L'ESPRIT DE LA GUERRE
1° Rapidité des opérations dans la guerre moderne.
Ce qui frappe surtout les premiers témoins des victoires du général Bonaparte, c'est qu'elles sont foudroyantes. Son offensive a une vivacité inouïe, et, après un siècle, c'est encore cette qualité maîtresse qui, aux yeux de l'historien, distingue profondément la guerre napoléonienne de tout ce qui l'a précédée*. Elle y prend une telle importance qu'on doit la considérer comme un élément essentiel, le plus essentiel peut-être, du système de guerre de Napoléon. Il y a donc là plus qu'une qualité personnelle; il y a la caractéristique d'une stratégie nouvelle, et qui a survécu à son créateur.
Cette rapidité, cette vigueur dans les opérations
* Voir surtout Dchesme, Essai sur l'infanterie légère, p. 116, 136 et suivantes (édition de 1814).
offensives ne résultent pas seulement des dons naturels de Napoléon ; Condé, Frédéric, moins grands que lui évidemment, mais enfin doués d'une énergie et d'une ardeur extrêmes, ont fait un genre de guerre très lent en comparaison du sien; et au contraire, les généraux les plus ordinaires du XIX^ siècle ont pu donner à l'offensive cette même rapidité, toutes les fois que leurs fautes ou leurs incertitudes ne les ont pas retardés.
Aussi, tout en affirmant qu'un homme de génie pouvait seul donner le premier exemple d'un changement si radical, sommes-nous conduits à penser que cette révolution a été permise, préparée même, par quelque modification profonde dans les éléments et les conditions de la guerre, et il importe de préciser en quoi cette modification a consisté et quelle en a été la cause.
L'idée qui s'est présentée le plus naturellement a été d'attribuer d'abord cette transformation de la guerre aux grands événements qui ont bouleversé le monde au moment où Bonaparte entrait en scène. Certains historiens déclarent donc que la Révolution française a régénéré l'esprit de la guerre ; ils voient un abîme entre les guerres royales, entreprises pour conquérir quelque place ou quelque province, et la guerre nationale, où l'on ne vise qu'à triompher de l'ennemi. De cette différence profonde dans l'objet des opérations résulterait, d'après eux, une différence non moins grande dans la manière de les conduire, et ils concluent que si les guerres du XVIII« siècle ont été lentes, et celles de Napoléon d'une rapidité fou-
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droyante, c'est que là on avait des préoccupations mesquines, des « objectifs géograpiiiques », et ici des passions ardentes, nées de l'enthousiasme révolutionnaire.
Ainsi présentée en termes vagues, et appuyée de quelques discours sonores sur la toute-puissance du sentiment national, cette thèse a un côté séduisant et quelque apparence de raison ; mais qu'on songe aux personnages à qui elle s'applique, et l'on en sentira aussitôt toute l'inanité. Croira-t-on sérieusement que Louis XIV, Guillaume d'Orange, Frédéric, Marie- Thérèse, pratiquaient de parti pris un genre de guerre lent et anodin, qu'ils avaient fait l'énorme dépense de lever et armer des troupes, pour n'en rien tirer, et que, s'ils avaient su la manière d'écraser plus promptement leurs ennemis, ils auraient hésité à y recourir? Ne mettaient-ils pas assez d'acharnement dans leur politique pour dédaigner de s'attarder devant des places ou dans des quartiers d'hiver, s'ils avaient pu frapper au cœur, directement, les puissances riv^ales? La vérité, c'est que les procédés militaires du siècle les forçaient à temporiser, à surseoir à la solution décisive, et cela en raison de l'impuissance des armes, non du formalisme ou du scepticisme des généraux.
Ceux-ci formaient la plus merveilleuse pléiade de grands capitaines dont l'histoire fasse mention, et quel contraste stupéfiant, quand on dresse la liste de ces héros, des Condé et des Villars, contre la légende qui peint la guerre d'autrefois comme volontairement molle et insignifiante î
Le désir de vaincre animait les souverains, les
généraux et les soldats, aussi bien que dans les moments du plus grand enthousiasme révolutionnaire. Chacun apportait à la guerre une suprême énergie, et jamais on ne se battit avec plus de fureur que nos soldais de la vieille France : ils savaient qu'à chaque rencontre , le tiers des combattants était sacrifié. Comment oublier Rocroy et Fribourg, et Malplaquet et Denain, et ces terribles combats de montagne des Chevert et des Givry ? Ces hommes, que la France envoyait par centaines de mille aux frontières, c'était d'ailleurs souvent des recrues ou des miliciens, levés tout à coup pour la guerre, et qui, sans pain ni souliers, vêtus d'un pauvre sarrau de toile, faisaient la retraite de Prague ou l'attaque de Pierrelongue. Ceux-là sont bien les aïeux des volontaires nationaux de 1791 ; leurs petits-fils ont pu parler davantage de la patrie ; la défendre mieux, jamais !
Quand on se bat avec une pareille énergie, on ne fait pas traîner les opérations de parti pris. Si les marches de guerre sont lentes, si on ne se lance pas à corps perdu dans la bataille, c'est qu'on y est rigoureusement forcé par l'état rudimentaire de l'armement. Les moindres obstacles arrêtent l'offensive, et obligent le soldat le plus ardent à ronger son frein.
Rejetons donc cette distinction entre la guerre royale et la guerre nationale, qui ne tient compte ni des armes, ni des voies de communication, ni de la fortune pubUque. 11 importe peu, à ceux qui la soutiennent, qu'on se batte avec des piques ou des fusils à répétition, qu'on marche dans des sentiers boueux ou sur de bonnes routes ferrées, que les États puissent
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entretenir 200 bouches à feu ou 20,000 ; il est si commode de tout expliquer par les forces morales !
Nous estimons au contraire qu'il ne faut faire intervenir les forces morales, dont l'analyse est toujours vague et incertaine, qu'après avoir épuisé la série des arguments, d'un ordre moins relevé peut-être, mais qui ont l'avantage de la certitude. Nous suivrons donc le progrès des armes à feu depuis la guerre de Trente ans jusqu'à la Révolution ; nous établirons, à la fois par le raisonnement et par la constatation des faits historiques, comment ce progrès a transformé les méthodes de guerre depuis le grand Condé jusqu'à Napoléon. Nous ne nous contenterons donc pas d'analyser les doctrines tactiques en vigueur vers 1780, mais nous ferons ressortir à quel point elles dilîèrent de celles du siècle précédent- et comment le progrès des armes est la seule causé fondamentale de cette différence.
Nous aurons établi dès lors, chemin faisant, ce point important qu'il n'a pas existé ime guerre royale^ inspirée par une certaine conception du but de la guerre ; nous reconnaîtrons que ce but a toujours été le même à travers les siècles, mais que le progrès des armes a donné des moyens de plus en plus puissants et rapides pour l'atteindre, et "permis par conséquent de l'envisager plus directement.
Nous verrons ainsi, d'une part les idées tactiques dont Bonaparte a pu se pénétrer pendant ses années d'études, et d'où ont pu sortir les éléments de son système de guerre ; et d'autre part, les idées générales sur le but et l'esprit de la guerre, qu'il a ren-
contrées dans les ouvrages militaires les plus répandus au XVni« siècle.
Nous prendrons pour point de départ l'époque du grand Condé. C'est avec lui que la guerre d'autrefois a revêtu sa forme la plus caractérisée et la plus parfaite ; il est le seul qui, par les qualités morales, l'ardeur, l'obstination, le prestige fascinatear sur la troupe, soit digne d'aller de pair avec Napoléon, et il a sur Turenne cet autre avantage, d'avoir pu livrer encore plusieurs batailles rangées, qui offrent une ample matière à l'étude, tandis que le vainqueur des Dunes ne trouve plus d'adversaire qui accepte une rencontre décisive.
2<} Le grand Condé.
En 1643, le duc d'Enghien reçoit le commandement d'une armée à peine recrutée, qui n'est pas môme assemblée ; songe-t-il à quelque siège, à quelque opération secondaire d'un succès plus certain? Non, il veut la bataille, et il y vole. En 1644, il reprend le commandement de l'armée devant Fribourg, et attaque aussitôt.
Accouru en 1645 au secours de Turenne, il était résolu à aller chercher Merci et à lui livrer une bataille décisive * ; privé des secours qu'il attendait
' Désormeaux, Histoire de Condé, t. I, p. 234 et suiv.
On n'oubliera pas que Dcîsormeaux est un assez fiiible historiographe, plus cai)able d'atténuer que de raviver la pensée môme de Condé.
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de la Suède et de la Hesse, « il en parut satisfait, dans l'espérance qu'une prompte victoire le mettrait à portée de s'en passer. // avait résolu de s'ouvrir les chemins de Munich et de Vienne par la défaite du général Merci, et de forcer l'Empereur et l'Électeur de Bavière à recevoir la paix. En conséquence d'un si beau plan, dit son historien, le duc marcha au général Merci ». Mais il y avait loin, alors, de la coupe aux lèvres. Arrivé devant le Neckar, Condé y trouve l'ennemi posté, et ne peut passer la rivière faute d'une artillerie capable de battre la rive opposée. Il faut faire un long détour, car on n'a pas alors d'équipages de ponts. Un mois s'écoule, que les Français n'ont pu sortir de la Franconie ou mettre la main sur leurs adversaires ; quant à Condé, quoiqu'il eût conquis une province, « ce succès ne remplissait point ses vues ; il aspirait à une victoire décisive : il marcha donc au comte de Merci, qui se trouvait à plus de 20 lieues )). Merci ne l'attend pas, et, de désespoir, Condé va mettre le siège devant Dinkelsbiihl, quand, tout à coup, il apprend que l'ennemi s'est rapproché et a pris position. Aussitôt on « rengaina, dit Gramont, la résolution du siège en celle de marcher droit à eux, qu'on exécuta la nuit même ». Tel est l'esprit de la guerre pour le grand Condé, et pourtant il n'a pu livrer que quatre batailles en six campagnes, et n'est jamais arrivé à marcher sur les capitales ennemies. Comme les autres généraux de son siècle, il passe le temps à assiéger des bicoques ou à manoeuvrer autour d'un ennemi qui se dérobe latérale?nent; mais ce qu'il voudrait avant tout, c'est la bataille.
3<' Les écrivains militaires.
Ses contemporains ne comprennent pas le but de la guerre d'une autre façon. Saint-Evremond met dans la bouche de Turenne ces préceptes décisifs : « Faites peu de sièges et donnez beaucoup de combats. Quand vous aurez rendu votre armée supérieure à celle des ennemis par le nombre et par la bonté des troupes, quand vous serez bien maître de la campagne, les villages vous vaudront des places* ».
Turenne n'écrivait pas volontiers sous la forme dogmatique, mais son adversaire MontecucuUi a écrit des Mémoires où les principes de l'art militaire du XVII^ siècle sont exposés. Il débute par ces mots : « La guerre est une action d'armées qui se choquent en toutes sortes de manières, et dont la fin est la vic' toire. L'action s'exécute avec résolution, avec secret, avec promptitude^ ».
« Pour attaquer un pays par une guerre offensive, dit-il plus loin, il faut être maître de la campagne, et être plus fort que l'ennemi, ou par le nombre, ou par la qualité des troupes ; donner des batailles, jeter la terreur dans le pays ; s'imaginer de faire de grandes conquêtes sans combattre, c'est un projet chimérique*. »
« C'est un paradoxe que d'espérer de vaincre sans
' Saint-Evremonu, Élofjc du maréchal de Turenne.
- MoNTECLCULLi, Mémoires, cliap. I«-.
^ MoNTECLCULLi, Mémoires, cliap. III, ail. V, et cliap. VI.
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combattre. Le but de celui qui fait la guerre est de combattre en campagne pour gagner une victoire, et quiconque n'a pas dessein d'en venir là est éloigné de la fin naturelle de la guerre. »
Et voilà cependant Fhomme qui a fait traîner pendant deux campagnes des manœuvres sur le Rhin contre Turenne. Plût au ciel que nous en eussions fait autant en 1870, au lieu de recevoir des batailles sans nous demander si la défaite n'était pas inévitable !
Après Rocroy, Lens, les Dunes, un demi-siècle s'écoule, et nous arrivons à un homme d'un génie moins vigoureux, mais qui fut le maître par excellence des militaires d'autrefois, Feuquières. Pour lui, les batailles' sont des actions générales d'une armée contre une atttre, qui décident souvent du succès de toute la guerre, au moins et presque toujours de la campagne. Elles ne doivent donc être données quavec nécessité et poîir des raisons importantes^. Ce début marque bien l'importance décisive accordée à la bataille, mais semble indiquer une certaine appréhension à y recourir ; la suite dissipe bien vite toute idée de timidité : « Les raisons pour chercher l'ennemi et le combattre sont : la supériorité en nombre et en qualité de troupes; la désunion entre ceux qui commandent l'armée ennemie, ou leurs intérêts différents; l'incapacité des généraux ennemis ; leur néghgence dans les campements ou les marches ; la nécessité de secourir une place considérable assiégée ; la ruine de l'armée et sa dissipation si elle n'est prévenue par le bon suc-
' Feuquières, t. III, p. 17G.
ces d'une bataille ; la certitude d'un secours dont la jonction à l'ennemi le rendrait supérieur et pourrait changer la constitution de la guerre ; l'avantage qu'on peut avoir eu précédemment sur lui dans quelque occasion particulière, qui, pour n'avoir pas été décisif, n'aura pas laissé d'être considérable; ou enfin la raison de décider la guerre par une bataille ».
Habitués que nous sommes à tant de déclamations sur « l'énergie sanglante » et la m destruction des forces vives par la bataille », nous sommes étonnés du calme de ces hommes du XVII^ siècle, qui prouvaient assez leur courage à la guerre pour n'avoir que faire d'étaler des sentiments belliqueux, et nous les croyons timorés parce qu'ils pèsent de sang-froid des circonstances dont ils savent le prix. N'oublions pas que la bataille détruisait bien réellement, en 1643, les forces vives du vaincu, tandis qu'aujourd'hui elle les entame à peine, et surtout, pour juger un homme tel que Feuquières, ne lui faisons dire que ce qu'il a dit luimême avec toute la netteté et la précision possibles. Il veut la bataille, si l'on est le plus fort, soit par le nombre, soit par la qualité des troupes, soit par l'autorité ou l'unité du commandement; il la veut encore, si, la victoire n'étant pas tout à fait improbable, on peut s'en promettre de très grands avantages, si l'enjeu vaut qu'on risque la partie. Qu'on reprenne les campagnes les plus modernes, et l'on n'y trouvera pas une" bataille livrée dans d'autres conditions, si ce n'est peut-être, du côté français, celles de Forbach et de Wœrlh.
On se tromperait fort si l'on croyait que Feuquières
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n'a pas l'esprit offensif. Qu'on en juge par les principes qu'il donne * pour les entrées en campagne : « Si le pays est bordé de places fortes, il faut attaquer le quartier qui y donne une entrée libre, et qui porte avec plus de facilité vers la capitale, à qui il faut, autant qu'il est possible, être en état au commencement de la guerre de faire voir l'armée, afin d'y jeter la terreur... Que si le pays est ouvert, il faut être fort en cavalerie, afin de pénétrer avec plus de diligence dans son centre... Si l'ennemi a été surpris par l'entrée de vos troupes dans son pays, il faut user d'une grande diligence pour se placer le plus avant qu'il sera possible, de manière qu'on empêche qu'il ne rassemble les troupes qu'il aura en divers endroits de son État; et, en cas que l'ennemi puisse se rassembler à la faveur de quelque rivière, il faut, autant que la prudence le permettra, passer cette rivière et combattre l'ennemi avant qu'il ait rassemblé ses troupes... Une bataille dans un commencement de guerre^ donnée à propos, en décide presque toujours le succès. Aussi il ne faut point hésiter à la donner si l'ennemi, par quelque mouvement pour mettre ses forces ensemble, se met à portée de risquer un événement ». Si le général ne se sent pas assez supérieur à son ennemi pour entreprendre cette guerre offensive, toute de grands mouvements et de grandes actions, il lui faut faire la guerre défensive ou la guerre entre puissances égales; mais « qu'il soit alors continuellement attentif à se procurer la supériorité par de petits avantages, et il
' Tome III, page 15.
arrivera toujours à son but, qui est la ruine de V armée ennemie; auquel cas il changera la nature de cette guerre, et en fera une oiïensive ».
Près d'un siècle s'écoulera, et Montenotte, Lonato, Arcole, Champaubert sembleront encore des applications littérales de ces principes du vieux Feuquières.
Bosroger, qui reprend l'exposé des éléments de la guerre un demi-siècle après Feuquières, est plus vif, plus nerveux, plus soucieux de l'action morale. On sent qu'on s'éloigne du grand siècle, de son calme et de sa toute-puissance :
M La guerre ofTensive demande un début vigoureux pour étonner l'ennemi et répandre l'alarme dans ses troupes et dans son pays; on est déjà bien avancé quand on est parvenu à lui inspirer la terreur. Il faut surtout ne pas lui donner le temps d'en revenir. »
«... Si vos forces sont supérieures à celles de l'ennemi, et que vous puissiez compter sur les bonnes dispositions de vos troupes, il ne faut pas balancer à profiter de cet avantage par des coups de vigueur. Une bataille gagnée au commencement d'une campagne vous assure, pour tout le reste, de la tranquillité et de nouveaux succès *. »
4° Théorie et pratique
Malgré ces principes si vigoureux, et pour des motifs d'ordre matériel, la guerre du XVII'' siècle est
BosROGBR, Éléments de la guerre, p. 58.
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lente, et souvent, par habitude, cette lenteur subsiste quand rien ne la justifie. Mais la faute est aussitôt relevée.
Feuquières reproche ainsi au roi lui-même ses lenteurs de 1668 :
(( 11 aurait été facile de porter d'abord la guerre dans le centre du pays et de Je conquérir dans une seule campagne, etc. « Tel est aussi le jugement porté sur les opérations de 1690, quand l'offensive de Luxembourg est interrompue après sa merveilleuse victoire de Fleurus. De pareilles lenteurs sont qualifiées de fautes insignes au XVII® siècle comme au XIX*'. L'inaction de Maurice de Saxe après ses victoires est sévèrement commentée par tous ses contemporains.
D'autres opérations, qui nous paraissent aussi dictées par un esprit pusillanime et contraire aux véritables principes de l'art militaire, ont mérité l'approbation des contemporains ; mais celles-là, nous ne pouvons non plus nous résoudre à les blâmer. C'est que là interviennent des éléments politiques très complexes, que l'on prétend surannés, mais qui peuvent retrouver toute leur importance d'un moment à l'autre. Nous en emprunterons un exemple aux guerres de Villars, à cause du rapprochement qui s'impose avec la première campagne de Bonaparte, et parce que l'ouvrage auquel nous l'empruntons est de ceux que Napoléon a dû connaître pendant ses années de régiment * :
* BouRCET, Principes de la guerre de montagne.
c( Si le roi faisait la guerre à la reine de Hongrie en Allemagne, dit Bourcet, et qu'en s'alliant avec quelque puissance d'Italie, il pût faire dans ce dernier pays une diversion qui entretînt un corps d'armée de cette souveraine un peu considérable en Lombardie, il ne serait pas de l'intérêt du roi de finir trop promptement la guerre d'Italie, parce qu'alors la reine de Hongrie porterait toutes ses forces en Allemagne et qu'il n'y serait pour lors point soutenu du corps de troupes de la puissance d'Italie qui aurait aidé à sa diversion. Cet exemple suffît pour démontrer la bonté de cette dernière observation, et M. le maréchal de Villars s'en servit avantageusement à la guerre de 1733 en Italie, en persuadant au roi de Sardaigne de se procurer quelques points d'appui tels que Pizzighettone, Milan ou Tortone, au lieu du projet plus avantageux que M. le maréchal de Rebinder s'efforça vainement de présenter à ce souverain, qui était de porter l'armée combinée de France, d'Espagne et du Piémont sur les frontières de Trente pour s'opposer à la marche des troupes que l'Empereur aurait voulu faire avancer en Italie ; car, par ce projet qui était bien plus militaire^ on aurait pu faire derrière soi et tranquillement les sièges de ces places; mais M. le maréchal de Villars, voyant 70,000 hommes de l'Empereur en Lombardie, jugea que, par le projet de M. de Rebinder, la guerre pourrait finir dans une campagne, et qu'alors ces 70,000 Autrichiens auraient été renforcer l'armée d'Allemagne, où le roi de Sardaigne aurait certainement refusé d'aller, et où la France aurait eu peine de résister à l'armée d'Allemagne après un si grand
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secours ; ainsi sa politique fut très avantageuse à la France. »
Il est donc telle circonstance où, par un calcul politique plus ou moins juste, on ne suit pas le projet le plus militaire; mais les gens du métier ne s'y trompent pas, et les principes de l'art militaire restent inébranlables. On est aujourd'hui tenté de l'oublier, dans la brutale simplicité de nos guerres de vengeance nationale; mais ces principes, si justes qu'ils soient, ne doivent jamais être seuls à déterminer les opérations ; la guerre n'est qu'un instrument au service de la politique et ne peut en être isolée. Quand tous les petits États de l'Europe centrale, d'Allemagne et d'Italie existaient encore et prenaient part à la lutte, il n'y avait pas de guerre sans une foule d'alliances plus ou moins douteuses, et c'était toujours un double jeu que menaient de front des hommes de la trempe et de la finesse de Villars, de Frédéric II. C'est précisément parce qu'cà la guerre on ne fait pas de l'art pour l'art, que telle opération, semblant fautive au point de vue militaire, a pu être motivée par des circonstances politiques et louée sans réserve. Aussi les guerres d'un Villars, d'un Frédéric, diplomates autant que généraux, doivent-elles présenter en apparence un caractère bien éloigné des principes que ces mêmes hommes ont professés en fait d'art militaire.
Si nous insistons sur cette distinction, qu'on peut juger trop subtile, c'est qu'il nous paraît essentiel de montrer que, dans les guerres des derniers siècles, le résultat politique des opérations peut être parfois mesquin, leur allure lente, sans que pour cela les doctrines
enseignées aux militaires se soient trouvées faussées, et c'est ce qui nous importe ici.
Le vieux Feuquières allait jusqu'à proclamer que, pour bien faire la guerre, il vaut mieux se passer d'alliés. Guibert, qui prophétisait la Révolution, annonçait en même temps l'ère des guerres d'indépendance, dégagées de toute complication diplomatique :
« A un royaume constitué et puissant, comme la France devrait l'être, il faudrait rarement de grands alliés et jamais de petits ; il devrait surtout éviter d'en avoir dans le pays ou aux environs du pays où il porte le théâtre de la guerre. Notre politique de ménagements, de subsides secrets, est petite et ruineuse pour un grand peuple ; elle est surtout funeste aux opérations militaires : elle embarrasse les généraux et met les armées mal à l'aise...^ Les États faibles et mal constitués, entraînés par la politique de leurs voisins, sont presque toujours obligés de se mouvoir en sens contraire à leurs véritables intérêts, obligés sans cesse de louvoyer, de changer de manœuvre, de tenir une route opposée à leur but.
« Il n'en sera pas ainsi d'un État bien constitué et réellement puissant ; je dis réellement, parce qu'il faut bien distinguer la puissance véritable, fondée sur la bonne proportion et constitution d'un État, d'avec l'apparence de la puissance, fondée sur une trop grande extension de possessions, sur des triomphes momentanés, en un mot sur tout ce qui peut ne pas
' Tome II, page 304.
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durer. Cet État aura rarement à négocier avec ses voisins. Presque tous les intérêts des autres nations lui seront indifférents. Si enfin, malgré sa modération, il est offensé dans ses sujets, dans son territoire, dans son honneur, il fera la guerre. Mais lorsqu'il la fera, ce sera avec tous les efforts de sa puissance; ce sera avec la ferme résolution de ne pas poser les armes, qu'on ne lui ait donné une réparation proportionnée à l'offense. Terrible dans sa colère, il portera chez son ennemi la flamme et le fer. Il épouvantera, par ses vengeances, tous les peuples qui pourraient être tentés de troubler son repos. Et qu'on n'appelle pas barbarie, violation des prétendues lois de la guerre, ces représailles fondées sur les lois de la nature. On est venu insulter ce peuple heureux et pacifique. Il se soulève, il quitte ses foyers. Il périra jusqu'au dernier, s'il le le faut; mais il obtiendra satisfaction, il se vengera, il assurera par l'éclat de cette vengeance son repos futur.
« Cet État, vigilant à réprimer ses injures, ne sera, par sa politique, l'allié d'aucun peuple \ »
Si cette conception de la guerre diffère de celle de Garnot ou de Napoléon, c'est par plus de simplicité et de violence. Cette vengeance nationale conçue par Guibert a un caractère de sauvagerie que nous n'avons heureusement jamais porté dans la réalité, non plus que le mépris des alliances.
C'est donc bien la guerre nationale, la guerre à outrance qu'envisagent les tacticiens du XYIII^ siècle,
* Guibert, Œuvres militaires, t. I, p. 46.
et qu'ils ont enseignée à Bonaparte dès ses premières années ; et sans prétendre que cette conception ait été celle des hommes d'État et des généraux du XVII® siècle, nous avons vu, tout au moins, qu'ils ne cherchaient le véritable succès que dans la victoire en rase campagne, qu'ils attribuaient à la « destruction des forces vives de l'ennemi » plus d'importance encore que les écrivains du XIX® siècle. La lenteur de leurs opérations ne venait pas de l'esprit qui les guidait ; elle leur était imposée par l'état rudimentaire de l'armement.