RESIDENT
Tout le monde est d'accord
1^2 l'ÉDUCATION MORALE DANS i/uMVERSlTE
pour admettre qu'il doit y avoir plusieurs voies à ouvrir à l'enfant ; mais la question qui nous préoccupe est de savoir si, une fois la séparation faite, il ne restera pas dans les classes des élèves qui, par insuffisance d'esprit ou de volonté, resteront au-dessous de ce qu'on leur enseigne.
M. Rabaud. — 11 n'y a pas de cancres, comme Ta bien dit M. Boudhors ; il n'y en a pas, si l'attention de l'élève reste toujours éveillée aux exercices de la classe. Si les textes de leçons, les explications sont bien choisis, tous peuvent en tirer profit ; d'une version grecque on peut tirer une leçon, l'amour de la justice par exemple. Il faut pour exercer cette action morale qu'il n'y ait pas dans les classes trop d'élèves, et il faut aussi que les classes soient tenues avec fermeté.
M. Picard ne croit pas qu'on puisse rendre la matière de l'enseignement responsable de la faiblesse et de l'insuffisance morale de certains élèves ; un enseignement désintéressé peut agir même sur les élèves faibles ; qu'on adopte le système qu'on voudra, il y aura toujours dans les classes le même déchet.
M. le Président. — Ce qui ressort de la discussion, c'est l'importance qu'il y a, au point de vue moral, à supprimer les « queues » de classe, ou à les rendre peu nombreuses ; et nous y réussirons d'autant mieux que nous serons plus convaincus de l'importance du problème.
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Séance du i4 février 1901.
La discussion est ouverte sur les deux systèmes d'éducation proposés par M. Rocafort.
M. Weill. — M. Rocafort a opposé deux systèmes d'éducation : l'éducation par l'enseignement, l'éducation donnée systématiquement et continuellement par tout le personnel du lycée, inspiré d'une même vocation et dirigé par la même doctrine. Ce second système étoufferait l'initiative et détruirait la personnalité de l'enfant. Il serait détestable.
M. Rocafort a dit de plus qu'il fallait choisir entre les deux ; mais cette opinion est trop absolue ; on peut emprunter au second certains traits ; par exemple, le second système n'est pas nécessaire pour établir une entente des maîtres ; il n'est pas nécessaire pour permettre d'intervenir discrètement auprès des élèves qui ont besoin d'être soutenus ou repris.
M. Malet. — Le second système de M. Rocafort aurait pour résultat de faire sortir des lycées des jeunes gens frappés tous sur le même type. Ce système existe : il est appliqué dans des maisons qui ne donnent pas l'éducation universitaire. Il a peut-être été appliqué aussi dans l'Université sous Napoléon I or : on demandait alors aux professeurs d'être des caporaux d'âmes. Mais ce n'est pas là l'éducation que l'Université d'aujourd'hui veut donner, et qu'elle donne. Il faut repousser complètement ce système.
Mais il en faut garder certains éléments : la collaboration des répétiteurs et des professeurs donnerait
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Peut-on imaginer des conditions meilleures qui permettraient d'atteindre ce but? M. Rocafort a dit qu'on pourrait le faire, si le collège ressemblait davantage à une famille. Peut-on produire cette ressemblance? Ce n'est pas impossible. Le moyen le plus efficace pour y arriver, ce serait de pratiquer la décentralisation ; de faire que chaque établissement s'appartînt plus à lui-même, et devînt un organisme où tous les organes concourraient à la même fonction. La décentralisation ne doit pas consister à déléguer à l'autorité académique une partie des fonctions du pouvoir central ; elle n'aboutirait qu'à rapprocher du lycée une surveillance extérieure, qui est une entrave. Le mieux serait 4c chercher dans le sens du vœu émis en 1899 par la Société pour V étude des questions d'enseignement secondaire, et qui est ainsi conçu :
(( Dans la limite de principes très généraux, fixés par le ministre et le Conseil supérieur, tous les détails de la vie intérieure de chaque établissement seront réglés par le chef d'établissement, d'accord avec le conseil de discipline et l'assemblée des professeurs. »
Si l'on adoptait ce vœu , le lycée ou le collège deviendraient en quelque sorte une image de la famille.
Nous avons bien les conseils, mais une partie sont restés inactifs, parce qu'il manque un moteur principal. Si par la décentralisation on augmente l'initiative du proviseur, alors on pourra, dans la maison, grâce à ces conseils, se sentir les coudes. Chacun, individuellement, ne se sentant plus isolé, donnera de soi tout ce qu'il peut donner.
Il y faudrait ajouter encore la possibilité pour le chef de la maison de donner son avis sur le choix de ses collaborateurs, et surtout des répétiteurs.
Grâce à ces réformes, le lycée et le collège pourraient porter le double titre d'établissements d'instruction et de maisons d'éducation.
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Si c'est là un idéal qu'on ne peut atteindre, rien du moins n'empêche de s'en approcher.
M. le Président. — Les deux premiers orateurs ont surtout combattu l'idée du lycée familial, qui ferait de tous les élèves la reproduction du même exemplaire moral. D'autre part, M. Kortz, en faisant ses réserves sur des points de détail, admet que le lycée peut et doit se rapprocher de la famille. Peut-être ce qui a effrayé les premiers orateurs estr que M. Rocafort considérait cette conception comme incompatible avec la neutralité : il faut s'entendre sur ce point.
M. Rocafort dit qu'il a voulu exposer deux manières de voir : sur la seconde, on vient d'exprimer des craintes qu'il ne partage pas. S'il connaissait un établissement qui ne fît que des saints ou des héros, tous sur le même modèle, cette uniformité ne lui ferait pas peur. En France, la neutralité confessionnelle s'impose; mais, volontiers, il n'en admettrait pas d'autre. Dans la famille, on ne pourrait donner une solide éducation morale si l'on avait à côté de soi d'autres influences contraires. Il en est de même au lycée, qui est une famille élargie.
M. Boudhors. — Le système de M. Rocafort est excellent pour un père de famille, parce que le père a des convictions, et une responsabilité. Il peut essayer de former son enfant selon son idéal. Mais au lycée, si l'on veut appliquer ce système, il faudra que proviseur, professeurs, répétiteurs, ne fassent plus qu'un seul et même homme. C'est à cela qu'aboutit M. Rocafort, quand il parle du professeur qui devrait suivre l'enfant d'année en année ; qui devrait être relié au proviseur par une attache doctrinale : qui, ne pouvant être luimême le répétiteur, devrait du moins communiquer constamment avec lui.
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On semble regretter que le lycée ne soit pas la famille, où il n'y a qu'un chef. Mais cela est tout à fait impossible. Le lycée est un groupe de professeurs et de répétiteurs sous la direction du proviseur. Il faudra donc que tous ces individus fassent abstraction de leur personnalité propre pour se créer une personnalité factice, qui n'en serait pas une, pour se soumettre à la volonté du proviseur ou à l'État. Ce serait le système le plus déplorable, puisque les professeurs ne pourraient avoir leurs propres idées : c'est un système humainement impossible.
L'idée qui l'inspire est mauvaise sous toutes ses formes; c'est l'idée cléricale, c'est l'idée napoléonienne, c'est Tidée jacobine. Il ne doit pas y avoir d'esprit dogmatique dans l'éducation du lycée. L'éducation morale universitaire ne vaut que par le commun désir des maîtres de donner à leurs élèves la volonté du bien. Le seul moyen de rendre notre enseignement efficace, c'est que chacun soit libre de se consacrer à sa tâche ; que l'entente soit seulement dans la poursuite d'un même but, qui est de faire des hommes ayant l'esprit juste et la volonté de faire le bien, et de bons citoyens. Sortir de là, ce serait tomber dans des doctrines dangereuses, ce serait la mort de l'enseignement secondaire.
M. Becker. — L'Université peut donner l'éducation morale, et elle la donne déjà. Il n'y a pas à ce point de vue de crise de l'enseignement secondaire. Si nos lycées ne donnaient pas l'éducation, on le verrait à quelque signe précis. Or, nulle part on n'a montré par des faits ou des chiffres que les élèves de l'Université aient été moralement inférieurs à d'autres.
On dit: Le lycée doit être une famille. Mais déjà il en est une. Dans la famille, dit M. Rocafort, on peut donner l'éducation, énoncer des préceptes et les enfoncer dans l'esprit par une action toujours répétée dans le
if\S l'éducation morale dans l'université
même sens. Mais, dans la famille, ce n'est pas ainsi que se donne l'éducation ; elle ne se donne vraiment que par l'exemple. C'est ce qui se fait aussi dans les lycées. S'il y a des professeurs qui ne le font pas, cela tient à ce qu'ils ne sont pas des éducateurs ; et, à cela, les règlements ne peuvent rien changer.
Dans nos classes, on apprend la loi du travail, le respect des opinions d'autrui, la tolérance, la bienveillance.
En se posant la question qu'elle se pose, en se demandant si elle donne l'éducation morale, l'Université atteste son amour du progrès, le désir qu'elle a de s'améliorer toujours. Elle a subi une espèce de suggestion ; on est arrivé à lui faire croire qu'elle était malade ; elle ne l'est pas.
M. Rocafort est d'accord avec M. Boudhors et M. Becker sur ce point que nous donnons une très valable éducation morale par l'enseignement. Quant à l'éducation morale telle qu'on la trouve dans la famille, nous ne sommes pas actuellement en état de la fournir, et j'en ai énoncé les raisons. Mais je n'empêche pas, au contraire, que nous nous efforcions de nous en rendre capables. Commençons par nous donner l'unité des vues.
M. le Président. — Après ces paroles, la question est plus nette. M. Rocafort ne fait pas de reproches à l'Université ; il constate une lacune que, d'après lui, on ne peut combler. Mais cette opinion est discutable. S'il y a une lacune, elle n'est pas irrémédiable, et sur bien des points l'éducation peut se faire efficacement. On peut trouver dans l'Université, telle qu'elle existe, les agents nécessaires à cette action éducative ; ce qu'il faut ici, ce n'est pas mettre le professeur ou le répétiteur en communication constante avec les élèves, ce
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qui aurait plus d'inconvénients que d'avantages, c'est bien plutôt donner au proviseur le temps et les moyens de remplir son premier rôle : celui d'un père de famille, non pas d'un père qui prêcherait ou ordonnerait, mais d'un père qui saurait se faire aimer.
M. Malapert. — M. Rocafort vient de modifier en partie l'opinion qu'il avait paru soutenir dans sa conférence. Mais il reste que, pour lui, il y a deux éducations morales : l'éducation par l'enseignement, que nous donnons, et l'éducation complète, comparable à celle de la famille, qui implique unité de vues et que nous ne pouvons donner. Sur celle-ci, il est nécessaire de s'entendre ; il faut savoir si on la regarde comme la véritable éducation morale, et si nous devons nous résigner à ne pas y atteindre.
Qu'est-elle au juste, cette éducation ? En quoi vautelle mieux que celle que peut donner l'Université, en continuant l'œuvre qu'elle accomplit dès maintenant, et en s'occupant seulement d'améliorer certains des moyens qu'elle a pour l'accomplir ?
Pour résoudre cette question, il faut se décider à savoir quel idéal on a en vue. Quand on parle d'idéal éducatif, on peut avoir dans l'esprit des choses bien différentes. Pour nous, l'éducation, c'est l'élévation de l'enfant ; mais quand on parle de cette éducation complète, on songe à pétrir son âme, a imposer à sa conscience une sorte de fabrication extérieure. C'est pourquoi on dit qu'il faut le surveiller, le suivre partout, de façon qu'il trouve partout la même vérité, la même morale, les mêmes mots. Cet idéal, c'est proprement l'idéal de l'éducation ecclésiastique, où tous les maîtres se répètent, parce qu'ils ont tous la même robe, qu'ils sont tous les serviteurs d'une même foi, qu'ils se réfèrent tous à une même autorité, à une même doctrine bien définie.