‹ L'éducation morale dans l'université (enseignement secondaire)Chapitre 25 sur 37 · CLASSES DE SCIENCES IOQ · texte numérisé non relu

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Puisque je me trouve être le seul professeur de sciences appelé à prendre la parole pour faire ici une conférence, je tiens à dire que je considère l'enseignement littéraire comme une excellente préparation à renseignement scientifique. D'ailleurs, j'ai eu souvent l'occasion de dire à mes élèves que, lorsqu'ils mettaient un problème en équation, ils ne faisaient pas autre chose que procéder à une analyse logique de l'énoncé et à sa traduction au moyen de notations spéciales; de sorte que ce sont toujours aux mêmes facultés fondamentales que font appel les divers professeurs ; la variété des exercices ayant pour but le développement le plus complet de ces facilités. Les enseignements littéraires et scientifiques doivent donc se compléter les uns les autres; et si l'harmonie des divers enseignements est désirable en tout pays, n'est-elle pas particulièrement conforme au génie de notre nation ? Car il est impossible de faire une histoire de la littérature ou de la société en France sans nommer un Descartes, un Pascal, un Buffon et d'autres encore ; et il ne me semble pas que chez les autres peuples les grands savants aient eu un rôle aussi important dans la littérature et la société.

L'enseignement donné au lycée doit avoir pour but beaucoup plus de former les élèves, de leur donner de bonnes habitudes de travail et d'exercer leurs facultés que de leur faire apprendre beaucoup de faits et de notions immédiatement pratiques. On a dit, ici même, qu'il s'agissait de rendre les élèves capables de se former et je retrouve dans des notes, très anciennes, une citation de l'historien anglais Gibbon qui me semble donner une formule très exacte : « Tout homme qui s'élève au-dessus du niveau commun reçoit deux éducations : la première de ses maîtres, la seconde, plus personnelle et plus importante, de lui-même. » C'est cette seconde éducation que nous devons préparer ; or, la première

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en est la base; notre rôle, si modeste qu'il puisse paraître, a donc sa nécessité, c'est ce qui le rend à la fois délicat et honorable.

J'arrive maintenant aux questions dont j'ai à vous entretenir plus particulièrement; je tâcherai de. le faire de façon à pouvoir intéresser l'ensemble des auditeurs de ces conférences, c'est-à-dire sans entrer dans le détail de discussions pédagogiques trop spéciales.

Je vais essayer d'indiquer comment l'enseignement scientifique peut contribuer à l'éducation morale; je parlerai tout spécialement de l'enseignement des mathématiques, parce que c'est celui que je connais bien, et que d'ailleurs mes collègues, professeurs de sciences physiques et naturelles, pourront dire avec plus d'autorité que moi, le parti qu'on peut tirer des autres enseignements scientifiques.

Vous avez entendu citer de très intéressants exemples de digressions donnant lieu d'introduire quelques réflexions morales au sujet d'une leçon de sciences dans les classes élémentaires ; dans les classes supérieures, où le temps est absorbé par l'étude d'un programme précis et détaillé, de pareilles digressions ne sont guère possibles. On n'a pas non plus le secours des textes qui, dans les classes de lettres ou de grammaire, prêtent à des commentaires moraux ou les suggèrent tout naturellement aux élèves sans que les professeurs aient besoin d'y insister.

Cependant l'enseignement scientifique n'est pas essentiellement dénué de toute portée morale. Je dois dire, pour éviter toute méprise, que j'entends la morale dans un sens très général. Outre les grandes vertus et les sentiments d'ordre élevé, il faut, dans la pratique de la vie, beaucoup de petites qualités qui sont d'une utilité journalière. Ces petites qualités, attention, netteté d'esprit, etc., sont pour moi du ressort de la morale aussi bien que les vertus de probité, de sincérité et

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Le progrès dans les études scientifiques élémentaires est dû en grande partie aux qualités d'attention soutenue et de ténacité persévérante qui sont bien des qualités proprement morales. Il est vrai qu'il y a chez certains élèves des aptitudes spéciales, chez d'autres, au contraire, défaut d'aptitudes; mais, si on considère la moyenne générale, il me semble avoir constaté très ordinairement que ce sont les qualités que je viens de rappeler qui jouent le plus grand rôle dans les progrès faits.

Après avoir parlé des avantages que peut présenter l'étude des mathématiques, je dois signaler un danger : celui de l'abus de l'abstraction et des formules. L'enseignement des sciences physiques et des sciences naturelles ayant pour objet, non des abstractions, mais des réalités concrètes, a tout naturellement son utilité comme contrepoids. Mais je ne veux pas insister sur ce point; je préfère laisser mes collègues le traiter tout à l'heure s'ils croient que ce soit nécessaire. Je voudrais, en restant sur le terrain de l'enseignement mathématique, indiquer ce qui peut être fait.

D'abord, il est essentiel d'insister sur les applications concrètes des méthodes et des formules : ce qui est trop général et trop abstrait ne se conçoit pas toujours d'une façon claire, et on n'a une idée nette d'un énoncé abstrait que lorsqu'on peut en trouver des exemples concrets. Il serait difficile d'entrer dans trop de détails ; je risquerais de n'intéresser que ceux de mes auditeurs qui appartiennent au même ordre d'enseignement que moi. Mais il y a certains points que je voudrais faire ressortir :

i° La très grande utilité d'exercer les élèves, plus qu'on ne le fait maintenant, à la pratique du calcul sous toutes ses formes.

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2° La nécessité de leur faire reconnaître le degré d'exactitude que peut avoir le résultat d'un calcul, lorsque les éléments de celui-ci ne sont pas donnés a priori, mais déduits de mesures pratiques. Il y a là un exercice très propre à développer des qualités essentielles, et à éviter les erreurs grossières dues à l'abus des formules employées sans critique.

J'insiste surtout sur ces points parce qu'ils me semblent trop souvent négligés, bien qu'on puisse facilement en reconnaître l'importance.

Enfin, je rappellerai qu'il ne faut pas perdre de vue que l'enseignement ne doit pas avoir un but d'utilité trop immédiate.

L'histoire des sciences montre, comme l'a constaté W' récemment le président de l'Académie des sciences,

g combien se trompent les utilitaires purs : «qui n'appré-

cient la science qu'en tant qu'elle peut leur être d'un profit immédiat, qui se plaignent qu'on en enseigne toujours trop dans nos écoles et qui regardent comme une superfluité toute celle qu'ils ne puisent pas dans ces formulaires, manuels, aide-mémoire, dont quelquesuns, faits consciencieusement, auraient leur utilité — et encore pour ceux qui savent — mais dont nous sommes vraiment trop envahis 1 . »

Ce témoignage d'un savant ingénieur peut être rapproché de celui du président du tribunal de commerce qui disait a la distribution des prix du lycée Louis -le- Grand : « Les études classiques sont le fond premier nécessaire aux carrières dites positives, qu'on ne qualifie pas de libérales, bien que ce soient parfois celles qui donnent aux hommes le plus de liberté et d'initiative. Je crois à la valeur de ces études comme éducatrices au point de vue intellectuel, comme inspiratrices

i. M. Maurice Lévy, président de l'Académie des Sciences pour igoo. Discours prononcé à la séance publique du 17 décembre 1900.

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Séance du 28 février 1901.

DISCUSSION

M. Flot. — J'avoue que je n'avais pas songé de prime abord à l'éducation morale qui sort du calcul ; je remercie d'autant plus M. Bioche de m'avoir fait réfléchir à la valeur morale de la table de multiplication. J'ajouterai une simple remarque: quand on montre k l'enfant que la preuve par 9 ne le dégage pas encore de toute responsabilité, il éprouve un certain étonnement et un certain désappointement à voir tomber ce suprême rempart : et il y a là quelque chose de bon au point de vue moral, puisqu'on l'amène ainsi a bien comprendre qu'on ne doit pas se hâter trop d'être certain, et qu'il faut savoir se surveiller de près avant d'affirmer en toute sécurité.

M. Bouilhac. — Les mathématiques, cela est certain, donnent à l'esprit de la force et de la solidité, elles apprennent à raisonner avec rigueur ; mais elles ont des inconvénients aussi, car elles habituent à trop de certitude ; elles risquent de conduire la pensée à une foi trop ambitieuse en elle-même ; elles ont quelque chose de trop rigide peut-être, de trop immuable en leurs conclusions. Les sciences expérimentales ne progressent, au contraire, que parce qu'elles ne sont sûres de rien, parce qu'elles reprennent, revisent, corrigent les théories, les explications jusqu'alors admises. Elles sont donc particulièrement aptes à fortifier l'esprit critique, qu'il faut s'attacher à faire naître, à développer dans le jeune homme, pour que, dans la vie, il s'habitue

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