‹ L'éducation morale dans l'université (enseignement secondaire)Chapitre 14 sur 37 · CLASSES DE GRAMMAIRE IOI · texte numérisé non relu

CLASSES DE GRAMMAIRE IOI

Les demi-pensionnaires, les externes, rentrés dans leur famille, ne manquent pas de parler de ce qui s'est fait au lycée pendant la journée. Pour des enfants de cet âge, la classe s'identifie facilement avec le professeur; par suite, malheur au professeur qui, par sa tenue, par ses propos, par sa partialité, donnerait prise à la critique. Tout est passé en revue, rapporté dans les conversations de la famille, jugé sans ménagement. C'est le devoir du professeur d'y penser. Il dépend en partie de lui que cette partie des conversations de la famille soit intéressante et utile. Il ne doit pas oublier que même les enfants qui vivent dans leur famille ont besoin d'une direction morale que le lycée doit leur fournir.

C'est une idée très répandue que la vie de famille est la meilleure pour l'éducation de l'enfant. Ce n'est pas toujours vrai malheureusement, et Prévost-Paradol le remarquait avec raison: « La famille, quoi qu'en disent les sots, est rarement une bonne école. Mieux vaut encore la république collégiale. »

Il serait bon en effet de s'entendre sur ce qu'on appelle la famille. Si l'enfant vivait toujours sous la direction éclairée de son père ou de sa mère, la vie de famille serait certainement excellente; mais n'y a-t-il beaucoup d'enfants moralement abandonnés dans la maison de leilrs parents ? J'ai connu des enfants de familles riches voyant à peine leurs parents, abandonnés le plus souvent aux soins des domestiques et prenant ainsi les plus tristes habitudes. Mais même dans les familles modestes où l'on paraît s'occuper des enfants, trop souvent on lefait d'une manière insuffisante ou maladroite. L'enfant prend de mauvaises habitudes de travail, parce qu'il est très rare qu'on le forme à l'exactitude et au -bon emploi du temps. Il n'a même pas toujours une place fixe pour travailler ; il s'installe là où il gêne le moins, transportant d'une pièce à l'autre ses livres, ses

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mauvaise foi de ceux qui le mettent en avant ; mais, comme on ne se lasse pas de le répéter, il peut être utile de montrer ce qii'a toujours été l'enseignement dans les classes de grammaire.

La morale a une place, et une place considérable, dans renseignement de l'histoire, dans tous les exercices de renseignement classique proprement dit, dans ceux qui sont particuliers aux classes de grammaire, c'est-à-dire dans l'étude élémentaire des langues anciennes.

L'histoire ancienne, grecque et romaine, est une source inépuisable d'enseignement moral. Les moralistes les plus fameux, J.-J. Rousseau, Vauvenargues l'ont reconnu. Les faits contemporains, trop rapprochés de nous, trop mêlés de passions encore vivantes, ne conviennent pas pour cet enseignement moral. Parle recul, les faits deviennent plus frappants, plus instructifs. Grâce a l'éloignement, grâce peut-être à un rhéteur,, à Plutarque, les personnages de l'antiquité se sont comme idéalisés, sont devenus des types. Quand on a à parler d'Aristide, de Léonidas, d'Epaminondas, de Démosthène, de Phocion, de Scipion Emilien, de Cicéron, de Vercingétorix, il n'est pas possible de laisser de côté les idées morales les plus sérieuses, les plus élevées, de ne pas parler à l'âme des enfants. L'infamie d'Alcibiade, l'élève préféré de Socrate, n'est-elle pas pour les maîtres eux-mêmes une belle leçon de modestie et de résignation ? On pourrait dire que dans cet enseignement la morale est presque encombrante, puisqu'elle dénature quelquefois les faits. Malgré les réticences ou les révélations des historiens les plus sérieux, nous oublions volontiers que les Romains n'ont peut-être pas été moins cruels envers leurs prisonniers que les Carthaginois, et Régulus reste avec toute sa gloire, tel que nous le montre Horace, s'arrachant volontairement aux siens qui le retiennent, pour

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L'élève qui apprend sérieusement le latin et le grec doit se dégager de toute préoccupation utilitaire ; son esprit se développe par une gymnastique intelligente. On exige de lui une exactitude minutieuse, on ne lui permet pas d'à peu près. Il doit analyser la pensée de l'auteur pour la comprendre ; et, pour arriver à ce résultat, faire attention à tout. Les mots, qui ont par eux-mêmes une signification, ont une valeur indiquée par leur terminaison, par la place qu'ils occupent dans la phrase. Un mot est-il mis à une place autre que celle que lui assignent les règles générales de la syntaxe, l'esprit de l'enfant est mis en éveil ; il y a là une intention de l'auteur qu'il faut trouver. Cet esprit d'attention scrupuleuse, sans cesse en action, est utile toujours et partout. C'est ainsi qu'on s'habitue à ne pas se payer de mots, à ne pas se laisser égarer par les sophismes. L'obligation imposée à l'élève de voir clair dans la pensée des autres et de la juger le force à voir clair dans sa propre pensée et, par suite, dans sa conscience.

En outre, les auteurs qui servent à faire celte élude ont excellé à exprimer les idées les plus générales, les plus humaines. « Il y a dans la sagesse antique un <( trésor de sentiments esthétiques et moraux ' . »

Il y a deux manières de lire un auteur ; il y a la lecture superficielle, rapide, qui permet de se rendre compte en gros de ce que contient un texte : c'est celle-là qu'on peut faire à l'aide des traductions. Mais, quand on pense au travail qu'exige une traduction bien laite et au peu de notoriété qu'un travail semblable donne à celui qui se l'impose, On comprend facilement pourquoi il y a si peu de bonnes traductions. Cette lecture est cependant la seule qui soit permise à l'enseignement moderne comme à l'enseignement primaire.

i. Fouillée. Les études classiques et la démocratie, p. 8.

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