‹ L'éducation morale au lycéeChapitre 10 sur 19 · L'ESPRIT D'INDIVIDUALISME · texte numérisé non relu

L'ESPRIT D'INDIVIDUALISME

professions purement intellectuelles une vocation déterminée (1).

Les autres, qu'on s'en garde bien ! Encourageons-les plutôt à suivre les carrières pratiques, d'agriculteurs, de commerçants, d'industriels, d'ingénieurs, de financiers, en parlant d elles avec estime, en les traitant sur un pied d'égalité avec les autres , en offrant à ceux qui en sentiraient le goût une préparation directe et solide. Ces carrières-là, il est vrai, après les avoir conquises, il faut les conserver, il faut les reconquérir en quelque sorte jour par jour par une activité laborieuse et soutenue. Mais aussi il n'y a pas de meilleure école pour rendre à notre race ses qualités, aujourd Iiui si rares, d initiative hardie, d'âpre énergie, d'indépendance personnelle, et à notre esprit national le goût de ce qui dure et le sens des réalités.

(i) M. Jules Lemaitre a écrit là-dessus dans le Figaro une série d'articles qui ont eu un jjrand retentissement qu'ils méritaient.

Surtout, en arrachant les jeunes gens aux vieux courants qui les entraînent, il importerait beaucoup d'appeler leurs regards sur l'état présent du monde, sur la force des choses qui l'emporte à la conquête économique du globe, à l'exploitation de ses trésors, à l'expansion coloniale et maritime. Au lieu de s'hypnotiser sur la capitale , s'ils ont à quitter leur province , qu'ils aillent , avec la protection intelligente et soutenue de la mère-patrie, coloniser et mettre en valeur ces immenses pays que le sang de nos soldats nous a, procurés en Afrique et en Extrême- Orient. Mais qui ne voit qu'à de pareilles entreprises une éducation spéciale s'impose ? Non certes une éducation de fonctionnaire doux et docile, mais d'homme de lutte, robuste au physique et au moral, incliné au pratique et au réel, trempé de caractère, s'élançant dans la vie sans crainte des périls et des difficultés, audacieux et persévérant, habile à se débrouiller par lui-même et

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à se retourner suivant les éventualités (1). Enfin, et c'est même par là qu'il faudra commencer, il serait urgent que les familles françaises, les familles bourgeoises en particulier, s'affranchissent des idées arriérées qui pèsent sur elles et qu'elles se persuadent bien qu'elles n'ont pas à faire la fortune de chacun de leurs fils. Métier de forçat pour le père, calcul déplorable pour l'enfant qui, assuré de l'aisance, ne prend plus la peine de l'acquérir et se laisse aller au sommeil. Cette réforme est beaucoup plus importante que celle de l'internat, dont la rudesse, après tout, vaut encore mieux pour l'enfant, que le dorlotage du foyer domestique ; plus importante que celle des règlements et des programmes scolaires, qui, en l'état actuel des mœurs, servent tout au moins de frein à l'esprit de désordre et d'aiguillon à la paresse. A coup sûr, elle

(1) C'est la thèse favorite du P. Didon dans ses allocutions à la jeunesse, qu'il a recueillies en volume et publiées sous le titre i' Éducation présente. j^Plon édit.)

doit leur être antérieure, car les autres ne sont pas possibles sans celle-là, la famille et la société neutralisant l'influence de l'école, ou, qui pis est, l'école se réglant finalement sur la famille et la société.

Voilà pour les mœurs. Mais les institutions, surtout en France, réagissant sur les mœurs, peut-être y aurait-il lieu d'en modifier aussi quelques-unes sans préjudice pour la constitution fondamentale du pays. Ce ne serait pas, par exemple, le révolutionner de fond en comble que de décider que les intérêts professionnels auraient au Parlement une représentation plus en rapport avec leur importance, au risque d'y rencontrer moins d'avocats et de médecins. Notre régime de succession et notre centralisation administrative ne sont pas non plus des bases si essentielles de l'édifice qu'il faille craindre d'y porter une main sacrilège sous peine de le renverser. Enfin, il faudrait avoir la liberté d'association, pour que l'individu ne se trou-

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vât plus isolé en face de l'ÉLat omnipotent.

Éducation, mœurs, institutions, je m'aperçois que voilà bien des réformes proposées, et, quoiqu'elles soient facilement et immédiatement réalisables, il ne faudrait pas connaître la torpeur formidable de la routine française pour oser espérer qu'elle se réveillera enfin.

Aujourd'hui, M. Demolins lui-même n'oserait pas soutenir que tout le monde, en France, n'avait pas vu comme lui quels sont les moyens propres à nous relever. Seulement, comme ils sont gênants et qu'ils dérangent nos habitudes, nous faisions semblant de ne pas les avoir aperçus. Les plus résolus en proposaient cent autres, hormis ceux-là. Je fais allusion, par exemple, aux ligueurs de V Action morale, à ces hommes distingués qui prêchent le renouvellement social par l'esprit de sacrifice , l'immolation de soi-même et l'amour du prochain. Comme si la morale pouvait avoir pour l'amélioration de la société

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la même efficacité que pour celle de l'individu ! Comme s'il suffisait de la prêcher pour qu'elle fût pratiquée ! Dans ces chapelles laïques, je vois beaucoup d'évéques pour peu de fidèles. Et il en sera ainsi tant que M. Desjardins et les autres s'obstineront à mettre la charrue avant les bœufs, à faire tomber le bon grain de leurs paroles sur un terrain rebelle aie recevoir. Ils prêchent l'effort et le triomphe sur soimême à des générations auxquelles la famille, l'école et le milieu social dans son ensemble insinuent de bonne heure le goût de la vie tranquille, sans secousses et sans aléas. C'est ce milieu qu il faut modifier avant toute chose, dans le sens de l'effort continu, de l'énergie intense, de l'esprit d initiative et de responsabilité. Et de compter avant tout sur soimême, cela n'empêche pas, je vais le dire, de s'aimer et de s'assister les uns les autres.

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