‹ L'éducation morale au lycéeChapitre 11 sur 19 · SOLIDARITE ET CHAUITÉ CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

SOLIDARITE ET CHAUITÉ CHRÉTIENNE

L'esprit crindlvidualisme , voilà donc ce que nous placerons à la base de notre système d'éducation. Chacun a le droit et le devoir de cultiver le lot de facultés qu'il a reçues en naissant, de les porter à leur plus haut point de richesse et de fécondité, d'en tirer à son profit et à son honneur le meilleur parti possible. C'est la condition indispensable de n'importe quel progrès dans l'ordre privé comme dans l'ordre public.

Mais nous vivons en société. Par la nature même des choses, notre Moi entretient des relations et des dépendances inévitables avec la patrie et avec l'humanité ; il ne peut même

se développer qu'avec leur complicité; il est le premier intéressé à leur conservation et à leurs progrès. D'où des devoirs sociaux et des obligations de solidarité qui ne s'imposent pas avec moins de force à chacun d'entre nous que la culture de son propre Moi.

Cette vérité fondamentale n'a pas été toujours reconnue comme telle. 11 y a eu, il y a encore des gens pour pousser le culte du Moi jusqu'à ses extrêmes limites, pour attribuer à l'individu non seulement la priorité à laquelle il a droit, mais pour ne considérer que lui, que son bonheur, indépendamment de la collectivité et même à ses dépens, comme si l'individu était, selon les vœux de la nature, le but, la fin de la création. A les en croire, tous les règnes de la nature : minéral, végétal, animal, nous présentent le spectacle d'une vaste mêlée dans laquelle la loi du développement de chaque être se heurte à la loi du développement de l'autre. De l'évoluante cellule à Thomme dernier-né,

SOLIDARITÉ ET ClIARITÉ CHRÉTIENNE. 61

c'est une bataille éperdue. Et si de l'individu nous reportons les yeux sur les espèces, de 1 homme sur les nations, nous retrouvons partout le même universel massacre. Pas d'autre loi que la loi du plus fort. Il faut un vainqueur et un vaincu. Or ce qui est doit être, et l'homme, s'il veut rester dans les conditions de sa nature, ii aura, pour se faire une règle morale, qu'à l'emprunter à la réalité qui l'entoure. Ily a une mêlée sociale comme il y a une mêlée de tous les éléments de l'univers, et l'homme devra s'appliquer à devenir le vainqueur, sinon le meurtrier de l'homme, comme la bête l'est de la bête, le lichen du lichen. Rien de sacré que le besoin de vivre à tout prix et d'épanouir ses virtualités. Malheur aux débiles, malheur aux simples, malheur aux bons !

Ne poussons pas les choses au noir ; tous nos individualistes ne sont point à ce degré débarrassés de scrupules. N'empêche que si leur doctrine venait jamais à triompher, on

62 L'ÉDLCATION xMORALE AU LYCÉE.

s'apercevrait vite combien elle est antisociale. Avec elle, on ramasse une agglomération d'individus, on ne fonde pas un peuple, une société. Cet individualisme sans frein est un isolant : à une société, pour s'organiser et durer, il faut un lien collectif, une âme commune , qui relie les uns aux autres les individus d'une même génération, et les générations entre elles. A bien lire l'ouvrage de M. Demolins sur la supériorité des Anglo- Saxons, on n'y découvre pas autre chose : il aboutit à prouver que si les Anglo-Saxons doivent leur prospérité extraordinaire à l'individualisme de chaque citoyen pris à part, ils ne le doivent pas moins à celui du Royaume- Uni pris collectivement. Or la politique anglaise ne peut être individualiste qu'à la condition qu'il existe entre tous les Anglais une réelle communauté de mœurs , de sentiments et de traditions, dont cette politique ne sera, à l'étranger, que l'écho et comme le prolongement.

SOLIDAUITE KT CIIAIUÏI': C II II KTI KX N K. C3

On a mis quelques années en France pour s'apercevoir de cette vérité, mais on y vient. Il n'y a presque personne aujourdliui qui osât publiquement enseigner la pure morale individualiste, et l'Université, la première, s'en garderait comme d'une hérésie. L'immense majorité de ceux qui ne veulent plus accepter une morale que de la raison et de la science ont renié celle-là pour embrasser celle de la solidarité. Un de ceux qui Font fait avec le plus d'éclat et de clialeurest M. Léon Bourgeois (1); et la propagation de cette doctrine n'a rien perdu à être entreprise, non plus par des spéculatifs, mais par un chef de parti. M. Maurice Barrés lui-même, le grand-prêtre du Moi, semble être venu à résipiscence. Ses Déracinés, qu'est-ce autre chose que le tableau du lamentable avortement de l'individualisme dans les générations présentes et qu'un éloquent rappel à la solidarité avec nos aïeux, à la con-

(1) Dans beaucoup de ses discours et notauiuient dans l'opuscule intitulé Solidarité.

tinultc de nos vieilles traditions? Récemment enfin, un maître des plus écoutés, M. Ferdinand Brunetière, dans une série de conférences et d'articles contre l'individualisme, a porté à cette erreur des coups dont elle aura dans beaucoup d'esprits de la peine à se relever.

Il est certain en effet que la solidarité est un fait de nature. Considérez le règne minéral, végétal ou animal, les choses et les êtres vous paraîtront créés pour se grouper ou se soutenir comme une chaîne continue jusqu'au premier germe. Si, dans 1 humanité, la solidarité ne présente pas le même caractère de fatalité que dans les règnes inférieurs, c'est qu'à ce moment de l'évolution universelle, la liberté apparaît, mais la solidarité n'y est pas moins évidente. « Les hommes ne font pas nombre à travers le temps, ils font suite. » (1) Aux générations passées et à la série incalculable

(1) Ch. Recolin, Solidaiics. (Fischbacher éJit.)

SOLIDARITK ET CHARITÉ CHRÉTIENNK. 65

(le leurs efforts miisciilaires ou intellectuels nous devons la qualité plus raffinée de notre nourriture et de nos vêtements, le perfectionnement des objets les plus usuels, la domestication des forces de la nature, surtout notre avancement intellectuel et moral attesté par la distance qui sépare l'homme des cavernes d'un saint Vincent de Paul.

Aux vivants nous ne sommes pas moins redevables qu aux morts. Nul ne peut se vanter de n'avoir besoin que de lui-même. Il serait facile de prouver au parvenu qu'il ne s'est pas fait tout seul, que son étoile a été la main d'un ami, un bon conseil, une première mise de fonds, limitation d un prédécesseur, les vertus et les talents déposés en lui par ses parents disparus ; à l'homme de génie, au grand inventeur, que la tête ne peut pas dire à la main : « Je n ai pas besoin de tes services, » puisqu'il ne saurait vivre sans le concours quotidien d'une légion d'êtres anonymes : boulangers, maçons, forgerons, indispensa-

bles à son loisir et à son essor. Dans une certaine mesure, Pasteur a eu pour collaborateurs l'ouvrier qui affinait ses lancettes et celui qui arrondissait ses cornues.

Et par conséquent la conclusion s'impose. Pas d'égoïsme, car nul ne vivant de soi, nul ne doit vivre pour soi. Notre devoir est tracé partout dans la nature. Coupables nous serions si nous ne savions pas le lire. Il consistera à ne pas contredire la nature physique et morale, mais à la « continuer par choix d , à achever le fait dans le devoir librement accepté, à « transformer la solidarité mécanique en solidarité consentie, ce qui est en ce qui doit être, la réalité en obligation, le joug en levier, la lutte pour la vie en concours pour la vie » .

Telle est la morale solidariste. Elle est belle, qui le nierait? Confirmée par les dernières découvertes scientifiques, elle répond également aux progrès de la conscience. Être à la fois soi-même et les autres, et cela par raison, par libre consentement, quel ma-

Page 1