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LA TACTIQUE FRANÇAISE A LA FIN DU XVIIP SIÈCLE

1° Emploi des tirailleurs.

Le maréchal de Saxe avait fort augmenté les troupes légères; il avait, dans ses Rêveries^ réclamé la création des compagnies de chasseurs pour combattre dispersés en avant des colonnes; il avait dressé toute l'infanterie à la petite guerre en envoyant chaque jour des détachements. Ces diverses mesures furent régularisées et simplifiées par le maréchal de Broglie.

L'usage presque exclusif du combat de postes impose, pendant la guerre de Sept ans, la dispersion en tirailleurs : impossible de conserver des formations rigides pour combattre dans deg maisons, des jardins, des bois. Les troupes légères n'y suffisent plus, et le maréchal de Broglie emploie tour à tour tous ses bataillons d'infanterie aux petites opérations et aux combats de postes. Il rend le feu à volonté réglementaire, donne à chaque bataillon une compagnie de chasseurs. Après la guerre, le règlement de manœuvres de 1764 prescrit que tout bataillon marchant à l'ennemi « détachera une demi-section de la droite et

une de la gauche, dont les hommes s'éparpilleront en avant du front et exécuteront un feu à volonté bien ajusté». C'est la même disposition qu'on employait encore en 1796 à l'armée d'Italie, où le bataillon se déployait et s'avançait précédé de ses tirailleurs.

Lorsque, en 1792, pour aguerrir et assouplir les bataillons de volontaires, Lafayette et Dumouriez les exercent à la petite guerre et au service des troupes légères, ils ne font que suivre l'exemple donné par le maréchal de Broglie.

Si l'on néghge la période de désordre qui, dans les armées du Nord, a été le résultat de l'incapacité des chefs et de l'ignorance des troupes, et s'est terminée dès l'automne de 1793, l'emploi des tirailleurs est resté ce qu'il était depuis la guerre de Sept ans. Chaque bataillon, en hgne ou en colonne, se faisait précéder de ses tirailleurs ; en terrain accidenté ou coupé, des bataillons entiers d'infanterie légère, ou d'infanterie de ligne faisant le service de troupes légères, se dispersaient en tirailleurs.

Sous l'Empire, l'emploi des tirailleurs est régularisé et assez restreint, ainsi que le montrent Marbot et Lalle^mand, qui s'expriment à peu près dans les mêmes termes que Guibert et le maréchal de Broglie.

Les tirailleurs ne caractérisent donc pas la tactique révolutionnaire par rapport à celle des armées royales; l'emploi des colonnes dans le combat ne s'est pas introduit non plus depuis 1792. Il remontait aux prem.ières années du siècle.

2° L'ordre profond et l'ordre mince.

Dès que la profondeur de l'ordre déployé descend au-dessous de cinq hommes, on sent la nécessité de former des colonnes pour assurer l'ordre et la cohésion dans l'attaque.

Depuis l'année 1701, date de la bataille de Spire, les colonnes d'attaque ne cessent pas d'être usitées en France ; quand on en réglemente la forme, en 1753, ce n'est, au dire de Guibert, « ni rien de nouveau, ni rien de merveilleux». Dans les ordres de bataille du maréchal de Saxe, les brigades d'infanterie étaient alternativement en ligne et en colonnes ; d'Espagnac recommande comme formation d'attaque la colonne flanquée de deux pelotons déployés ; à Rosbach, notre ordre de bataille devait être en bataillons déployés et en colonnes serrées. Enfin, Turpin de Crissé, dans ses Commentaires sur Montecuculli, recommande les colonnes serrées par demi-bataillon, c'est-à-dire l'équivalent de notre colonne de compagnie. On fait grand usage de la colonne d'attaque de bataillon dans les combats de la guerre de Sept ans, et le prince de Montbarey, ministre de la guerre sous Louis XVI, déclare que c'est la formation la plus usitée dans l'infanterie française depuis le temps qu'il est au service.

Après la guerre de Sept ans, il se produit une réaction en faveur de la tactique prussienne ; on voulait, d'une part, rendre plus fréquent l'emploi de la ligne déployée dans le combat ; d'autre part, substituer cer-

laines évolutions très simples du règlement prussien à des évolutions similaires plus compliquées de notre règlement. Nous formions alors la colonne d'attaque sur le centre du bataillon, chaque peloton se ployant d'abord en deux, puis ceux des ailes se repliant derrière ceux du centre. Les Prussiens, au contraire, portaient simplement les divers pelotons, demeurés en ligne déployée, derrière celui qui servait de base au mouvement, et qui se trouvait être le plus souvent un des pelotons d'aile. C'était, en somme, la manœuvre que nous avons conservée pour former la colonne de compagnie.

Guibert soutenait cette réforme ; Mesnil-Durand, au contraire, proposait de nouvelles colonnes plus compliquées encore que celles de l'ancienne ordonnance. A ce point de vue, sa défaite fut complète, et les mouvements de tiroir du règlement prussien entrèrent dans le nôtre pour n'en plus sortir.

Quant à la tactique de combat, l'opinion des deux adversaires n'était pas aussi tranchée qu'on se le figure habituellement. Guibert admet bien la ligne déployée pour certaines attaques, mais ses arguments sont si faibles qu'on se demande s'il était lui-même très convaincu *.

* « Mais les bataillons ' déployés ont aussi leurs avantages pour une attaque. Ils sont propres à embrasser un flanc ; ils sont propres à être combinés dans une disposition générale avec des colonnes. . . Il y a des cas même oîi, sans concours, sans appui, sans mélange de colonnes, je chargerais l'ennemi en ligne, s'il est dans le même ordre ; par exemple, dans une position où le terrain ne lui donnera sur moi aucun avantage; car alors nous sommes à jeu égal, quant à notre ordonnance, et il suffit

Pour lui, comme pour Mesnil-Durand, la colonne serrée est la formation la plus propre aux attaques \ De son côté, Mesnil-Durand reconnaît l'impossibilité

que je lui sois supérieur ou en nombre, ou en manœuvre, ou en courage. Supposons une autre circonstance : aurai-je pendant quelque temps soutenu contre l'ennemi un combat de mousqueterie, et le verrai-je en désordre ou chancelant? Verrai-je sa ligne ou sa position percée dans des points collatéraux ? Alors, certainement, je n'irai pas me former en colonne pour marcher à lui. Ce serait une mauvaise manœuvre à faire sous son feu ; ce serait m'exposer à me faire battre, si lui-même prenait le parti de me charger pendant mon mouvement. J'ébranlerai donc mes bataillons, tout déployés qu'ils sont. »

' « Comme M. de Mesnil-Durand et avant lui, nous faisions nos mouvements en colonnes ; comme lui, nous arrivons par les colonnes à tous nos ordres de bataille et à toutes nos dispositions ; comme lui, nous nous en servons pour traverser les grands espaces et pour faire toutes les grandes manœuvres ; comme lui, nous nous en servons au besoin pour rassembler plus de forces sur un point; comme lui, enfin, nous les emploierons dans nos ordres de bataille et dans les actions, mais ce ne sera pas indifféremment et dans toute espèce de terrains et de circonstances; ce sera quand nous pourrons les mettre à l'abri du feu de l'ennemi ou approcher de lui à couvert ; ce sera quand, par un feu d'artillerie supérieur, nous aurons éteint ou, du moins, diminué le sien ; ce sera, en un mot, quand l'attaque se réduira à des points retranchés qu'il faudra emporter par une succession d'efforts, etc.

« Les colonnes sont très propres à l'attaque : elles y sont surtout propres quand l'ennemi est derrière un retranchement ou dans tel autre poste dont les flancs naturels ou artificiels réduisent nécessairement à attaquer les saillants et à ne pas se présenter sui les faces ; elles y sont propres quand, ne pouvant déboucher sur l'ennemi que par un point, on est forcé de rassembler ses troupes sur ce point et d'arriver par lui ; elles y sont propres enfin quand, d'un retranchement ou d'un lieu fermé, on veut faire une sortie sur l'ennemi attaquant et déjà mis en désordre par le mauvais succès de son attaque ; ou bien encore quand il s'agit de rattaquer sur-ic-champ le poste qu'il vient d'emporter et où il n'a pas eu le temps de s'établir. »

de soulenir le combat de mousqiieterie autrement qu'en ligne déployée \ En réalité, ce qui paraît convenir le mieux aux uns et aux autres, c'est cette formation mixte que nous avons vu employer par Maurice de Saxe et par ses successeurs. Guibert la recommande sous différentes formes et en variant la répartition des lignes et des colonnes^.

Il est donc naturel qu'on la retrouve dans les batailles de la République et de l'Empire, dans les dispositifs devenus célèbres du Tagliamento, d'Austerlitz, etc.

3° Le règlement de 1791 et la tactique révolutionnaire .

L'ordonnance de 1791, adoptée à la suite de toutes ces expériences, ne préconisait et surtout ne prescrivait rien pour le combat. Elle définissait les

' « Je suis le seul, sans vanité, dont Tignorance ait été jusqu'à faire de la colonne l'ordre primitif, mais non pas exclusif, puisque je ne prétends pas l'employer au combat de mousqueterie. »

- « Les bataillons déployés sont propres à être combinés dans une disposition générale avec des colonnes, soit pour marcher à la même hauteur et de concert avec elles, soit pour les soutenir, soit pour être soutenus par elles. . . 11 y a telle attaque où il esta propos de mêler des bataillons déployés avec des colonnes, pour marcher ensemble et de concert ; les bataillons déployés ayant pour objet d'embrasser les faces et les courtines et d'occuper ou d'éteindre leur feu, tandis que les colonnes marchent aux parties saillantes. 11 y a telle autre disposition d'attaque où l'on peut soutenir les colonnes par des bataillons déployés, les colonnes ayant alors pour objet d'emporter le point d'attaque, et les bataillons déployés de s'y établir immédiatement après pour le garnir et pour le défendre contre les efforts que l'ennemi pourrait faire

diverses formations en ligne déployée, colonne à distance entière, colonne serrée, colonne à demi-distance, colonne d'attaque, etc., et réglementait le moyen de passer de l'une à l'autre. Guibert l'avait rédigée de manière que « si jamais, par quelque révolution qu'on ne peut pas prévoir dans l'espèce de nos armes, on voulait revenir à l'ordre de profondeur, il ne faudrait changer ni de manœuvres, ni de constitution* ».

On a écrit quelquefois que les armées de la Révolution avaient, dès leurs premières campagnes, abandonné les formations prescrites par ce règlement, et la tactique officielle, pour appliquer les idées de Mesnil- Durand. Il est évident que ce n'est pas exact, ni ne peut pas l'être. On avait assez de mal à dégrossir les levées de 1791 et 1792 pour ne pas ajouter à ce travail un élément de désordre comme l'adoption d'un règlement fictif, non rédigé, à improviser et à appliquer aussitôt. Au contraire, nous voyons les généraux républicains, en 1792, 1793 et 1794, occupés constamment à dresser leurs volontaires d'après les règlements existants. Rochambeau, Custine, Brunet, Schauenburg, n'ont

l)Our le reprendre. Il y a enfin telle occasion où l'on peut laire marcher à l'ennemi la première ligne déployée, la seconde la soutenant en colonnes, etc. »

' « Nous ne dissimulerons pas, dit-il lui-même, que nos dernirrcs ordonnances de manœuvres, et surtout celle de 1776, n'aient un peu trop négligé de parler de la colonne serrée sous le rapi)ort d'ordre d'altaïue. Il fallait articuler expressément qu'on pourrait se servir de la môme colonne pour colonne d'attaque; qu'on la préférerait même, dans ce cas seulement, toutes les fois qu'on verrait devant soi la certitude de pouvoir la déployer, etc. » Pour plus de netteté, la colonne d'attaque fut rétablie en 1791.

pas d'autre préoccupation, et ils n'avaient pas assez de talent pour songer à des innovations. Chambray s'exprime d'ailleurs de la manière la plus explicite après 4815 : « On range l'infanterie en ordre mince, pour qu'elle puisse employer son feu, et le feu est son principal moyen, soit qu'elle attaque ou qu'elle se défende.

« L'infanterie se forme aussi en colonnes serrées pour manœuvrer, pour résister à la cavalerie, et même pour attaquer l'infanterie dans des circonstances particulières; elle se forme en carré pour résister à la cavalerie ; enfin elle s'éparpille en tirailleurs pour faire le service d'infanterie légère; un sixième environ du bataillon combat ordinairement ainsi ; mais on augmente le nombre des tirailleurs selon les localités et les circonstances, et quelquefois la totalité du bataillon combat en tirailleurs

«... On na exécuté, que je sache, aucun changement à fart militai7'e pendant les guerres de la Révolution française, qui ne se trouve indiqué dans les ouvrages de Mauvillon, du prince de Ligne, dans ceux de Guibert ou dans ceux du maréchal de Saxe. »

En résumé, les différences entre la tactique des armées de Louis XVI et celle des armées révolutionnaires ou impériales sont assez peu profondes pour qu'un officier, instruit avant 1789, n'ait pas eu à désapprendre ce qu'il savait pour s'initier par l'expérience à un genre de combats nouveau. La guerre que Bonaparte allait faire était bien celle à laquelle il avait pu se préparer dès 178o.

4° La bataille irrégulière.

11 y aura toujours des batailles livrées en terrain absolument découvert ; il y aura peut-être toujours des généraux qui, comme Contades à Minden, déploieront leur armée dans une plaine, et laisseront en même temps leur centre tout à fait dépourvu d'infanterie, prêt à s'évanouir au premier choc. Cependant, à mesure que la zone battue efficacement par les feux d'infanterie s'étend plus loin (elle était à peu près nulle à l'époque de Rocroi), on peut laisser sans danger des saillants et des rentrants plus prononcés, des vides plus étendus dans l'ordre de bataille. Fontenoy montre combien il devient difficile à l'assaillant de pénétrer entre les points d'appui, naturels ou artificiels, du défenseur. Ce sont désormais ceux-ci qui jalonnent irrégulièrement le front des armées, et c'est sur leur lisière que le combat s'engage généralement, depuis les dernières guerres de Louis XIV.

On peut y engager d'abord très peu de monde, et garder de fortes réserves disponibles pour reprendre l'attaque, La bataille de Bergen marque, dans cet ordre d'idées, l'apparition d'une tactique nouvelle : le maréchal de Broglie y a pris position entre deux cours d'eau, auxquels ses deux flancs sont appuyés. Sa droite est au village de Bergen ; sa gauche est refusée, couronnant une crête boisée très oblique sur la direction de la rivière. Entre les bois et le village, une colline à pentes douces olTre une position excel-

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lente à son artillerie ; plus de 2,000 tirailleurs français et saxons sont répandus dans les bois et soutenus par 1 1 bataillons ; 8 bataillons garnissent les jardins et les vignes étagées de Bergen, et voilà toute la première ligne. En arrière, une trentaine de bataillons et toute la cavalerie, formés en colonnes, constituent deux masses de réserves qui attaqueront à leur tour lorsque l'ennemi se sera usé contre les défenses du bois et du village ',

Au combat de Corbach (le 10 juillet 1760), le maréchal de Broglie, arrivé devant une longue crête garnie par les troupes de Brunswick, ne l'aborde pas de front, mais lance sur son flanc droit, dans un bois, toutes ses troupes légères en tirailleurs, suivies de 8 bataillons en colonnes ; c'est cette attaque qu'il nourrit avec des troupes fraîches à mesure qu'elles débouchent sur le lieu du combat, et il ne garde en ligne déployée, soutenant les batteries et faisant face à Brunswick, que deux brigades qui, d'ailleurs, n'ont pas à s'engager.

Des bataillons entiers de tirailleurs, de fortes batteries, des soutiens en colonnes, des réserves massées,

' « Il faut, dit Guibert, occuper les points d'attaque par des têtes de troupes et tenir derrière et entre eux le reste de son armée en colonnes, afin de porter ses forces oîi l'ennemi portera ses efi'orts, et quelquefois où il se mettra en prise et se rendra

susceptible d'être attaqué lui-même Le général tiendra son

armée en colonnes sur le champ de bataille, qu'il devra occuper, afin de ne déterminer la répartition de ses troupes que sur celle des troupes de l'ennemi. 11 opposera finesse à finesse et manœuvre à manœuvre ; il présentera à l'ennemi un point dégarni en apparence, afin de l'engager à diriger son attaque sur ce point, et il saura faire sur lui un contre-mouvement olïensif. »

des troupes qui s'engagent successivement : voilà donc la physionomie de la bataille à la fin de la guerre de Sept ans, et l'on voit apparaître un genre de guerre nouveau, que notre incapacité manœuvrière empêche seule de se développer dès cette époque.

Les progrès de l'armement agissent plus nettement encore sur la forme et l'amplitude des mouvements tournants que sur les attaques centrales : c'est là surtout qu'on voit que les armées sont moins rigides, plus capables de mouvements variés et de grandes manœuvres.

Les armes à feu, maintenant qu'elles sont plus efficaces, donnent plus d'importance aux mouvements débordants. La résistance du front, la durée de l'acte décisif dans la bataille permettent désormais ces mouvements de grande envergure qui étaient réservés autrefois à la guerre de montagnes. Pour tourner un village, un bois, une redoute, les mouvements ne peuvent avoir moins d'un millier de pas. On arrive ainsi à les faire exécuter par des corps séparés ; Guibert admet que « la disposition de la marche soit telle, qu'on veuille porter une partie de l'armée sur le flanc de l'ennemi, tandis qu'on portera le reste sur son front ». Les généraux habiles savent régler l'éloignement de ces corps de manière à les tenir sous leur main et à ne pas présenter à l'ennemi un intervalle assez grand pour qu'il y pénètre d'emblée. Moins adroits, ou moins bien inspirés, d'autres accentuent la séparation, font prendre l'ennemi à revers par un corps absolument détaché, arrivent même à cette surprenante disposition qui lut celle de Frédéric à Torgau. Ce sont les excès

inséparables d'une période de tâtonnements, où Ton se hâte d'échapper à la tactique linéaire avec une ardeur souvent excessive.

Le seul cas qui ne se présente pas, c'est celui d'un général essayant d'obtenir la victoire sans déborder l'ennemi. La puissance du feu donne une importance extrême aux mouvements enveloppants \ Les officiers d'artillerie ne songent qu'à prendre l'ennemi d'écharpe, d'enfilade ou de revers, à « prendre des prolongements », comme ils disent à cette époque, et comme Yauban le faisait par rapport à la fortification.

Mauvillon fait remarquer combien la portée des armes à feu augmente les avantages des mouvements tournants^ et surtout combien les mouvements de

1 « Quand on aUaquc, dit Guibert, il n'est pas uniquement question de rassembler beaucoup de forces dans un petit espace et de prendre une disposition qui leur permette de contenir dans cet espace. Il est question d'employer toutes ses forces de la manière la plus avantageuse et la plus décisive. Or ce qui procure dans une attaque le plus grand avantage et l'avantage le plus décisif, c'est sûrement de tourner, de flanquer et d'embrasser l'ennemi. 11 est question d'avoir le moins de forces inutiles qu'il est possible; or c'est ce qui arrive nécessairement quand on a pour principe de se concentrer, de se resserrer, de rassembler beaucoup de troupes dans peu d'espace. Il n'y a d'attaque bien entendue et suivie d'un succès heureux que celle qui embrasse et qui flanque l'attaque et, par conséquent, qui se développe sur un front plus grand que celui de l'ennemi. Mais ce principe n'est pas uniquement applicable à la première disposition d'attaque; il faut qu'il continue d'être observé pendant tout le cours de l'action. C'est en tournant, en flanquant, en embrassant de plus en plus l'ennemi qu'on le déposte successivement de tous les points qu'il occupe. »

^ « Il y a deux causes entièrement relatives à nos armes, qui facilitent à un point extrême une entreprise contre une armée dont le flanc n'est pas à l'abri de toute insulte. Des corps qui

grande envergure exercent d'influence sur les dispositions de l'adversaire, en l'obligeant de bouleverser tout d'un coup son ordre de bataille '.

Bosroger, plus nerveux, fait ressortir le trouble causé par les attaques de flanc ou de revers, Tefl'et moral qu'elles produisent sur le défenseur.

« Il arrive quelquefois, dit-il, qu'on détache exprès un corps dont l'objet est dépendant de la manœuvre générale, soit pour tourner l'ennemi et le prendre par derrière, soit pour tomber sur lui au milieu de l'action par un autre point et le forcer, en l'étonnant, à chan-

Ibrmcnt un crochet peuvent s'étendre, se séparer môme à la très grande portée du fusil, sans rien craindre, parce que les feux croisés de rarlillerie et de la mousqueterie couvrent la trouée tellement, que l'ennemi ne saurait tenter d'y entrer. D'autre part, les anciens pouvaient sans crainte former la potence pour s'opposer à une troupe qui aurait formé le crochet dans le dessein de les prendre en flanc. Et voilà ce que nous ne pouvons pas, et ce qui forme la seconde raison pourquoi un mouvement combiné de cette nature peut s'exécuter sans danger de nos jours. Une armée qui se place en potence et qui forme quelque grand saillant dans son ordre de bataille, y a par là même un endroit très faible. Les troupes ainsi placées ne sauraient résister aux feux croisés, à ceux d'enfilade, d'écharpe et de revers, dont un ennemi qui sait profiter de ses avantages peut les accabler dans cette

situation .;

1 « Une armée est tournée dès que les troupes ennemies se trouvent sur son flanc, même à une très grande distance. Celle à laquelle le feu agit est déjà très considérable et la lenteur avec laquelle des troupes posées changent leur ordonnance fait que l'ennemi peut parcourir un grand espace avant qu'elles l'aient changée. Si, pendant ce temps-là, ils ont seulement pu s'approcher à la portée du feu, la chose devient impossible. Voilà pourquoi une armée, aussitôt qu'elle reçoit la nouvelle qu'un corps détaché s'est porté ainsi sur son flanc, ne songe d'abord qu'à la retraite, parce qu'elle ne voit pas le moyen de parer à cet inconvénient avant que l'ennemi tombe sur elle. >;

ger toutes ses dispositions ; mais il faut avoir si bien pris ses mesures, qu'on soit sur que ce corps arrivera à point nommé; car, pour l'ordinaire, ces détachements ne font qu'affaiblir une armée, et ne servent à rien parce qu'ils arrivent trop tôt ou trop tard. »

La bataille, si meurtrière au XVIP siècle, est devenue assez insignifiante, matériellement parlant, depuis que les armes à feu tiennent les deux adversaires à distance, et il faut quelque manœuvre qui conduise rapidement sur les derrières de l'ennemi, soit en le tournant, soit en perçant son centre, pour rendre à la victoire l'importance décisive qu'elle avait autrefois.

Quoi qu'il en soit, il est devenu inutile d'aligner rigoureusement les troupes comme on le faisait encore dans les dernières guerres de Louis XIV, et l'usage s'en perd peu à peu. Il y a bien encore des généraux incapables qui, comme à Minden, passent toute la nuit à aligner leurs troupes ; mais d'autres, comme le maréchal de Broglie, n'hésitent pas à les engager à mesure de leur arrivée sur le champ de bataille. On peut donc se jeter sur l'ennemi, l'accrocher quand on arrive au contact, et voici une des causes de lenteur de l'ancienne stratégie qui est près de disparaître.

Les progrès de la tactique vont faire faire un pas de plus dans cette voie :

« Autrefois, dit Guibert, les mouvements qui mettaient une armée en colonne ou en bataille étaient si lents et si compliqués, qu'il fallait des heures entières pour faire une disposition générale ; il fallait prendre son ordre de bataille très loin de l'ennemi. A présent,

OU pour mieux dire, dorénavant, les mouvements qui mettront les troupes en colonne ou en bataille étant simples, rapides, applicables à tous les terrains, on prendra cet ordre de bataille le plus tard et le plus près de l'ennemi qu'il sera possible, parce que des colonnes sont bien plus faciles à remuer que des lignes, et parce qu'en ne démasquant sa disposition qu'au moment de l'attaque, l'ennemi n'aura pas le temps d'y parer. »

« Arrivé à portée de l'ennemi, dit-il plus loin, le général donne le signal pour que l'ordre de bataille se prenne. A rinsta?it, toutes ses troupes, qui ont des méthodes rapides de déploiement, se mettent en bataille, et l'attaque commence avant que l'ennemi ait eu le temps de démêler où l'on veut le frapper. »

1° Le combat en retraite.

Avec la forme nouvelle des combats et des batailles, la grande tactique s'est développée. Luxembourg avait jeté des têtes d'armée dans des positions importantes et fortifiées ; Berwick, Villars, Maurice de Saxe, avaient généralisé ce procédé. De gros détachements, des divisions isolées pouvaient alors tenir plusieurs heures dans de fortes positions et donner le temps à l'armée de se déployer; mais ce n'était pas encore assez. Une tactique plus souple et plus habile, une artillerie plus légère devaient seules garantir le salut des corps détachés dans la plupart des circonstances, en leur permettant de recourir au combat en retraite. En réalité, le combat en retraite est un élément esseiitiel de la guerre moderne; il est la condition d'existence de toute la grande tactique. Son importance n'avait pas échappé à la forte analyse des tacticiens du XVIIP siècle, et en particulier de Mauvillon : « C'est le triomphe complet de nos armes à feu sur celles des anciens, de mettre des bornes à la victoire ». La distance à laquelle on combat permet de rompre

rengagement à temps; les moindres obstacles, abris ou mouvement de terrain, peuvent être utilisés pour tenir l'ennemi à distance; lors même que, par un hasard extraordinaire, il faudrait battre en retraite sur un terrain absolument découvert, on se formera en échiquier \ « Mais il faut songer que le moindre officier, s'il attaque ou s'il se défend quelque part, ne manquera jamais de faire garnir d'avance tout ce qui

' « Nos armes nous obligent à combattre à une assez grande distance, et cette distance fait que nos troupes, lorsqu'elles se débandent, se mettent rarement à fuir si pleinement qu'on ne puisse bientôt les rassembler. Il ne s'agit pour elles que de se mettre hors de la portée du feu et elles n'ont souvent que quelques centaines de pas à faire en arrière pour cela. L'ennemi, trop éloigné d'elles lorsqu'elles se retirent, et craignant de déranger son ordre de bataille en les poursuivant, les laisse aller. Mais, quand on détacherait même des troupes pour les poursuivre, une maison, un chemin creux, la moindre petite haie, que la tête des fuyards peut gagner et occuper, suffit pour que le reste se remette sous la protection du feu qui en sort et qui arrête ceux qui poursuivent. La longue portée de nos armes de jet fait qu'une troupe assure la marche d'une autre en balayant le terrain que l'ennemi doit parcourir pour joindre celle-ci. De cette façon un bois, une maison, un ravin, une hauteur, un tossé, un enclos, une haie, tous ces objets que l'on trouve partout dans des pays cultivés, peuvent servir à y jeter un détachement qui couvre la retraite dans tout l'espace qu'il flanque par ses armes. En jetant ainsi des postes dans tout ce qui peut servir de protection à mesure que l'on se retire, et repliant sur soi en même temps tout ce qu^on y avait jeté lorsqu'on nen attend plus de protection, on fait sa retraite aussi sûrement que commodément. Où tout cela manque, il reste encore la ressource de la retraite en échiquier, qui roule

aussi tout entière sur la nature de nos armes iMais il n'est

pas possible de trouver une contrée en Europe oii l'on ne rencontre à chaque pas un bois, un ravin, un ruisseau, des haies, une maison, ou quelque chose de semblable, pour y poster un détachement dont le feu, donnant en flanc sur la colonne de ceux qui poursuivent, les arrête par là tout court. »

peut servir à couvrir sa retraite. A plus forte raison, un général n'y manquera-t-il pas dans un combat où il peut le faire avec des troupes fraîches et en assez grand nombre pour tenir en respect tout ce que l'ennemi pourrait détacher, avec ordre de s'aventurer à la poursuite. »

Les canons à la suédoise, introduits dans nos armées vers 1740, et donnés aux bataillons en 1757, pouvaient tirer huit à dix volées de mitraille par minute, et c'était un puissant appoint pour tenir l'ennemi à distance ; on va bientôt y joindre l'artillerie achevai, l'arme par excellence des retraites, couvrant les échelons de l'infanterie et se dérobant par un bond rapide pour reprendre le feu aussitôt. Le combat en retraite est donc possible dans la seconde moitié du XVIII® siècle, et, comme conséquence, on peut détacher de l'armée des divisions ou des corps de deux ou trois divisions sans les exposer à une perte certaine *. Bien que la durée de leur résistance ne puisse être appréciée avec quelque précision, on peut, dans la plupart des cas, lui assigner un minimum, et cette résistance, retardant et mesurant en quelque sorte les forces de l'ennemi, fournit au général le temps et les renseignements nécessaires pour manœuvrer. Chaque division ou corps d'armée peut ainsi jouer le rôle de « tête d'armée n .

Tel est l'emploi qu'en fait le maréchal de Broglie à Eimbeck, et il sera plus caractérisé dans les campa-

' A condition de mesurer strictement, comme nous allons le voir, la distance et la force des détachements aux positions qu'on leur assigne.

gnes de Napoléon. Dès sa première campagne, il maniera avec un art consommé cet instrument nouveau de la guerre moderne ; c'est Laharpe à Voltri, Rampon à Montenotte et au Montenegino, Sérurier à Garessio et Ormea, qui en donnent trois exemples divers.

Plus tard, ce seront Masséna à Rivoli, Sauret sur la Chiese ; en 1800, c'est Lannes qui devance et flanque l'armée de réserve; en 1803, Lannes encore qui observe Mack dans Ulm pendant que la grande armée converse autour de lui ; c'est Bernadotte qui couvre Napoléon contre les Russes, etc.

Le progrès des armes ne fera que développer, avec le temps, cette faculté de résistaiice des corps d'armée isolés, hase de toute manœuvre d^ armée dans la guerre moderne.

2° Le principe divisionnaire et l'extension du front.

Appliqué d'une manière intermittente par Maurice de Saxe, le principe divisionnaire est définitivement adopté en 1759 par le maréchal de Broglie, et les divisions de l'armée sont réparties par lui sur un plus grand front. Chacune d'elles est capable de recevoir le premier choc de l'ennemi sans être écrasée du coup, et de procurer aux autres le temps d'accourir et de manœuvrer. L'armée couvre ainsi elle-même ses flancs et ses communications sans y consacrer de détachements permanents, et surtout elle menace les flancs

et les derrières de l'ennemi ; elle limite les mouvements qu'il peut tenter ; on le réduit ainsi, comme le conseille Lloyd, à ne plus disposer que d'une seule ligne d'opérations. Il faut qu'il se retire par le chemin le plus court ou qu'il accepte la bataille, pour laquelle on a déjà préparé le mouvement débordant *.

« // est nécessaire, d'après le chevalier de Chastelux, que F ennemi ne puisse dépasse?' les flancs de V armée et marcher sur ses derrières, sans la rencontrer, et par conséquent sans être forcé de la combattre. » Voilà, bien nettement affirmé, le caractère décisif que le principe divisionnaire doit donner à la guerre.

' « Si l'on est sur la défensive, dit Guibert, il faut tenir les débouchés ou les points par où l'ennemi pourrait embrasser les flancs ou se porter sur les objets que l'on couvre. Si l'on est sur l'offensive, il faut tenir les débouchés par oîi l'on peut marcher à lui ; il faut menacer les points qui l'intéressent ; il faut, enfin, s'étendre pour l'embrasser et pour l'obliger lui-même à s'étendre et, par là, à s'affiiiblir. Qu'importe, en effet, à l'ennemi, dans la supposition qu'il ait l'otfensive, que vous occupiez la position la plus formidable en elle-même, s'il peut vous y laisser et agir sur vos flancs? Que lui importera, s'il est sur la défensive, que vous teniez un seul débouché pour arriver à lui, s'il occupe tous les autres et s'il peut ainsi vous opposer presque toutes ses forces sur un point ? etc. »

Mauvillon s'exprime de même, et le maréchal de Broglie a donné en 1759, 1760, 1761, 1762, des exemples de cette disposition : <( Quand il voulut dcposter le prince Ferdinand du camp de Sachsenhausen, près de Corbach, son mouvement avait cinq grandes lieues de développement. Ce fut en ménageant le prince Ferdinand sur son front, tandis qu'il inquiétait son flanc gauche par le corps de M. le comte de Lusace, et qu'il tournait plus décisivement son flanc droit par le corps de M. le comte du 3Iuy et par plusieurs autres gros détachements, qu'il lui fit abandonner cette importante position ». (Guibert.)

On voit toute la portée de cette théorie. C'est elle qui fait succéder les manœuvres décisives, les grands coups de filet comme ceux de Marengo et d'Ulm, aux manœuvres anodines de l'âge précédent. Que Maillebois, près de la Stradella, voie sa principale ligne de retraite coupée par l'ennemi, il a vite fait d'en prendre une autre ; bien différente est la situation de Mêlas ou de Mack dans le réseau dont Napoléon les enserre.

La bataille à fronts renversés était fréquente et sans grand danger dans l'ancienne stratégie ; Molhvitz, Zorndorf en sont les. preuves. Elle devient mortelle pour le vaincu dans la guerre moderne.

Qu'importe à Dumouriez, quand il prend position à Valmy, de voir les Prussiens entre Paris et lui ? Brunswick' tient son armée « ensemble ». comme autrefois Turenne et Montecuculli, et elle n'est aussi qu'un point sur le théâtre d'opérations ; mais à léna ce même Brunswick sera « investi », coupé de tous les passages utilisables pour sa retraite.

« Un général habile, dit Bosroger, amc?ie de loin une bataille par daiitres opérations qui forcent l'ennemi de faire ce quil veut, et le font, pour ainsi dire, arriver jusque sur le champ de bataille qii'il s'est préparé. »

Ces opérations préparatoires, le maréchal de Saxe en a donné les premiers exemples en acculant ses ennemis à la Meuse par les marches concentriques de SCS divisions ; le maréchal de Broglie a essayé de les imiter en acculant Brunswick entre la Dymel et le Wéser. Mais, pour y réussir, il faut plus de vigueur

et d'habileté que n'en avaient nos généraux de la guerre de Sept ans.

3" La dispersion des forces et le cordon.

Les méthodes de guerre de la fin du XVIIl® siècle, comparées à celles du siècle précédent, ont pour caractéristique la division de Tarmée en plusieurs corps répartis sur un front très supérieur à celui de l'ordre de bataille. C'est un grand avantage pour une armée manœuvrière entre les mains d'un général habile et actif. Eq divisant l'armée, on lui donne plus de souplesse, on augmente son rayon d'action, et l'on se promet des résultats plus décisifs dans la bataille. Mais les dangers croissent avec les avantages ; l'instrument est d'autant plus difficile à manier, et d'un usage d'autant plus périlleux, qu'il est plus perfectionné. Le principe divisionnaire conduit les généraux lents ou maladroits au système des cordons, c'est-à-dire des armées figées dans un dispositif trop étendu et trop morcelé pour une action d'ensemble.

Il arrive alors que l'ennemi, plus actif, quelle que soit sa manière de procéder, écrase séparément les diverses parties du cordon ; ou, s'il reste en cordon, lui aussi, on obtient une série de combats partiels au lieu d'une bataille décisive, et ce nouveau système, qui devait rendre la guerre plus énergique et plus prompte, la rend au contraire molle et languissante. C'est ce qui arrive dans les campagnes de Hesse et de Westphalie en 1708-1762, où les généraux des

deux partis sont également médiocres. On voit alors des combats comme ceux de Corbach, de Sandershausen, de Warburg, etc., qui sont à peu près sans influence sur l'issue de la guerre. Il en sera exactement de même dans les premières campagnes de la Révolution ; mais la ressemblance est plus complète encore, et tout nous prouve que la méthode de guerre n'a pas changé de 1760 à 1796. Les de Broglie, les Moreau, n'ont pas l'esprit assez puissant pour diviser leurs armées d'une manière irrégulière, variable, en se pliant aux circonstances. Il leur faut de la symétrie et des règles pratiques. Bosroger nous donne la formule suivant laquelle ont été ordonnées l'armée de Broglie en 1760, et celle de Moreau en 1796 :

« Une armée est distribuée en Corps de bataille, ou ce qu'on appelle ordinairement Varmée, et en Réserves de droite^ de gauche, d avant-garde et d arrière-garde. Ce sont quatre autres petites armées détachées de la grande, qui servent à sa sûreté. Assez souvent l'une des deux premières, et quelquefois toutes les deux, sont tout à fait séparées du corps de bataille, et chargées, pendant la campagne entière, d'opérations particulières. »

40 Nécessité de tenir l'armée réunie.

Bosroger tombe ici dans l'excès qu'il fallait craindre ; voilà des corps séparés définitivement de l'armée, et qui ne rejoindront pas, restant « réserve » de droite ou de gauche pendant la bataille même,

comme ce sera le cas pour la division Ferino le jour de Neresheim. Cette faute, qui sera commise plus d'une fois dans les armées de la République, le maréchal de Broglie l'a généralement évitée ; mais ses contemporains en ont abusé. Aussi, Guibert a-t-il été obligé de s'élever avec force contre cette erreur si dangereuse, et de rappeler que la concentration est indispensable pour la bataille *. Dans son Essai général de Tactique^ il recommande de concentrer l'armée d'avance si l'on prévoit une bataille ; mais lorsqu'il écrit sa Défense du Système de guerre moderne, il a aperçu dans les manœuvras du maréchal de Broglie des mouvements plus habiles et plus prompts que ceux auxquels il pensait d'abord ; il a pu constater qu'il n'était pas nécessaire d'être concentré longtemps avant la rencontre décisive. Il admet « qu'on prenne le parti de détacher des corps en

' « Cette manière de ne jamais faire la guerre en masse, c'està-dire de ne point manœuvrer avec toute son armée à la lois, de ne point oser donner de grandes batadles, enfin de se morceler, de se compromettre sans cesse en corps séparés, en mouvements de détail, nous est si habituelle que je ne puis me dispenser d'y revenir. Elle est totalement opposée aux principes de la grande tactique moderne ; elle n'est qu'une dégradation de l'art

« ... Il y a des opérations où ces corps détachés peuvent être utiles ; mais, en général, il faut éviter de morceler ainsi les armées

« Car, est -on supérieur à l'ennemi, on se remet par ce morcellement de niveau avec lui; on s'expose à faire battre ces corps détachés et à perdre en détail l'avantage qu'on aurait eu si l'on fût resté en masse. Est- on en offensive décidée, et généralement dans quelque opération-manœuvre que ce soit, il faut rappeler à soi tous ses corps détachés, ses troupes légères même, et se tenir ensemble. «

dehors de la position principale, qui en sont en quelque sorte des extensions, sauf à se retirer ou à se rapprocher d'elle, en cas que l'ennemi marche sur eux, mais qui ont pour objet d'embrasser plus de pays, d'agrandir les derrières de l'armée ».

M L'art, dit-il, est quelquefois de savoir se mettre au centre d'une ligne de défense étendue, avec le projet et la possibilité bien calculée de tomber sur les flancs de l'ennemi s'il la pénètre ; mais l'art est aussi de s'étendre sans se mettre en prise, d'embrasser sans se désunir, de lier ses opérations ou ses attaques, de prendre des flancs sans le prêter*. »

Il accorde qu' « il y a des opérations, des positions, des circonstances, qui imposent la nécessité de former des corps détachés et des avant-gardes ; mais, ces corps ne doivent pas être permanents. Il ne faut rien y attacher de ce qui constitue une réserve ou un corps séparé ».

' Lloyd indique d'une manière complète les propriétés d'un pareil dispositif, mais il se borne à un cas ])articulicr dont on peut imaginer rajjplicalion à la défense d'une ligne comme celle de l'Adige :

« S'il se trouve une rivière dans votre pays ou au delà des frontières, dit-il, il faut vous placer derrière et distribuer votre campement do façon que les trois cinquièmes de l'armée occupent le centre de cette j)osition ; les deux autres parties seront distribuées sur la droite et sur la gauche, de sorte que, si votre armée est de 40,000 hommes, elle occupera au moins un terrain de cinq lieues sur le front oîi l'ennemi pourrait passer.

« Si le terrain vous est favorable, les 8,000 hommes que je suppose former chacune de vos ailes sont assez forts pour empocher le passage ou attaquer vivement l'ennemi dès qu'il a passé, ou enfin pour le tenir en échec jusqu'à ce que vous ayez eu le temps d'arriver avec toute rannée. »

5° Concentration subite pour la bataille.

En admettant que l'on sépare les divisions de l'armée, mais en spécifiant qu'aucun détachement ne doit être permanent , Guibert a touché le point délicat de la question.

Il faut en effet séparer les divisions de l'armée tant qu'elle est en marche, à distance de l'ennemi, et qu'il s'agit seulement de limiter la zone où il peut manœuvrer ; mais il faut que tout se concentre dès que la bataille devient possible ; il faut que ce groupe de divisions soit animé d'un mouvement perpétuel de dilatation et de concentration.

Quoi qu'en dise Guibert, le maréchal de Broghe a donné des exemples de ces concentrations pour la bataille, et c'est à Guibert lui-même que nous en empruntons le récit :

(( A la fin de la campagne de 1761, M. le maréchal de Broglie se vit forcé, pour faire subsister plus commodément son armée, de la séparer en sept ou huit corps, tous campés à plusieurs lieues les uns des autres, et embrassant par là une grande étendue de pays. Le prince Ferdinand de Brunswick, qui s'était retiré et dispersé de son côté vers Hameln, à 12 ou IS lieues de lui, veut profiter de la circonstance pour le surprendre dans cette position. Il rassemble ses troupes, et marche à tire d'aile vers Eimbeck, où M. le maréchal avait son quartier général, avec quatre brigades d'infanterie seulement et quelque cavalerie, M. le maréchal apprend ce mouvement le 4 au soir. Il

envoie sur-le-champ ordre à tous ]es corps détachés de se réunir à lui. Au point du jour il monte à cheval, choisit une position en avant d'Eimbeck, et y établit le peu de troupes qu'il avait avec lui. Déjà la tête de l'armée ennemie paraissait. Il envoie un gros détachement au-devant d'elle. Ce détachement l'arrête, la contient, l'oblige à se mettre en mesure avec le reste de l'armée, et ensuite à marcher avec précaution. Le temps se passe, la journée s'avance, nos troupes arrivent successivement et garnissent la position reconnue; enfin, il est 3 heures avant que M. le prince Ferdinand se trouve à portée de faire des dispositions pour le combat. Il comptait surprendre, et au lieu de cela il voit devant lui une position formidable occupée par une armée dont la contenance ne paraît point incertaine ».

N'est-ce pas toute l'histoire de Valmy, de l'étonnement de Brunswick devant les forces réunies de Dumouriez, de Kellermann et de Beurnonville, et devant leur fi ère attitude? Aussi Brunswick se comporte-t-il à Eimbeck comme il fera plus tard à Valmy : « La journée aboutit à une violente canonnade de part et d'autre, et dans la nuit le prince Ferdinand, voyant son projet manqué, reprit le chemin d'Hameln. A la bataille près, qui n'eut pas lieu, ajoute Guibert, ce fut à peu près le même événement qu'à Bergen )>. Brunswick s'était trouvé aussi à Bergen en face d'une armée inopinément concentrée, et il avoue dans son rapport qu'il eut affaire à un ennemi beaucoup plus nombreux qu'il ne s'y attendait.

Un pourrait multiplier les exemples, car ce fut la

LA GRANDE TACTIQUE. o9

manœuvre favorite du maréchal de Broglie, de prendre une position très étendue et de concentrer ses divisions au dernier moment par des marches forcées ; mais il faut remarquer avant tout que si l'on sépare les divisions de l'armée avec l'intention de les concentrer rapidement, il faut que leur éloignement reste toujours limité : « C'est là, dit Guibert, que l'homme supérieur hasarde plus que l'homme médiocre, parce qu'en même temps qu'il connaît mieux les inconvénients de ce qu'il hasarde, il prévoit, il combine, il prépare mieux les préservatifs et les ressources » .

6<> Limites assignées à l'extension du front.

Guibert n'en dit pas davantage, car il aime mieux ébaucher à grands traits que de préciser et d'analyser minutieusement des questions aussi délicates. Celle-ci est pourtant d'une importance capitale, et l'on peut dire qu'elle est le point essentiel de la grande tactique.

Si l'on admet qu'une armée doit être momentanément divisée en plusieurs corps, et répartie sur une grande étendue tant qu'elle marche ou stationne à distance de l'ennemi, et si l'on admet en même temps qu'il faut la concentrer vivement pour la bataille, ii est indispensable de déterminer les conditions à remplir pour que cette concentration subite soit réalisable. Résistances et durées de trajet, tous les éléments entrent en ligne de compte. Mauvillon essaye de les énumérer :

c( Que d'attentions et de combinaisons cela n'exiget-il pas ! Il faut que tous ces corps détachés soient dans des positions où ils puissent se maintenir assez de temps contre des forces supérieures, pour qu'on ait celui de venir à leur secours. Il faut donc calculer la distance, la nature des chemins, les moyens que l'ennemi peut rassembler pour tomber sur un corps pareil ; ceux que nous avons d'être instruits d'un tel dessein avant le temps de son exécution, et si cet intervalle de temps est assez considérable pour nous laisser celui de le faire évanouir. Si les détachements de cette nature ne doivent être que des postes d'avertissement, il faut combiner leur position de manière qu'en remplissant parfaitement leur objet, leur retraite sur l'armée ou sur un corps plus considérable et capable de les défendre, soit. assurée. »

En résumé, on voit que, vers 1780, on conçoit une armée en campagne comme un groupe de divisions réparties sur du espace de plusieurs lieues et même de plusieurs journées de marche, et qui devra se concentrer rapidement pour livrer bataille. Guibert et Mauvillon se bornent à des considérations générales sur ce sujet, mais Bourcet va nous donner des règles plus rigoureuses. La guerre de montagnes, qu'il a étudiée et qu'il a faite pendant longtemps, l'a obligé à prendre des mesures très précises : c'est dans ses Principes de la cfuerre de montagne que sont fixés pour la première fois tous les éléments des calculs que comporte la grande tactique à cette époque.

Bourcet entre dans le détail des « calculs de temps pour la marche », des obstacles de toute nature avec

lesquels il faut compter. Il invite à examiner de près toutes les positions que peuvent utiliser les différents corps ou détachements, pour évaluer la durée probable de leur résistance ; il veut aussi une étude approfondie des voies de communication. Soit dans l'offensive, soit dans la défensive, il s'agit pour lui de prévenir l'ennemi par une concentration subite*; celle-ci doit s'opérer le plus souvent par une marche de nuit :

« Il convient de rassembler l'armée en trois positions à peu de distance des places qui lui appartiennent, et il ne doit y avoir qu'une marche de la position du

centre à celle de la droite ou à celle de la gauche

En faisant partir les troupes de la droite ou de la gauche à l'entrée de la nuit, elles se trouveront réunies au centre à la pointe du jour, et les trois divisions pourraient l'être par une seule marche sur quelque point qui se trouverait entre la droite et le centre ou la gauche. » Bourcet revient souvent sur ce point, et fait ressortir en même temps qu'il faut profiter de l'étendue d'une pareille position pour donner de l'inquiétude à l'ennemi sur plus d'un point ; il veut « une position raccourcie d'où l'armée puisse, en un ou deux jours de

* « Pour l'occupation d'une position importante, il faudra : savoir à quelle distance en seront les troupes de l'ennemi qui se trouveront les plus rapprochées, et en combien de jours elles pourront y arriver, pour connaître si, par les marches qu'on dérobera, on ne pourrait pas les devancer, et si le nombre en sera suffisant pour y résister à celui qu'on voudra y faire marcher ; calculer les obstacles et les accidents qui pourront retarder la marche et n'entreprendre qu'avec l'assurance du succès, sans quoi l'on fatigue mal à propos ses troupes et l'on indique ses opérations ultérieures, etc. »

marche, se rassembler à la droite ou au centre ou à la gauche, et d'où elle puisse également donner de l'inquiétude à son ennemi, sans lui faire voir par aucune manœuvre le véritable objet qu'elle peut avoir en vue ».

Comme on le voit, toute cette théorie suppose l'armée divisée en plusieurs corps ^•, Bourcet veut même qu'en montagne on multiplie les détachements, dont l'usage est pernicieux en pays de plaine ; mais il faut avoir soin « que le front qu'ils auront à garder se trouve resserré et que leur communication avec l'armée

ne. puisse pas être coupée ; il faut que la retraite

des différents corps puisse toujours se faire sans obstacles sur l'armée, et qu'il soit également possible de

les remplacer, de les reformer et de les soutenir ;

il faut que les places ou les obstacles ordinaires dans un pays de montagnes puissent suppléer à leur faiblesse, sans quoi ces corps divers se trouveraient, ou compromis, ou hors d'état de résister aux efforts des troupes d'offensive qu'on y pourrait faire déboucher en force, etc. ».

En résumé, selon Bourcet, les différents corps ou détachements d'une armée doivent être répartis sur une étendue d'environ deux marches ; mais il se garde d'attribuer aucune valeur à ce chiffre, la question étant beaucoup plus complexe : il faut tenir compte de la force de résistance des positions, du temps néces-

* « Celle mélhodc est indispcusablc en monlagiie et fail la science de celle espèce do guerre, lorsque le général (jui s'en sert a des ressources et des moyens toujours préparés pour se réunir quand il est nécessaire. »

saire aux marches et aux communications, de la dislance et de la répartition des troupes ennemies, etc. C'est une guerre de calculs et de combinaisons qu'il enseigne ; c'est le compas à la main qu'il faut préparer les opérations, comme le fera en effet Napoléon.

7° La grande tactique du XYIII® siècle.

Bourcet a été le conseiller, le compagnon inséparable de Maillebois et du maréchal de Broglie, et son nom est mêlé de telle sorte à l'histoire de leurs campagnes, qu'on ne sait s'il a été leur inspirateur ou leur élève. En tout cas, on ne peut faire de distinction entre le système de guerre de Bourcet et celui des généraux contemporains ; c'est leur doctrine qu'il nous a transmise. Cette doctrine, on l'a vu, c'est aussi celle de Guibert, et à peu près celle de Mauvillon. Les Prussiens même s'en rapprocheront aussitôt après la mort de Frédéric.

Nous avons vu successivement que les tacticiens du XVIIP siècle avaient conçu les avantages du système divisionnaire, réparti l'armée en plusieurs corps sur un front étendu, affirmé la nécessité de la concentrer pour la bataille, fixé les conditions à remplir dans le dispositif d'attente pour que cette concentration fût possible ; appelé enfin l'attention sur les détails et les calculs de toute sorte que comportait ce genre de guerre. Mais, en réalité, la limitation du front ne suffit pas pour assurer la concentration, et telle armée sera figée en cordon sur un front de quatre heues, si l'inertie

intellectuelle de son chef l'y condamne, tandis qu'une autre, par sa mobilité, sa vigueur, semblera réunie tout en s'étendant sur douze ou quinze lieues de pays. Dans la première, tout corps détaché est « permanent n ; dans la seconde, les divisions les plus éloignées ne cessent pas d'être partie intégrante de l'armée, toujours dans l'attente de l'ordre qui les appellera à la bataille. Elles n'ont pas de mission « permanente » qui les empêche de marcher au canon.

Et, précisément, tel qui voudra conserver sous la main le plus de troupes possible, tiendra son armée concentrée, enverra de faibles détachements à la garde d'un poste, d'un magasin ; destinés ainsi à des tâches précises, ces détachements y resteront liés au jour de la bataille. Au contraire, le général qui répartit son armée sur un front assez étendu, peut couvrir par ce seul fait magasins et communications, sans y affecter de détachements spéciaux. Moins concentré la veille du jour décisif, il l'est davantage au moment critique. En résumé, la guerre a ses nécessités inéluctables, auxquelles il faut se plier; la seule manière de parer à tout est de s'étendre raisonnablement, en pleine connaissance de cause, avec l'idée bien arrêtée que les diverses parties de l'armée ne sont pas chargées de missions spéciales, que ce sont des bras étendus qu'on refermera soudain sur l'ennemi. Il faut s'étendre pour ne pas faire de détachements. Cette vérité n'est indiquée que d'une manière obscure par Guibert ; il faut un homme de génie pour la discerner clairement, et, en l'appliquant, la faire comprendre à tous.

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