‹ L'éducation morale au lycéeChapitre 8 sur 19 · L ESPRIT 1) INDIVIDUALISME · texte numérisé non relu

L ESPRIT 1) INDIVIDUALISME

Le bon éducateur est celui qui aide l'enfant à se découvrir lui-même , à prendre conscience de ses pensées et de ses actes pour les bien diriger ; qui met sa raison et sa volonté en état de se gouverner par elles-mêmes ; qui lui apprend à se passer bientôt d'éducateur. On appelle cela développer l'esprit dindividualisme. Mais ce mot ayant reçu des sens multiples et très divers, quelques explications préalables sont nécessaires.

L'individualisme dont il s'agit n'est pas cette funeste doctrine du chacun pou?- soi, qui. quoi qu'en disent ceux qui essaient de parer de noms scientifiques leur sécheresse morale,

plonge ses racines beaucoup plus dans nos bas instincts que dans le système de Darwin ou dans celui d'Herbert Spencer. L'individualiste qui ramène tout à soi, famille, patrie, humanité, et qui, s'estimant d'un prix supérieur à tout le reste de la création, prend tout sans rien rendre, tu'e de tous sans restituer à personne, s'appelle proprement un égoïste.

L'individualisme qu'il faut cultiver en soi et honorer chez les autres n'est pas autre chose que le développement en tout sens de la personnalité humaine, recherché et obtenu par la mise en valeur de nos facultés intellectuelles, par notre perfectionnement moral, et surtout par un épanouissement, hardi et réglé à la fois, de notre énergie volontaire. J'en fais le synonyme de l'esprit d initiative et de responsabilité.

Cet individualisme-là est si peu de l'égoïsme qu'il peut aboutir et qu'en réalité il a abouti maintes fois à l'altruisme le mieux caractérisé. 11 lui a suffi pour cela d'être appliqué à une

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nature généreuse. Saint Vincent de Paul, le chevalier d'Assas, Pasteur, voilà des types reconnus d'abnégation et de dévouement. Il.s ne le seraient pas, s'ils n'avaient été individualistes, s ils n'avaient pas fécondé et porté à leur plus haut degré de puissance les dons naturels qu'ils avaient trouvés en eux. S'ils eussent moins fait attention à eux-mêmes et nivelé à la moyenne de Thumanité les virtualités extraordinaires qu ils renfermaient, ils eussent été sans doute des gens de bien, sans jamais parvenir au rang de héros du bien.

Et les héros du mal, qu'ont-ils fait autre chose? — Sans doute. Qu'est-ce que cela prouve? Tout simplement que si l'individualisme-égoïsme est une doctrine, le nôtre n'est qu'une méthode, indifférente en soi aux résultats qu'elle obtient et non responsable par conséquent de ces résultats, une méthode de « viriculture » . L'effet dépend de la manière de s'en servir. Par individualisme mal employé les grands tyrans ont été les ennemis des

hommes, comme c'est par individualisme bien appliqué que Vincent de Paul en fut le bienfaiteur.

La question n'est donc pas de savoir s'il faut ou non être individualiste de cette manière. Il le faut, sous peine de se réduire au rang de vague copie d'homme, et, en ce sens, la théorie de Nietzsche, et celle de Maurice Barrés, et celle en un mot de tous les grands panégyristes du Moi est parfaitement juste et avouable. La question est d'appliquer la méthode aux parties nobles de notre nature et non aux parties inférieures et grossières. L'individualisme doit être l'entraînement au bien et au grand. A cette condition, il est presque impossible qu'il ne soit pas, dans une mesure plus ou moins large, altruiste.

Transportée dans l'éducation de lajeunesse, la méthode produit les plus excellents effets. C'est elle qui a conduit les peuples qui en font usage, l'Angleterre principalement, à ce degré de puissance, de vitalité et d'expansion où

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nous les voyons. Pour l'Angleterre, on s'en doutait depuis longtemps : on en a eu la certitude absolue, la vision lumineuse, depuis que M. Edmond Demolins a publié les résultats de son enquête sur les causes de la Supéi^iorité des Anglo- Saxons, livre aussi peu livresque que possible, sans prétentions littéraires, mais, ce qui vaut mieux, consciencieux, utile et vivant (l).

Ce qu'il prouve jusqu'à l'évidence, le voici en deux mots. L'Anglo-Saxon, n'est-il pas vrai, est en passe de devenir le maître du monde ? Le Canada et les États-Unis lui répondent de l'Amérique; l'Egypte et le Gap, de l'Afrique; l'Inde et la Birmanie, de l'Asie; l'Australie et la Nouvelle-Zélande, de l'Océanie. Son commerce et son industrie dominent l'Europe et le monde entier. Eh bien! tout

(1) Depuis, M. Edmond Deinolins a fait paraître à l'appui de sa thèse un nouvel ouvrage, lex Français d'aujourd'hui^ que j'aurais à recommander éjjalciuent, en prévenant toutefois contre l'esprit de système qui y règne et qui va, semblet-il, en s aggravant.

cela est dû à rindlvidualisme de ce peuple, où chacun ne compte que sur soi, où les enfants sont élevés pour eux-mêmes et non pour leurs parents, où on leur apprend qu'ils n'ont rien à espérer pour leur établissement futur de leur famille ou de la société et tout de leur action individuelle, de leur initiative personnelle, de leur énergie virile; qu'ils ne seront que ce qu'ils se feront.

Et voyez les conséquences. Affranchi du souci d'amasser autant de dots qu'il a d'enfants , le père collabore au peuplement du pays avec moins de circonspection. L'enfant, dressé à l'indépendance, répugne au fonctionnarisme et, en général, à toutes les formes de la servitude. Il leur préfère les entreprises agricoles, industrielles et commerciales, l'essai de sa jeune énergie dans les colonies et sur toutes les parties du globe. Le socialisme, qui est un embrigadement, se trouve enrayé . L'idée de patrie se renouvelle et s'élargit. Les gens heureux se multiplient, puisque le bon-

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heur est placé dans l'action . Les parasites, méprisés, diminuent, et, par conséquent aussi, les politiciens. Tout est profit.

En regard, M. Demolins met la France.

L'esprit individualiste n'y est pas une plante naturelle. On caserne les enfants, on les fait marcher au tambour, on les gave, en vue d'examens innombrables, de connaissances toutes faites. Puis on leur dit : « Ton diplôme une fois dans la poche, tu n'as plus à t'inquiéter. Avec les économies de tes parents et la dot de ta femme, avec des relations, avec l'avancement automatique que le temps assure dans toutes les carrières, ce serait le diable si tu n'étais pas un homme sauvé. »

Tels enfants, tels hommes ; tels hommes, telle nation. La natalité, amenant avec elle l'augmentation des charges, diminue. Faute d'esprit d'initiative, et par vanité mal placée, il y a pléthore de fonctionnaires et disette d'agriculteurs. Le budget enfle à crever. Les campagnes se vident au préjudice des villes.

Les colonies servent à nourrir de nombreux fonctionnaires qui s'y déplaisent et à ruiner les rares colons assez imprudents pour y aventurer leurs capitaux. Tout tourne en matière d'exploitation au profit de parasites : le socialisme exploité par tous ceux qui, n'ayant rien, font le vœu d'avoir tout; l'idée de patrie, par des chauvins avisés qui dans le militarisme à outrance se ménagent des positions paisibles; la politique, par des ratés auxquels la parole est cent fois plus facile et plus lucrative que l'action.

L'antithèse est absolue, violente : tout va bien en Angleterre à cause de l'éducation individualiste de l'Anglo-Saxon ; tout va mal en France à cause de l'absence de cette éducation. Il n'y aurait d'espoir de relèvement pour les Français que s'ils rompaient net avec une routine séculaire pour s'assimiler les qualités de la race anglo-saxonne.

Dans la thèse de M. Demolins, comme dans toutes les thèses, il faut réserver la part

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de Texagération. Par exemple, je ne voudrais pas jurer de la valeur scientifique de sa fameuse classification en sociétés à formation particulariste et sociétés à formation communautaire.

Il est certain aussi que tout ne va pas si bien de l'autre côté de la Manche. Ce ne sont pas des mythes que ces immenses quartiers lépreux de Londres, et ces processions interminables de sans-travail qui, à certains jours, défilent, muets et sombres, sur la place de Trafalgar. Ni des légendes non plus, ces scandales qui éclatent à intervalles réguliers dans les plus hauts rangs de la société anglaise, malgré tous les efforts de Thypocrisie officielle pour les étouffer. On dit aussi qu'aux Indes, au Canada, et ailleurs, la domination anglaise ne va pas sans quelque résistance.

Comment omettre d'ailleurs, à côté et en dehors de leur esprit d'initiative, tant d'autres circonstances favorables qui ont concouru à assurer à nos voisins leur prospérité inouïe.

Grâce à leur situation géographique, les forces et les ressources que les autres nations de l'Europe ont dépensées durant ce siècle à se faire la guerre, eux les ont employées au développement de leur industrie et de leur empire colonial. Ils n'ont eu qu'à se baisser pour ramasser, au dix-huitième siècle, les Indes et le Canada; de nos jours, l'Egypte. C'est nous qui leur avons préparé ces magnifiques conquêtes. Ils ont eu de plus la chance extraordinaire d avoir à leur disposition dans leur propre sol d'inépuisables réserves de houille, et c'est la houille qui leur a fourni les moyens de devenir les premiers industriels et les premiers manufacturiers du monde. Et voici qu'à présent ce sont des mines d'or qu'ils découvrent dans leurs colonies d'Australie et du Cap, juste à point pour y déterminer un afflux opportun d'émigrants et un développement économique considérable.

Par contre, en France la situation n'est pas aussi noire qu'on voudrait nous la dépeindre.

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