Cité par MM. Langlois et Seignobos
180 l'éducvtion morale dans l'université
pour vrais, pour développer les facultés, très précieuses aussi, de jugement, de raisonnement. Il n'est pas exact de dire que l'élève ne soit jamais exercé à voir clair par son propre effort dans l'enchaînement des faits. J'ai été sans doute plus favorisé que ne l'avait été M. Julien Havet, mais tous mes maîtres m'ont invité à raisonner, à réfléchir sur les faits, à marquer les causes et les conséquences ; et nous, leurs successeurs, nous faisons de même.
Si j'avais quelque chose à reprendre à notre enseignement secondaire, ce serait plutôt de sacrifier plus qu'il ne convient au goût des considérations générales et de négliger un peu trop l'étude des faits. On dit de tous côtés, on répète à satiété : « N'accablez pas l'esprit de l'enfant sous une accumulation de faits et de dates: ces faits et ces dates n'ont de valeur que parles idées qui s'y attachent. » Aujourd'hui même il n'est question que de simplifier, que d'alléger les programmes d'histoire, et la faveur va à l'histoire de la civilisation. Je voudrais faire deux remarques. D'abord, que l'histoire delà civilisation, qui est inscrite déjà aujourd'hui au programme de la Première-Lettres, donne dans cette classe de bons résultats parce qu'elle s'adresse à des élèves qui ont appris antérieurement le détail des faits, mais que, donnée de prime abord à la place de l'histoire traditionnellement enseignée, elle ne peut avoir que des résultats fâcheux en développant la manie des généralisations hâtives, déjà assez répandue chez nous. En second lieu, ces faits dont on dit tant de mal, il est fort pénible de les apprendre, et cette peine imposée à l'élève ne me déplaît pas. Il serait très fâcheux de déshabituer l'élève de l'effort. Voyez ceux qui, dans nos classes, réussissent en histoire, ce ne sont pas toujours les plus brillants ou les mieux doués, mais ce sont sûrement les plus persévérants, les plus énergiques. Le prix d'histoire va à la ténacité, à la volonté. Habi-
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A mesure que nous nous élevons dans la série des classes, les préoccupations morales cèdent la place a des préoccupations plus proprement historiques ; mais elles ne disparaissent pas de renseignement. Le professeur reste un moraliste. Quand il rencontre un homme de bien, il doit s'arrêter devant lui, le montrer avec respect à ses élèves, le proposer à leur admiration, à leur affection. Une s'agit pas de prédication morale. Un ton de sermonnairc est déplacé dans la classe. Il ennuierait sans profit. C'est affaire au professeur de peindre, de manière à la rendre vivante, la noble figure d'un saint Louis, d'un Bayard, d'un saint Vincent de Paul, d'un Vauban, d'un Hoche, d'un Pasteur. Il en usera avec ' les grands hommes comme le professeur de lettres avec les héros de Corneille.
11 fera aimer les hommes de bien et mépriser les malhonnêtes gens. Il inspirera l'horreur de la lâcheté, du mensonge, de la bassesse, de l'hypocrisie. Un nom vient sur toutes les lèvres ; il est actuel : Fouché. Il montrera un Fouché, féroce sous la Convention parce qu'il a peur, empressé à l'adulation sous Napoléon, serviteur de tous les régimes et traître a tous, républicain en 1793, déclarant que tout ce qu'il faut à un républicain c'est du fer, du pain et quarante écus de rente et mourant, royaliste méprisé, vingt fois millionnaire. S'il ne faisait détester cet homme abominable, il n'aurait pas accompli son devoir.
Nous jugerons donc les hommes ; nous dirons qu'il faut les juger ; nous apprendrons à nos élèves à les juger sans complaisance comme sans parti pris, et nous développerons ainsi eu eux le sens de l'équité. C'est être équitable que de ne pas apprécier les hommes d'autrefois à la mesure de nos idées ou de nos sentiments modernes ; c'est être équitable que de nous garder des jugements absolus, et de savoir, quand il y a lieu, tempérer par des réserves la sévérité d'une appréciation.
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