasion à cause de sa plus grande praticabilité). Dès lors, la Bocchetta étant trop loin, c'est la route de Tende qui est seule indiquée. Les trois cinquièmes de l'armée y passeraient, se portant en masse sur Coni, tandis qu'un corps de droite ferait une diversion par Garessio sur Geva, et un corps de gauche, soutenu par l'armée des Alpes, marcherait sur Démonte.

Avec les 65,000 hommes dont on dispose, nul doute qu'on ne batte l'ennemi sur la Stura s'il s'y arrête, et qu'on ne puisse porter l'armée en avant pour couvrir les sièges de Coni, Ceva et Démonte.

Ce plan est en effet assez simple, et malgré les étranges considérants sur lesquels il s'appuie, bien qu'il soit très inférieur à ceux de Bonaparte, il aurait probablement donné de bons résultats s'il avait été exécuté avec résolution pendant que les Impériaux étaient près d'Alexandrie. Mais Schérer ne voulut rien faire. Au fond, c'était là son seul plan.

328 CHAPITRE lY.

Au mois de mars 1795, les bureaux du ministère, jugeant bon de disperser les officiers de l'armée d'Italie, dont l'esprit leur était suspect, envoient Bonaparte à l'armée de l'ouest comme général d'infanterie. Mécontent de ce changement, Bonaparte retarde son départ pendant deux mois, n'arrive à Paris qu'à la fin de mai, et se fait mettre en congé sous prétexte de maladie.

A la même époque, Schérer est envoyé à l'armée des Pyrénées orientales et le commandement de l'armée d'Italie est rendu à Kellermann.

Le Comité de Salut public venait d'être complètement changé; Carnot en était sorti, et les idées d'offensive en Italie y prenaient un peu de vigueur.

150 Bonaparte et l'armée d'Italie en 1795.

Dès le mois de mars l"9o, Kellermann se dit assez disposé à reprendre les opérations offensives. Il rejette avec raison l'idée, soutenue par le Comité, de copier les opérations de Maillebois en se portant directement sur Alexandrie et Tortone, parCarcare et la Bocchetta; mais il veut attaquer par le col de Tende et la vallée de la Bormida, de manière à porter son principal effort sur Ceva'. Comme Bonaparte et comme beaucoup d'autres, il discerne sans difficulté qu'il faut attaquer les Sardes et les Impériaux successivement, en commenfjant par les premiers de manière à ne jamais

' Voir Pièces juslilicalivcs, iV !iG.

i/armée d'italie. 329

exposer la commanication de l'armée. Ce premier point établi, c'est dans les mesures d'exécution, dans ce qui relève de la stratégie et de la grande tactique que se manifestent la différence entre Bonaparte et Kellermann, et l'infériorité de ce dernier. Tout en désirant s'en prendre aux seuls Piémontais, il n'opérerait pas de manière à les séparer des Autrichiens; tout en portant son principal effort sur Ceva par les vallées du Tanaro et de la Bormida, il ne se bornerait pas à des mouvements démonstratifs insignifiants sur la Stura. Ainsi il diviserait ses propres forces actives, et ne tiendrait pas séparées les deux armées ennemies.

Quoi qu'il en soit, et malgré l'ordre donné par le Comité de Salut public \ Kellermann juge l'armée d'Italie trop faible pour prendre l'offensive. Les Impériaux, au contraire, se renforcent, et portent 30,000 hommes sur Acqui et Dego dans les premiers jours de juin. Leur avant-garde se montre à Murialdo, Altare et vSavone.

Leurs attaques commencent le 23 juin du côté de Savone, et continuent pendant quatre jours; le 25, elles s'étendent dans la montagne jusqu'à Melogno, mais là, Kellermann concentre quelques forces pour une vigoureuse contre-attaque, grâce à laquelle nous nous maintenons sur nos positions le 27. Les Piémontais livrent aussi de petits combats décousus sur toute la ligne des avant-postes, et sans résultat; mais ils se décident enfin à combiner avec les Impériaux une

' Voir Pièces justificatives, n" 24.

330 CHAPITRE lY.

attaque générale entre Garessio et Bardinetlo. Notre ligne étant enfoncée sur ce point, nous sommes obligés d'évacuer toutes nos positions depuis Melogno jusqu'à la mer. Le 5 juillet, Kellermann décide de se replier surlaTaggia; mais l'ennemi ne poursuivant pas ses succès, nous nous établissons dans les lignes de Borghetto, un peu en arrière de Loano; nous y resterons jusqu'au mois de novembre.

Tout en reconnaissant la valeur montrée par les généraux et les troupes de l'armée d'Italie dans cette défense, le Comité de Salut public commence à s'inquiéter de la malheureuse situation de cette armée, qui avait remporté de si brillants succès l'année précédente. « On se préoccupait, disent les Mémoires de Doulcet de Pontécoulant, de rendre à l'armée d'Italie les moyens et la direction nécessaires pour sortir de la misère et de l'inaction. »

C'est alors que Bonaparte, errant et intriguant dans les couloirs du Comité et du Ministère, parvient à se faire entendre. Il existe de lui deux mémoires (n"* 49 et 50 de la Correspondance), postérieurs de quelques jours à l'annonce de la retraite de Kellermann (15 juillet), et très peu antérieurs à la ratification de la paix avec l'Espagne, qui eut lieu le l'^'"aoiit.

Dans l'un de ces mémoires (n" 50 de la Correspojidance^), Bonaparte appelle l'attention sur le rôle possible de l'armée d'Italie :

« Dans la position actuelle de l'Europe, on peut

' Voir Pièces juslilicalivos, n" ±).

l'armée d'italie. 331

tirer un grand parti de l'armée d'Italie, et la destiner à porter des coups décisifs pour la paix et très sensibles à la maison d'Autriche.

« Elle doit :

« 1° Chasser l'ennemi de la position de Loano et de Vado, d'où il intercepte l'arrivage de nos subsistances et le cabotage de Gênes à Marseille ;

« 2° Profiter du reste de la campagne pour prendre des positions où elle puisse se maintenir l'hiver, menacer à la fois le Piémont et pouvoir le protéger contre le ressentiment des Autrichiens; par ce moyen, faire accepter la paix au roi de Sardaigne ;

(( 3° Conquérir la Lombardie, détruire l'influence de la maison d'Autriche en Italie, et y offrir au roi de Sardaigne des indemnités pour Nice et la Savoie;

(( 4° Maître de la Lombardie, s'emparer des gorges de Trente, pénétrer dans l'intérieur du Tyrol, se réunir avec l'armée du Rhin, et obliger l'empereur, attaqué dans l'intérieur de ses États héréditaires, à conclure une paix qui réponde à l'attente de l'Europe et aux sacrifices de tout genre que nous avons faits.

« On doit renforcer l'armée d'Italie des divisions disponibles des armées des Pyrénées. »

Bonaparte conclut en répétant :

« Maîtresse de la Lombardie jusqu'à Mantoue, l'armée trouverait tout ce qui pourrait lui être nécessaire pour se remonter et pouvoir franchir les gorges de Trente, passer l'Adige, et arriver dans l'intérieur du Tyrol, dans le temps que l'armée du Rhin passerait en Bavière et viendrait jusqu'au Tyrol.

« Peu de projets de campagne présentent des résultats plus avantageux, à la fois dignes du courage de nos soldats et des hautes destinées de la République. »

II semble que, cette espèce de plaidoyer ayant convaincu le Comité ou le personnage influent à qui il avait été présenté, un autre mémoire (n° 49 de la Co?'respoiidancé) a été demandé à Bonaparte pour développer son plan d'opérations militaires et conclure par des propositions formelles. Ce second mémoire ne présente plus d'entrée en matière*. Il commence ex abntplo, en exposant par le menu la situation de l'armée d'Italie :

« L'armée des Alpes et d'Italie occupe la crête supérieure des Alpes et quelques positions de l'Apennin, etc. »

La proposition, faite dans le premier mémoire, de diriger sur l'armée d'Italie les troupes des Pyrénées, est supposée connue et acceptée, car, sans autre préambule, Bonaparte écrit :

« Dès le moment que les renforts de l'armée des Pyrénées seront arrivés, il sera facile de reprendre les opérations.

« On détaillera dans les instructions qui seront données les moyens d'accélérer cette séparation (des Sardes et des Autrichiens). »

Enfin, ce mémoire se termine par des propositions qui seront aussitôt acceptées et suivies d'efTet :

' Voir Pièces juslificalivcs, n" 30.

l'armée d'italie. 333

« Nous proposons au Comité :

« 1° De ne point trop activer la paix avec les cercles d'Allemagne, etc., etc. ».

La forme même de ce mémoire et les arrêtés rendus dans les premiers jours du mois d'août, conformément aux propositions formulées par Bonaparte, permettent d'affirmer qu'à partir du 12 ou 13 thermidor (30 ou 31 juillet), il est employé par le Comité de Salut public. Le 3 fructidor (19 août), il reçoit officiellement le titre de chef du bureau topographique, attaché au Comité de Salut pubhc, mais pour ne s'occuper sans doute que des opérations de l'armée d'Italie, car il n'existe pas trace de son intervention dans la conduite des autres armées. Pendant les trois ou quatre jours qui suivent sa nomination, les instructions au général Kellermann se multiplient. Deux d'entre elles sont la suite des mémoires remis au Comité ; elles constituent un véritable projet d'opérations pour l'armée d'Italie ^ Il en existe plusieurs minutes authentiques, un peu différentes, mais ne contenant rien qui ne soit reproduit dans les pièces n°^ 52 et oJ de la Corres'pondance de Napoléon. Ce sont toujours les mesures d'exécution du plan offensif présenté en 1794 à Ritter et Turreau, mais en prenant Finale comme point de départ au lieu de Savone, qui a été évacué.

Voici la partie essentielle de celte instruction : « Le premier mouvement à opérer à la droite de l'armée d'Italie, dès l'instant qu'elle aura reçu des

1 Voir Pièces justificatives, n°s 31, 32 et 33.

renforts qui doivent la rendre supérieure en nombre à l'armée autrichienne, c'est de s'emparer de Saint- Bernard et de Rocca-Barbena; on pourra alors, par Bardinetto, se porter à Notre-Dame-de-la-Neve, dans le temps que, par les hauteurs de Loano,.on se portera à Melogno, que l'ennemi se trouverait obligé d'évacuer.

(( On pourrait également se porter par Murialdo sur les hauteurs de Biestro, intercepter le grand chemin de Savone à Altare, Carcare, Coni et à Alexandrie. Si l'ennemi avait transporté de l'artillerie de siège devant Savone, il se trouverait dans l'impossibilité de la retirer. De Biestro on pousserait une tête sur Montezemolo, pour donner l'alarme aux Piémontais, dans le temps que l'on occuperait véritablement les hauteurs de Pallare et de Carcare. L'ennemi serait obligé d'évacuer Saint-Jacques et Vado. La position de notre armée serait donc Rocca-Barbena, Melogno, Notre-Dame-de-la-Neve, Biestro, les hauteurs de Pallare et de Carcare. »

Kellermann, à qui cette instruction est adressée, répond sur un ton de supériorité bienveillante*. Et pourtant quelle dilTérence il y a entre ce qu'il avait su faire et ce qu'allait faire huit mois plus tard celui dont il rejetait les plans! Lui qui n'a jamais su réunir ses troupes pour une seule attaque, il feint ce jour-là de croire qu'en se portant sur Biestro, on abandonnerait le mouvement sur S. Giacomo et Melogno, et que Ton découvrirait ainsi les derrières de l'armée; opération

• Voir Pièces juslificalives, n" 34.

l'armée d'iïalie. 335

dangereuse, dit-il, devant la supériorité des Impériaux. Il résulte pourtant bien clairement de la dernière phrase de l'instruction qu'on gardera Rocca- Barbena et Melogno en même temps que Biestro et Carcare, chose évidente d'ailleurs pour quiconque connaissait le réseau routier de cette région, et l'impossibilité d'y engager une armée entière sur un même chemin. Il était facile de reconnaître dans les itinéraires indiqués par l'instruction une disposition analogue à celle du mois de septembre 179i.

Kellermann ne paraît pas davantage s'être aperçu que ce mémoire commençait par supposer l'armée d'Italie devenue supérieure en nombre à celle des Autrichiens, grâce aux renforts qui allaient arriver des Pyrénées, et il prétexte toujours la supériorité des Impériaux, qui, si elle avait existé, aurait empêché toute opération offensive aussi bien que la manœuvre proposée par Bonaparte. Quant à ce dernier, il tient à s'assurer avant tout la supériorité numérique, comme il l'a déjà fait ressortir en 1794. C'est bien le commencement de la sagesse, mais combien dédaignent cette considération mesquine et veulent l'offensive sans en vouloir les moyens !

Deux autres notes (n"** 57 et 60 de la Correspondance) traitent de détails sans relation avec le reste des instructions et ont probablement été imposées à Bonaparte par quelque membre du Comité. La première conseille un coup de main sur Exilles, la seconde propose, très timidement, de reculer et de resserrer un peu nos positions.

Mais tout change avec une extrême rapidité. Tandis

qu'on décide de remplacer encore Keliermann par Schérer, Bonaparte est rayé des cadres par les bureaux du ministère, qui trouvent sa convalescence trop longue. Heureusement pour lui, un mois ne s'est pas écoulé que Barras a recours à ses services pour sauver la Convention au 13 vendémiaire (.5 octobre 1795). Il reçoit le titre de commandant en second de l'armée de l'intérieur, dont il est le véritable chef. Il manifeste alors publiquement pour la première fois cette prodigieuse aptitude au comniandement qui a été révélée à quelques-uns par sa conduite en Corse, à Toulon et à l'armée d'Italie.

Rentré en faveur, réintégré dans les cadres, nommé général de division puis commandant en chef de l'armée de l'intérieur, le 2 brumaire (24 octobre), il recommence à fournir des notes sur la direction que l'on doit donner à l'armée d'Italie. Schérer, arrivé à Nice dans les premiers jours de novembre et trouvant l'armée renforcée par une partie des troupes des Pyrénées, est obligé de prendre l'offensive le 23 novembre (2 frimaire). Vainqueur dans la journée dite de Loauo, il arrête la division Augereau à Loano, Sérurier à Garessio, tandis que Masséna chasse les Autrichiens au delà de Cairo, reprenant la roule suivie l'année précédente et s'arrètant au même point. En apprenant que cette victoire ne servira qu'à nous rendre la position de Vado, Bonaparte rédige une note indiquant la direction offensive à donner à l'armée d'Italie'; mais Schérer ne bouge pas. Le 29 nivôse

ii .' Voir Pièces juslificativcs, ii° 3o.

l'armée d'italie. 337

an IV (19 janvier 1796), Bonaparte écrit une dernière note sur le même sujet et sans plus de succès*. Schérer ne veut pas profiter de la victoire; il ne comprend pas que c'est l'inaction même qui réduit l'armée à la misère, et il ne sait pas prendre les grandes résolutions qui fourniraient des ressources inattendues. Mais voici Saliceti, l'avant-coureur de Bonaparte, qui frappe l'esprit des Génois et remplace le crédit par la terreur; en quelques jours la situation de l'armée, sans devenir brillante, cesse pourtant d'être intenable. Schérer, se reconnaissant incapable d'exécuter les plans grandioses qu'on lui indique, a envoyé sa démission. Que l'auteur de ces projets merveilleux vienne les exécuter lui-même !

« On nous annonce, écrit un officier piémontais, de nouveaux généraux à l'armée d'Italie et de grandes rigueurs contre ceux qui ont commandé pendant cette dernière campagne. On dit des merveilles de ceux qui doivent les remplacer. »

Chacun sait, à l'état-major de l'armée d'Italie, et Saliceti plus que personne, quel est l'auteur de tous ces projets et de toutes ces instructions que le Comité de Salut public et le Directoire ont envoyés à Kellermann et à Schérer. A Paris même, où la réputation de Bonaparte n'avait pénétré ni après le siège de Toulon ni après les opérations de 1794, son nom est devenu tout à coup célèbre au 13 Vendémiaire, et les hommes qui l'avaient choisi en connaissance de cause

* Voir Pièces justificative*, n° 36.

ont pris soin de faire son éloge. Lui-même est passé maître dans Tart de se trouver des protecteurs, et Ton reste stupéfait du nombre des amis avec lesquels il s'est lié en quelques mois. Représentants, artistes, savants, il connaît tout le monde à Paris et chacun a voulu savoir les titres de cet homme étrange à la faveur subite dont il est l'objet. Ceux qui ont pris part à la direction des affaires militaires sont au courant de tout ce qu'il a fait à l'armée d'Italie, et Carnot, Barras, Pontécoulant, sont convaincus que nul autre que lui ne peut la commander. La démission de Schérer est à peine acceptée que Bonaparte est déjà désigné d'un commun accord pour lui succéder; plus tard chacun voudra avoir pris l'initiative de cette nomination; mais Carnot l'a proposée en même temps que Barras la promettait; c'est que nul autre que Bonaparte ne pouvait être appelé à commander l'armée d'Italie.

Nommé le 27 février 1796, il part presque aussitôt et la situation ayant à peine changé depuis dix-huit mois, il va exécuter ce même plan qu'il a si souvent soutenu et développé.

16^ Le plan de Bonaparte.

Ce plan ramènera Bonaparte sur un terrain où les armées franco-espagnoles, conduites par le maréchal de Maillebois, sont venues en 1745; mais de lu à supposer que Bonaparte a pris son plan d'opérations lout d'une pièce dans la relation des campagnes de Maille-

l'armée d'italie. 339

bois, il y a loin'. De là à admettre que l'exemple de Maillebois aurait pu faire éclore le génie de Napoléon, il y a plus loin encore.

Le plan de Bonaparte est déterminé par la situation de l'armée d'Italie; il s'est modifié peu à peu avec elle, et l'on peut suivre de près ces transformations successives.

Jusqu'au printemps de 1794, l'armée d'Italie s'était butée contre les positions de l'Authion et de Saorge. Pour les déborder par l'Est, en même temps que pour assurer la subsistance en détruisant le nid de pirates d'Oneille, elle avait étendu sa droite jusqu'à Loano et Garessio.

Maîtresses de tous les passages des Alpes, depuis le Saint-Bernard jusqu'à Garessio, les armées françaises n'avaient alors qu'à se ruer sur le Piémont en réunissant leurs efforts. Le succès était assuré par leur supériorité numérique. De là le projet de mai-juin 1794, que les hésitations du Comité et le 9 Thermidor empêchèrent d'aboutir.

Dans l'été de 1794, une division autrichienne remonte la vallée de la Bormida pour couper nos communications avec Gênes et se joindre aux Piémontais. Nul ne doute de la nécessité d'arrêter ce mouvement : on se porte au-devant des Autrichiens et on les repousse de Cairo sur Dego, puis sur Acqui. La droite de l'armée d'Italie est à Savone et Altare. Elle n'y est

1 Et si Bonaparte avait emprunté une partie du plan de Maillebois en le corrigeant, do manière à tirer de cette ébauche une œuvre parfaite, c'est qu'il était déjà supérieur à son prétendu modèle.

pas venue pour suivre un plan conçu d'avance, calqué sur ceux de 1745; elle y a été amenée par la force des choses. Repoussée Tannée d'après par les Autrichiens, elle reprend enfin l'avantage à la bataille de Loano, et s'établit encore une fois à Savone et Altare, c'est-à-dire sur le passage de Cadibone. 11 est donc naturel de choisir ce passage pour entrer en Italie : Schérer, qui s'obstine à vouloir revenir au col de Tende le jour où il aura 100,000 hommes, a été obligé, quoi qu'il en eût, de prendre l'offensive par le passage de Melogno et vers Cadibone.

Il n'y a donc pas à chercher bien loin pourquoi Bonaparte est venu là.

Inutile de chercher non plus où il a pris l'idée de séparer les Autrichiens des Piémontais. Lorsqu'on s'est porté à Cairo, en septembre 1794, pour rejeter les Autrichiens sur Alexandrie, nul n'a pu méconnaître l'avantage qu'on trouvait à se défaire d'abord de ces nouveaux venus, pour terminer ensuite la guerre avec le Piémont. Il aurait fallu que Bonaparte eût une inteUigence au-dessous de la moyenne pour ne pas en être frappé comme tout le monde. Les Autrichiens une fois battus, on ne songe qu'à écraser les Piémontais; l'opposition d'Albitte suffit à arrêter un mouvement qui semblait naturel aux officiers sardes comme aux Français; six semaines plus tard, Hitler et Turreau veulent le reprendre, mais Carnot les en empêche. Ce n'est pas la pensée de Bonaparte qui aurait besoin d'être expliquée, mais bien celle d'Albitte et de Carnot.

Depuis le mois de septembre 1794 jusqu'au mois de

i/armée d'italie. 3il

juillet suivant, un esprit moins puissant que celui de Bonaparte aurait eu le temps de méditer profondément sur la situation, sur l'occasion manquée par la faute d'Albitte et de Carnot, enOn sur la manière de reprendre l'offensive.

L'idée de séparer le Piémont de l'Autriche était dans tous les esprits, soit qu'on voulût l'accabler et y créer une république, soit qu'on préférât traiter avec le roi de Sardaigne. C'était alors la politique du gouvernement français de séparer tour à tour de l'Autriche tous les petits États d'Allemagne et d'Italie, pour n'avoir à combattre que l'Empereur. L'idée qu'il fallait en finir avec le Piémont avant de pousser plus loin vers l'Autriche par l'Italie, remplissait la correspondance de tous nos agents diplomatiques, Cacault, Barthélémy, etc.*. Quant à la séparation des armées sarde et autrichienne, qui était une autre forme de la même idée, elle s'imposait aux militaires français avec d'autant plus de force qu'elle était restée presque toujours un fait accompli. On se figure à tort l'armée austro-sarde comme un tout unique, présentant seulement un front trop étendu; on oublie que les Français luttaient depuis 1792 contre les Piémontais dans le bassin de la Stura et du Tanaro. et que le corps autrichien débouchait par intermittences des plaines d'Alexandrie pour pousser une pointe vers Savone et Loano, sans intervenir jamais dans le théâtre d'opérations franco-piémontais.

Nous ne voyons pas, dans une pareille situation, la

* Voir Pièces justificatives, n°' 24 et 28.

342 CHAPITRE lY.

possibilité d'imaginer un autre plan que de passer par la trouée d'Altare pour attaquer tour à tour les Autrichiens et les Piémontais. On y était amené d'autant plus naturellement qu'à deux reprises, en 1794 et 179o, les circonstances avaient failli produire la réalisation complète de ce plan. Pourquoi porter l'armée en Italie par un autre passage que ceux de Melogno et de Cadibone, où elle était déjà? Et une fois sur la Bormida, pouvait-on rencontrer à la fois les Sardes et les Autrichiens? C'eût été d'autant plus difficile que, si l'on attaquait ces derniers, leurs alliés se gardaient de bouger. On avait bien remarqué en septembre 1794 que les Piémontais ne faisaient rien pour intervenir quand on attaquait sur la Bormida. En vérité, le principe du plan de Bonaparte s'imposait ; ce n'est que dans les combinaisons militaires que son génie avait eu à intervenir et avait su éviter toutes les fautes que des hommes réputés habiles accumulaient dans leurs projets. Ceux-là même qui auraient voulu revenir au col de Tende étaient ramenés malgré eux à Cadibone; d'autres, déjà plus sensés, voulaient l'olTensive par le col de Cadibone et l'écrasement successif des Autrichiens et des Piémontais, mais ceux-là aussi accumulaient les fautes dans la suite de leurs projets, et, s'ils avaient été chargés de l'exécution, c'eût été bien autre chose.

Les uns, comme (^arnot, pensaient s'en prendre surtout aux Autrichiens et les pousser jusque dans le Milanais, en laissant notre ligne de retraite à la merci des Piémontais. D'autres voulaient faire ici ce que Schérer et Kellermann proposaient de faire du côté

l'armée d'italie. 343

de Tende, c'est-à-dire diviser l'armée en deux ou trois corps séparés par des obstacles infranchissables. On pouvait encore agir de manière à jeter les Sardes dans les bras des Autrichiens au lieu de les en écarter. On pouvait enfin, sans commettre aucune de ces erreurs graves et fondamentales, ne pas apporter à la conduite des opérations la science et la perfection que Bonaparte a mises jusque dans les moindres détails. Mais que fùt-il arrivé, si l'on avait copié les opérations du maréchal de Maillebois en 174a? A cette époque, l'armée franco-espagnole avait pénétré en Italie par deux routes distantes de 100 kilomètres, et séparées par des montagnes infranchissables. Une colonne marchait de Gênes sur Tortone, tandis que l'autre marchait de Finale sur Alexandrie par Carcare. Un détachement laissé à Ponte-di-Nava, couvrait seul notre communication avec la France, et l'ennemi ne se fît pas faute d'insulter nos magasins et nos convois. Les Sardes et les Autrichiens se réunirent vers Alexandrie et Tortone; on ne fit aucune démonstration pour attirer les premiers vers Turin, et quand une feinte habilement prononcée eut ramené les Autrichiens vers Milan, Mai!lebois ne fit rien pour affirmer et rendre définitive la séparation des alliés en prenant une position centrale. Nous ne pouvons donc trouver là un modèle pour Bonaparte qui, en 1796, couvrit sa communication entre Bardinetto et Tende avec 18,000 hommes, dont il se servit pour menacer l'armée de Colli entre Ceva et Coni; qui agit avec toutes ses forces réunies dans la trouée de Carcare, poursuivant tantôt l'un, tantôt l'autre de ses adversaires, mais ne néghgeant jamais

d'avoir une ou deux divisions sur la ligne droite qui joignait leurs quartiers généraux, opposant une barrière infranchissable à leur réunion*. Nous admettrions que Bonaparte a emprunté à Maillëbois l'idée de séparer les Sardes des Autrichiens si, comme on l'a vu, cette idée n'avait été inspirée à tous les contemporains par les circonstances même. D'ailleurs, les historiens latins, à défaut d'autres, offraient ici de nombreux exemples à Bonaparte. Quant à ses opérations militaires, elles sont sans analogie avec celles de Maillebois, et atteignent un tel degré de perfection que leur auteur n'avait certainement plus besoin de modèles quand il les a conçues.

Les notes rédigées en 179S ne révèlent pas une science aussi accomplie que les opérations mêmes de 4796, mais elles sont l'œuvre d'un esprit supérieur, à qui il ne manque plus que d'être dans le feu de l'action pour déployer toutes ses ressources.

Ici comme à Toulon, Bonaparte poursuit un but que beaucoup d'autres ont défini comme lui : battre successivement les Autrichiens et les Piémontais. Mais, comme à Toulon, il aperçoit nettement le point décisif où il faut d'abord porter tous les efforts : l'armée piémontaise est fixée dans le bassin de Mondovi, comme Toulon au fond de sa rade, et les Autrichiens ne peuvent la joindre que par le défilé de Carcare et Millesimo, comme la flotte anglaise ne pouvait entrer

' Au conlraire, le plan proposé par le Comilc à Kellermaiin cl rejeté par ce général au printemps de 1795 était analoj;ue j'i celui (le .Maillëbois. 11 consistait i^i se porter par la Hoi'clietta et par Cadibone sur Alexandrie.

l'armée d'italie. 345

dans la petite rade de Toulon que par la passe. C'est donc Carcare qui est ici le point décisif, comme l'Éguillette dans la rade de Toulon. Quand la retraite de Kellermann laisse la région de Vado, Savone, Carcare et Melogno à l'ennemi, Bonaparte indique le carrefour de Carcare comme le premier point à reprendre. On attaquera par San Bernardo et Rocca Barbena, Melogno et Madonna délia Neve, et en même temps on portera une colonne « par Murialdo sur les hauteurs de Biestro, pour intercepter le grand chemin de Savone à Altare, Carcare, Coni et à Alexandrie ». Qu'on se dirige, d'ailleurs, sur un point quelconque à proximité de Carcare, et les Autrichiens ne se sentiront plus assez maîtres de la route de Carcare à Alexandrie pour y demeurer. « Dès le moment que Ton se sera emparé de Vado, les Piémontais défendront l'issue du Piémont, les Autrichiens se porteront sur les points qui défendent la Lombardie. »

Au mois de juillet 1793, Bonaparte pense surtout à reprendre Vado; au mois d'août, il juge plus simple et plus sûr de se porter droit sur le point décisif de Carcare, comme il l'a indiqué à Kellermann dans son instruction du 6 août.

Une fois maître de Carcare et de Savone, comme on l'a été en 1794 après Dego, en 179o après Loano, on sépare les Piémontais des Autrichiens. De Carcare et Savone, trois routes divergent, conduisant à Turin par Ceva et Mondovi, à Alexandrie par Dego et Acqui, à Gênes par la cote. Entre ces trois routes, il n'existe pas de transversale praticable aux armées avant la ligne Gênes, Novi, Acqui, Alba. Placés au carrefour, les

Français menacent à la fois Turin et Alexandrie. Les Piémontais, à peine assez nombreux pour nous tenir tête à tous les débouchés des Alpes, depuis le Val dWoste jusqu'à Ceva, et craignant de voir la monarchie renversée à Turin si les troupes républicaines y parviennent, renonceront à tout plutôt qu'à couvrir leur capitale; les Impériaux, de leur côté, ne feront pas la folie de se laisser bloquer dans le Piémont. Les uns et les autres resteront donc respectivement sur les deux routes de Turin et d'Alexandrie tant que nous occuperons Carcare.

La netteté avec laquelle Bonaparte aperçoit cette situation et l'expose dans son mémoire suffit à révéler son génie. Il n'y a rien de semblable dans Maillebois, ni dans aucun écrit militaire des temps modernes. Cette position centrale, les Français s'en rendront maîtres d'abord en chassant les Autrichiens : « L'on doit, par un mouvement successif et sans interrompre celui qui nous rend maîtres de Vado, attaquer ou obliger l'ennemi à évacuer, par une fausse marche sur Sasbello, toutes ses positions jusqu'à Montenotte inférieur, et à se retirer sur Acqui ou môme sur Alexandrie ».

« Ou l'ennemi évacuera par le chemin de Sassello et par Montenotte pour courir au secours de ses magasins, ou il se disposera à marcher par Altare à la rencontre de notre armée; ou il l'attendra et prendra des positions sur Altare et Savone. Dans tous les cas, il faut l'attaquer, le vaincre et le poursuivre... Le quatrième jour (après avoir quitté les lignes de Borghetto) pousser l'ennemi et l'obliger à s'éloigner le

l'armée d'italie. 347

plus possible sur Alexandrie, et il est bien facile de pousser des têtes de colonnes sur Montenotte et de s'emparer du château de Sassello. »

II n'y a guère à craindre que les Piémontais essayent d'intervenir; à tout événement, la gauche de l'armée d'Italie et la droite de l'armée des Alpes feront sur Démonte une démonstration qui, pouvant devenir sérieuse, retiendra les Piémontais dans leur pays pendant qu'on attaquera les Impériaux. Quant à ceux-ci, ils sont plus mobiles et plus actifs; bien qu'ils aient intérêt à couvrir directement leurs magasins, un caprice, une erreur peuvent les amener à se rapprocher des Piémontais :

« Si, à la vue des préparatifs que feraient les Français, les Autrichiens, longeant derrière le Tanaro, venaient se réunir avec les Piémontais, il faut que notre armée fasse deux marches sur Acqui, c'est-à-dire aille à Cairo et Spigno; l'on peut être assuré qu'alors les Autrichiens s'empresseront de s'en retourner défendre leurs communications avec le Milanais. »

Quoi qu'il en soit, dès que les Autrichiens seront ramenés assez loin pour ne pas revenir sur Carcare en moins de vingt-quatre heures, il faudra marcher sur Ceva et dès lors s'attacher à mettre les Piémontais hors de cause. Sur ce point, l'intention de Bonaparte est formelle ; combien croiront, comme Carnot, qu'on peut négliger le Piémont et s'en prendre uniquement aux Impériaux? Se troiivera-t-il un seul homme, tant à l'armée d'Italie que dans l'entourage du Directoire, qui aperçoive l'importance décisive de Savone et de Carcare, qui comprenne l'utilité de prendre et de cou-

3i8 CHAPITRE IV.

serveriine position centrale entre nos deux adversaires, enfin qui règle avec autant de précision que Bonaparte l'amplitude et la nature des mouvements à exécuter contre chacun de ses ennemis? Schérer nous a donné la mesure de sa valeur dans son plan de janvier 1795, que Kellermann a adopté; Berthier, Carnot, endoctrinés pourtant par Bonaparte, ne le comprennent qu'en partie ; Robespierre seul l'avait pénétré. Nous ne trouvons nulle part l'ombre ou le squelette de ce merveilleux plan d'opérations, si énergique et si fin, que Bonaparte a développé en 1795.

Nous n'hésitons donc pas à rejeter absolument l'opinion suivant laquelle Bonaparte aurait emprunté à d'autres ses projets successifs de 1794 et 1795. Nous avons vu à quel point le plan discuté à Colmars différait de celui de Conti, à quel point le plan tant de fois réitéré de 1794, 1795 et 1796, différait de celui de Maillebois. Nous avons vu combien ces projets de Bonaparte étaient parfaits dans leurs moindres détails, tandis que leurs prétendus modèles contiennent toutes les hérésies militaires. Nous serons plus convaincus encore de la supériorité déjà acquise par Bonaparte quand nous reconnaîtrons dans ses œuvres de jeunesse les principes qu'il devait appliquer dans ses plus belles campagnes, et dont il avait peut-être découvert le germe chez les écrivains de la génération précédente, mais non, à coup sûr, dans une tactique déjà suraimée.

Il y a, certes, des écrivains ou des généraux dont il a gardé le souvenir. Il ne se débarrassera que plus tard de ce qu'il a appris, oubliant dans l'action les préceptes et les exemples classiques. Nous l'avons vu

l'armée d'italie. 349

à Cairo et Dego, en 1794, contenir l'ennemi par une avant-garde, derrière laquelle il a exécuté un mouvement de tiroir. C'est la reproduction grossière des mouvements de Frédéric, tels que Bonaparte a pu les imaginer d'après des relations succinctes. Débutant dans la conduite des armées, il n'a pas cru pouvoir mieux faire que d'imiter le roi de Prusse; mais le résultat de cette savante manœuvre, si admirée du vieux Dumerbion, c'est que l'attaque a été retardée, que l'ennemi s'est dérobé. Avec lui a dû s'échapper une des illusions de jeunesse de Bonaparte. Ce sera la dernière fois qu'il essayera de ces mouvements à la prussienne.

Ce n'est pas là Tunique réminiscence de ses études passées. Est-il possible qu'il ne se rappelle pas Feuquiéres, quand il expose, presque dans les mêmes termes que le vieux maître, les avantages qu'offre la situation du Piémont au centre du cercle formé par les Alpes, dans lesquelles les troupes françaises rencontrent tant d'obstacles, à leurs mouvements de navette et à leurs opérations défensives?

N'est-ce pas à Guibert qu'il a pris l'aphorisme : « la guerre doit nourrir la guerre », qu'on chercherait vainement ailleurs formulé dans les mêmes termes.

Mais tout cela n'a que peu d'importance à côté des questions de principes où Bonaparte pense encore en homme du XVIIP siècle. C'est surtout au sujet des places fortes qu'il paraît conserver les idées de la génération précédente. Il faudra qu'il rencontre une forteresse sur son chemin, au cours d'une offensive énergique, pour fixer son rôle et sa valeur dans l'ensemble des

opérations. Démonte, Coni, puis Ceva, l'ont d'abord préoccupé.

En 1794, le projet adopté à Colmars visait la prise de Démonte et Coni. Bien que Bonaparte n'ait probablement pas joui, dans la rédaction de ce projet, d'une indépendance absolue, il savait trop bien convaincre ses auditeurs et il prenait d'emblée un ascendant trop complet, pour avoir laissé poursuivre un tel but, s'il avait été contraire à sa conception de la guerre. En tout cas, suppose-t-ou que ce soit Robespierre qui ait imposé une idée si peu conforme à ses tendances révolutionnaires? Il est certain qu'en 1794 Bonaparte jugeait le siège d'une place comme Démonte ou Coni digne d'arrêter une armée. Cette idée, il l'a encore en 179S.

Dans ses notes et ses instructions de 1795, Ceva joue un rôle important. Bien que Bonaparte vise beaucoup plus loin, il veut d'abord investir cette place avec deux divisions, y réunir l'armée en prenant des cantonnements aux environs; cela fait, il veut passer l'hiver à « fourrager fort avant dans la plaine de Piémont, et offrir au roi de Sardaigne la perspective d'une armée considérable prête à envahir ses Etats ». C'est seulement après la prise de Ceva qu'on marcherait sur Turin, si la paix n'était pas faite.

Dans les instructions envoyées au mois d'août à Kellermann, Bonaparte dit encore :

« L'art du général qui commandera le siège de Ceva, c'est de tenir les ennemis le plus éloignés possible, et de tomber quelquefois sur les rastemblemenls qui se formeraient dans la plaine. Si l'on obtient

l'armée d'italie. 3o1

quelques succès, il sera facile d'enlever Acqui, Alba, enfin de se tenir maîLre jusqu'au Tanaro, ayant l'air de menacer Alexandrie. L'armée d'observation serait occupée, selon les circonstances, à poursuivre les Autrichiens, ou même à se replier par la plaine, par une marche secrète, et à se porter sur l'armée piémontaise qui se réunirait à Mondovi, à Coni ou à toute autre position. Maître de Cev^a, on en établira la défense. On prendra conseil de la saison et des circonstances qu'il n'est jamais possible de prévoir à la guerre. Le but de l'art sera de procurer des quartiers d'hiver commodes en Piémont, et de se préparer à entrer en campagne au mois de janvier ou de février. »

Les notes des mois de novembre 1793 et janvier 1796 sont moins développées, mais non moins explicites : il s'agit toujours d'assiéger Ceva, d'en couvrir le siège contre les entreprises des alliés, et d'attendre la prise de la place pour marcher sur Turin.

Ainsi, deux mois avant de prendre le commandement de l'armée d'Italie, Bonaparte pensait encore à arrêter l'armée devant Ceva, et c'est dans l'exécution même de son plan qu'il abandonnera pour la première fois l'idée d'assiéger cette bicoque.

D'où est venu ce revirement? Peut-être de ce que Bonaparte, ouvrant les hostilités deux mois après l'époque fixée par ses notes de 179j pour la marche sur Turin, voulait regagner le temps perdu; mais était-ce vraiment assez pour faire néghger un siège qui avait joué un rôle si important dans tous ses projets? Peut-être aussi Bonaparte s'aperçut-il qu'il avait attribué trop d'importance à la situation et à l'arme-

ment du fort de Ceva; mais il était assez bien renseigné depuis deux ans pour ne pas se tromper du tout au tout. Il ne paraît pas douteux que lorsqu'il tint pour la première fois une forteresse investie, il eut la conception nette du rôle secondaire qu'elle jouait dans les opérations, rôle dont il s'était singulièrement exagéré l'importance dans des études spéculatives et sur la carte. C'est alors seulement que son esprit offensif prend tout son développement dans le feu de l'action, qu'il se révèle tout entier, et que l'art de la guerre se révèle tout entier à lui.

C'est avec Tannée 179o que finit pour Napoléon la préparation au commandement. Dès le mois d'août 1796, toute l'Europe stupéfaite assistera à Téclosion du plus grand génie des temps modernes, et le reconnaîtra pour tel à ses débuts.

L'expérience, nous l'avons vu, sera nécessaire pour compléter sa doctrine militaire. L'exemple de Ceva nous a montré qu'il lui faudrait tenir une place investie pour apprécier le peu de gène et de péril qu'elle apportait à ses opérations. L'action lui fera donc rejeter ces dernières entraves pour constituer sa doctrine; mais celle-ci est déjà formée en grande partie dès 1794. Tout au moins les éléments essentiels en sont-ils fixés.

On a vu l'importance que Bonaparte attachait à la supériorité numérique, supposée acquise avant toute opération offensive. Il l'affirme lui-même par deux fois : « On ne peut se présenter dans la plaine de Piémont qu'avec des forces supérieures à son ennemi n ;

et : ({ Le premier mouvement à opérer ù la droite de l'armée d'Italie, dès Vinstant qu'elle aura reçu des renforts qui doivent la rendre supérieure en nombre à l'armée autrichienne, etc. ».

Mais le principe le plus souvent invoqué, celui qui apparaît le premier, tient la place la plus importante, semble être l'essence môme de sa méthode de guerre, c'est le principe de la concentration des efforts, nettement exprimé déjà dans le projet de défense de Saint- Florent, puis dans le plan d'attaque de Toulon, dans le projet d'opérations de Colmars, enfin et surtout dans la Note sur la position politique et militaire de nos armées de Piémo?it et d'Espagne, où il revêt une forme vigoureuse et définitive : « 11 en est des systèmes de guerre comme des sièges des places : réunir ses feux contre un seul point ; la brèche faite, l'équilibre est rompu; tout le reste devient inutile ». L'image choisie mérite qu'on s'y arrête : elle nous rappelle que cette concentration des efforts n'est devenue possible et nécessaire dans le combat qu'avec une artillerie de campagne capable de faire brèche dans les points d'appui du champ de bataille comme le canon de Vauban dans la fortification. C'est presque uniquement dans la concentration des feux d'artillerie que l'on peut puiser la première idée de ce principe universel, quitte à le reconnaître après coup apphcable à lous les modes de l'activité humaine. Pour le découvrir, il fallait être de l'école de Gribeauval.

Ce qu'il y a de plus frappant et de plus général dans les projets de Bonaparte, après la concentration des efforts, c'est l'emploi des mouvements tournants. Que

PRINCIPES DE LA GUERRE NAPOLEONIENNE. ôob

d'autres, timides ou maladroits, ne sachent pas les concilier avec l'indispensable concentration et y voient un expédient décisif, mais périlleux à employer; Bonaparte juge que tourner l'ennemi est aisé, et que c'est la manière la plus sûre de provoquer, de hâter, de décider, d'exploiter la victoire. Il porte, non pas un détachement, mais le gros de ses forces sur les derrières de l'ennemi, c'est-à-dire sur la route par laquelle peuvent lui venir les renforts en matériel et en hommes. Cette route sera souvent celle qui joint l'armée ennemie au cœur de son pays, souvent aussi celle qui la relie à une autre armée encore à distance, de sorte que, suivant les cas, la manœuvre favorite de Bonaparte consiste à prendre une position centrale, soit entre deux armées ennemies, soit entre l'ennemi et sa capitale. Comme il s'est toujours occupé d'abord de la supériorité numérique, ce n'est pas une menace vaine et téméraire qu'il prononce contre la ligne de retraite et d'opérations de son adversaire. Celui-ci se sent perdu, prend de fausses mesures, ou se retire à la hâte. A Toulon, Bonaparte a menacé la retraite de la flotte anglaise en se saisissant de la passe; nous ne parlerons que pour mémoire de la manœuvre autour de Saorge, dont l'idée ne lui appartient pas; mais pour enlever les barricades de la Stura et Démonte, il porterait en arrière, vers Coni, 20,000 hommes de l'armée d'Italie; dans l'attaque de Cairo et Dego, c'est encore en les tournant qu'il fait évacuer les positions ennemies. Il est certain que l'habitude des opérations en montagne n'aura pu que fortifier en lui cette disposition naturelle ou réfléchie à prendre ses

3o6 CHAPITRE Y.

ennemis à revers, au lieu de briser ses efforts contre la résistance du front.

Ainsi, concentrer ses efforts sur la communication la plus intéressante de Vadversaire, semble être dès lors la formule générale de ses manœuvres*; il s'en faut cependant de beaucoup que la question soit si simple, et c'est ici que l'on commence à sentir toute la puissance et la pondération de ce merveilleux esprit. Voici tour à tour, dans les projets composés en 1794, deux maximes nouvelles, qui ne font qu'exprimer de manière différente le principe de la liaison des forces : « // faut embrasser tout le théâtre d opérations », et « on peut donner le change à V ennemi sur la manière de faire r attaque, noji sur le théâtre de l' attaque yi. Le premier de ces principes nous rappelle que la concentration des forces est relative; que l'armée, tout en visant un but unique, s'étend sur un espace de plusieurs lieues, de plusieurs marches peut-être, mais que cette extension ne doit pas empêcher la cohésion. Il faut que l'ennemi ne puisse pénétrer d'aucun côté sur les flancs ou les derrières de Tarmée ou dans l'intervalle des colonnes, sans rencontrer une résistance qui le ralentisse et mesure sa puissance. Il faut que le général en chef soit tenu toujours au courant de ce qui se passe dans toutes les parties de l'armée, et reste en état de les diriger à son gré. On déduira de là

' Sans qu'il y ait d'ailleurs à préciser la formule, ni Ji distinguer entre les mouvements généraux de l'armée avant le combat et les nianccuvres dans la bataille. Ce sont les circonstances qui décident si le mouvement tournant sera d'ordre slralégique ou tactique.

mille principes de détail concernant l'intervalle des colonnes, leur mode de liaison, la nécessité de ne pas laisser d'obstacle entre elles, etc.; mais, tout d'abord, le principe général est posé : il faut embrasser tout le théâtre d'opérations. C'est ainsi qu'en avril 1794, Bonaparte déploie son corps d'armée en éventail entre Oneille et Saorge, s'assurant qu'aucun détachement ennemi ne peut pénétrer en arrière de son front, séparer et accabler une de ses colonnes. L'inexécution des mesures prescrites pour assurer la liaison vaut à Masséna une lettre de reproches qui nous révèle la pensée de Bonaparte.

N'est-ce pas la guerre de montagnes qui, mettant en évidence les difficultés à vaincre pour assurer la liaison, lui en a fait sentir la nécessité? Il faudrait admettre alors que cette révélation fat bien subite, et il semble plus naturel d'attribuer cette conviction aux études antérieures de Bonaparte. C'est dans les derniers jours de mars 1794 qu'il est appelé d'urgence à Nice, où il rédige sur-le-champ l'ordre de mouvement qui est daté du 3 avril. Il n'avait alors pris part à aucune opération de guerre en dehors du siège de Toulon, et personne, à l'armée d'Italie, n'avait encore préparé ou conduit d'opérations combinées. Les principes absolus qu'il affirme dans sa lettre à Masséna du 9 avril devaient être établis par lui avant son arrivée à l'armée d'Italie, découverts par le raisonnement et non 'par Vexpérience. Nous trouvons là une preuve des fortes études militaires dont les traces matérielles nous font défaut. Tous ceux qui, officiers ou représentants, sont en avril 1794 à l'état-major de l'armée

3o8 CHAPITRE Y.

d'Italie, y sont depuis longtemps; aucun d'eux n'a encore été capable de composer un plan d'opérations. Bonaparte arrive et, du jour au lendemain, sur les données topographiques fournies par Rusca, on rédige un ordre de mouvement très bien combiné, sans aucune erreur tactique, reposant sur des principes généraux solidement établis, un ordre enOn auquel on ne peut reprocher qu'une rédaction lourde et compliquée. Il semble bien naturel de considérer Bonaparte comme l'auteur des dispositions militaires contenues dans cet ordre; tous les contemporains lui en reconnaissent la paternité, et Roguet donne ce témoignage très précis que Bonaparte a introduit à l'armée d'Italie la science des mouvements combinés. Ce qu'il lui attribue, ce n'est pas ce qui semble ordinairement l'œuvre d'un génie supérieur, l'idée générale de l'opération, mais bien au contraire la partie tactique, le détail militaire de l'ordre, et c'est bien la conclusion qui ressort pour nous des événements. D'ailleurs la lettre à Masséna est bien d'un homme qui défend son œuvre, et elle est de Bonaparte à n'en pas douter. Il n'aurait certes pas mis la même ardeur à soutenir les principes de Rusca ou de Diimerbion contre Masséna. Nous tirons de là cette conclusion que les principes de la grande tactique étaient fixés dans l'esprit de Napoléon avant 1794.

Cette science, il ne l'a pas trouvée dans les campagnes de la guerre de la Succession d'Autriche. Nous ne voulons incriminer ici ni Conti ni Maillebois; mais il est clair que leur tactique, la tactique de 1744, était très différente de celle de 1794, et que leur sys-

tème de guerre différait aussi, dans ses grandes lignes comme dans ses détails, de celui que Bonaparte ou Carnot même pouvaient adopter. Marches lentes, manœuvres et démonstrations pour déposter l'ennemi : voilà la guerre que peut faire Maillebois, comme tous ses contemporains. Ce que Bonaparte aurait pu lui emprunter se réduit donc à quelques idées comme celle de séparer deux armées alliées, ou de prendre l'ennemi à revers, mais sans en préciser le moyen, car Bonaparte emploiera des procédés bien différents de ceux qui étaient en usage vers 1744. Ces procédés, cette habileté tactique qui fait le grand homme de guerre, Bonaparte les a empruntés aux écrivains militaires de son temps, à ses maîtres d'Auxonne, à Guibert et à Bourcet. Imaginant l'armée comme un groupe de divisions qui suivent des chemins différents, mais restent à portée de se joindre au premier signal, il a conçu ces deux principes de concentrer les efforts et d'embrasser tout le théâtre d'opérations, lesquels n'auraient pas de sens pour une armée indivisible comme celles de Maillebois ou de Frédéric.

Mais, en pareille matière, tout est affaire de mesure et de calcul, et l'exposé théorique de ces principes les présente toujours d'une manière défavorable, exposés à la critique de tous ceux qui s'efforceront de leur donner la signification la plus exagérée ou d'en faire ressortir les contradictions. Des deux principes dont nous venons de parler, aucun ne peut être pris dans un sens absolu; ils seraient inconciliables; il faut les appliquer à la fois dans les limites qu'ils s'imposent l'un à l'autre; et par conséquent serrer la solution de

plus près, indiquer des règles moins vagues et moins contradictoires. Bonaparte fait donc intervenir un troisième précepte qui répond à cette question : il ne s'agit pas de tenir concentrées toutes les forces sans exception sur un seul point; mais tout en embrassant un théâtre d'opérations d'une certaine étendue, on concentrera les efforts au dernier moment sur un point d'attaque unique; toute l'armée doit rester en mesure d'agir ensemble; il n'en faut rien détacher sous prétexte de démonstrations, de diversions par lesquelles on croirait dégager l'attaque principale. On utilise en chaque point les forces que la défense y a rendues indispensables, et c'est tout. « Il est difficile de donner le change à l'ennemi sur le théâtre de l'attaque, dit Bonaparte dans le projet de Colmars, du 21 mai 1794, mais nous pouvons le lui donner sur la manière de la faire », et les dispositions qu'il indique sont le commentaire de cette observation : i! ne veut pas de diversion par des corps détachés à grande distance; toute l'armée agira dans une même vallée, se trouvera en état d'unir ses efforts dans le combat, mais en donnant le change sur m la manière de faire l'attaque », c'est-à-dire sur le point précis et la direction de l'attaque décisive dans la bataille. Pour obtenir ce second résultat, l'armée s'étendra autant que le permet la perspective d'une concentration rapide; refaisant ici le raisonnement de Bourcet, Bonaparte arrive comme lui à déployer l'armée sur un front do deux grandes marches, pour la resserrer en approchant de l'ennemi. Elle occupe environ 60 kilomètres du col de Larehe à celui de Tende. C'est le front (lue

tiendront encore les divisions actives de l'armée d'Italie en avril 1796 dans l'Apennin, puis l'été suivant sur l'Adige; la Grande Armée se déploiera de même en 1805 pour marcher sur le Danube, en 1806, pour se porter des débouchés du Frankenwald sur léna. Il ne s'agit certainement pas ici d'une règle numérique, indigne de Napoléon ; mais il est nécessaire de ne pas perdre de vue cette étendue des fronts de marche, dont on est détourné par une fausse conception du « bataillon carré » de 200,000 hommes.

Bourcet a été le seul, au XVIIP- siècle, qui précisât assez le raisonnement et le calcul sur cette question du dispositif d'attente pour indiquer un chiffre, et voici Bonaparte qui, dès ses débuts, retrouve à peu près exactement les conclusions de Bourcet. Il semble que ce soit encore la guerre de montagnes qui exige et facilite ces calculs. La valeur absolue, souvent infinie, qu'y prennent les résistances passives, la netteté des circonstances topographiques, forcent à des calculs plus rigoureux et plus prudents que ceux de la guerre en plat pays. Ici encore nous estimons que le fait d'as'oir débuté dans la guerre de montagnes n'est pas indifférent pour l'éducation tactique de Bonaparte. Les règles qu'il a suivies pour la grande guerre ont été formulées dans son esprit avec plus de force et de précision. C'est en montagne surtout qu'il est nécessaire de faire marcher une armée par plusieurs chemins et par les chemins tracés, d'assurer les relations entre les colonnes, leur arrivée en temps opportun, la coordination de leurs mouvements ; c'est là aussi qu'une erreur initiale dans les dispositions est le plus

362 CHAPITRE y.

souvent sans remède. Si Bonaparte n'avait pas songé d'avance aux difficultés que soulevait la conduite de plusieurs colonnes sous un seul commandement, son attention aura été appelée impérieusement sur ce point par la confusion où s'est trouvé le corps expéditionnaire d'Oneille et de Saorge, sous la direction de Masséna. Cette première et décisive expérience lui a montré l'importance capitale qu'ont toujours l'emplacement du quartier général et le service de correspondance avec les unités de premier ordre de l'armée. On sait que par la suite, ces deux éléments, qui semblent intéresser simplement les états-majors, ont toujours eu à ses yeux une gravité comparable à celle des grandes opérations tactiques.

Le système de guerre caractérisé par cette extension de l'armée n'est possible qu'avec une extrême activité. Les divisions, pour se soutenir en temps utile, se séparer et se concentrer, sont toujours en mouvement; l'esprit du général en chef et de ses lieutenants est toujours en éveil, et il faut que les troupes, artillerie comprise, jouissent d'une grande mobilité pour se rendre au premier appel. Cette mobilité, Bonaparte en exprime vivement la nécessité depuis 1792, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque nous avons vu la place prépondérante qu'elle tenait dans les préoccupations de ses maîlres.

En arrivant au régiment, en 1783, Bonaparte ne considérait guère que la puissance de l'artillerie; en 1793, les idées émises dans le « Souper de Beaucaire » sont toutes dilïerentes, et voilà encore une preuve des études militaires, tactiques, de Napoléon entre 1785

et 1793. Et qu'on n'attribue pas seulement à la vivacité naturelle de son caractère cette grande aptitude aux mouvements rapides qui le distinguo dès ses débuts : la rapidité des manœuvres d'armée vient de l'habileté plus que de la fougue du général. Ces lourdes colonnes qui, quoi qu'on fasse, n'atteindront qu'à peine la vitesse moyenne d'une lieue par heure et de cinq à sept lieues par jour, il s'agit, pour accélérer leurs opérations, de leur imposer chaque jour et sans interruption cette marche éternellement lente, et de la faire tendre sans cesse vers le but. C'est le propre de l'homme de talent de voir ce but assez nettement, d'être attiré vers lui assez fortement pour que toutes ses opérations l'y conduisent sans détours; et c'est à lui aussi qu'il appartient de combiner les mouvements de ses colonnes, de régler et d'utihser toutes leurs marches de manière qu'il n'y ait ni temps, ni effort perdus. L'homme fougueux et d'esprit médiocre, sait parfois conduire brillamment une charge, pousser un raid de cavalerie, mais avec lui les colonnes d'infanterie seront ralenties par l'incertitude et la maladresse des combinaisons. Nous tenons donc à affirmer ici que la grande rapidité voulue et obtenue par Napoléon dès ses débuts n'était pas seulement le résultat de son ardeur naturelle, mais aussi d'une conception de la guerre déjà mûrie en 1793.

La vivacité, la continuité dans l'offensive, Bonaparte a montré qu'il en était constamment préoccupé, et c'est peut-être par là qu'il diffère le plus de ses prédécesseurs. Jadis, un plan d'opérations embrassait les marches et manœuvres prévues pour aboutir à un

siège, à une bataille, après lesquels on marquerait un temps d'arrêt pour former un nouveau projet; on allait ainsi par bonds successifs, se rapprochant plus ou moins du but de la guerre. Le mémoire de Clausade, du 28 mai 1794, marquant à Démonte, à Coni, à Turin, les étapes successives de la campagne, est un dernier témoin de ces anciens procédés, Bonaparte agit tout autrement : il embrasse d'un coup d'oeil toute la campagne, où les combats ne sont, comme il le dira plus tard, « qu'une partie de plus vastes combinaisons », des épisodes qui décident du succès, mais ne doivent pas changer la voie à suivre pour y parvenir. Surtout il faut bien se garder de penser qu'un succès autorise à s'arrêter : s'il ouvre la voie, c'est pour qu'on s'y élance. La poursuite commence où l'attaque finit, et sans interruption : « La promptitude à suivre la victoire sera le sur garant du succès », écrit Bonaparte en 1795, et c'est peut-être en cela qu'il est vraiment créateur. Certes, l'histoire militaire offrait déjà bien des exemples de poursuites, mais la poursuite systématique, avec toute l'armée, et considérée comme partie intégrante des opérations, voilà ce qui est propre à Bonaparte.

Ce n'est pas lui non plus qui a découvert l'énorme importance du secret dans les opérations : il n'y a pas un écrivain militaire des XVII" et XYIII*^ siècles, que ce soit MontecucuUi ou Feuquières, Quincy ou Turpin, qui ne commence par là ; mais il en est du secret comme de la poursuite : Bonaparte le fait systématique ; il le fait entrer dans sa méthode de guerre, dans ses procédés tactiques.

C'est déjà un moyen de tromper l'ennemi et de lui dissimuler ses projets , que d'étendre le front de l'armée : « On peut le tromper sur la manière de faire l'attaque », sur le point d'attaque *, et pour profiter de ce premier avantage, c'est par une marche de nuit que l'armée se concentre devant ce point d'attaque choisi et en tournant l'ennemi. Dès le mois d'avril 1794, Bonaparte a fixé ce procédé, cet élément essentiel de ses manœuvres : c'est par une marche de nuit que des bataillons prélevés sur toutes les divisions de l'armée accourent à Menton pour marcher tout à coup sur Oneille, où l'ennemi ne pourra plus les prévenir ; c'est par une marche de nuit encore que l'armée d'Itahe se portera sur Montenotte en 1796, que Sérurier et Despinoy déboucheront sur Castiglione, Masséna et Rey à Rivoli. C'est ce qui contribuera le plus à rendre si foudroyantes ces attaques de Napoléon, ces aurores de

* Nous avons vu que Bourcet recommandait de préparer toujours des projets à deux ou trois branches, de prévoir tout ce qui pouvait arriver, et de préparer les mouvements destinés à parer à chaque opération de l'ennemi. Bonaparte a-t-il eu besoin de cette leçon pour y songer '? Toujours est il qu"on n'admirera jamais assez la souplesse de ses dispositifs d'attente : s'il parvient à tenir l'ennemi dans une ignorance si complète de ses véritables projets, c'est qu'en réalité il a toujours réparti les divisions de l'armée de manière à pouvoir exécuter les manœuvres les plus diverses. Le système divisionnaire, dans les petites armées, offrait à ce point de vue des ressources infinies, ses divisions formant autant de « têtes d'armée >> prêtes à ouvrir la marche dans toutes les directions, et le système constitué par l'armée, étant toujours prêt à se ployer sur l'un ou l'autre de ses éléments. Rien, en 1794, n'est comparable aux dispositifs préparatoires de Rivoli ou d'iéna, mais déjà Bonaparte sait menacer à la fois Coni et Ceva.

ses victoires. La veille, l'ennemi s'est heurté partout à de forts détachements : il les a repoussés, mais lentement, et ne sait où marcher. A tout hasard, il se pelotonne. Où est Bonaparte ? Où est l'armée française? Surtout, où sera-t-elle demain? Et c'est sur ce doute que la nuit étend son voile. Au soleil levant, voici Bonaparte ! El tandis que les divisions aperçues la veille reviennent au combat, tout à coup le canon tonne sur les derrières des Impériaux, et ce sont des troupes qu'on croyait à dix lieues ; c'est Fiorella accouru de Marcaria à Solférino; Masséna, de Rivoli à Mantoue. C'est, en un mot, la surprise systématique, obtenue par l'extension du front et par les marches de nuit, rendue terrifiante par ce canon qu'on entend soudain derrière soi dans la brume du matin. Bientôt une trombe s'abattra sur une des ailes de l'ennemi désemparé, et, la trouée faite, emportera tout.

Voici donc, posés et fondus dans un ensemble complet, tous les éléments de la grande tactique. Embrasser tout le théâtre d'opérations, ne pas diviser l'armée, l'étendre assez pour tromper et déborder l'ennemi sans cesser de pouvoir se concentrer en un jour ; porter tous ses efforts sur un seul point d'attaque, et par surprise, poursuivre sans interruption ; obLcnir tous ces résultats par des mouvements incessants de l'armée entière et de chaque division : voilà à peu près l'essence de la guerre napoléonienne.

On rencontrera d'innombrables maximes dans la Correspondunce et \Q?,Mé7noires de Napoléon ; il a toujours aimé à fixer sa pensée sous cette forme dogmatique, en style lapidaire.

Entre toutes ses maximes, celles que nous avons rencontrées dans ses écrits de jeunesse ont un caractère bien net : elles expriment des idées premières. Toutes les autres s'en déduiront, ne feront que préciser leur application à des cas particuliers, en faire ressortir un aspect ou une conséquence remarquables, mais ne les reproduiront guère dans leur simplicité primitive.

Mais ces préceptes, ces observations, se sont présentés à la pensée de Napoléon au gré des circonstances ; celles-ci appelaient son attention, tantôt sur les lois fondamentales de l'art, tantôt sar des cas particuliers ; et si nous n'avons trouvé que des principes généraux dans les écrits de sa jeunesse, ne serait-ce pas parce que le hasard n'a offert alors à sa critique que des laits d'ordre général? Cette explication ne peut guère être soutenue, car si jamais Bonaparte a trouvé matière à ces observations dogmatiques qui seront si abondantes dans sa Correspondance^ c'est pendant les années 1793 à 1796, où non seulement il propose des plans de campagne, mais discute et critique ceux qui ont été adoptés ou suivis. S'il s'abstient alors de multiplier les maximes dont il remplira plus tard ses lettres à son frère Joseph ou au prince Eugène, il y a là autre chose qu'un hasard. C'est un symptôme caractéristique de son état d'esprit, du degré d'avancement de son travail intellectuel. On peut dire que, jusqu'en 1796, il n'a fixé sous la forme dogmatique que les principes fondamentaux de l'art de la guerre.

Nous voici parvenus au terme de celte étude, et nous avons signalé tous les faits, de nature très diverse, capables de nous renseigner sur l'éducation militaire de Napoléon et le développement de son génie. Il reste à résumer et à fondre ces éléments d'apparence peu homogène, pour embrasser l'ensemble du sujet.

Avant tout, nous sommes frappés par une qualité, ou plutôt un ensemble de qualités morales et intellectuelles, formant ce qu'on peut appeler le don du commandement^ qui préexistent chez Napoléon, se manifestant chez lui dès l'enfance, et indépendamment de ses connaissances techniques. Il y a en lui une sorte de fluide magnétique, une puissance de volonté, de persuasion et d'autorité, qui rayonne, fascine, s'impose à tous. Dans les temps modernes, un seul homme paraît avoir possédé ce même don, mais à un degré moindre; c'est le grand Condé. Avec la science, avec l'âge, avec l'habitude de la toute-puissance, l'allure deviendra plus impérative ; mais dès l'enfance. Napoléon prend d'emblée la première place partout où il se trouve. On aura beau faire la part de la légende,

laisser de côté les témoignages composés après coup : les lettres de ses frères sont là pour montrer que son caractère et ses allures évoquaient toujours une idée de commandement en chef, de dictature, de souveraineté même. On ignorait encore son génie, et l'on était subjugué par son autorité.

La hiérarchie militaire le tient quelque temps dans un rang subalterne; mais voici la Révolution, et malgré ses 20 ans, bien qu'il soit à peu près inconnu en Corse, Bonaparte y prend tout à coup le premier rôle, conduit le mouvement révolutionnaire. A peine arrivé au siège de Toulon, sa supériorité s'impose encore ; il s'empare de l'esprit des représentants, les subjugue, fait triompher ses idées.

A l'armée d'Italie, il apparaît d'abord comme le seul capable de concevoir les opérations militaires ; il est le « faiseur de plans » de Robespierre, à qui cependant il n'inspire qu'une médiocre sympathie ; il y a plus, c'est lui qui surveille et dirige les mouvements des troupes, et il surgit à découvert dans les instants décisifs, dominant tout, et les ennemis même, d'une telle autorité, qu'on ne songe pas à s'étonner.

A côté de ce don particulier, les autres qualités morales, énergie, vivacité, obstination, qu'on peut attribuer à l'hérédité, à l'origine corse ou toscane, se développent à la faveur de circonstances exceptionnelles ; mais il n'y a guère à insister sur ce point, car, si essentielles que soient ces qualités pour le commandement des armées, elles ne peuvent donner lieu qu'à de vagues considérations. Il faut se borner à en constater l'existence, et il est inutile de chercher à en

suivre le développement. Autant vaudrait se demander comment s'est formée l'intelligence de Napoléon.

Il n'en est pas de même des connaissances techniques, auxquelles nous nous sommes particulièrement attaché. Négligeant les études de Napoléon à Brienne et à l'École militaire, d'où il est sorti à 16 ans et où il n'existait pas d'enseignement tactique, nous l'avons vu s'instruire, à Valence et à Auxonne, par la lecture des philosophes et les travaux des Écoles d'artillerie.

Prédisposé par ses qualités de race et de caractère, par la lecture de Machiavel et de Montesquieu, il se forme une conception vigoureuse et simple de la guerre, et il embrasse très vivement les idées d'offensive que la réforme de Gribeauval a répandues dans l'artillerie.

Mais jusqu'où pousse-t-il ses études militaires? Des guerres d'autrefois il ne saura presque rien, ne connaissant leur histoire que par des aperçus sommaires où les deux éléments essentiels, la durée et la distance, ne sont jamais précisés et comparés, où la vitesse des armées, l'étendue de leurs positions, l'amplitude de leurs mouvements, restent indéterminés. Un récit superficiel des guerres de Frédéric lui laisse l'impression d'une grande activité et d'une constance exceptionnelles, lui fait concevoir l'ordre obhque comme une dénomination trop précise des attaques débordantes. En somme, il ne sait rien, heureusement, de la tactique d'autrefois.

Celle qu'on lui a enseignée, c'est la tactique française , ébauchée dans les guerres de Louis XV et développée depuis par une pléiade d'écrivains qui

ont posé et discuté presque tous les problèmes de l'art militaire.

De petites colonnes et des essaims de tirailleurs, alternant avec des bataillons en ligne ; les combats de postes employés comme élément de la bataille générale et comme moyen d'action des divisions isolées ; l'artillerie mobile et puissante qui brise les résistances ; la cavalerie indépendante et vigoureuse dans la bataille comme dans l'exploration : voilà la tactique élémentaire de nos armées sous Louis XVI. Leur grande tactique comporte les mouvements de plusieurs divisions de toutes armes, répandues sur un front de une à trois marches, obligeant l'ennemi à reculer ou à combattre en mauvaise posture, en le débordant toujours ; les mêmes divisions concentrées dans la bataille, où des réserves sont massées en arrière des localités organisées défensivement.

Voilà l'esprit de cette tactique, et heureusement elle n'est codifiée dans aucun règlement; on n'a pas étouffé les idées sous des formes rigides. Bonaparte se pénètre de cette vague doctrine en écoutant ses maîtres, en lisant et en méditant les meilleurs ouvrages du temps, ceux de Guibert, de Bosroger, et sans doute avant tout celui de du Teil. Qu'il se soit réellement occupé de tactique, nous pouvions en douter au début de cette étude ; nous ne le pouvons plus, maintenant que nous avons rencontré dans ses écrits de 1793 et 1794 des réminiscences très nettes de Guibert et de Feuquières, des observations et des préceptes déjà très solides. Les principes qu'il cherche, ce sont les principes nécessaires à la conduite des armées telles qu'il a

appris à les connaître, c'est-à-dire de ces armées partagées en divisions inégales dont le maréchal de Broglie a donné l'exemple. Il songe aux mouvements relatifs de ces divisions, à leur déploiement et à leur concentration. Il pousse cette analyse, cette discussion jusqu'à ce qu'il trouve des principes dont la justesse lui paraisse évidente. Il découvre ainsi le fond de sa doctrine, non par sa propre expérience ou celle du passé, mais par le raisonnement.

L'homme médiocre , réduit aux méthodes empiriques ou expérimentales, tend à retrouver les lois naturelles par des généralisations successives ; il accumule les faits de détail ; il les groupe, les associe, y aperçoit des coïncidences d'où il tire des classifications et des lois; puis de celles-ci il passe à la recherche de lois plus générales encore, s'approchant par degrés insensibles d'une synthèse suprême dont il restera toujours infiniment éloigné.

L'homme de génie procède à l'inverse. La vérité est en lui, et il l'en fait jaillir. Qu'il le veuille on non, instinctivement il suit la méthode dont Descartes a codifié les règles. Il accepte provisoirement pour les détails de la vie les usages courants ; mais pour la science qui l'intéresse, il fait table rase des doctrines et des préjugés existants, où « tant de choses obscures et inconnues, auxquelles on n'est arrivé que par des conjectures probables, sont mêlées aux choses vraies et évidentes ». Il renonce à débrouiller ce chaos, et court d'un trait à cette source de la connaissance où les empiriques et les classiques ne parviendront jamais. Il remonte aux idées les plus simples; illes discute, les

examine sous toutes leurs faces, et ne les accepte pour absolument vraies qui s'il les a reconnues « évidentes » . Ce n'est qu'après avoir « considéré intuitivement quelques propositions simples » qu'il en conclut d'autres. Rien de plus cartésien que la formation intellectuelle de Napoléon. De son expérience et de ses lectures militaires, il retient quelques notions de la guerre; et, loin de chercher à les multiplier d'abord, à charger sa mémoire de raisonnements tout faits, il analyse les premiers éléments qu'il a rencontrés, les approfondit, jusqu'à ce qu'il trouve un point d'appui sohde qui résiste à toutes les discussions. Il y a, dans toute espèce de science, beaucoup de ces vérités fondamentales ; peut-être y en a-t-il à l'infini ; mais chaque homme n'en découvrira qu'un petit nombre. Le temps qui le presse d'agir, de sortir des méditations stériles, l'arrête dès qu'il a bien défini, fixé les premières vérités vers lesquelles son caractère et son éducation l'ont orienté.

C'est ainsi que Bonaparte, en artilleur de la fin du XVIII^ siècle, en disciple de Gribeauval et de du Teil, songe surtout à la concentration des efforts; mais où ses camarades et ses maîtres ne voient qu'une règle plus importante que les autres, il voit le germe d'un système de guerre. Il affirme ainsi quelques vérités éternelles, universelles, mais qui n'avaient pris toute leur valeur que dans la tactique de son temps ; elles le guideront désormais dans la conception de toutes ses opérations militaires. Dès les premiers jours de l'année 1794, nous le voyons en possession des principes nécessaires pour combiner un projet d'opérations.

CON'CLUSION. 375

Peut-être une dernière phase de son travail intellectuel a-t-elle été accomplie pendant l'année 1793 ; peutêtre n'a-t-il cherché qu'à ce moment des règles pratiques pour la conduite des armées ; ce qui est singulier, c'est qu'il ne s'est pas Oxé de ces règles de détail, si commodes, si in dispensables pour les esprits médiocres, qui ne peuvent descendre directement du principe le plus abstrait à l'application concrète. Son intelligence n'a pas besoin de ces intermédiaires. 11 est évident, néanmoins, qu'étant donné une foule armée, de 20,000 à 30,000 hommes, des vérités abstraites ne fourniront pas d'emblée le moyen de la faire manœuvrer. Il y a donc un sous-entendu; la tactique, l'organisation, les habitudes de cette armée sont des données du problème, aussi bien que l'armement, et Bonaparte ne songe pas à les modifier, encore moins à les créer de toutes pièces.

Comme Condé, comme Frédéric, il prend l'armée telle qu'elle est, avec ses armes et ses procédés de marche et de combat, et il peut d'autant moins s'en dispenser que ces principes prétendus universels, qui vont le guider, ont été inspirés par l'armement, la tactique, et l'organisation de son temps, et qu'ils en sont inséparables.

Il sait donc, avant de rédiger le premier ordre de mouvement de l'armée d'Italie, qu'elle se composera de divisions, de colonnes diverses, dont il s'agit de soumettre les mouvements aux lois qu'il a fixées.

Il ne dépend plus de lui de concevoir une armée en campagne comme une masse indivisible, ou bien, ainsi que le ferait un officier de l'an 1900, comme un

faisceau de corps d'armée identiques, marchant sur des routes parallèles, se couvrant, cantonnant, se déployant et combattant suivant des formules régulières. Il Timagine décomposée en divisions, en colonnes inégales et variables, d'après les besoins de la situation tactique, et exécutant un perpétuel mouvement de dilatation et de contraction. Les règles qu'il s'est posées sont celles qui président à ces mouvements. Elles seront désormais inflexibles.

L'année 1792, décisive pour lui, a écarté de son esprit toutes les causes d'erreur, et l'a soumis pour toujours au pouvoir exclusif, tyrannique de la raison. Il a échoué auprès des révolutionnaires de Corse, vu de près ceux de Paris, et il a été ulcéré ou écœuré. Une partie de son enthousiasme, de sa sensibilité s'est évanouie ; le mathématicien seul est resté : c'est la froide raison, le calcul qui vont le guider, et sans correctif. Rien ne le fera plus dévier des solutions fixées par le raisonnement ; avec toute la puissance de ce cerveau qui peut aborder et résoudre tous les problèmes, de cette volonté inflexible, Napoléon agira dans l'indifférence souveraine d'une force impersonnelle; il ne se laissera ébranler par aucune émotion, par aucune tentation, et il prendra avec un calme terrible ces décisions épouvantables et salutaires qui ordonnent le sacrifice de cent hommes pour en sauver dix mille.

Il y a tel ordre de la campagne de Syrie auquel nous ne pouvons même penser sans horreur, et qui pourtant a été donné de sang-froid, et dont on ne peut méconnaître la sagesse tout en l'exécrant. Faut -il

s'étonner, après cela, de ce que Napoléon refuse, en 1800, de marcher d'abord contre un ennemi désemparé, et préfère se porter à Milan et à la Stradella? Faut-il s'étonner si, en 1809, il court à Landshut au lieu de se porter droit sur Eckmûhl et Ratisbonne ? 11 est bien établi qu'il obéit à des règles inflexibles, règles d'autant plus aisées à connaître qu'il les a exposées lui-même, mais auxquelles un homme ordinaire serait incapable d'obéir aveuglément.

Bientôt l'habitude, la réflexion, lui feront déduire de ses idées premières des règles pratiques, des procédés dont il aura reconnu les avantages. Ceux-là aussi, une fois fixés, seront suivis sans hésitation, peut-être même avec trop de confiance.

Il est un préjugé singulier, d'après lequel le génie se manifesterait surtout par la variété de ses productions, par l'absence de toute règle et de tout ce qui peut ressembler à une formule. Il est naturel, au contraire, qu'un esprit puissant ne se laisse pas aller à des travaux superficiels, à des inspirations fantaisistes. Le désordre et l'irrégularité sont inconciliables avec la perfection, et comme, après tout, la puissance intellectuelle de l'homme est limitée, les plus grands génies humains se fixent un nombre fini de principes et de règles, qui donnent à leurs œuvres un caractère personnel et systématique très prononcé.

Nous avons déjà signalé l'analogie qui rapproche Descartes de Napoléon ; nous ne pouvons nous dispenser d'y revenir. Quand, dans sa préoccupation de soumettre les recherches géométriques à des règles générales, Descartes eut adopté le système de coor-

données qui est en effet le plus simple et le plus universel, il ne cessa plus d'en poursuivre les applications, et on ne le voit pas se détourner vers les solutions particulières que certains problèmes trouvent dans des théories exceptionnelles ; ce n'était, à ses yeux, que des curiosités mathématiques. Il voyait plus grand, et ne s'arrêtait pas à ces hasards favorables.

Napoléon, lui aussi, avait soumis les opérations de guerre à des lois générales, logiquement déduites de principes incontestables, et il se fût révolté contre le funeste paradoxe qui n'admet à la guerre que des cas particuliers. Ces lois qu'il s'était démontrées à lui-même étaient posées une fois pour toutes, et avec l'inébranlable solidité des théorèmes de géométrie. Aussi n'y avait-il pas lieu d'en vérifier l'exactitude avant chaque application, ni surtout de se laisser entraîner à les violer sitôt que des circonstances particulières semblaient le conseiller.

Un général est soumis à d'innombrables causes d'erreur et à des surprises incessantes; les principes sont destinés à le guider dans cette demi-obscurité où rien n'est jamais assuré, et où l'on ne retrouve plus la voie que l'on devait suivre, si l'on s'en écarte un instant à la poursuite d'une ombre à peine entrevue.

Aussi Napoléon ne cède-t-il jamais à aucune tentation. Dans le Piémont, en 1800, sur l'Isar, en 1809, peut-être a-t-il laissé échapper l'occasion propice parmi les ombres qui passent dans l'obscurité, il en est qu'on pourrait saisir ; mais qui peut se vanter de les distinguer? Napoléon a cette suprême sagesse et cette suprême puissance de rester fidèle, quoi qu'il

arrive, aux règles qu'il a fixées. Aussi l'iiistoire de son génie est-elle l'histoire de sa doctrine, et l'éclosion de celui-ci se manifeste par la formation de celle-là : « Toute opération doit être faite par un système, parce que le hasard ne fait rien réussir ».

No 1

Note pour le Ministre de la guerre sur l'entreprise de Toulon.

(MicHAUD d'Arçon, 26 oct. 1793.)

Comme les ennemis paroissent n'avoir plus que la ressource de former dans Toulon un noyau de contre-révolulion quelconque, il faut supposer qu'ils emploieront les plus grands efforts pour s'y maintenir. 11 est certain qu'une place maritime leur fournit des moyens immenses dans tous les genres; trente ou quarante mille hommes et successivement davantage, deux mille bouches à feu, des vivres et des munitions en abondance, et illiniitément alimenté par une mer libre pour eux : voilà ce qu'il faut vaincre, et nous ne devons pas nous en dissimuler les diftlcultés.

Je pense d'abord que la République, ayant triomphé de ious ses ennemis de l'intérieur, doit déployer ici toute sa puissance pour anéantir dès sa naissance un germe déjà redoutable, mais qui peut se grossir encore de telle manière qu'il ne s'agiroit plus seulement d'attaquer une ville forte et abondamment pourvue, mais encore d'employer des batailles et moyens extérieurs de guerre de campagne, dans lesquels les hasards des combats se mêleroient nécessairement ; c'est ce qu'il faut prévenir autant que l'on pourra, afin de donner d'autant moins de prise aux hasards dans une question de cette importance.

Il faudra donc d'abord former un blocus par terre, le plus exact et le plus resserré qu'il sera possible. Je ne fixerai point le nombre des combattants qu'il sera nécessaire d'y réunir, puisque cela dépend des possibilités : j'observe seulement que les troupes de Lyon et partie de celles de la Vendée peuvent être dirigées sur Toulon sans inconvénient; j'observe encore qu'étant

désormais séparé de l'ennemi par les neiges des montagnes, on peut aussi disposer d'une grande partie des troupes employées aux Alpes ainsi qu'aux Pyrénées-Orientales.

On désirerait la réunion de très grandes forces et voici pourquoi ; les quartiers de ce blocus devant être séparés par des montagnes et autres obstacles, qui empêchent qu'ils ne se donnent la main, il est nécessaire que chacun d'eux soit capable de résister et de repousser vigoureusement le maximum des forces que l'ennemi pourroit employer dans ses sorties.

J'observe d'ailleurs que cette précaution ne tient pas seulement à la sûreté de nos quartiers, mais elle peut nous valoir d'autres chances plus décisives; il peut arriver, en effet, qu'outre la nécessité de repousser les grandes sorties, on aurait des moyens de les couper et de les empêcher de rentrer dans la place. Peut-être même nos soldats, les tenant de près, pourroient rentrer avec eux dans la place, ils y seraient entraînés par l'appât d'une victoire facile, et de tous les avantages qui peuvent s'ensuivre; il faut du moins se tenir toujours prêt et disposé à profiter de cette chance, si la fortune en présentoit l'occasion. Cela mérite d'autant plus d'attention que les feux de la place seront au plus haut degré de violence; il faut s'y attendre, et remarquez bien que ces feux seroient nuls pendant la crise de ces sorties, par la crainte que les ennemis auraient de détruire leurs propres gens; c'est même une circonstance dont il convient de bien convaincre tous nos compagnons, comme devant contribuer à augmenter leur audace lorsqu'il s'agira de repousser ces sorties; ils risqueront toujours d'autant moins qu'ils serreront l'ennemi de plus près, et cela peut les conduire jusque dans la place. Tout cela et autres observations qui suivent ne regarde pas un chef d'ingénieurs, mais il doit en avertir.

Je ne parlerai point des préparations, des campcmens, des cantonnemens, des vivres et magasins de tout genre, que demande un si grand appareil : tous ces objets doivent marcher de front avec le but principal.

Après cela, il faudra se proposer de s'emparer de lous les caps avancés, non seulement de ceux qui sont immédiats aux rades de Toulon, mais encore de ceux qui l'avoisinent, afin de priver l'ennemi des mouillages favorables qu'il trouverait da)is les anses formées par ces caps: on y préjjarera en conséquence des moyens de jeter des bombes et surtout de lancer des boulots rouges. Et à cet égard il faudra toujours se tenir prêt et le boute-feu i^ la main.

Les pointes immédiates à occuper principalement, sont : le cap Brun, le cap Ccpel, le cap Montgau, la redoute de la Verne. Il faudra donc s'emparer avant tout de Visthme de la Croix-des- Signaux pour en occuper les caps intérieurs du côté de la grande rade, par des batteries préparées pour tirer à boulets rouges, lesquelles pouvant se recroiser avec celles du cap Brun, priveront déjà l'ennemi du mouillage de !a grande rade.

Après cela, il faudra procéder aux moyens de s'emparer de la tour de Balaguier, ainsi que du fort de l' Aiguillette : maître de ces deux points et de celui indiqué par la poudrière de Milan, on y préparera les plus fortes batteries de bombes et boulets rouges, afin de rendre absolument impraticable le mouillage de la petite rade.

Après ces préliminaires indispensables, il en faudra un autre non moins essentiel, qui sera de s'emparer de la montagne de P'aron et de disposer tous les moyens pour rester maître de ce point capital; il ne faudra pas même attendre la solution des autres opérations préparatoires indiquées ci-dessus, afin d'ôter à l'ennemi le temps qu'il pourroit employer à assurer sa consistance sur cette montagne. Il se peut que ce seroit une bataille sérieuse à livrer, mais elle est du genre de celles où les Français assaillants sont ordinairement inimitables. C'est particulièrement dans la retraite de l'ennemi de dessus cette montagne qu'il faudrait se proposer de le couper, de l'empêcher de rentrer dans la place, ou de rentrer avec lui.

A l'égard des opérations du siège proprement dit, on en dirigera les approches sur les fronts de l'ouest : l'attaque consistera d'abord en une batterie très considérable, dont le développement puisse être très supérieur à celui que l'ennemi pourroit employer sur ces mêmes fronts; celte batterie, accompagnée de redoutes et de communications défensives, doit être absolument garantie contre les irruptions des sorties; il faudra, par conséquent, en défendre les avenues par des hérissons redoutables, composés d'arbres épointés et autres moyens connus.

Je n'entrerai à cet égard dans aucuns détails, lesquels d'ailleurs ne peuvent être définitivement arrêtés que sur les lieux mômes. Je ne présente ici cet ensemble d'opérations que relativement aux préj)arations qu'il exige et pour lesquelles le ministre a des ordres et des instructions à distribuer à l'avance.

Il faudra donc faire arriver devant Toulon tout ce qu'il sera possible de réunir de munitions et de canons des plus forts calibres : on peut dégarnir à cet égard une infinité de points

desquels nous n'avons plus rien à redouter, au moins pondant cet hiver. On doit sentir que des petits calibres seroient nuls vis-à-vis du nombre et de la qualité de ceux que l'ennemi est sûrement en état de mettre en œuvre, etc.

Matériel demandé : 84 canons de gros calibre; 32 mortiers; 14 obusiers.

Observations sur un compte rendu par le général Carteaux, pour servir à la correspondance du Ministre de la guerre, relativement aux opérations du siège de Toulon.

(MiCHAUD D'Arçon, 27 oct. 1793.)

Il est aisé. de juger, d'après la lettre du général Cartaux, que rien n'est encore disposé pour le siège de Toulon, ni même pour interdire ou au moins gêner le mouillage des vaisseaux ennemis. Il paroit de plus que le corps de troupes aux ordres de ce général n'a pas encore de communication établie avec les forces tirées d'Italie et arrivées à Solliés. D'ailleurs, puisque les ennemis se sont remis en possession de la montagne de Faron, celte communication sera nécessairement longue et pénible; en sorte que ces deux corps ne pourront se donner la main ni se prêter aucuns secours mutuels. Il faut, par conséquent, que chacun d'eux soit en état de résister au maximum des sorties que l'ennemi pourroil tentera son gré, tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre.

A en juger par la sortie repoussée le 14 octobre, il paroit que le corps de Cartaux n'a rien ;\ redouter .des sorties ; mais il faut considérer que tous les jours, et d'un moment à l'autre, les ennemis peuvent recevoir des renforts considérables par la mer, qui pour eux est parfaitement lii)re.

Nos batteries d'entre la chapelle et la route, et surtout celle des sans-culottes, sont bonnqs et bien placées pour empêcher le mouillage dans l'étendue de 800 ou 900 toises, à l'ouest de la petite rade ; mais il est dit dans la lettre de Cartaux que ces batteries ont coupé des mâts et maltraité des vaisseaux qui sont en radoub ; pourquoi ces vaisseaux ne sont-ils pas en cendres ? Ce n'est pas à maltraiter que nous devons prétendre, mais à brûler; et pour cela il faut être toujours prêt à tirer à boulets rouges.

On remarque, au surplus, que ce que nous avons de batteries sur cette côte à l'ouest de la petite rade, ne pouvant atteindre que 800 ou 900 toises, il reste une étendue de plus de 1000 toises, à l'est de la petite rade, oii les vaisseaux ennemis peuvent mouiller dans la plus parfaite sécurité ; et si ces vaisseaux se sont exposés le 18 au feu de nos batteries, c'étoit volontairement et pour essayer de nous imposer silence ; n'y ayant pas réussi, ils se seront retirés hors de notre portée, et dès lors nos batteries restent nécessairement dans l'inaction.

Il faut donc compter que rien encore n'a troublé la paisible possession de nos ennemis, d'autant moins encore que, suivant la même lettre de Cartaux, le corps de troupe arrivé de l'armée d'Italie, ayant voulu s'emparer du cap Brun, a été repoussé ; en sorte que, jusqu'à présent, ce sont les ennemis qui jouent le rôle offensif et nous ont rendu par le fait à la défensive.

Il résulte de là qu'il n'existe encore aucuns des préliminaires nécessaires pour interdire aux ennemis les mouillages des deux rades, ni pour jeter l'incendie et l'épouvante dans Toulon et moins encore pour commencer les opérations d'un siège proprement dit.

D'après cet élat de situation, il faut faire arriver des forces pour opérer d'abord la jonction de nos corps de troupes, et pour cela se mettre en grande force pour attaquer en toute vigueur et de toutes parts, et à la française, ladite montagne du Faron, et prendre des mesures pour rester maîtres de ce point capital.

Si je ne puis m'emparer de la rade, dit le général Carteaux, j'y établirai une batterie qui les empêchera d'être secourus, et Toulon est à nous ; ce n'est là qu'une idée sommaire; l'opération de s'emparer de la rade n'est pas une entreprise unique ; elle est composée de plusieurs opérations séparées les unes des autres ; on verra aussi qu'il faut bien plus d'une batterie pour commander sur tous les mouillages des deux rades et en faire déguerpir l'ennemi :

1° Il faut l'attaquer en force sur les hauteurs adjacentes au

cap Brun, et s'y maintenir d'une manière indépostable, pour soutenir sur ledit cap l'établissement d'une batterie de mortiers et de canons à boulets rouges, afin de croiser sur sa grande rade, conjointement avec les autres batteries dont il sera parlé ci-après ;

2" 11 faut attaquer l'isthme de la Croix-des-Signaux, et pour cela enlever de vive force les retranchements de Saint-Elme ; cette opération demandera beaucoup de vigueur ; pour la préparer, il sera nécessaire d'occuper les côtes adjacentes par des batteries à boulets rouges, afin d'en éloigner les vaisseaux ennemis : non seulement il faudra mettre en action pour cet objet les batteries de Marvine et de la Verne, mais il en faudra établir d'autres sur la côte basse entre Balaguier et les Sablottes. Maître de l'isthme de la C'Oix-des-Signaux, nous nous remettrons en possession des batteries de M(jrduy et de la plage du Puy, pour croiser sur la grande rade avec le cap Brun par des batteries de bombes et de boulets rouges ;

3° Il faudra procéder ensuite, pour se rendre maître de la tour de Balaguier et du fort de l'Eguillelte; et d'abord, on y disposera les plus grands moyens pour croiser des feux de bombes et de l)0ulets rouges sur la grande et sur la petite rade ;

Â" Enfin, il faudra enlever de vigueur la redoute Malbousquet et chasser l'ennemi de la poudrière de Milan ; puis y éiablir une batterie de bombes et de boulets rouges, sur le rocher de la Beaumette. Ce n'est qu'après toutes ces opérations que nous serons véritablement en état d'interdire complètement aux ennemis l'accès des grande et petite rades; encore faudra-t-il éclairer ces deux plages par une grande quantité de balises flamboyantes, et y apporter une grande surveillance.

Remarquez au surplus qu'il n'est pas du tout nécessaire que les oj)éralions indiquées ci-dessus s'exc'cutent successivement ; avec de grandes forces, on ])ourra les faire marcher de front; il sera même avantageux d'étourdir l'ennemi en les poussant simultanément.

Observez que toutes ces opérations préparatoires ne sont qu'accessoires et indépendantes du siège de Toulon proprement

dit, etc Les travaux du siège en sont indépendants, et ne

peuvent être commencés que ces préparatoires ne soient résolus, particulièrement celui de la montagne de Faron

(Suivent quelques détails sur les approvisionnenionls nécessaires au siège proprement dit;.

Dispositions relatives à l'entreprise sur Toulon, pour servir aux officiers qui doivent y être employés.

(MiCBAL'D d'Arçon, 31 oct. 1793.)

Les vues que j'ai proposées dans mes notes des cinquième et sixième jours du présent mois ont été présentées d'une manière générale et presque indépendante de diverses circonstances particulières qui doivent nécessairement en modifier les dispositions.

J'avais reçu l'ordre de me rendre devant cette place; l'extrême désir d'un grand et prompt succès me portoit naturellement à demander de puissans moyens : le contre-ordre que j'ai reçu au moment de mon départ n'a rien diminué de mon ambition de voir réussir une entreprise aussi importante.

J'avais supposé que la coalition, profitant de l'avantage d'un dépôt de sûreté et de la faculté de faire arriver librement par mer toutes ses subsistances, munitions et renforts d'hommes dont il semble qu'elle dispose, pourroit s'aviser du projet de former là le noyau d'une grande armée, auquel cas il y aurait peu à rabattre sur la somme des moyens que j'avois demandés.

J'avouerai néanmoins, qu'il y a loin encore de ces projets supposés à leur exécution. Outre les oppositions de vues et d'intérêts qui finiront par diviser nos ennemis, arriveront-ils à temps? S'entendront-ils pour concerter leurs opérations ? Prendront-ils une part également active aux passions particulières d'une ville rebelle? Et les Toulonois eux-mêmes, divisés enlr'eux et intimidés en grande majorité par les désastres qui les menacent, sont déjà fatigués sans doute du joug des despotes quils se sont donnés.

Il faut donc statuer d'après ces différentes suppositions ; il

faut aussi se régler sur les moyens que les circonstances nous permettent de fournir et d'augmenter successivement. Nous devons épuiser toutes les combinaisons de succès, sans négliger l'hypothèse même de la faiblesse, et sans perdre de vue les rapports progressifs de nos forces comparées à celles de l'ennemi.

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