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LA LOI MORALE ET LE SENTIMENT RELIGIEUX

Élever des enfants, au fond, ne signifie pas autre chose que les former à faire ceci, à ne pas faire cela, par conséquent à choisir. Or tout choix suppose une règle d après laquelle on se détermine. Inculquer cette règle, par la parole et par l'exemple, de manière qu'elle ne fasse plus qu'un avec la conscience de l'enfant, si bien qu en lui obéissant ce soit à lui-même qu il obéisse, voilà à la fois le but, la méthode et le résultat d'une bonne éducation.

Mais comme on peut varier d'opinion sur la nature de cette règle, et qu'en fait de

graves débats se sont élevés sur ce point, commençons par nous demander quelle sera, au lycée, la règle adoptée, quels seront ces fondements sur lesquels l'Université bâtira cette éducation morale qu'elle a tant à cœur de donner.

Sera-ce une morale religieuse particulière? Sur cette base vénérable a été assise l'éducation de tous les Français sans exception avant 89, et l'est encore aujourd'hui celle de nos jeunes compatriotes confiés à des maîtres congréganistes. Dieu a parlé dans la Bible, et le catholicisme romain est seul à posséder le sens authentique de sa parole, tel est le principe que l'Église, la plus forte et la plus claire expression chez nous de 1 idée religieuse, a inscrit en tète de son système d'éducation. Elle en fait le stimulant et le frein des jeunes intelligences. Elle est vigilante à empêcher que rien dans l'enseignement de ses écoles ni dans leurs pratiques n'aille à le contrecarrer. Au contraire , tout s'y rapporte et s'y

ramène comme au suprême aboutissement.

Quelque sympathique qu'on puisse être à ce système d'éducation, comment ne pas voir qu il ne répond plus maintenant au vœu de tous les Français? que l'incrédulité, lindifférence, ou simplement l'espritlaïque a gagné beaucoup de terrain? qu'il n'y a pas que des catholiques en France ? qu'il y a des protestants et des juifs ? Est-ce un bien ? ou un mal ? Je ne juge pas, je constate. Mais exclurez-vous tout ce monde-là de renseignement secondaire ? Ou bien, par un com pelle inirare renouvelé du moyen âge, espérez-vous le contraindre à rentrer dans un dogme dont il ne veut plus ? Poser la question, c'est la résoudre.

Je n'ai aucune hostilité contre les maisons d'enseignement libre. Si, à un point de vue très élevé, au point de vue de lunité morale de la patrie, je regrette que tous les Français ne reçoivent pas la même éducation et que le fossé profond qui sépare les deux moitiés de notre pays aille toujours s'élargissant, je

reconnais avec Jules Simon et tant d autres universitaires non suspects que l'absence de concurrence risquerait de nous endormir dans la routine et dans l'apathie. Mais s'il est juste, souhaitable et nécessaire que pour les uns il y ait des maisons qui fassent de la religion et de tel culte la base de leur système d'éducation, il l'est non moins que les autres trouvent à leur disposition des écoles sécularisées, fondées sur des principes plus larges et plus hospitaliers.

Sera-ce la morale scientifique?

L'absolu religieux a provoqué de nos jours par une réaction naturelle l'absolu irréligieux. A l'extrême opposé de la morale reposant sur le dogme, des esprits libres et logiques ont construit la morale scientifique. Elle a, comme les autres, ses ignorants, ses exaltés et ses snobs, mais aussi ses sages et ses héros. Son principe est l'adhésion aux lois de la nature, lois universelles et fatales. Elle se résigne au mal et à la mort totale.

Elle se contente de réagir par une sorte de stoïcisme qui n est pas sans grandeur.

11 est possible que cette morale soit la seule en rapport avec les progrès de la science et de la raison; il est possible qu'elle soit celle de lavenir. A coup sur, elle n'est pas celle du présent, celle de la majorité des Français nos contemporains. On a dit un jour à la tribune du Parlement que nous étions encore culluaires : je n accepte ni le mot ni la chose. Les Français, en général, sont mieux que cela. Sans parler des croyants instruits et réfléchis, l'hérédité religieuse et les suggestions de la vie de famille ont maintenu dans la masse, et pour longtemps encore, un idéalisme moral qui dépasse le culte et se plait aux postulats de 1 existence de Dieu et de l'immortalité de lame. Les Français sont foncièrement laïques : athées nullement. C'est un fait, constaté par tout le monde, vérifié par les réveils intermittents de la vieille foi religieuse, et contre lequel les décisions d'un

conseil municipal, fût-ce de Paris, ne prévaudront point.

Or ce n'est pas avec les Français du vingt et unième siècle que TUniversité à affaire, c'est avec ceux de nos jours. Pour ce qui sera de ce temps éloigné, nos successeurs y pourvoiront. Pour le moment, ils'agit de savoir si, étant donné que la majorité des parents a les croyances, les traditions ou les préjugés — comme on voudra — que je viens de dire, étant donné que de ces parents il y en a qui préfèrent néanmoins aux établissements congréganistes ceux de l'Etat, il s'agit de savoir si on les réduira à opter entre leur libéralisme et leurs convictions. Car je ne suppose pas que par un fanatisme à rebours il puisse être question d'imposer à toute la jeunesse française le credo positiviste pas plus qu'un autre. Ce genre de dogmatisme n'est plus de notre âge, et « la liberté des opinions deviendrait illusoire si la société s'emparait des générations naissantes pour leur dicter ce

qu'elles doivent croire » . (Gondorcet.) Autant vaudrait proclamer la banqueroute de la Révolution qui a fondé la société nouvelle sur deux bases indéfectibles, la liberté religieuse et la liberté civile.

Entre les deux extrêmes, nous voilà portés au juste milieu. Définissons-le.

Gomme conséquence donc de Textréme division des opinions morales et des croyances religieuses parmi les Français, TEtat moderne a dû se rendre indépendant d'elles et poser en principe sa neutralité. Pas plus qu'une religion d'État, il ne peut y avoir de morale d'État.

Mais 1 État, désireux d'assumer la responsabilité de l'éducation de la jeunesse, se trouve obligé, encore par voie de conséquence, à appliquer à cette éducation la même neutralité qu'il observe dans ses rapports avec les citoyens . A cet effet il s'est créé un organe, l'Université, lequel n'aura ni religion ni morale positives officielles.

Je dis positives, car du moment qu'il faut à toute éducation un principe qui la fonde, et que ce principe ne peut être que d'ordre moral, il est inadmissible que l'Université demeure étrangère à toute morale.

Laquelle donc sera la sienne? Aucune en particulier, mais ce qui est au fond de toutes sans exception, ce qui s'adapte à toutes et ne répugne à aucune, et sur quoi toutes, religieuses ou philosophiques, sont venues plus ou moins se greffer : le sentiment du devoir, la loi morale. Quelle église, quelle école en pourrait prendre ombrage, puisque, au gré des parents, nimporle laquelle s'y ajustera de plain-pied?

La loi du devoir, dont je ne m'exagère pas outre mesure la vertu intrinsèque, a tout au moins cet avantage qu'elle n'est la propriété exclusive d'aucune confession. Elle n'est pas une science proprement dite : elle est en nous, et d'elle-même elle se révèle, elle s'impose, elle oblige, au moins les cœurs droits et apai-

ses. Elle II allciid pas, pour faire entendre sa voix, que lliommc soit mùr et instruit. « Elle chuchote à la conscience de l'enfant des ordres dont la violation le fait rougir» (1) et qui ne gagneront par l'âge qu'en précision et en autorité.

La preuve de sa puissance et de son universalité, c'est qu il n'y a pas une seule église ou école qui ne s'en fasse honneur et dont elle ne constitue un des éléments les plus solides de force et de durée. On n'est pas d'accord sur son origine, que les uns appellent divine et les autres naturelle, mais son caractère impératif subsiste parmi les diverses interprétations.

Et de là même découle un avantage fort appréciable à une époque comme la nôtre de critique implacable et universelle. C'est que si plus tard l'enfant ainsi élevé venait à perdre ses crovances religieuses, la loi morale tout au moins aurait des chances de survivre au

(1) Vessiot, riùliicatioii à l'r'rolc.

naufrage, parce que son sort n'aurait pas été lié de tout temps à leur sort et qu'on l'aurait seulement fondée sur la raison.

Je sais bien que M. Maui^ice Barrés nous a accusés dans les Déracinés d'abuser de cette loi morale dans un intérêt de parti. L'universitaire-type qu'il a mis en scène professe que la loi du devoir n'est pas autre chose que la loi de l'État; et l'État, ce n'est pas, comme on pourrait le croire, ses supérieurs hiérarchiques, — il les méprise, — c'est lui, c'est son parti, c'est sa philosophie. Ce républicain a chaussé les bottes de Louis XIV. « Il faut une philosophie obligatoire. L'instituteur est le représentant de l'État, il a mission de donner la réalité de Français aux enfants nés sur le sol de la France... Sans philosophie d État, pas d'unité nationale réelle. " S'il était vrai que lUniversité l'entendit ainsi, je serais le premier à reconnaître avec M. Barrés qu'à enseigner aux jeunes gens pareille contrefaçon de la loi morale, elle les déracinerait des

croyances morales et religieuses Iradilionnelles de leur pays et de leur famille pour en faire des jacobins ou des révolutionnaires, des anarchistes ou des despotes, suivant que leur doctrine serait au pouvoir ou hors du pouvoir. Mais c'est là justement que M. Barrés s'est trompé. Nous n'incarnons pas la conscience humaine dans une constitution. Ce qui le prouve, c est que nous ne nous gênons pas à l'occasion — avec plus de générosité parfois que de raison — pour dénoncer leur désaccord ou pour prendre parti contre l'État. Nous sommes avec Socrate contre ses juges, avec les peuples asservis contre le Sénat romain, avec les protestants contre Louis XIV, avec les victimes de la Terreur contre Robespierre et ]Marat, avec le duc d'Enghien, avec Mme de Staël, avec les Espagnols contre Napoléon, avecNev lui-même contre Louis XVIIL Notre loi morale est donc indépendante de l'État. Elle n'a d'ailleurs rien de nouveau , elle n'affecte aucune originalité louche ; c'est la bonne

vieille distinction traditionnelle du bien et du mal, telle que Font faite plusieurs siècles de christianisme et de civilisation.

A la base donc de Féducalion universitaire, sans emphase comme sans timidité, avec un dogmatisme entamé par aucune ironie élégante, nous placerons la loi morale. Par respect pour notre jeune auditoire sans défense et d'opinions très mêlées, nous ne la rattacherons devant lui expressément à aucune église ou à aucune école, nous la fonderons seulement sur la voix de la conscience, dont les progrès de l'espèce humaine rendent l'éveil de plus en plus précoce chez l'enfant. De cette loi nous ferons découler tout le reste de notre enseignement moral : l'amour du vrai et du bien, le respect d'autrui, l'estime des belles actions et des nobles sentiments, les devoirs envers soi-même, envers les parents, envers la patrie et l'humanité, envers cet idéal de justice et de vertu que les hommes se représentent sous le nom de Dieu.

Mais cet enseignement, pour être efficace, ne devra pas rester purement intellectuel. Il y a longtemps qu'Aristote l'a dit : la droite conduite dépend moins des idées que l'on a que des habitudes que Ton prend. Elle est le fruit principalement d'une éducation sentimentale. En ce qui concerne la loi morale, nous ne croirons pas avoir tout fait quand nous aurons inculqué à l'esprit de nos élèves un système logiquement enchaîné de préceptes, reliés à un principe métaphysique, où rien ne heurte la raison. !Xous n'aurons rien fait du tout tant que de l'esprit notre beau système n'aura pas gagné le cœur. Il faut parler au cœur des enfants. Les purs esprits pourront sourire; c'est la vérité tout de même. Il faut que, de la classe enfantine à la philosophie, dans le choix des sujets de devoirs, des livres à recommander, des extraits des classiques , on s'inspire de cette vérité psychologique. Il faut que tous les maîtres comptent avec le sentiment , qu'ils le

cultivent, le développent et y fassent des appels fréquents (1). C'est quand l'enfant a non seulement compris , mais goûté et aimé le bien, qu'il ne peut plus faire le mal, ou ne le fait que malgré lui.

Ce résultat atteint, notre tâche est terminée.

C'est à la famille, et à la famille seule — et aux aumôniers, leurs délégués — que revient la charge et la responsabilité d'aller plus loin, d'inculquer aux adolescents telles opinions et telles croyances qu'elle préférera. Elle en a le droit, puisque ses enfants lui appartiennent et n'appartiennent qu'à elle — la prétention contraire est une mauvaise plaisanterie de vieux garçon ; — elle en a la possibilité, puisque à l'unité de doctrine elle joint le précieux appoint de lexemple. S'il se trouve donc des parents — et c'est le cas de presque tous, et je ne cache pas que j'en suis — qui

(1) M. Félix Thomas vient de consacrer à ce sujet tout un ouvrage, l'Education des sentiments. (Alcan. édit.)

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pensent qu'en enlevant tout support religieux à la morale, on lui enlève du même coup toute efficacité; que le plaisir et les passions parlent plus haut chez nous, surtout clans lajeuncsse, que liJée abstraite et froide du devoir, et que pour animer cette idée, pour l'expliquer, pour lui donner la puissance d'agir sur toutes nos facultés, il est besoin de l'incarner dans la personnalité d'un Dieu, cause première et fin dernière de tout ce qui existe, il faut qu ils puissent réaliser leur désir, et pour cela il est indispensable que les professeurs ne l'aient pas rendu d'avance irréalisable en démontrant l'absurdité de « l'iiypothèse Dieu » ou même seulement son inutilité.

Ils enseigneront donc, en dehors ou à côté des doctrines particulières, le fonds commun à toutes, le minimum métaphysique et moral qui se retrouve indifféremment dans toutes les églises et dans toutes les écoles, se gardant avec soin de toute hostilité contre aucune et observant à l'égard de toutes, sans exception.

non pas une abstention dédaigneuse et qui équivaudrait à une négation, mais une neutralité parfaite, ni mesquine, ni oblique, mais sincère et plutôt bienveillante.

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