Le p a \ s natal
Mais la patrieii'est pas une unité indivisible, telle que certains despotismes idéologiques ont pu la rêver. Dans les limites de la nationalité française, comme dans celles d'un cercle excentrique, se meuvent d'autres agrégats indépendants. Entre la grande association de l'État et l'individu s'interposent des groupements intermédiaires qu'on appelle les régions ou les provinces, chacune avec ses ressources et son originalité particulières. Il est bon, il est nécessaire à l'État comme à l'individu que ces groupements soient bien vivants. Sinon l'individu languit isolé et l'État s'appauvrit de cette force perdue. C'est donc d'une bonne pédagogie que d'enseigneraux jeunes gens le culte du pays natal. Ils trouveront le secret de la santé morale et de la force d'expansion dans cet attachement aux souvenirs de leur race et
clans cette familiarité avec la terre maternelle.
Cette pédagogie-là est-elle la nôtre ? M. Barrés a écrit son roman des Déracinés pour démontrer que non. Les déracinés, ce mot expressif s'applique à nos élèves , victimes d'une éducation trop abstraite, trop universelle, trop indépendante du temps et du milieu, qui, au lieu de les attacher à leur pays natal, leur en inspire le dégoût et l'éloignement. Voici comment l'explique l'auteur.
C'est dans la classe de philosophie du lycée de iNfancy qu'il a placé les héros de sa thèse. Ils sont là sept jeimes gens, de caractères divers, mais dont le trait commun est d'avoir l'âme lorraine. Ils ont dans les veines le sang, les idées, les traditions de cette province dans laquelle ils ont reçu le jour et des fortunes diverses. Leur professeur, un esprit très distingué, mais dogmatique et autoritaire, est un grand-prêtre de la raison pure, un Kantien déterminé. Sa règle unique consiste dans le fameux précepte : « Agis toujours de telle
sorte que ton action puisse servir de règle universelle. » Il prêche à ses élèves la vérité d'après son maître : pour leur conscience privée l'individualisme absolu, et pour leur raison l'universel. Insoucieux de tout ce qui, traditions et préjugés, les rattache au sol natal, il en déracine ces jeunes gens pour les transporter dans une humanité abstraite. Il les félicite chaque fois qu'ils se sont <' affranchis d'une particularité lorraine i' .
Première conséquence : il les affaiblit. Une éducation uniforme, qui, sans tenir aucun compte des idées, des habitudes, de la manière locale de sentir de chaque région de la France, leur substitue des principes généraux et détache de nous une partie de nousmêmes, faite précisément de ces idées et de ces habitudes, diminue d'autant notre individualité et par suite notre force de résistance dans la vie. }sous devenons des isolés, des citoyens du monde, poussière d'énergies en disponibilité. Quand on est Napoléon, on n'y
perd rien parce qu'on s'annexe le reste du monde. Un fonctionnaire encore se tire d'affaire, car plus sa culture aura été générale, plus facile sera sa faculté de prendre le ton et l'allure de chaque milieu. Mais si l'on appartient à la moyenne de l'humanitéet que notre destinée soit de continuer un effort particulariste sur la terre des ancêtres, une pareille culture affaiblit de ce qu'elle ôte à notre caractère de national et même de local (I).
Autre conséquence : elle déprovincialise, domiciliairement ou non. Le professeur, en effet, du moment qu'il ne cultive pas dans ses élèves les aptitudes spéciales de la race, ne songe pas à leur apprendre à découvrir dans leur propre pays un emploi utile pour leur activité. Bouteiller aurait pu inspirera deux des siens qui sont du Barrois l'idée de relever Bar qui décline ; à celui qui est du pays de la
(l) On lira avec intérêt sur cette question dans Catliolicisme et Démocratie de M. George Fonsegrive le chap. l'Education verbale.
L'KDUCATIOIN NATIONALE. 03
Seillc, d'essayer de refaire aux salines leur prospérité ; à celui de Longwy, de se créer une situation dans le bassin minier de la région. Mais non. Traitant les intelligences et les caractères qui lui ont été confiés comme des unités purement formelles, en doctrinaire de l'Etat qui ne comprend pas que la santé générale de la grande patrie française est faite de celle de chacune des petites qui la composent, par les horoscopes qu'il tire d'eux il les lance à la conquête de Paris, ^ la patrie de leurs âmes, le lieu marqué pour qu'ils accomplissent leur destinée. " Leurs classes finies, ils partent en effet povir la capitale. L'auteur nous les montre vaquant à différentes choses : la médecine, le droit, la littérature, le reportage, la politique. Mais on s aperçoit qu'ils n'ont plus aucune originalité : «Chacun d'eux porte en son âme un Lorrain mort jeune et désormais n'est plus qu'un individu. »
Mais il n'y avait pas que ces sept élèves dans la classe de Bouteiller. Que sont deve-
nus les autres ? Il serait intéressant de savoir quel effet a produit sur eux aussi l'enseignement déracineur. M. Barrés ne le dit pas, sans doute parce qu'il a pensé qu'il serait facile au lecteur de suppléer à son silence. Tous sans exception se sont déprovincialisés, les uns en embrassant la carrière ambulante du fonctionnarisme , et ceux-là même qui sont restés dans leur province en prenant l'air banal de Paris. Ceux-là se sont considérés comme très malheureux ; pour se venger du sort, ils ont pris le genre de sourire de leur province ou d'en rougir. Ils croient se grandir en vivant les yeux fixés sur la capitale pour en adopter avec une docilité moutonnière et une promptitude vaniteuse les modes, les engouements, les snobismes, les opinions politiques et littéraires, et jusqu'à cette Bêtise parisienne dont M. Paul Hervieu, un Parisien, a buriné d'un crayon incisif quelques échantillons.
Telle a été l'œuvre néfaste de Bouteiller. Mais Bouteiller n'est pas, dans l'esprit de
L'EULCATIO.N NATIONALE. 95
M. Barrés, un cas isolé, une exception. Cet universitaire est l'universitaire en général, et c'est tout le système d'éducation universitaire que l'auteur, très nettement, incrimine dans la personne de Bouteiller. C'est l'Université en général qu'il rend responsable du déracinement des jeunes Français et, par voie de conséquence, de la crise actuelle des volontés.
Ai-je besoin de déclarer que je n'accepte pas tant de pessimisme? Et d'abord, pourquoi mettre seule en cause l'Université ? Si c est le système de l'éducation classique qui a tort, il a tort partout où il est donné, dans les maisons libres aussi bien que dans celles de l'Etat. Puis ce système n'est pas seul coupable : le déracinement est dû à des causes sociales plus générales, à la centralisation excessive, à l'attraction de Paris, tous maux dont l'Université ne peut mais, et dont même elle est la première à souffrir.
Mais cee réserves faites, je suis pleinement
traccoi d ici pour déplorer la tendance universelle qui pousse le Français à quitter sa province, ou tout au moins à se dépouiller de toute particularité du pays natal pour ressembler à un Parisien. Tout le monde y perd : Paris, qui est encombré de provinciaux inutiles ; la province, dont l'originalité s'en va; et la France elle-même, caj" la vie provinciale s'éteignant, un appauvrissement général doit fatalement s'ensuivre. Je ne souhaite pas assurément que tout le monde sans exception soit rivé inéluctablement à sa province, ni qu'on en garde précieusement tous les travers, l'accent inclus, s il est vicieux. Je dis seulement qu'il est déplorable que les provinciaux n'aient d yeux que pour Paris, qu'ils n'hésitent pas, toutes les fois qu'ils le peuvent, à y élire domicile, et qu'ils croient devoir se dédommager d'en être empêchés en prenant d'un Parisien la tournure d'esprit et jusqu'aux plus sots préjugés. En thèse générale, on ne devrait émigrer qu'aux colonies.
De celle silualioii, sans admettre avec M. Barrés que tout le tort en soit à l'Université, je veux bien croire que celle-ci aurait pu s'en émouvoir davantage et qu'elle se devrait autant qu'au pays d'y porter remède dans la mesure de ses moyens. Car, autant et plus peut-être que l'État pour décentraliser administrativemeiit, — politiquement, ce n'est ni possible ni désirable, — l'Université en a pour décentraliser intellectuellement. Je vais les dire , en ce qui regarde l'enseignement secondaire.
A lui seul, le lycée ne suffirait pas pour faire aimera un jeune homme son pays natal. Mais le jeune homme n'en a pas besoin. Il l'aime tout naturellement, parce qu il y est né, qu'il y a joué tout petit et qu il existe entre ses premières impressions et le paysage environnant : plaine, mer ou montagne, une association tellement intime que le ressouvenir des unes n'est plus possible sans que l'image de l'autre se lève immédiatement
dans son esprit. Il l'aime parce que sa famille y a a duré » (Paul Bourget), et que de cette alliance quelquefois séculaire il a des témoins sous les yeux, des souvenirs de famille, des arrière-parents, des morts au cimetière. 11 l'aime enfin pour une raison toute physique, parce qu'il y a eu de bonne heure entre son corps et ce climat une pénétration si profonde qu'il souffre d'en être arraché.
Mais cet amour du pays natal qu il ne crée pas, le lycée pourrait l'enfoncer plus profondément dans les moelles de la jeunesse, en même temps que le raisonner et l'éclairer.
Si on écoutait Mistral et les félibres, ce serait bien simple : il n'y aurait qu'à donner dans les écoles une place aux dialectes provinciaux à côté du français. Chimérique, ce moyen, et dangereux. On ne ressuscite pas artificiellement une langue. Ou si on y réussit, elle ne servira qu'à un cénacle de lettrés.. Le peuple ne parlera jamais que la langue qu'il se sera faite lui-même. S'il y a eu un
homme capable de rendre la vie à un parler provincial, c'est bien le génial auteur de Mireille. Patiemment, avec une érudition immense et un éclectisme réfléchi, il a reforgé, après Aubanel et Roumanille, le vocabulaire et la syntaxe du dialecte provençal. Mais le résultat de ce grand effort n'a été qu'un langage composite et conventionnel, en usage chez les félibres , mais étranger en partie aux habitants même du Comtat et du pays d'Arles. Si on déférait à son vœu, Mistral serait le premier déçu ; car la nation provençale n'existant plus et les Provençaux étant devenus des Français , ses compatriotes feraient sans cesse des infidélités à la langue provençale pour retourner spontanément à la langue française, la seule vivante, parce qu'en France , actuellement , le seul peuple français vit.
Quel danger, au reste, si pareil rêve était réalisable ! Si la nation fait la langue, n'est-ce pas la langue aussi qui fait la nation ? La
France, qui, il y a déjà sept siècles, a voulu être une, doit le rester de plus en plus, sous peine de disparaître. Sa langue, voilà, autant et plus que sa centralisation politique, l'outil nécessaire et la réelle garantie de cette unité. Y toucher, serait admettre d'avance sa dissolution prochaine. Que l'Autriche actuelle nous serve d'exemple. C'est la pluralité des langues qui est l'agent principal de ses dissensions intestines, et il n'est pas difficile de prévoir ce qu'elle deviendra le jour où les trois ou quatre nationalités dont elle est la somme beaucoup plus que la fusion n'auront plus entre elles le lien d'une commune vénération pour leur vieil empereur. Laissons donc de côté ce moyen, qui ne réussirait pas ou réussirait trop.
Mais parmi ceux à la fois possibles et souhaitables, le premier serait que le recrutement des maîtres fût le plus possible local ou tout au moins régional. Comment voulez-vous qu'un Breton qui vient aujourd'hui enseigner
LF.DLCATIO.N N AT I 0 N ALK. 101
à Marseille avec la perspective creii repartir demain pour Nancy ne soit pas partout où il passe un dépaysé, incapable d inspirer à ses élèves un patriotisme local qu'il ne saurait ni comprendre ni partager? Cela est si vrai que, le plus souvent, ces oiseaux de passage sont hostiles aux pays où ils se sont pour un instant posés, et, loin d'en prêcher 1 amour, ils seraient plutôt tentés de donner le fâcheux exemple du dénigrement. Des professeurs indigènes ou tout au moins de la région verraient leur province avec les mêmes yeux que leurs élèves, ils en aimeraient pour les mêmes raisons 1 aspect, le climat, les mœurs, les traditions et jusqu'aux préjugés. Au lieu d'avoir à sefforcer pour s'engrener les uns aux autres, ils formeraient comme une sorte de grande famille où on se comprendrait à demimots et par de simples allusions. Souvent même ils se découvriraient entre eux des connaissances, des amis, des parents communs, et de là naîtrait tout un amalgame d'intérêts
et de sympathies dont Famour du pays serait le premier à profiter.
On pourrait aussi assigner, dans l'enseignement de chaque lycée, une place à part à riîistoire et à la géographie de la région. On a fondé dans quelques facultés des chaires de ce genre : pourquoi n'en entendrait-on pas quelques échos au lycée? Youdrait-on me faire croire que le lycéen de Brest, de Nancy ou de Marseille serait moins intéressé par le détail, parfois héroïque, de l'histoire de sa province que par celui, souvent insignifiant, de l'histoire de la Pologne ou de la république de Venise? Où serait le mal qu'il apprit tout ce qu'il y a de sites curieux et de beautés naturelles dans son pays, de préférence à tel affluent de l'Ohio ou même du Dnieper? Surtout si, par une leçon de choses, celle-là vraiment digne de ce nom, on le menait sur les lieux, si un guide compétent lui faisait parcourir dans des promenades souvent répétées les endroits historiques fameux et les
L'KDUCATION NATIONALE. 103
points d'excursion les plus renommés? Songez à ce que dix années de ce régime accumuleraient dans l'esprit avide et dans le cœur chaud de la jeunesse d'amour ardent et raisonné pour la petite patrie.
Mais de tous les moyens capables de rattacher — domiciliairement cette fois ^ — les jeunes gens au pays natal et à leur province, celui-ci serait à mon sens le plus rapide et le plus sur, le rappel de la jeunesse des lycées à l'agriculture, à l'industrie et au commerce.
L'enseignement classique actuel est et demeure intangible : pour la formation d'une élite, il na pas son pareil. Mais, comme presque tout le monde veut en user, il se trouve que, par ses méthodes de préparation générale et de culture désintéressée, il est aussi un merveilleux fabricant de fonctionnaires, de critiques littéraires et de politiciens. A dix-huit ans, le bachelier es sciences ou es lettres se découvre en général la vocation du droit, delà médecine, de la littérature ou de
l'armée. Seuls, les blackboulés se dirigent piteusement et comme des chiens qu'on fouette vers l'agriculture, l'industrie ou le commerce : médiocres recrues, sans apprentissage aucun, sans même la tournure d'esprit qu'il faut, condamnés à végéter dans des situations subalternes, s'ils n'ont pas eu le bon esprit de naître de pères ayant déjà réussi.
Or quel intérêt veut-on que des fonctionnaires, des critiques littéraires ou des politiciens aient à rester dans leur pays d'origine ? Pour un fonctionnaire, la marge de l'avancement est plus étendue dans toute la France que dans le Quercy ou dans le Roussillon. On ne voit pas très bien un critique littéraire se fixant dans sa province. Paris lui vaudra toujours mieux que Lyon, à plus forte raison que Carpentras. Enfin tout politicien se croit ministrable, et il n'y a de ministères qu'à Paris.
Il y a plus de chances assurément pour voir un médecin ou un avocat s'installer dans sa
1,'ÊUUCATIO.N NATION ALi:. lO:.
ville natale. Mais que de villes, grandes ou petites, où il n'y a plus. Dieu merci, assez de malades ou de plaignants pour suffire au grand nombre de ceux qui brûlent de leur prodiguer leurs secours ! Que faire ? On va cliercher fortune ailleurs.
Ce qui est 1 exception dans les carrières libérales est au contraire la règle dans les autres, auxquelles je ne sais pourquoi on a refusé jusqu'ici ce beau nom. Il est rare qu un jeune homme qui se destine à l'agriculture, à l'industrie ou au commerce se dépayse. Ou il succède à son père, ou il prend la suite d'un patron, ou il fonde un établissement au centre d'une clientèle dont il est déjà connu : dans tous les cas il reste sur place. En vue de ne pas s'en séparer, ses parents avaient choisi pour son apprentissage une des branches de ces carrières plus spécialement prospères dans le pays. Maintenant qu'il travaille pour son compte, il n'a pas de raisons d'en adopter une autre.
Or, pour rappeler la jeunesse à l'agriculture, à l'industrie et au commerce, il existe au lycée un excellent instrument, l'enseignement moderne. Non pas tel, par exemple, qu'il est donné actuellement. Conçu sur le modèle du classique, il n'est, à Arai dire, la différence des langues mise à part, que sa doublure et son rival. 11 est animé du même esprit général et désintéressé ; il conduit au même but, les carrières libérales et les fonctions de l'État. Création bâtarde dont on ne voit pas bien le résultat, sinon qu'il nuit plus ou moins sournoisement à son aîné. Je ne lui suis point hostile, et la preuve, c'est qu'il ne dépendrait pas de moi qu'étant tel qu'on nous l'a fait les seules portes qui lui restent illogiquement fermées du droit et de la médecine lui fussent ouvertes à deux battants. C'est sa conception que je critique, c'est à son orientation que je m'en prends.
L ancien enseignement spécial avait plus sa raison d'être, précisément pour ce qu'il y
avait en lui de spécial. Il s'était discrédité par le recrutement inférieur de ses luaitres et de ses élèves. Mais aujourd hui tout cela est bien changé. Les deux personnels de maîtres se valent, et il n'est pas rare de rencontrer dans l'enseignement moderne des professeurs dont les grades sont ceux de l'enseignement classique. Le niveau des élèves s'est également relevé. Des examinateurs au baccalauréat ont publiquement reconnu qu'il y a dans le moderne plus de non-valeurs choquantes que dans l'autre, mais ({ue ses meilleurs élèves sont tout à fait égaux aux bons du classique, et qu'entre ces deux extrêmes flotte une masse de médiocres qui, tout pesé, ne valent pas moins que la masse correspondante dans l'enseignement rival.
Dans ces conditions, quelle utile réforme si on revenait bravement à l'ancien régime, si on réinstallait l'enseignement spécial sur les mêmes principes qu'autrefois, plus larges encore, si possible, et mieux compris; si on
108 L'ÉDLiCATIOiN MORALE AU LYCÉE.
tirait de lui tout ce qu'il peut donner et rien que cela, une vaillante population d'agriculteurs, d'industriels et de commerçants instruits, laborieux, entreprenants !
Parbleu, je sais bien l'objection. L'Université offre ce qu'on lui demande. Si la majorité des parents, au lieu de rêver pour leurs fils des carrières administratives et libérales, revenait à une estime plus intelligente des autres, à celles-là aussi l'Université réserverait dans ses lycées une préparation directe et irréprochable. — Cela est vrai. L'esprit public est le premier coupable, c'est par lui qu'il faut commencer la réforme. On s'y est déjà employé. Des livres comme ceux, par exemple, de M. Demolins sont faits pour créer un mouvement dans ce sens. Le chef de l'Etat, des personnages officiels, des écrivains écoutés du public (1) ont émis dans des circonstances récentes de précieux encouragements. Enfin
(l) MM. Jul:s Leimilrc et Alfred Fouillée prineipalement.
j'attends beaucoup de rexpériencc. Témoins de rencombrement formidable des carrières favorites et de la faillite des licenciés, les parents finiront bien par sacrifier leur vanité à l'intérêt de leurs enfants.
Ce jour-là l'enseignement moderne, retrouvant sa raison d'être et répondant à des besoins précis, recevrait un élan qu il n'a pas encore connu. Dès les premières classes on s'y pénétrerait de cette vérité salutaire que pour n'être pas entré à Saint-Gyr ou à Polytechnique on n'est pas forcément un imbécile, qu'il est aussi beau d'avoir créé ou relevé une branche de l'industrie, du commerce ou de l'agriculture que d'être notaire ou autre officier ministériel, que cela procurera peut-être autant d'honneurs, probablement plus d'argent et à coup sur plus de liberté. Sans renoncer à une culture esthétique qui permette de goûter Schiller ou Shakespeare dans le texte, on orienterait l'enseignement des langues vivantes dans une voie de plus en plus pratique.
de manière que l'élève les parlât et les lût couramment, qu'il put lire aussi les ouvrages spéciaux qui traitent de sa partie. On en prendrait plus à son aise avec l'histoire grecque et romaine , et le temps qu'on gagnerait sur elles, on le consacrerait avec plus de profit à l'étude approfondie de la géographie, de la géographie économique surtout, avec laquelle un futur agriculteur, industriel ou commerçant devrait être complètement familiarisé. Je donnerais, bien entendu, à la géographie économique de la région une place prépondérante. Les excursions et les visites d'établissements en éclaireraient les leçons.
Et voilà par où je dis que cet enseignement, sous le même toit ou non que renseignement classique, pourrait être, si on y tenait, le moyen le plus rapide et le plus efficace d attacher le jeune homme au sol natal, et de 1 y attacher non pas pour qu'il y pèse d un poids inutile d oisif, mais pour
qu'il le travaille et lui fasse porter des fruits. Le mal signalé plus haut, quoique trop exclusivement attribué à l'Université, est assez réel pour que l'Université prenne tous les moyens en son pouvoir de l'enrayer.
On m'objectera peut-être que, s'il est très méritoire d'avoir trouvé à l'éducation morale dans nos lycées les quatre fondements que je viens de passer en revue, cela n'explique pas de quel droit je pose leur nécessité, au nom de qui ou de quoi leur obligation, sur quelle raison supérieure je fonde ces fondements. On voit les quatre pierres angulaires de l'édifice : où est la clef de voûte ?
La synthèse de ces éléments d'éducation peut être tentée, elle l'a été, et définitivement aux yeux de bien des gens, mais je répète qu'actuellement elle n'est pas, selon moi, matière d'enseignement au lycée. A une
SYiNTHESE. 113
extrémité, le christianisme intégral, je veux dire le surnaturel; à l'autre, le positivisme athée, et, entre les deux, toute la gamme des déismes, rationalismes, idéalismes, que l'habileté conseille ou que la timidité subit : on a le choix. Mais, écartant, comme je le fais, par la question préalable le positivisme athée, quelle autre doctrine l'Université prendrait-elle sur elle d'imposer aux jeunes gens ? Le catholicisme ? Elle a une clientèle protestante etisraélite. Le protestantisme n'est professé chez nous que par un très petit nombre. Le judaïsme n'est pas dans nos traditions. Reste une variété de philosophies où l'on essaye tant mal que bien le sauvetage de l'idéalisme, sortes de déismes sentimentaux qui résistent difficilement à l'expérience, parce que de la négation du surnaturel, c'est-à-dire de la libre intervention de la Providence, à la confession de l'inutilité de Dieu et de cette confession à l'athéisme la pente est rapide.
Toutefois je ne suis pas de ceux qui supprimeraient la classe de philosophie de l'enseignement secondaire. A défaut de certitudes, l'esprit peut en retirer une autre sorte de profit(l). Je crois bon que les jeunes gens, à la fin de leurs études, après avoir jusque-là vécu, agi, pensé en quelque sorte inconsciemment, soient appelés à se regarder vivre, agir et penser ; qu'on tourne leur attention du côté des choses de l'âme et de ses relations avec le monde extérieur ; qu'on fasse passer sous leurs yeux les grands problèmes que cette étude a soulevés avec les principales solutions auxquelles ils ont abouti. En d autres termes, je crois bon qu'ils apprennent les éléments de la psychologie, de la logique, de la morale et un peu de l'histoire de la philosophie. D'autant plus qu'il y en a parmi nos élèves, qui, appartenant à des familles étran-
(1) M. Alfred Fouillée, dans son livre récent : les Eludes classiques et la Démocratie, ch. iv, a présenté là-dessus (juelques utiles observations.
gères OU indifférentes à toute éducation, soit morale, soit religieuse, ne sauront jamais de ces matières que ce que nous leur en aurons appris. Sans la classe de philosophie, ils seraient condamnés à ignorer tout un champ d'études, le plus relevé sans doute, et, faute d'ouvertures sur l'idéal, ils verseraient immanquablement dans un utilitarisme épais.
La philosophie aura donc sa place dans tous les lycées, mais elle restera dans tous à sa place, c'est-à-dire élémentaire, sans prétentions ni témérités, plus soucieuse de bâtir et de consolider que d'ébranler et de détruire, aiguisant le sens critique en vue d apprendre à distinguer et non à démolir, ramenée aux points essentiels et réduite aux données de l'observation et du bon sens.
Mais à quelle doctrine se rallier? On le devine de reste, à celle qui est conservatrice des croyances morales et religieuses sans lesquelles la vie privée et la vie publique sont également sans boussole et sans support, con-
serva triée de notre dignité, de notre liberté et de nos destinées immortelles. Nous nous rallierons au spiritualisme. Je ne particularise pas, je prends cette dénomination dans son sens le plus large, comprenant à la fois le dynamisme de M. Fouillée, le kantisme de M. Boutroux, l'idéalisme de M. Laclielier, d'autres encore. Est pour moi du spiritualisme toute philosophie qui, sans même tendre expressément à la soutenir, laisse sauve la croyance à l'existence de Dieu, à la liberté humaine et à la vie future.
Ce n'est pas que je considère les démonstrations spiritualistes comme péremptoires. Les vérités de l'ordre moral ne reposent pas sur des preuves offrant le même genre de certitude que les preuves scientifiques. Vérités d'intuition, c'est l'âme qui les saisit directement, et elle s'y tient attachée comme à un indispensable appui. Mais si le spiritualisme ne les prouve pas absolument, il ne les nie pas non plus, bien au contraire il les re-
joint, il s'y accorde, il leur fournil un degré de crédibilité très appréciable à la raison.
Il y en a qui ne manqueront pas de protester contre l'obligation d'enseigner un système uniforme et auquel peut-être leur conscience n'adhère pas. Je les renverrai, pour qu'ils déploient leur enseigne, à la chaire de faculté, au livre, à la revue. Mais ils conviendront eux-mêmes qu'au lycée ce n'est pas pour soi qu on professe, c'est pour les autres, pour la société.
Or les autres, ce sont des catholiques, des protestants, des israélites, qui ne sont pas venus chez nous pour y entendre la réfutation plus ou moins indirecte des croyances que leurs pères leur ont transmises. Il faut qu'au sortir de la classe ils soient disposés à prendre sans plus d'inquiétude qu'avant le chemin de l'église, du temple ou de la synagogue. L'enseignement qu'ils recevront, sans chercher son point de départ dans les dogmes d'aucun culte particulier, devra donc les ser-
vil' tous également en imprimant profondément dans le cœur et dans l'esprit de la jeunesse les grandes vérités primordiales qui sont la base commune de toutes les religions.
Et quant à la société, elle exerce, tout comme l'individu, un droit sur l'enseignement du professeur. Ce n'est pas de rêveurs ou de dilettanti qu'elle a le plus besoin, mais d'hommes à conscience claire, à bon sens robuste, à volonté bien trempée, capables de dévouement et d'élan. Et c'est encore le spiritualisme, par les assises qu'il jette dans les jeunes âmes, qui est la plus efficace préparation de ces serviteurs utiles que le pays attend.
Je n'oublie pas d'autre part que, dans un camp opposé, le spiritualisme universitaire parait insuffisant à certains esprits absolus. Réfractaires aux demi-mesures, et de plus triomphant de notre propre a^eu sur l'incertitude des philosophies, ceux-là ne se déclareraient satisfaits que si nous consentions à conduire cette sagesse naturelle, par elle-
SYNTHESE. IIO
même incomplète, à son terme final, à son couronnement, qui est un principe supérieur, une foi. Très sincèrement je le regrette, mais je ne puis que constater que l'Université, en l'état actuel des esprits, ni ne peut ni ne doit aller aussi loin. Parmi les principes connus, l'évidente fragilité des uns, la violente opposition faite aux autres, lui interdisent d'en adopter aucun officiellement. Par ses origines et par sa fin, par les besoins auxquels elle répond, l'Université est synonyme de libéralisme, de tolérance et d'union : c'est pour cela qu'elle se trace au lycée une limite, qui n'est pas une lacune préméditée, mais la rançon indispensable du noble but de concorde qu'elle poursuit.
En sera-t-il toujours ainsi? Est-il défendu d'entrevoir un temps où il sera permis de reconstituer une morale d'Etat, librement acceptée de tous? où tous les jeunes Français sans exception, quelque soit leur mode d'éducation, communieront dans l'unité d'une
même croyance ? Ce temps ne viendra pas avant que le conflit d'opinions qui nous divise aujourd hui si profondément soit apaisé et que les principes fondamentaux de la vie individuelle et de la vie sociale aient cessé d'être discutés ; pas avant que l'équilibre soit rétabli entre les idées et les mœurs. Alors, mais alors seulement, l'identité entre l'éducation et la vie pourra être réalisée.
Au profit de quelle doctrine ? C'est le secret de l'avenir. Il semble bien pourtant que de toutes celles qui se partagent l'élite contemporaine, le christianisme et le positivisme, deux pôles opposés, par leur franchise et par leur consistance, réunissent le plus de suffrages. Les intermédiaires, véritables manteaux d'arlequin, sans unité ni liaison, ont de la peine à sortir des sanctuaires étroits où quelques esprits subtils s'en nourrissent. En réalité, la lutte est entre le naturalisme et la foi.
Le positivisme scientifique se flatte d'être
SYNTHESK. 121
la morale prédestinée, future légatrice universelle de toutes les autres. A son aise, mais pour le moment sa victoire reste encore trop douteuse, trop contestables ses résultats, pour qu'on lui reconnaisse le droit de s'imposer, par l'intermédiaire de l'enseignement public, à la masse de la nation.
Pour nous, nous espérons au contraire et nous croyons dans le triomphe final, définitif, des principes chrétiens. Les illusions qu'on se forme sur l'avenir du rationalisme naturaliste viennent de ce qu'on n'en connaît pas encore suffisamment les effets, individuels et surtout sociaux. Il a des adeptes, mais qui cessent généralement de l'être dans leur foyer. La femme lui échappe presque complètement : c'est elle, fille, sœur, épouse ou mère, qui par son apport chrétien couvre les erreurs et répare les défaillances de son entourage. Nous mourons de ce qui nous manque de christianisme, elle nous fait vivre de ce qui lui en reste. Et les progrès de l'adversaire ne
semblent si assurés que parce que le monde n'en aperçoit que les résultats partiels (1).
Mais cela ne durera pas, et il faudra bien que la morale scientifique décrive tout son cycle. C'est alors, c'est quand Tliomme osera vivre conformément à ses idées, c'est surtout quand la femme, gagnée, elle aussi, aux nouveautés, rivalisera de mœurs, si je puis dire, avec l'homme, autrement dit quand la morale positiviste aura fait ses preuves complètes, qu'elle sera jugée comme elle mérite de l'être et définitivement condamnée. Ce jour-là, le christianisme réapparaîtra aux générations désabusées comme l'arche de salut. A ce moment il aura, lui aussi, bénéficié d'une évolution que ses meilleurs adhérents escomptent avec confiance : il aura donné, autant que possible, la préférence à la vie morale sur la soumission matérielle, à la charité du cœur
(1) Lire là-dessus un remnrquable article de Mme la vicomtesse n'Adhémar dans la Quinzaine du 16 septembre
SYNTHESE. lîS
sur l'abandoii absolu de riiilelligence, à la rénovation morale et sociale sur le rêve d'une puissance temporelle ; il aura éliminé tout ce qui dans son organisation est incompatible avec l'esprit de notre temps; il aura accepté toute la science et toute la démocratie ; en un mot, il se sera mis en correspondance parfaite avec le progrès social et le développement des idées. Ce sera l'beure providentielle où, loin de représenter, comme on le pense injustement, un élément de régression, il se révélera à l'immense majorité des hommes comme l'unique soutien spirituel, l'unique fondement de la culture morale la plus étendue.
Dés lors tout conflit aura cessé, et l'accord, aujourd'hui rompu, entre les croyances et les mœurs sera restauré. 11 se passera en France ce qui se passe aujourd'hui en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Russie, en Amérique, où, la religion marchant au pas de la civilisation et la civilisation au pas de la religion, l'Etat peut sans tyrannie patronner
une morale religieuse. La maîtrise des esprits appartenant sans opposition appréciable au christianisme, FÉtat français ou, ce qui est tout un, rUniversité redeviendra alors officiellement chrétienne. Mais il faut, au préalable, que l'époque de transition où nous vivons soit écoulée. A moins qu'on n'aime mieux espérer que, d'eux-mêmes et spontanément, l'ensemble de nos concitoyezis retourneront à l'Évangile. Mais je crains bien qu'au point où nous en sommes, nous ne puissions déjà plus être éclairés par le raisonnement, mais seulement par lexpérience