IOO L'EDUCATION MORALE DANS L UNIVERSITE
Si c'est là Y autre éducation, cette éducation totale à laquelle nous ne pouvons pas atteindre, il est tout à fait honorable pour l'Université de ne pas pouvoir y atteindre.
Notre éducation universitaire s'inspire de principes tout différents. Elle vise à former l'individu : et on ne donne cette éducation-là que si on évite de frapper perpétuellement sur les mêmes clous. Si on soumet constamment l'enfant à la même action, si on fait peser sur son esprit toujours les mêmes formules, si jamais on ne le livre à lui-même, on arrive à ruiner sa personnalité ; et si c'est cela qu'on veut, alors il faut en effet que tous les maîtres soient d'accord, il faut supprimer entre eux toute diversité et commencer par les plier à la même règle commune. Mais si l'on veut au contraire développer la personnalité de l'enfant, il faudra commencer par lui donner chez les maîtres l'exemple d'une personnalité forte. Les diversités, les discussions sont au point de vue universitaire la condition même de l'éducation morale.
11 faut ajouter d'ailleurs que cela n'empêche nullement le maître d'exercer une action directe par l'exemple de ses efforts, de son caractère, de sa bonne volonté. On peut (et c'est ce qui se fait), on peut exercer sur ses élèves une action personnelle, directe, immédiate, sans avoir besoin de tout transformer et de tout changer.
Si on arrive à obtenir leur confiance et leurs confidences, on obtiendra des résultats excellents ; on exercera une action, non pas seulement sur leurs fautes d'écoliers, mais sur leurs défauts d'ordre moral ; et ces directions morales individuelles agissent sans opprimer la conscience de l'enfant ; elles consistent au contraire à lui faire sentir qu'on le traite comme un homme, qu'il sera plus tard, ou qu'il devrait être.
Il y a pour cela mille moyens à employer, dont
l'efficacité est certaine, et dans le détail desquels il n'y a pas ici à entrer. Pour en juger, il suffit de prendre un exemple, entre cent autres : un jeune homme a été au lycée élève moyen dans une classe de philosophie ; il a quitté le lycée depuis plusieurs années ; il est allé en Angleterre. Son ancien professeur de philosophie reçoit de lui une lettre dans laquelle il lui expose ses doutes, le met au courant d'une crise morale qu'il traverse, lui demande conseil. De pareils faits, qui sont fréquents, montrent ce qu'est, ce que peut être l'éducation morale donnée au lycée, et qu'il est inutile de chercher pour la donner d'autres moyens que ceux qui sont à notre disposition, et qu'il est faux de prétendre que nous ne donnons ni ne pouvons donner une très réelle et très forte éducation.
M. Rocafoht. — M. Malapert vient de me faire un peu le procès de tendance que j'avais voulu éviter en n'introduisant pas dans ma conférence de point théorique. Je ne le suivrai pas. Mais je ne refuse pas de constater qu'à la base de l'enseignement moral nous ne mettrions peut-être pas, M. Malapert et moi, exactement les mêmes principes, tout au moins avec la même force. Je serais facilement au lycée un spiritualiste dogmatique.
M. Strowski. — Il faut ajouter quelque chose à ce que vient de dire M. Malapert. Il ne suffit pas d'élever l'individualité ; toute individualité n'est pas bonne ; il faut ajouter à cela l'idée du bien, de la vertu. Il est alors excellent de développer en chacun ses facultés intérieures vers le bien.
Mais, pour cela, ne faut-il pas une éducation précise et suivie? Il faut d'abord étudier la conscience de l'enfant, pour connaître ses défauts propres, qui, à chaque moment, viennent entraver sa personnalité. De plus,
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cette personnalité n'est pas elle-même facile k discerner; l'enfant est un être imitatif; et il imite à tort et à travers; ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas, il a besoin d'être averti et dirigé.
On a dit qu'un idéal commun de morale est dangereux : c'est vrai, s'il s'agit d'un idéal religieux ; mais il y a certains principes sur lesquels tout le monde est d'accord. Il faut les apprendre à l'enfant ; et, pour les lui apprendre, il faut les formuler. Cela ne veut pas dire que chacun n'aura pas son individualité.
Ainsi, a côté de l'éducation par l'enseignement, par la méthode, par l'enthousiasme, il y a celle que donne le professeur à chaque élève individuellement, en étudiant son âme, et il y a celle qui est faite des idées communes, et qui s'appuie sur une véritable doctrine morale.
M. Malet. — 11 est évident que nous devons donner l'éducation par l'exemple ; mais ce qui- est inutile, c'est de la formuler. Si on veut la formuler, qui la formulera ? Il est à la fois inutile et dangereux de traduire ces idées communes qui font l'honnête homme dans un catéchisme officiel, qu'il faudra apprendre et répéter dans les examens.
M. Rabaud. — On est d'accord que, sans avoir une doctrine officielle universitaire, chacun doit donner l'éducation morale. On vient de rappeler comment cette éducation doit se donner ; principalement par l'exemple, s'il s'agit de former l'homme intérieur. Mais cela ne suffit pas en un temps de démocratie comme le nôtre ; il faut former l'homme destiné à vivre dans une démocratie républicaine.
M. Billaz voudrait toucher à un autre point, et s'occuper un peu de l'homme extérieur. On parle tou-
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jours de l'éducation morale à un point de vue très élevé ; là-dessus, nous sommes tous d'accord.
Mais il y a autre chose dans l'éducation. Ce qui nous frappe quand nous parlons d'éducation avec des pères de famille, c'est qu'ils entendent par éducation une éducation des manières, de la tenue, des habitudes, un savoir-vivre, en un mot, dont peut-être nous ne nous soucions pas assez dans l'Université.
On a parlé d'individualisme. M. Malapert a parlé, d'ailleurs avec exagération, du perinde ac cadaver des maisons d'à côté. Mais comment expliquer dans ce cas que des familles très catholiques confient leurs enfants à l'Université, et inversement? N'exagérons rien, et voyons si nous n'aurions pas quelque chose à apprendre de nos rivaux.
A la vérité, ce que nous demande le public, c'est d'apprendre à nos élèves le savoir-vivre, de leur donner l'habitude de refréner les manifestations trop vives et intempestives de l'individualité. Apprenons-leur à dire sincèrement ce qu'ils pensent, mais à le dire courtoisement. Que leur franchise soit de bonne compagnie.
De plus, au point de vue de l'hygiène et de la propreté, nos élèves ne font pas toujours leur devoir ; et c'est ce dont on se plaint en réalité : on ne nous reproche pas de ne pas donner l'éducation élevée, idéale des philosophes, mais de mépriser un peu trop les prescriptions très terre à terre du code des gens bien élevés.
M. Boudhors. — Cette tenue très correcte de certains enfants, qui plaît aux familles, n'est peut-être que le signe de l'inertie intellectuelle et morale, et ces apparences brutales qu'on reproche à nos élèves ne sont peut-être aussi que l'excès passager de la vigueur d'esprit et de l'activité intérieure. Des enfants qui sont vraiment vivants ont des opinions et veulent en avoir ; il vaudrait mieux assurément qu'ils eussent en plus le
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sens de la mesure ; mais il est explicable qu'ils ne le possèdent pas d'abord.
Quant a la bonne tenue extérieure, elle est souvent le signe d'une attention dirigée ailleurs qu'à l'activité de la pensée. Si les familles désirent surtout cette éducation extérieure, ce n'est peut-être pas à nous de les suivre sur ce terrain. Nous devons maintenir que ces qualitéslà ne sont que des qualités de détail.
11 est d'ailleurs souvent difficile et délicat pour nous d'intervenir dans ces questions.
M. le Président. — H y a cependant quelque chose à faire. Nous savons tous l'impression qu'éprouve un enfant qui sort de sa famille et qui entre au lycée comme interne. C'est une impression d'abandon qui s'exagère par la sensibilité de l'enfant. Ce qui lui manque, c'est le soutien, le réconfort qu'il trouve dans sa famille : il peut l'avoir au lycée, grâce au proviseur, qui est renseigné sur lui, qui connaît sa famille, qui peut agir sur lui, et lui montre qu'il n'est pas abandonné.
C'est là qu'est le mal à combattre, et c'est ainsi qu'on peut entendre l'éducation familiale au lycée : il ne s'agit pas de catéchisme à enseigner ; et, d'autre part, les progrès de la tenue, de l'hygiène, dépendent surtout des progrès de l'éducation publique.
Le grand point, c'est de développer et de maintenir la bonne volonté de l'enfant : pour cela, il faut compter sur l'action des maîtres par l'exemple, par l'enseignement, puis sur l'action directe et plus délicate du proviseur, plus que sur celle des répétiteurs, qui sont trop jeunes en général, et qui n'ont pas aux yeux de l'enfant le prestige nécessaire pour exercer cette forte action.
M. Boitel. —Il faut à l'éducateur l'unité de la famille ; c'est le proviseur qui peut ici servir de trait d'union ;
pour atteindre ce but, il serait bon que le proviseur pût réunir les familles, et leur expliquer la règle de la maison.
M. Thomas. — Sur les principes de la morale, on est d'accord ; mais il y a une entente nécessaire sur les moyens de diriger les enfants, de les améliorer, de les encourager. Cette entente n'existe pas; une enquête faite il y a quelques années par M. Marion l'a conduit à cette conclusion. Certains professeurs vivent plusieurs années à côté de leur proviseur, sans se concerter avec lui, sans s'informer auprès de lui ou le renseigner.
C'est de ce côté qu'il faut faire quelque chose. On a dit que nos élèves restent attachés à leur professeur. Mais s'attachent-ils de même à la maison? Non, et cela est regrettable. Il y a beaucoup de bonnes volontés, mais il manque une autorité qui sache les utiliser. Il y a de ce côté des réformes à faire.
M. Rabaud. — Le proviseur doit servir d'intermédiaire entre les professeurs et les familles ; souvent, au contraire, il met obstacle à ces rapports.
De plus, il faut utiliser les professeurs et les répétiteurs, et non pas seulement le proviseur, qui est très redoutable aux yeux des élèves, et auquel ils n'osent pas s'adresser. Le répétiteur est jeune, dit-on, mais c'est là un avantage, et il est par la plus près del élève, qui s'adresse à lui en toute confiance. De plus, le congrès des répétiteurs a prouvé que la plupart des répétiteurs sont tout prêts à prendre en main cette tâche.
11 existe bien des moyens d'entrer en relation avec les élèves hors de la classe. Les maisons non universitaires n'ont pas le privilège de l'action continuée après la classe, au sortir du lycée, sur les anciens élèves, et il ne serait pas inutile de les imiter sur ce point.
Séance du 28 février 1901.
l'éducation morale par les classes
Exposé fait par
M. Ch. BlOCHE
Professeur de Mathématiques au lycée Louis-le-Grand
Dans les séances de la commission qui a organisé cette série de conférences, on a fait observer que les professeurs représentant les différents ordres d'enseignement se trouveraient, peut-être, redire plusieurs fois les mêmes choses ; mais on a conclu que cette répétition ne serait pas sans intérêt, car elle montrerait l'accord existant sur bien des points entre les membres de l'Université, quelques variées que puissent être leurs opinions ou leurs tendances.
Je reviendrai donc brièvement sur certaines choses déjà dites. On a fait observer que l'éducation morale se donne au lycée, surtout par l'exemple; de sorte quelle ne dépend pas essentiellement de l'objet même de l'enseignement. Je citerai à ce propos deux témoignages.
Dans la notice que j'ai eu le douloureux devoir d'écrire sur mon camarade Léon Lefèvre, pour l'Annuaire de l'Ecole normale, j'ai inséré une note d'un ancien élève de Lefèvre, devenu lui-même professeur ; j'en citerai quelques lignes : « 11 nous donnait X exemple de l'effort, de la continuelle tendance au mieux... Son rôle comme professeur et comme éducateur fut considérable. »