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TESPRIT OFFENSIF DE LA GUERRE NOUVELLE

1° La guerre nouvelle.

Voilà posé le grand problème militaire du XVIIP siècle ; c'est la partie essentielle de la grande tactique^ de cette science qui vient de naître et a pris un essor si rapide.

Tant que les armées sont restées massées, la science militaire n'a pu consister qu'à savoir prendre un ordre de bataille répondant aux circonstances ; mais dès l'apparition da système divisionnaire, dès que les armées sont susceptibles de dilatations et concentrations successives, la « grande tactique », c'est-à-dire l'art de disposer et de mouvoir les divisions de l'armée*, devient la préoccupation essentielle des militaires. Toute la stratégie de Napoléon ne vaut que par la grande

1 II n'y a pas de définition officielle ou classique de la « tactique » et de la « stratégie », et chacun est libre de préciser à sa guise le sens de ces expressions. Pour nous conformer aux habitudes du temps dont nous nous occupons, nous admettrons que la « grande tactique » a pour objet la combinaison des mouvements des grandes unités aussi bien dans les marches que dans la bataille.

tactique ; aussi ne songe-t-il pas à employer le mol de stratégie, tandis qu'il parle toujours de la grande tactique ; c'est en elle que réside toute la difQculté du commandement.

Grâce au principe divisionnaire, aux mouvements amples et combinés des grandes unités, la guerre prend un caractère plus décisif. L'assaillant limite la zone de manœuvres du défenseur, l'accule à la bataille ou à la retraite.

Avec cette manière de faire la guerre, on peut aussi déborder l'ennemi sans s'être placé dès la veille sur ses communications. Les positions « inattaquables » ont perdu de leur valeur ; elles doivent céder à la guerre de mouvements.

« Supposons d'un côté, dit Guibert, une armée surchargée d'embarras, malhabile à manœuvrer, telle enfin que sont les nôtres; et de l'autre, une armée bien constituée, manœuvrière, commandée par un général qui ait médité toutes les ressources de la tactique. L'une cherchera des positions, y mettra toute sa confiance, se remuera difficilement et avec lenteur

L'autre sera légère et maniable, capable de mouvements hardis, de marches rapides et forcées ; elle sera toujours sur l'offensive, ne s'enfermera presque jamais dans ses positions, et méprisera celles qu'on voudra lui opposer.

a L'ennemi croira-t-il l'arrêter par une de ces positions prétendues inexpugnables, elle saura lui dérober un mouvement, ou même, sans rien lui dérober, se portera, à sa vue, sur son flanc ou derrière lui. Que fera l'ennemi étonné de ce genre de guerre nouveau?

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Attendra-t-il qu'une armée habile à manœuvrer, à fondre rapidement sur la partie faible d'une disposition, à passer, en un moment, de l'ordre de marche à Tordre de combat, se trouve en mesure d'attaquer le flanc ou le derrière de sa position? Cette inaction lui deviendrait funeste. Changera-t-il de position? Alors il perdra les avantages de terrain sur lesquels il avait compté, cl

il sera obligé de recevoir la bataille où il pourra

Enfin, je dis qu'une armée bien constituée et bien commandée ne doit jamais trouver devant elle de position qui rarrête, ou qui la force d'y attaquer avec désavantage l'armée qui y est établie, à moins que ce ne soit une de ces positions rares qui, touchant à l'objet qu'elles veulent couvrir, ne laissent la ressource de manœuvrer, ni sur leurs derrières, ni sur leurs flancs... Je dis que, 'dans tout autre cas, les positions sont méprisables; qu'il est facile d'obliger l'ennemi à en sortir; et, s'il s'obstine à y rester, de l'y attaquer avec avantage. On n'a qu'à se porter sur son flanc ou derrière lui ; on n'a qu'à l'attaquer par tout autre côté que par le front de sa position, qui est celui où il prémédite sa disposition de défense, et où le terrain lui est avantageux. Je dis qu'un général qui secouera, à cet égard, les préjugés établis, embarrassera son ennemi, l'étonnera, ne le laissera respirer nulle part, le forcera à combattre ou à reculer toujours devant lui. J'ose imaginer qu'il y a une manière de conduire les armées plus avantageuse, plus décisive, plus faite pour procurer de grands succès, que celle que nous avons employée jusqu'à présent. »

Ainsi, en introduisant dans les armées le principe

divisionnaire et le faculté de manœuvrer, les tacticiens du XVIII^ siècle savent qu'ils arriveront à hâter les préliminaires de la bataille, à précipiter l'engagement; mais ils voient plus loin encore et plus haut.

Si, d'une part, l'assaillant peut attaquer le défenseur partout où il l'atteindra, le chasser de ses positions, lui imposer la bataille, rendre ainsi les opérations plus vives, la question a une autre face. Dans la bataille même, chacun pourra modifier la répartition de ses forces, les accumuler sur un point important, les faire mouvoir et manœuvrer pendant et après la prise de contact, être sûr, par conséquent, que son talent exercera une influence décisive par des combinaisons conçues et exécutées sur l'heure. La répartition des troupes sur le champ de bataille pouvant être très inégale, leurs mouvements prompts, il deviendra possible de maintenir le combat sur une partie du front avec peu de monde ; on cessera de considérer la bataille comme perdue d'avance si l'on n'est pas supérieur en nombre, comme impossible si l'ennemi est posté, comme risquée si les armées sont équivalentes. « On quitterait alors cette manière étroite et routinière, qui entrave et rapetisse les opérations. On saurait engager et gagner des batailles par manœuvres. On ferait moins de cas de ce qu'on appelle des positions. On ferait succéder un jeu de calcul et de combinaisons à un jeu de hasard et de ruine. Il est heureux que ce puisse être l'habileté des généraux qui décide le sort des batailles, plutôt que la quantité de sang répandu. »

Cette grande œuvre, non seulement le XVIII® siècle

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Taccomplit, mais il raccomplit avec la pleine conscience du résultat qu'il doit atteindre.

Ce que ses tacticiens ont voulu faire disparaître, c'est la lenteur et l'innocuité des guerres d'autrefois, qu'ils savent bien provenir de l'imperfection des moyens, et non d'une disposition morale des combattants.

« Comment, dit Guibert, aurait-on pu remuer ces masses? Les grands généraux du XVII^ siècle n'avaient introduit dans les armées ni organisation ni tactique. »

« Marcher, arriver, menacer l'ennemi sur un point, l'attaquer sur un autre, prendre son ordre de bataille relativement au moment, au terrain, et à la circonstance ; faire, en un mot, ce que le roi de Prusse a fait à Lissa : voilà ce que Luxembourg eût fait aussi de son temps, si à son génie il eût joint les lumières et les connaissances du nôtre. )>

2" Progrès matériels ou scientifiques intéressant l'art de la guerre.

Les progrès tactiques tendent donc à produire une guerre nouvelle, où les marches seront rapides, où rien n'arrêtera ni ne ralentira l'offensive, où l'on pourra avancer, attaquer, déposter l'ennemi d'un mouvement continu ; les armées sauront se déployer instantanément, passer sans arrêt de la marche à l'attaque, et l'on ne retardera pas le combat sous prétexte de manœuvrer, combat et manœuvre étant les deux actes simultanés, inséparables, par lesquels on déposte l'ennemi.

Ces grands mouvements d'armées, les progrès de l'industrie et de la science les favorisent : les cartes du XYIIP siècle, infiniment plus détaillées et plus exactes que celles du XVIl^, permettent au général de diriger les mouvements de plusieurs divisions ^ en réglant leurs itinéraires, leurs distances, leurs communications.

Le matériel de ponts a été mis en service sous Louis XIV. Les travaux des ponts et chaussées, peu avancés malgré les efforts de Colbert, prennent plus de développement sous Louis XV, et, à partir de 1760, des chemins empierrés commencent à réunir la plupart des villes et des grandes bourgades. Les armées cessent de préférer la marche à travers champs en colonne par peloton à la marche par files sur les chemins tracés. Les mouvements seront plus faciles, exigeront moins de préparatifs, pourront être réglés sur la carte d'après le réseau routier.

La fortune publique grandit assez vite pour produire un changement considérable dans la force des armées, dans la quantité de voitures et d'artillerie qui les accompagne, et surtout dans les ressources qu'elles trouveront à exploiter pour vivre sur le pays.

On songe depuis longtemps à s'affranchir des magasins et des impedimenta administratifs dont l'ancienne tactique avait chargé les armées. Les marches ne sont pas très lentes, car on fait quatre à cinq lieues par jour; mais il y a de longues interruptions dues au ravitaillement. L'armée se porte en avant, fait reculer l'adversaire, le harcèle, va l'atteindre et en finir, lorsque tout à coup « elle s'arrête et construit quinze

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fow's » . Tel est le vice que les lenteurs forcées de la guerre du XVIP siècle ont introduit, et dont il faut se délivrer enfin pour mettre à profit les progrès tactiques. Pareille idée n'est jamais venue aux contemporains de Feuquières ; ceux-là n'avaient pas à se hâter, pour en venir à cette bataille de consentement mutuel qui caractérisait leur temps. Au contraire, tous les écrivains de la fin du XVIII® siècle en sont préoccupés.

Mauvillon remarque les avantages que procurent le cantonnement et le mode de subsistance des troupes légères*. Guibert veut que les armées vivent sur le pays : « Il faut que la guerre nourrisse la guerre, disait Caton dans le Sénat ; et cette maxime de Gaton était chez les Romains une maxime d'État ». Ge sont là des leçons que le vainqueur d'Italie n'oubliera pas, et il invoquera, en 1795, la maxime de Gaton dans les termes mêmes où Guibert l'a traduite.

« Mais ce n'est encore rien, continue ce dernier, que les inconvénients pécuniaires attachés à notre système de subsistances ; il faut voir comment ce système con-

* « Elles n'ont pas besoin de tentes ; la plupart du temps, elles sont dans des bourgs ou villages, oîi l'on est toujours beaucoup mieux que dans la meilleure tente. Si, après cela, il faut qu'elles passent quelques nuils à la belle étoile, cela ne les fatigue pas tant et, à la première bonne occasion, elles sont bien plutôt refaites de cette fatigue que le fantassin de ligne. Yoilà donc tout l'équipage des tentes épargné, avec tout ce qu'il entraine. Les troupes légères ont encore un autre avantage considérable qui leur épargne un grand train : c'est qu'éparpillées comme elles le sont autour de l'armée, elles trouvent aisément leurs fournitures, leur ustensile, et même leurs subsistances, dès que le pays n'est pas entièrement épuisé, dans les villages et bourgs. »

trarie les opérations de nos armées C'est dans la

formation de nos magasins qu'il existe des abus bien préjudiciables. Les emplacements sont déterminés à la volonté des entrepreneurs, et les entrepreneurs les déterminent le plus souvent relativement aux spéculations bornées et exclusives de leur art, etc. »

Nous ne suivrons pas Guibert dans les développements interminables qu'il consacre à cette question. 11 conclut en demandant que dans les régions agricoles de l'Europe centrale, telles que les plaines de l'Elbe et du Rhin, on vive des ressources requises dans le pays, sans les accumuler d'abord en magasins, et l'expérience des dernières guerres lui prouve que cette seule mesure donnera aux opérations une rapidité inconnue.

Vivre sur le pays n'était pas, d'ailleurs, une chose nouvelle ou perdue de vue au XVIll^ siècle, et les armées subsistaient toujours par réquisitions ; mais on faisait rassembler par les munitionnaires les denrées requises avant de les distribuer aux troupes. Qu'on supprime cette inutile opération administrative, et les généraux n'auront plus le prétexte des magasins pour arrêter leurs mouvements.

La Révolution fera appliquer les idées de Guibert, plutôt par imprévoyance et par dénuement que par système, et vivre sur le pays sera d'abord synonyme de mourir de faim, tandis qu'on se battra sur place. Les offensives vigoureuses de Bonaparte permettront de vivre sur un pays encore peu exploité et sauveront l'armée de la famine.

Ainsi, suppression des magasins, développement du

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réseau routier et des moyens de transport, progrès de la cartographie, tout concourt à activer les opérations ; mais les progrès les plus efficaces sont ceux de Tartiilerie.

3° Le système de Gribeauval.

Malgré les immenses progrès accomplis dans l'armement et dans la tactique de l'infanterie, l'offensive était encore désarmée devant certaines positions et réduite à des manœuvres pour déposter le défenseur.

Mais voici qu'apparaît un élément nouveau dans les armées royales : l'arlillerie de bataille.

« Le canon a fait une révolution totale » , dira bientôt Napoléon. Certes, depuis trois siècles, il n'y a pas eu de bataille sans canons, mais on aurait vile fait de compter les journées où ils ont joué un rôle décisif, et plus vite fait encore d'énumérer les officiers d'artillerie qui se sont fait une place glorieuse dans l'histoire des guerres.

Les canons puissants n'étaient pas maniables; les canons légers, assez meurtriers pour le personnel découvert, ne pouvaient rien contre les obstacles, quand Bélidor commence à montrer que les charges employées sont trop fortes, qu'on ne perdra rien de la puissance et de la portée des pièces en les soumettant à de moindres efforts. Aussi en diminuera-t-on bientôt la longueur et l'épaisseur. L'Autriche, puis la Prusse, nous ont devancés dans cette voie en exagérant la réduction de poids de leur artillerie aux dépens de sa puissance. Enfin, en 1763, Gribeauval opère dans notre

matériel de guerre les changements décisifs dont Bonaparte sera le premier à profiter.

Gribeauval allège notre artillerie de campagne ; mais qu'on n'entende pas par là qu'il remplace des pièces de gros calibre par de plus petites, au prix d'une diminution de puissance : tout autre est la révolution qu'il opère. Il détermine aussi rigoureusement que possible le minimum de poids auquel on peut réduire les canons ou obusiers de chaque calibre, sans diminuer sensiblement leur portée efficace ni leur puissance. Aussi le résultat de cette révolution est-il qu'en allégeant l'artillerie de campagne, on la rend plus puissante. Elle conduira des canons de 12 et des obusiers de 24 sur les terrains où l'on n'aurait traîné qu'avec peine des pièces de 8, et elle engagera, déplacera sur les champs de bataille des pièces capables de ruiner les points d'appui naturels ou artificiels des armées.

4" La concentration des efforts.

Voici donc la force brutale mise au service de l'offensive dans la bataille, comme elle le fut cent cinquante ans plus tôt dans les sièges, et les mêmes idées, qui ont formé la substance des théories de Vauban pour l'attaque des places, vont être appliquées maintenant à l'attaque des positions, à la guerre de campagne. Sur le champ de bataille, comme dans une enceinte fortifiée, il s'agit de faire brèche. Cette notion fondamentale se développe spontanément chez les officiers du corps royal de l'artillerie, et quand Guibert les interroge sur

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l'emploi de leur arme, le premier principe qu'il leur emprunte, c'est que a l'objet de l'artillerie ne doit point être de tuer des hommes sur la totalité du front de l'ennemi ; il doit être de renverser, de détruire des parties de ce front. 11 faut que les batteries soient fortes. Alors elles procurent des effets décisifs, elles font trouée » .

Mais écoutons les artilleurs eux-mêmes : le chevalier du Teil revient sans cesse sur ce point capital dans son petit opuscule sur V Usage de V artillerie nouvelle :

« Il faut réunir sur les points principaux et sur les parties faibles les plus menacées la plus grande quantité de feux îl faudra réunir le plus grand nombre

de troupes et une plus grande quantité d' ai'tillerie sur les points oi( l'o7i veut forcer l'ennemi, tandis qu'on fera illusion sur les autres

« // faut imiltiplier V artillerie sur les points d'attaque qui doivent décider de la victoire. V artillerie., ainsi soutenue et multipliée avec intelligence,

procure des effets décisifs L'on suppose ici que

l'artillerie est multipliée sur un point d'attaque essentiel L'artillerie conservera ses avantages sur celle

de l'ennemi lorsqu'elle rassemblera continuellement

son feu sur les points décisifs S'il se trouve des

retranchements fermés ou des redoutes, en multipliant les feux sur elles, il sera facile de les écraser. Dans ce cas, les batteries se placeront le plus avantageusement qu'elles pourront, soit en prolongeant les faces, soit en

les battant directement Toute cette artillerie, placée

et exécutée avec intelligence, doit faire un grand ravage

« Il n'est question, dans les attaques de postes, que de réunir sur quelques-unes de leurs parties faibles tout son feu et ses efforts pour obliger V ennemi de les abandonner,

« Le moment où les troupes doivent agir est déterminé par les ravages qu'aura faits l'artillerie sur les

troupes et les retranchements Les retranchements

étant ouv^erts, les troupes ennemies inquiétées et battues de toutes parts, la victoire qu'a préparée l'artillerie ne dépend plus que de la bravoure des troupes... Les retranchements ayant été renversés, les troupes battues dans tous les points où l'on a pu les découvrir, rien ne doit arrêter l'impétuosité de l'attaque. »

Voilà donc, énergiquement présenté et rappelé sans cesse dans cet opuscule de quelques pages, le principe de la concentration des efforts^ et voilà indiquée pour la première fois d'une manière formelle lo. préparation de l'attaque par Vartillerie. Du Teil montre bien la filiation des idées dans l'exposé qu'il fait des moyens d'action par lesquels on parvient à ce but ; c'est aux gros calibres et aux obusiers qu'il faut avoir recours ' pour ouvrir la voie à l'infanterie ; en un mot,

1 « Les pièces de gros calibres doivent être employées dans les poinls principaux où l'ennemi peut résister ou faire effort. , . Les grosses i)iôces de l'attaque doivent être destinées i^i renverser les retranchements, tandis que d'autres batteries de même calibre prendront des prolongements et auront pour ol>jel l'artillerie qu'on pourrait leur opposer.

« Les batteries d'obuses aideront le canon h renverser les diilérents obstacles et seront surtout dirigées dans les rues et sur les gros édifices, ainsi que dans toutes les parties du village où les

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c'est la destruction des obstacles, la ruine des points d'appui qu'on demande d'abord à celte artillerie nouvelle. Elle est surtout une arme efficace au service de l'offensive, jusque-là tenue en échec par les positions naturelles et les armes de petit calibre ; et, par suite, elle agit décisivement pour rendre la guerre plus active et plus vigoureuse.

Adoptée une première fois en 176S, mais définitivement imposée et admise en 1774, l'artillerie nouvelle est peu connue des tacticiens, et Guibert même n'entrevoit pas encore la révolution qu'elle va produire. Les officiers d'artillerie sont d'abord seuls à en bien connaître toutes les propriétés, et à deviner l'essor qu'elle va donner à la guerre offensive.

5° Tactique de l'artillerie.

Ces grands changements dans le matériel et l'emploi de l'artillerie ont plusieurs conséquences essentielles : la première, c'est que l'artillerie, plus nombreuse et plus mobile, devient une arme capable d'évoluer sur le champ de bataille avec les deux autres. La tactique de l'artillerie et celle de l'infanterie doivent se combiner, tenir compte l'une de l'autre ; les officiers du

troupes pourraient être à couvert jusqu'au moment d'agir

Le véritable objet de l'obuse est de brûler les maisons où l'ennemi peut se retrancher, d'incendier des magasins, de renverser des palissades et d'écraser des haies. . . Les obuses seront très avantageux à employer, soit qu'il faille détruire les fraises, les palissades de toute espèce, les abatis, etc., soit qu'il faille inquiéter les troupes au dedans. »

corps royal doivent avoir des notions de tactique générale, et les officiers généraux doivent savoir employer l'artillerie. Du Teil ne peut parler du rôle de son arme sans faire intervenir l'infanterie, et il est naturellement porté à étendre à l'ensemble des troupes ce principe de concentration des efforts qu'il a conçu d'abord comme artilleur:

(( Les troupes et l'artillerie devant se protéger mutuellement, dit-il dans sa préface, il est indispensable à l'artillerie de connaître la tactique des troupes, ou au moins les résultats de leurs principaux mouvements et l'effet plus ou moins grand qu'elle doit produire sur telle ou telle manœuvre, et juger de leur importance, et de la nécessité d'accélérer son feu ou de changer de position. Il n'est pas moins important que l'officier d'infanterie et de cavalerie, qui doit commander toutes les armes et, par conséquent, l'artillerie, connaisse la portée des différentes bouches à feu, la manière de les emplacer, et les résultats généraux de leur exécution. J'ose espérer que, par la lecture de mon ouvrage, il se fera une idée nette et précise de tous ces objets. ))

Avant 1765, on ne s'occupait, dans les écoles d'artillerie, que du métier même de l'officier de canonniers ou de bombardiers; mais Gribeauval, embrassant dans toute son étendue la révolution qu'il voulait accomplir dans son arme, fit consacrer une partie des séances à la tactique et à « l'emploi de l'infanterie avec le canon de bataille » .

Une autre conséquence de cette transformation de l'artillerie, c'est l'esprit offensif qu'elle donne à l'arme, désormais en état de briser presque toutes les résis-

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tances matérielles du champ de bataille. Cette passion de l'offensive réagit, d'une part, sur la doctrine tactique des officiers d'artillerie, et, d'autre part, sur les procédés particuliers à l'arme. L'artillerie à cheval n'est pas encore créée en France, et déjà le chevalier du Teil préconise ces charges d'artillerie légère qui feront bientôt la gloire des Sénarmont, des Drouot. Comme dans l'infanterie, la tactique de 1780 est à peu près celle de 1800:

« L'artillerie et les troupes profitent de tous les terrains qui peuvent les couvrir et conduire à l'ennemi ; déboucher et marcher rapidement, parce que cette impétuosité l'étonné et souvent le déconcerte. L'artillerie, arrivée à bonne portée, c'est-à-dire à 500 ou 430 toises, l'attaque et bientôt lui en impose, parce que ses coups sont plus certains et plus décisifs

« L'on ne doit pas douter que du canon de 4 qui viendrait s'emplacer en avant de ces pièces (c'est-àdire en face des batteries de position de l'ennemi) non par des mouvements processionnels, comme cela se pratiquait autrefois, avec des chevaux attelés en file, et faisant faire à chaque pièce une conversion qui offrait au tir de l'artillerie ennemie quatre ou cinq toises de front par pièce ; mais au contraire lorsque allégé, plus mobile et attelé à la prolonge, on arrivera an galop, les pièces de front et espacées telles qu'elles doivent être en bataille ; c'est alors que l'on verra que le feu des pièces de 4 étant plus vif par la facilité de la manœuvre, elles en imposeront à des pièces, fus.sentelles de 24, parce qu'on donnera toujours trois ou quatre boulets contre un.

« Il faut observer qu'on peut arriver à 600 ou 700 toises de l'ennemi, sans craindre beaucoup l'efTet de son artillerie, parce qu'on est éloigné et en mouvement; à cette distance l'on mettra à Ja prolonge, et plus près si l'on trouve quelques abris ; la plupart des canonniers monteront sur les chevaux et, prenant le galop, l'on arrivera à 400 toises ; au commandement de : Halte, les chevaux feront demi-tour à droite et retourneront les pièces qui, à l'instant, entreront en action. Je demande si l'on peut manœuvrer d'une manière plus active ? n

6° Activité et offensive.

Activité, vitesse, offensive ininterrompue, c'est une des préoccupations essentielles de l'école de Gribeauval :

« S'il est vrai, comme on n'en saurait douter, que le destin des places dépende presque toujours de celui des combats, qu'elles ne soient que des accessoires, que le système de la guerre enfin soit changé, et qu'il consiste à avoir des armées bien constituées, mobiles et manœuvrières, il faut de toute nécessité que l'artillerie participe à ces grands changements Aujourd'hui, l'emplacement et le déplacement des batteries doivent être aussi accélérés que les mouvements

rapides des troupes Les troupes victorieuses qui

pénètrent dans un poste seront suivies de leur canon et de quelques pièces de 8 et de 12. Au cas que l'ennemi vienne à faire ferme dans quelques châteaux ou maisons fortes, on le suivra de poste en poste. »

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Dans la défensive même, « qu'on n'enferme jamais les pièces dans des ouvrages » ; qu'on ne soit jamais attaché à aucune position : « Toute défensive uniquement fondée sur des positions retranchées est absolument contraire à toutes les grandes vues, aux vrais et solides principes de Fart de la guerre. Le sublime de la défensive consiste à ne pas se priver de faire craindre à son tour l'offensive à l'ennemi ; c'est donc relativement à la défensive active qu'il faut développer l'usage de l'artillerie » .

Cette activité, du Teil veut l'étendre jusqu'à la défense des places, ce qui serait sans exemple, et il indique les procédés qui seront appliqués avec succès pendant les guerres de la Révolution, à Valenciennes, etc.

« La mobilité universellement reconnue dans l'artillerie de campagne rend son usage indispensable dans

l'attaque et surtout dans la défense des places Le

grand art de défendre les places consiste à en éloigner les approches et à multiplier les obstacles sous les pas de l'assiégeant Que ne doit pas attendre le commandant d'une place assiégée de son artillerie de campagne, lorsque l'ennemi se sera déterminé à l'investir pour en faire la conquête? Il pourra lui disputer pied à pied les bois, les gorges, les ravins, et tout ce qui fait obstacle aux approches de la place, et l'inquiéter dans son investissement. De quel avantage ne sera-t-elle pas dans toutes les sorties de quelque importance, etc., etc. »

Recommandant à la fois la mobilité et la concentration des forces, du Teil développe une théorie de la

défense des côtes, qui appelle la comparaison avec le mémoire de Bonaparte sur la défense de la Corse : « Toute descente projetée doit avoir lieu, et l'expérience a plus d'une fois prouvé que tous les moyens employés jusqu'à présent pour s'y opposer ont été insuffisants. Je dis donc qu'il faut fortifier les points essentiels et non défendre la côte » ; et il recommande de tenir réunies toutes les troupes disponibles, pour les porter au point menacé.

On ne peut guère lire le chapitre qu'il consacre aux passages de rivières sans songer au passage du Pô en 1796 : « Je ne traiterai point du passage des rivières à force ouverte. Je regarde cette entreprise, non seulement comme très périlleuse, mais encore comme une opération qui, pour avoir réussi quelquefois, n'en est pas moins hors des règles de l'art de la guerre. C'est par des dispositions illusoires, par des marches forcées, par la science des mouvements, l'habileté des manœuvres, qu'il les faut passer ».

Concentration des efforts, d'une part; activité, mobilité, esprit offensif de l'autre : voilà surtout ce que préconise du Teil.

7° Avantages de l'offensive.

Guibert et du Teil recommandent l'olTensive en raison des avantages que procure l'activité, du trouble qu elle jette chez l'adversaire. Tous les militaires de leur temps soutiennent la même thèse avec des arguments plus ou moins différents. Frédéric II, qui veut

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roffensive lors même qu'on est inférieur en force, invoque l'ascendant moral qu'elle procure. Bourcet, au contraire, attribue à l'offensive des avantages d'ordre plus matériel, et dont la réalité peut se démontrer rigoureusement.

Elle met l'assaillant en état de prévenir le défenseur : « La puissance qui agit offensivement n'a que la corde à parcourir, tandis que celle qui est forcée à

se défendre a toute l'étendue de l'arc ; quelque

attention que puisse avoir le défenseur de préparer ses communications et ses ordres de marche pour renforcer les parties attaquées, ses troupes n'y arriveront pas à temps si le général de l'armée d'offensive a pris soin de cacher son mouvement et son projet; car, quelque confiance qu'on puisse avoir dans la fîdéhté des espions ou dans le rapport des déserteurs, il faut le temps d'être averti, celui de donner des ordres nécessaires, et celui de la marche des troupes, même les plus voisines, pour arriver au point critique.

« Le général d'offensive pourra toujours combiner ses mouvements de façon à gagner sur son ennemi un ou deux jours de marche, ou seulement plusieurs heures qui pourront suffire à l'exécution de son projet ; il saura d'ailleurs positivement le nombre contre lequel il aura à combattre, sans qu'il puisse être possible à celui qui se défend de prévoir aucune partie de son projet ni le nombre contre lequel il aura à résister; d'où on pourra généralement conclure que l'offensive a des

avantages décisifs sur la défensive On pourrait

objecter aux avantages dont on vient de parler que tous les points ne sont pas également essentiels, qu'on

proportionnera les précautions de la défense à la plus ou moins grande importance des débouchés, et qu'on aura toujours assez de forces sur les points principaux pour espérer qu'ils résistent jusqu'à l'arrivée des secours. Mais si à ces précautions on oppose la ressource qu'aura un ennemi supérieur de form-er plusieurs attaques, les unes simulées, les autres véritables, on sera forcé de convenir que le général de défensive ne se dégarnira jamais vis-à-vis des points où il verra paraître des têtes de troupes, etc. S'il abandonne quelques débouchés à sa droite et à sa gauche, l'armée supérieure y percera ; s'il s'étend au contraire pour garder toute l'étendue de sa frontière, il n'y aura pas grande difficulté à forcer un ou deux points de cette étendue par l'effort total d'une armée supérieure et de séparer par conséquent l'armée inférieure en deux ou trois corps qui n'auraient plus de communications

entre eux De quelque façon que puisse se poster

un général en défensive dans les montagnes, il iiH empêchera jamais une armée supérieure de percer. »

Du Teil nous a montré que, dans la défense des côtes, on ne pouvait espérer empêcher l'assaillant de débarquer ; Bourcet démontre qu'en montagne, on ne peut l'empêcher de percer. La solution indiquée dans les deux cas est la même : tenir les forces réunies et manœuvrer; faire, en un mot, de la défensive indirecte et active.

« On entend par défensive active, dit Bourcet, les mouvements et opérations d'offensive que peuvent faire les troupes de défensive réunies sur une ou deux bonnes positions Quelles entreprises pourra former

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le général d'offensive ? Elles se réduiront à trois moyens: 1° Investir une place ou en faire le siège ; 2° Chercher à déposler son ennemi, soit en le combattant, soit par des mouvements particuliers ; 3° Marcher en avant sans s'embarrasser des places fortifiées qui peuvent se trouver sur sa droite ou sur sa gauche. »

Un siège divisera ses forces et ne laissera plus en face du défenseur qu'un corps d'observation ; attaquer le défenseur sera le plus souvent imprudent, car ce genre d'entreprises réussit rarement en montagnes ; il ne reste donc que la ressource de le déposter par des manœuvres dans un pays où les principaux passages sont sans doute tenus par des places fortes, opération difficile et où la supériorité numérique perd beaucoup de ses avantages. « Il doit donc passer pour constant que la défensive active mérite la préséance dans tous les pays, et principalement dans les montagnes, sur la défensive simple. »

Ainsi, par tous les raisonnements, par toutes les voies, c'est toujours à l'offensive que conduisent les écrivains militaires du XVIII*' siècle, et c'est à la guerre de mouvements, à la guerre vigoureuse et rapide, qu'ils veulent en venir.

S'étonnera-t-on dès lors que Bonaparte, instruit à l'école des duTeil, des Guibert, des Bourcet, soit pénétré comme eux des avantages de l'offensive et de la rapidité ?

THÉORIES PARTICDLIÈRES

1° Les dépôts et lignes d'opérations.

Nous nous sommes préoccupés exclusivement jusqu'ici des transformations dans le matériel ou la tactique qui avaient contribué directement à rendre la guerre plus active. Nous ne pouvons avoir la prétention de résumer ici toute la doctrine de Feuquières, de Turpin, de Guibert, de Lloyd, de Bourcet, de Bosroger ; mais il en est certaines parties qui prendront un relief particulier dans le système de guerre de Napoléon, et qu'on ne peut passer sous silence. Nous nous attacherons surtout à ce qui concerne les dépôts et lignes d'opérations, puis à certaines théories spéciales à Bourcet et à du Teil, et enfin aux connaissances que l'on possédait alors sur la géographie militaire.

Les magasins, les dépôts jouent un rôle important à la guerre, lors même qu'on essaye de vivre sur le pays ; les dispositions à prendre pour les former et les couvrir sont un des principaux soucis du général. Tous les écrivains du XVI il« siècle ont donné une attention

particulière à cet objet, et c'est surtout Guibert et Lloyd qui en ont fait une étude complète.

« Je ne suis pas exclusif ni outré dans mes opinions, écrit Guibert ; je ne dirai pas à une armée : n'ayez point d'équipages, de vivres, de magasins, de moyens de transport; vivez toujours du pays; avancez, s'il le faut, dans les déserts de l'Ukraine; la Providence vous nourrira. Je veux qu'une armée ait un équipage de vivres, mais le moins nombreux possible, proportionné à sa force, à la nature du pays où elle doit agir, et aux moyens qu'exigent les opérations ordinaires. Je veux que, partant d'un fleuve, d'une frontière, elle ait sur cette base des magasins et des entrepôts bien disposés relativement à leur sûreté et au plan de ses opérations. Je veux que, si elle est dans le pays ennemi, ses magasins soient formés aux dépens du pays et par les soins du pays. »

Ces magasins, on les formera de loin en loin à mesure qu'on pénétrera dans le territoire ennemi ; Guibert donne pour cela l'exemple de César en Afrique \

* « César descend en Afrique avec quelques légions seulement ; il s'y trouve sans vivres, sans magasins, sans places de guerre. Une tempête a dispersé et éloigné la plus grande partie de sa flotte. Les ennemis se rassemblent de toutes jiarts ; il a contre lui les Numides infatigables et bien autrement harcelants que nos troupes légères actuelles. Il se retranche au bord de la mer; de là, pied à pied, et conservant toujours sa communication avec ce premier entrepôt, il s'avance dans le pays, y établit des postes par échelons, s'empare de la ville d'Adrumetum, en fait un second entrepôt, y forme des magasins, puis, ayant reçu des renforts, abandonne sa première position, en prend une seconde plus ofilensive. ^)

Ne fût-ce que pour aller de l'avant, il faut que ces magasins soient remplis d'avance ou rapidement, pour ne pas retarder l'armée ; mais il est non moins important, pour manœuvrer, que l'on puisse trouver ou improviser sur-le-champ de nouveaux entrepôts et abandonner les premiers :

« L'ennemi prend, je suppose, une position inattendue, et où je ne veux ni ne peux l'attaquer; je suis sûr de le déposter ou de le prendre à revers en marchant sur son flanc. Suivant notre routine actuelle, il faut que, pour ce changement de direction, je me forme de nouveaux établissements et de nouveaux rayons de communication. On me demande quinze jours pour la formation de ces nouveaux établissements : il faut, diton, rassembler des matières, bâtir des fours, etc. Voilà précisément où je ne veux pas, s'il se peut, que les vivres me commandent ; voilà où je veux que la régie redouble d'industrie, que l'armée vive des ressources da pays ; qu'elle sache souffrir, changer de

nourriture, jeûner, s'il le faut, sans murmurer Il

faut que l'ennemi me voie marcher, quand il me croira enchaîné par des calculs de subsistances ; il faut que ce genre de guerre nouveau l'étonné, ne lui laisse le temps de respirer nulle part, et fasse voir à ses dépens cette vérité constante, qu'il n'y a presque pas de position tenable devant une armée bien constituée, sobre, patiente et manœuvriùre. »

Tout cela n'est autre chose que la description, aussi complète que possible, du terrible « changement de ligne d'opérations», l'arme offensive et défensive la plus savante et la pUis redoutable de Napoléon; c'est

le commentaire du fameux aphorisme : « Changer de Jigne d'opérations est une des manœuvres les plus habiles qu'enseigne l'art de la guerre » ; mais ce que Napoléon appellera « ligne d'opérations», Guibert le nomme plus clairement « rayon de communication ». Cette manœuvre est d'ailleurs classique au XYIII*^ siècle ; Lloyd, Bourcet lui accordent, comme Guibert, une grande importance \

2o La ligne d'opérations.

C'est Lloyd qui se sert le premier de l'expression que

• « 11 y a des circonstances a la guerre où il faut savoir abandonner une de ses communications pour soutenir l'autre. . . Lorsque M. le duc de Broglie s'avança en 1760 sur Corbach et tit avancer M. de Saint-Germain sur la Dymel, il eût été fort avantageux de réunir les deux armées sur la Dymel et d'abandonner la communication sur Francfort. . . Dans cette supposition, qu'aurait-on pu craindre ? Si les ennemis se fussent portés sur le Mein, on les y aurait suivis et ils s'y seraient trouvés compromis.

« On peut conclure, en général, que la trop grande étendue des communications à garder est un si grand inconvénient qu'il ne faut plus s'étonner si les armées qui opèrent dans des pays éloignés de leurs frontières n'ont pas des succès soutenus, et qu'il ne conviendra jamais à la France de porter ses armes en Italie qu'autant qu'elle se trouvera alliée avec le roi de Sardaigne, en Allemagne qu'autant que les électeurs de Cologne, de Trêves et de Mayence, Palatin, le landgrave de Hesse ou les Hollandais se trouveront unis avec elle ; et si le roi de Prusse a eu des succès auxquels on n'aurait jamais dû s'attendre, c'est que sa position était centrale relativement à toutes les puissances contre lesquelles il avait à se défendre et qu'au moyen de l'Elbe et de l'Oder qui le couvraient, il n'avait presque pas de communications à garder et pouvait, sans inconvénient, faire ses mouvements sur toute direction. » (Bolkcet.)

Napoléon consacrera : « Nous sommes obligés, dit-il, de déterminer certains points fixes où nous établissons nos magasins de vivres, munitions, etc., d'où les convois ensuite viennent approvisionner l'armée. Ces points servent de base aux opérations qui se conduisent vers d'autres points fixes et déterminés aussi dans le pays ennemi, si c'est une guerre offensive que vous avez à conduire ; la ligne qui unit entre eux tous ces points sur lesquels une armée doit opérer, s'appelle la <( ligne d'opérations ».

Si les communications sont de longueur indéterminée, les lignes d'opérations ont des limites très précises :

« Une armée constituée comme le sont les nôtres, dit-il, ne peut agir sur une ligne d'opérations de plus de trente lieues, à moins qu'elle ne communique avec ses dépôts par des canaux navigables, etc. n

La nécessité de protéger les lignes d'opérations lui inspire une réflexion qu'il est intéressant de comparer avec les principales manœuvres de la première campagne de Bonaparte :

« Quand l'ennemi marche à vous de front en cherchant à vous gagner le flanc, il faut commencer par attaquer le corps qui vous tourne, parce que vous serez toujours à temps d'attaquer avec succès celui qui vous fait face, et il n'en serait pas ainsi de l'autre. Si vous poussiez devant vous, une marche ou deux, ce corps qui vous fait' face, laissant l'autre manœuvrer à son gré, ce premier succès, bien loin de vous être utile, vous ruinerait absolument ; l'ennemi, laissé à luimême, prendrait quelque bonne position derrière vous

et VOUS intercepterait toute communication, de sorte que c'est vraiment Tintérèt de l'ennemi de s'en aller pour vous attirer après lui, et laisser à l'autre corps la facilité d'agir, comme je l'indique ici. »

En résumé, c'est un point de doctrine bien établi au XVIIP siècle, et que l'histoire de toutes les campagnes a démontré jusqu'à l'évidence, depuis Annibal et César jusqu'à Frédéric II, qu'un général ne conserve toutes ses forces et toute sa liberté d'action que si ses hôpitaux et ses approvisionnements sont enfermés dans des lieux fortifiés. C'est le seul moyen de ne pas employer une grande partie de ses troupes à protéger des convois interminables*. Cela posé, il est clair que plus les impedimenta seront concentrés, plus leur protection sera simple et le service facile. La réunion de tous les hôpitaux, magasins et dépôts dans une seule place forte à la fois est donc la solution la plus avantageuse.

Si l'on peut disposer de plusieurs places réparties dans la zone des opérations, et dont chacune soit prête à servir de dépôt unique à l'armée , celle-ci peut prendre son « rayon de communication », comme dit

' »< L'entrepôt général d'une frontière doit se lixer loujours sur les derrières dans une ou deux places, à l'abri d'un coup de main, où les ennemis ne puissent faire des incursions. »

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