LA GUERRE D'AUTREFOIS
1° La bataille en 1643.
L'arme à feu était alors le mousquet, d'un chargement si lent, avec l'obligation de chasser la balle et de compasser la mèche, que son influence dans la bataille était insignifiante. On essayait de se servir des mousquetaires comme tirailleurs dans des terrains coupés ou couverts; mais on appréciera leur valeur en se rappelant que les mousquetaires espagnols, à Rocroi, ont été délogés d'un bois taillis par une charge de cavalerie ! L'artillerie se composait de quelques pièces aussi peu maniables que nos canons de siège les plus lourds. On en emmenait tout au plus douze ou quinze pour une armée, et ils ne faisaient que quelques décharges avant que l'on en vînt aux mains. En réalité, Rocroi est une bataille à l'arme blanche.
Il ne sert à rien, on vient de le voir, de se poster dans un bois pour y attendre l'attaque ; on perdrait la liberté de ses mouvements sans gagner de protection sérieuse. Les deux partis n'ont à compter que sur les hommes mêmes et sur leurs armes, sans trouver aucun
point d'appui dans le terrain. La fortification est nécessaire pour permettre de tenir contre des forces très supérieures. On ne risque donc jamais de gros détameiits qui, en aucun cas, n'opposeraient une résistance plus sérieuse à l'armée ennemie qu'une simple patrouille. L'armée marche toujours « ensemble », concentrée, n'occupant pas plus de terrain dans la marche que dans la bataille.
Là, on doit avoir, comme en tout temps, la double préoccupation d'échapper à la fois à la rupture et à l'enveloppement, c'est-à-dire de ne présenter ni un vide au centre de la ligne, ni un front très inférieur à celui de l'ennemi. La portée des armes étant à peu près nulle, le vide que l'on peut laisser sans danger dans le front ne dépasse pas l'intervalle régulier des bataillons ou escadrons. Si l'on avait l'imprudence de laisser une lacune de quelques centaines de pas dans l'ordre de bataille, l'ennemi s'y précipiterait, mordrait dans la masse des deux côtés, la détruirait en un instant, avant que les parties séparées eussent le temps de combiner leurs efforts *.
Les deux armées se rangent donc face à face, chacune d'elles s'efforçant d'opposer à l'autre un front au moins égal, qui ne puisse être ni ouvert ni débordé". Les piquiers ne forment pas des rangs serrés, mais une sorte de quinconce, à plusieurs pas d'intervalle,
' Il s'agit ici des batailles en plaine. En montagne, les mouvements tournants un peu excentriques étaient rendus nécessaires et permis par la résistance du front.
' '< Tout le secret est de présenter à son ennemi un grand front, mais également fort partout. » (Bosroger.)
LA GUERRE d' AUTREFOIS. 21
pour manier leur arme librement. On conçoit qu'une pareille formation, compliquée encore par la combinaison des piquiers et des mousquetaires, et par le fait que la place de chaque homme était réglée d'après sa valeur personnelle, était longue à prendre. La tactique était dans l'enfance, les troupes sans instruction ni discipline. On n'avait que des bandes informes, qui marchaient en désordre sur les routes, et se plaçaient pour la bataille homme par homme. Il fallait une journée pour ranger une armée, et de longues heures encore si l'on voulait changer de position après coup. Les deux adversaires étant en présence, l'un d'eux pouvait facilement se retirer, en choisissant la direction qui lui plaisait, pendant que l'autre se déployait. On pouvait donc venir jusqu'au contact, puis refuser le combat au dernier moment.
La bataille, une fois engagée, est rapide et décisive. Les deux ailes de cavalerie chargent en même temps ; un escadron en flanc offensif, ou quelque autre dispositif de détail, l'action personnelle du général dans la charge décident du succès de chacune des ailes, et bien souvent il s'ensuit pour l'ensemble une sorte de mouvement en ailes de moulin ; celui des deux partis qui exploite le plus vite et le plus à propos son succès partiel achève la déroute de la cavalerie adverse, et n'a plus qu'à détruire l'infanterie et à prendre le matériel. La charge ne dure que quelques minutes ; la mêlée, un quart d'heure ou une demi-heure ; la bataille tout entière, depuis le premier coup de canon jusqu'au dernier coup de sabre, dure deux heures tout au plus. Le vaincu ne sauve qu'une partie de sa
cavalerie ; son infanterie est détruite et ses bagages, son artillerie sont enlevés.
2° La guerre de consentement mutuel.
Ainsi voilà des armées qui, indivisibles, sont comme des points sans dimension sur cet immense théâtre de guerre qui va de la mer du Nord au Danube, et de la Vistule à la Manche. On ne peut étreindre, presser, acculer à quelque obstacle un adversaire qui refuse la bataille et se dérobe latéralement. On le poursuivrait sans fin.
Si nous comparons ce qu'a été la bataille au début du XVII'' siècle, avec ce qu'elle a été depuis, nous constatons que jamais, depuis cette époque, elle ne fut plus terrible et plus décisive; jamais elle n'a tenu à des causes moins certaines^ et jamais on n'a pu y éviter aussi aisément. Aussi n'a-t-elle lieu que par cojisentement mutuel. Un Condé trouve dans son cœur l'assurance de la victoire, et il veut toujours la bataille ; mais beaucoup d'autres, et des meilleurs, ayant l'âme un peu moins haute, ou ne pouvant avoir un pareil sentiment de supériorité, n'osent combattre s'ils n'ont pour eux les éléments matériels du succès, nombre et position. En face d'un ennemi supérieur, ils se dérobent, le retardent par des chicanes, ce qui est aisé, puisque le moindre ruisseau l'arrête, et qu'il suffit de se montrer pour qu'il perde douze heures à se déployer.
La plupart du temps, la guerre se fait « à puissances
LA GUERRE d'aUTREFOIS. 23
égales )) ; aucun des deux adversaires n'ose se lancer dans celte aventure mortelle qu'est la bataille à fronts parallèles, à armes égales. On attend de s'être donné des chances exceptionnelles par le choix de la position. On manœuvre donc longtemps avant d'offrir )a bataille ; les généraux s'observent, se côtoient sans fin avant de se croire en état de risquer l'affaire décisive.
Incapable de se jeter sur l'ennemi, de l'appréhender au corps malgré lui, de hâter la solution, pourquoi se presserait-on ? Puisque c'est à un duel qu'on va, dont le lieu et l'heure seront fixés d'un commun accord, et qui décidera de tout, le plus sûr est d'y arriver en bon état. Il le faut, d'ailleurs, car les mercenaires sans patrie qui composent les armées quittent les drapeaux au premier sujet de plainte. On marche donc lentement, et l'on vit le mieux possible. Les magasins et les convois jouent un rôle capital. Ainsi, par l'effet de l'état primitif où se trouvent l'armement et la tactique, les opérations sont lentes et lourdes.
Que l'un des adversaires soit ou se croie supérieur, il voudra la bataille avec d'autant plus d'ardeur qu'elle est plus décisive ; mais il ne peut l'imposer sur-lechamp. C'est donc par une série d'opérations préparatoires, qui dureront peut-être des années, qu'il entreprend d'acculer son ennemi à la bataille. Il s'empare peu à peu de tous les passages fortifiés sur une rivière, puis sur une autre, prend les places voisines, fourrage ou ravage une province au point de la rendre intenable. Il restreint ainsi le champ où son ennemi peut se mouvoir, le réduit à une seule ligne de retraite
sur laquelle il le poursuivra enfin quand il ne lui aura plus laissé d'autre alternative que de combattre ou de traiter. Tel est, en peu de mots, l'objet des quatre dernières campagnes de la guerre de Trente ans.
Que faut-il pour faire disparaître cette lenteur? Il faut que la portée et l'efficacité du tir augmentent de façon à donner un avantage sérieux à l'homme abrité sur celui qui s'avance à découvert ; à permettre en même temps de rompre l'uniformité de l'ordre de bataille, de s'engager irrégulièrement et très vite ; il faut que les troupes, devenues manœuvrières, soient en état de prendre et de changer leur dispositif très rapidement ; que chaque bataillon puisse se former instantanément en bataille ou en colonne dans toute direction donnée. 11 faut enfin, et c'est l'essentiel, que l'artillerie puisse rompre les obstacles, et que les armées puissent étendre leur action par des corps momentanément détachés, capables de limiter la zone de manœuvre et de retraite de l'adversaire. Or, tous ces résultats ne sont complètement atteints qu'après la guerre de Sept ans, et par conséquent c'est dans les campagnes de la République et de l'Empire qu'ils feront sentir leur effet pour la première fois.
3° La guerre de positions.
Il faut compter presque un siècle à partir de la bataille de Rocroi pour trouver un progrès décisif dans l'armement, et encore ne s'agit-il que des armes de
LA GUERRE d" AUTREFOIS. 25
petit calibre, de celles qui frappent le personnel découvert mais ne traversent pas les obstacles.
Substitué peu à peu au mousquet et à la pique, le fusil ne reçoit que vers 1720 les perfectionnements qui lui permettront de tirer plusieurs coups par minute, c'est-à-dire d'arrêter par le feu le dernier élan d'une charge à l'arme blanche. Les canons de petit calibre, recherchés au XVP siècle, employés par la Suède puis parla Russie aux XVII^ et XVIII® siècles, reviennent en Occident vers 1740. Ces pièces, du calibre de 1, 2 ou 3 livres, sont incapables de renverser une muraille ou un retranchement ; mais, répandues dans les bataillons, et tirant à mitraille, elles commencent à étendre la zone meurtrière autour de l'infanterie.
Ce progrès ne se manifeste que très lentement. Lors des dernières campagnes de Turenne et de Condé, une lisière de bois ou de village n'était pas encore rendue inabordable par le feu ; c'était dans les localités que se livrait le combat, « d'un détail extraordinaire », dit l'historien de Turenne. Vingt années plus tard, il n'en est plus de même : le fusil commence à faire ses preuves. 11 s'établit dès lors une différence très sensible entre la vulnérabilité des troupes découvertes et de celles qui garnissent une lisière de bois ou de village. On profite donc de l'avantage que procurent les moindres « postes » pour y attendre un ennemi, supérieur à la vérité, mais dont on ne désespère pas de briser l'attaque. Il y aura désormais dans la plupart des batailles un défenseur et un assaillant, le premier comptant sur la résis-
tance des localités pour compenser son infériorité.
L'assaillant ne peut plus se borner, comme Condé, à un mouvement tournant à peine perceptible, si c'est par une attaque d'aile qu'il veut obtenir la victoire : pour tourner un village, un bois, une redoute, les mouvements doivent avoir une grande amplitude. On les réalise d'abord, comme Luxembourg à Fleurus, en comblant sans cesse le vide entre le corps de bataille et l'aile marchante avec des troupes fraîches ; puis on laisse, comme Maurice de Saxe à Raucoux, un intervalle de quelques centaines de pas, qui se referme de lai-même pendant l'attaque ; mais une aussi faible lacune dans le front suffit encore pour que l'ennemi puisse le percer. Aussi, jusqu'après le milieu du XVIII® siècle, époque où les canons de bataillon sont définitivement adoptés et expérimentés, n'osera-t-on guère prendre un ordre de bataille irrégulier. Il faut que le front suive une ligne, courbe ou brisée, mais régulière et continue. Tel est le principe fondamental auquel Frédéric II tient à se conformer. Maurice de Saxe, investi du commandement en chef un peu plus tard que le roi de Prusse, et préparé à un genre de guerre plus nouveau par l'éducation qu'il a reçue dans l'armée russe, est moins attaché à la régularité de l'alignement ; mais ce n'est que dans la génération suivante que l'on adoptera décidément les ordres de bataille irréguliers, permettant de renoncer aux formalités et aux lenteurs du déploiement méthodique, d'attaquer, avec ce qu'on a sous la main, un ennemi prêt à se dérober.
Mais, pour que ce résultat soit complet, il faut que
LA GUERRE d'aUTREFOIS. 27
]es troupes sachent manœuvrer. Or, on ne doit pas oublier que l'on n'a commencé à imaginer les manœuvres de l'infanterie qu'au XVIII^ siècle, quand l'ordre de bataille est devenu assez mince pour rendre possibles et nécessaires des ploiements en colonnes. En France, on ne commence guère à s'en occuper qu'à partir de 1730, et, aussi bien en Prusse qu'en Autriche et en France, on ne connaît encore que la rupture en colonne à distance entière au moment où se termine la guerre de la Succession d'Autriche. C'est alors seulement que l'on s'occupe de réglementer la formation et le déploiement des colonnes serrées, qui deviendront un élément essentiel de la tactique quelques années plus tard.
Jusque-là, on ne peut assurer ni les mouvements rapides sur le champ de bataille, ni le jeu des réserves ; la prise même de l'ordre de bataille ne peut être soudaine et la direction du front ne peut être modifiée sans cesse au cours du déploiement.
Or, tant que ce dernier reste aussi lent, le consentement mutuel demeure nécessaire pour livrer bataille. La guerre ne prend donc pas, avant le milieu du XVIll® siècle, une activité plus grande que par le passé. Bien au contraire, le feu de l'infanterie vient s'ajouter aux obstacles naturels pour retarder la marche des armées, pour rendre inabordables telles positions qu'on pouvait encore forcer aisément un siècle plus tôt. Ajoutez à cela que cette guerre si peu efficace est expérimentée depuis plus d'un siècle, qu'on a soigneusement étudié et compté toutes les entraves qu'elle apportait aux mouvements offensifs.
L'homme prétendu sage, parce qu'il n'a ni audace ni indépendance d'esprit, ne tentera donc plus aucune des opérations qui ont semblé vaines à l'usage. Ainsi s'établit un genre de guerre classique, où l'on ne rencontre même plus les fières imprudences d'un Condé. C'est à la fois une guerre de consentement mutuel et de positions, et qui atteint îe dernier degré de lenteur au moment où le progrès des armes, enfin connu et utilisé, est près de donner aux opérations une plus grande activité. C'est pendant la seconde moitié du XVIIP siècle que s'accomplira cette révolution, par laquelle on semblera passer tout d'un coup d'un extrême à l'autre.
4*> Origines du principe divisionnaire.
Le remède était à côté du mal, et avait même origine.
Une position étroite, ses ailes bien appuyées, le front marqué par des localités, renforcé par des ouvrages de fortification, permet à un gros détachement de soutenir l'attaque d'une armée. Ce sera le cas, par exemple, dans une tête de pont. Bientôt même, il n'est pas nécessaire d'appuyer les ailes, et l'on peut se retirer avant l'abordage, grâce à la portée et à l'efficacité du feu.
Luxembourg commence à détacher des tètes d^armée^ sur les barrières fluviales au delà desquelles
' Beuwick, Mémoires, l. 1, }). 84.