‹ L'éducation morale au lycéeChapitre 15 sur 19 · I. — La patrie · texte numérisé non relu

I. — La patrie

En prêchant à un jeune homme la soHdarité humaine, il ne faudrait pas se dissimuler que cette notion est encore trop vaste pour que son esprit, qui s'essaye à peine aux généralisations, puisse l'embrasser dans toute son ampleur. Celle de la solidarité entre citoyens d'une même patrie le frappera davantage par ses proportions plus réduites, et il sera plus facile de lui en faire saisir les avantages et admettre l'obligation. Car nous rangeons l'amour de la patrie au nombre de ces principes supérieurs que nous appelons les fondements de l'éducation universitaire. Il s'impose au même degré que les précédents par

son caractère de nécessité, d'utilité et d'universalité.

La patrie n'est ni une fiction mythologique ni l'œuvre de la fantaisie humaine. Beaucoup d éléments entrent dans sa définition : le territoire, la race, la langue, la religion, un passé commun et des intérêts identiques ; aucun ne lui est adéquat. La patrie est plus et mieux que cela, c'est une personnalité morale, indépendante du caprice ou de la violence des politiques , faite d'une certaine communauté de penser et de sentir, d une certaine harmonie des sympathies et des antipathies, de la conception et de la poursuite par plusieurs hommes associés d'un même idéal (1). La patrie consiste dans le caractère national, lequel peut subsister en dépit de beaucoup de diversités et même de dissentiments politiques et religieux. Lui-même se transforme suivant l'évolution historique,

(l) Lire le beau livre de M. Louis Lecrakd sur Vidée de Patrie. (Hachette édit.)

mais sans que le fond en soit jamais altéré. On ne parviendra jamais, même par la réalisation de la fraternité universelle, à détruire l'idée de patrie. Y réussirait-on qu'on n'aurait pas à s'en féliciter. Car à la patrie nous devons, contre très peu d'abus, un nombre considérable de services. C'est elle qui nous garantit l'indépendance et, par suite, la dignité du caractère ; qui inspire le courage de tenter de grandes entreprises, qui abrite l'originalité de chaque peuple et profite par là aux intérêts généraux de l'humanité. Au dedans, elle protège la famille, l'éducation, la propriété, le travail, la sécurité, la bienfaisance, la liberté, autant de bienfaits auxquels l'habitude d'en user nous rend insensibles, mais de la privation desquels nous souffririons cruellement. Enfin, elle imprime au caractère une orientation, à l'intelligence un stimulant; elle suscite au cœur un mouvement d'affections désintéressées qui nous relèvent au-dessus de notre énoïsme habituel.

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Sauf quelques rares exceptions, la patrie est aussi ce qui divise le moins, c'est peu dire, ce qui rapproche le plus. Elle retient également tous les cœurs, elle les fait vibrer à l'unisson. On le voit surtout dans les moments de crise , quand son honneur ou sa sécurité sont exposés. On oublie alors tous les désaccords et toutes les querelles pour se confondre dans un même sentiment d'angoisse et d'affection.

Pour toutes ces raisons, il importe de faire de la patrie le fondement de la pédagogie nationale. Seulement, pour elle connue pour la loi morale et la solidarité, nous nous y attacherons surtout à titre de principe d union et d'harmonie. M. Maurice Barrés a nié qu'il en fût ainsi. Son universitaire confond en effet la patrie avec un parti, le sien, celui qui doit lui procurer fortune et pouvoir : « Qu'est-ce que la France? dit-il. Une collection d'individus? un territoire ? Non pas, mais un ensemble d'idées. La France, c'est l'ensemble

des notions... qui composent la tradition de notre parti. On est Français autant qu on les possède dans Fâme. " Ainsi donc, au sens de Bouteiller, on ne nait pas Français, on le devient si on a sucé le lait de la doctrine de son parti, et on ne le devient qu'à cette condition. En vain vous lui répliqueriez que votre famille habite le sol français depuis des siècles, que vos aïeux Font fécondé de leur sueur, ou arrosé de leur sang, ou illustré de leurs travaux ou de leurs exploits, il ne reconnaît comme compatriotes que ceux qui pensent comme lui. Par contre, les idées de son parti auraient la vertu de donner la réalité de Français à des étrangers, arrivés d'hier, et dont la race, les instincts et les traditions seraient radicalement et de temps immémorial hostiles aux nôtres.

A mon tour de détromper M. Maurice Barrés. Ce patriotisme-là, s il est celui de quelques universitaires, ce que je veux ignorer, ne l'est pas de l'Université en général. Sur

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la patrie pas plus que sur la loi morale, nous n'avons de ces subtilités et de ces exclusivismes. Nous sommes plus simples et plus (raditionnistes qu'il ne se le figure. Sans préjudice de nos opinions individuelles, qui, je le reconnais, sont presque unanimement libérales , la patrie n'est pas pour nous un système politique particulier, matière à querelles et à divisions mortelles h la sérénité de l'école. En politique comme en religion, nous professons que ce serait faire acte de sectaire et d'usurpateur si nous tâchions d'imposer aux jeunes gens qu'on nous confie une doctrine particulière en opposition directe avec celle de leurs parents.

Qu'est-ce donc, selon nous, que la patrie ? Je viens de le dire, c'est cette personnalité morale, indépendante des théories politiques ou autres, formée d'un amalgame séculaire d'éléments particuliers : race, territoire, langue , histoire , faite surtout d'un caractère national déterminé , personnalité neutre, ou

plutôt incontestée, qui représente au milieu des autres nations de FEurope la perpétuité de la nation française. Voilà la notion, ni contingente ni passagère, mais nécessaire et stable, dont nous entendons faire aussi la substance et le but de l'éducation universitaire. Qui pourrait s'en scandaliser ?

Il y a un point cependant qu il convient d'éclaircir. J'ai dit moi-même que le caractère national, indestructible dans son essence, se transformait pourtant suivant révolution historique, et j'ajoute qu'avec lui se transforme également l'idée de patrie dont il constitue le fond principal. Personne ne le contestera. On ne se faisait pas chez nous la même idée de la patrie avant la guerre de Cent ans qu'après Jeanne d'Arc , après la royauté absolue que pendantla féodalité, sous Louis XIV qu'après 89. La Révolution française surtout, par le renouvellement général des conditions politiques et sociales , a marqué d'un trait nouveau sa physionomie, et ce trait, conservé

par Napoléon, accepté par la Charte, consacré à nouveau par des révolutions successives, demeure à jamais ineffaçable : c'est le libéralisme en matière civile et religieuse. La patrie française ne se conçoit plus sans ces deux droits primordiaux, la liberté civile et la liberté de conscience. Ceux-là même qui boudent le plus le progrès s'en réclament comme les autres, et il ne serait plus possible au pouvoir personnel, s il était restauré, de les confisquer. Par conséquent, il va de soi que l'idée de patrie que nous voulons mettre à la base de l'éducation nationale, nous n'irons pas la chercher par delà les temps écoulés jusque sous l'ancien régime; nous adopterons celle qui est en honneur aujourd'hui dans les partis politiques les plus différents, sous peine de condamner nos élèves à vivre plus tard en étrangers au milieu de leurs concitoyens.

Les Inslruciioiis font mention d'un autre trait de notre sentiment national sur lequel on appelle l'attention du professeur pour qu'il

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le maintienne et le développe avec soin, je veux parler de ce qu'il a d " international " et d' " humain » :

" La culture du sentiment national est délicate. Il faut avant tout fortifier le naturel amour du pays natal, raisonner cet instinct et l'éclairer ; mais , en France , sous peine d'une déchéance de notre esprit, nous ne devons ni oublier l'homme dans le citoyen, ni rétrécir, au profit apparent de notre pays, la place de l'humanité...

« La méthode qui prescrit de mettre partout notre pays au premier plan et le monde en prolongement expose l'écolier à des préjugés trop forts. Elle va directement contre le but qu'elle se propose... Nous n'avons jamais été, nous ne serons jamais des particularistes. Il fait partie de notre profession de Français d'aimer l'humanité et de la servir. »

Oserai-je exprimer le regret que les Insiructious aient passé si rapidement sur le problème de psychologie le plus délicat qui se puisse

imaginer et dont la solution comporte les conséquences les plus graves? Il fait partie de notre profession de Français d'aimer l'humanité et de la servir, j'en suis fier, et je reconnais qu'il faut entretenir dans notre jeunesse une si éminente vocation. J'observerai seulement que le sentiment national et le sentiment international sont contradictoires l'un à l'autre. On nous demande de conserver jalousement ces deux tendances et, par conséquent, de les concilier dans la bonne mesure, de nous tenir dans un juste milieu. Est-on bien sûr qu'on ne soit pas ici en pleine abstraction? Le juste milieu est bon en théorie : dans la pratique les hommes, et à plus forte raison les enfants, ne savent guère s'arrêter à la limite précise où un principe vrai se fausse en s'exagérant.

Dans l'espèce, le doute n'est pas permis, surtout aujourd'hui où la patrie, en outre des ennemis du dehors, doit compter avec les ennemis du dedans, je veux parler de ceux

qui cherchent à la ruiner dans l'esprit de la jeunesse par leurs théories prétendues humanitaires. Le patriotisme est susceptible de défauts, nous le savons; il voisine avec Fétroitesse d'esprit, la vanité, Fégoïsme, la haine et l'injustice. Mais les dangers de ces défauts sont moins funestes que ceux de leurs contraires. Chacun d'eux est l'envers d'une qualité. Ce n'est qu'à la condition d'être fier de son pays qu'on veut sa grandeur. L'égoïsme collectif est l'aiguillon du travail collectif. La haine est impie, mais le ressentiment est parfois un devoir. Et surtout le point de vue exclusivement national n'est-il pas le point de départ de tous les grands sentiments civiques ? Un peu limité sans doute : mais à trop embrasser on étreint mal. Craignons qu'à tant cultiver l'homme dans le citoyen , nous ne méritions le reproche de former des citoyens du monde beaucoup plus que d'un pays déterminé. Craignons qu'à ne pas mettre notre patrie au premier plan et à pla-

cer rélève systématiquement au point de vue <lc 1 humanité, il ne se glisse dans son esprit, par quelque fissure secrète, à l'endroit du sentiment national, un rayon de scepticisme et d'indifférence. Sans parler des anarchistes, il n'y a que trop de Français, actuellement, qui, sous prétexte d'une superbe impartialité, ne cessent, je ne dis pas d'éclairer, mais de dénigrer notre patrie en la comparant avec les pays voisins. L'orgueil national aurait moins d inconvénients que cette disposition d'esprit décorée du nom de scientifique, et, excès pour excès, s'il faut opter, j'opte pour l'orgueil (1).

L'éducation universitaire sera donc avant tout nationale, ^ous ferons de notre patrie l'idée maîtresse et dominante de notre pédagogie, quelque chose comme l'amour du prince pour les écoles de l'ancien régime. Nous enseignerons à nos élèves l'état de la

(1) M. Louis Legrand (o«y. cù.) dans une discussion analogue aboutit bravement à la même conchision.

France, son passé, le plus glorieux du reste de la terre, ses grandeurs et ses misères présentes, l'action qu'elle a exercée et qu'elle peut exercer encore sur le monde. Nous les mettrons en garde contre certaines utopies contemporaines. La nation française n'est pas une vision d'idéologue, maisune réalité située à tel endroit du globe terrestre. Elle n'est pas un lieu quelconque, un terrain vague, rendezvous de toute une population flottante, mais une patrie, unie et homogène, avec un tempérament déterminé. Nous nous appliquerons à la rendre à nos élèves aussi claire, aussi concrète, aussi vivante que possible en les aidant à se bien pénétrer du sens de leur race, de ses conquêtes et de ses traditions, de son idéal et de l'avenir qu'elle contient en germes. Le rêve splendide d'une entente entre tous les peuples même civilisés ne semble qu'un rêve. A le trop caresser, à s'en faire l'apôtre et l'initiateur, on risque d'énerver le sentiment national et d'aller, non à l'alliance,,

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mais à rabsorption. La meilleure garantie, pour chaque peuple, de durée et de prospérité est de rester lui-même. Nous serons dès lors traditionnistes : par tous les caractères de la personnalité française qu'il nous faut cultiver, par ses tendances cosmopolites qu'il nous faut modérer, par sa pureté qu'il nous faut défendre contre l'intrusion des concepts inassimilables (1). Et j'ajoute que, pour la France comme pour l'individu, d'être elle-même, cela ne l'empêchera pas, au contraire, d'aimer les autres peuples et, au besoin, de les servir.

Gardons-nous aussi de douter de l'efficacité de nos efforts. Le patriotisme a beau être un sentiment naturel, un besoin inné de sociabilité : dans tout ce qu'il contient de traditions et d'histoire, il peut être cultivé et développé par l'éducation. Abandonné à lui-même, il risquerait de dépérir et de se stériliser. Cela est

(1) Je reviendrai plus loin (conclusion, II) sur ce point capital de l'éducation nationale.

si vrai qu'il s'est trouvé des sociologues pour attribuer son origine exclusivement à l'éducation. N'avons-nous pas sous les yeux l'exemple de l'Allemagne pour nous démontrer au besoin tout ce que l'école peut apporter de flamme et d'intensité au sentiment national?

Seulement cette éducation ne doit pas rester purement scientifique ni s'adresser exclusivement aux intelligences. Pour l'inculquer profondément, il faut savoir lui faire prendre le chemin des cœurs, et ce n est qu'après qu'elle sera parvenue à les conquérir et à les échauffer que nous pourrons nous vanter d'avoir formé de bons patriotes. Rien n'est moins difficile d'ailleurs. Dans tous les pays, mais surtout en France, on est toujours sûr d'être bien accueilli quand on parle de la patrie.

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