CLASSES D'HISTOIRE I
• Une disposition ordinaire à nos élèves est de croire qu'un homme est toujours nécessairement, ou tout à fait bon, ou tout à fait mauvais. Il est utile de leur montrer que même chez les hommes qui ont commis de graves fautes, il peut y avoir des parties à louer. Voici Talleyrand. Vous dites aux élèves : « A Erfiïrth, Talleyrand a trahi. Il a révélé à l'avance au tsar Alexandre les desseins de l'empereur, si bien que celui-ci trouva devant lui un adversaire averti, prêt à la parade et à la riposte. Par le fait de cette trahison, Napoléon ne retira pas de l'entrevue les bénéfices qu'il en attendait. Mais à Vienne, en i8i4, Talleyrand a servi la France en bon Français; en moins de trois mois, il a su faire de notre pays terrassé par l'invasion l'arbitre de l'Europe. » Ce langage les étonnera; cette diversité de jugements les choquera d'abord, mais les fera réfléchir. Peut-être arriverons-nous ainsi à leur donner le goût de l'équité, c'est-à-dire en somme à créer en eux l'esprit historique, qui est surtout finesse d'esprit. Peutêtre prendront-ils et conserveront-ils l'heureuse habitude d'apporter dans leurs jugements un sentiment des nuances, que l'on ne voit pas aujourd'hui communément répandu parmi nous.
Ceci nous amène à parler de l'éducation civique. L'histoire forme le citoyen. C'est dans les classes élevées, rhétorique et philosophie, quand, racontant les temps rapprochés du nôtre, elle s'adresse à des jeunes gens qui sont à la veille d'entrer dans la vie active, qu'elle s'acquittera le mieux de cet office. Son rôle se définit brièvement : Faire des hommes qui soient de leur temps et de leur pays.
Il n'est pas question d'introduire la politique dans les classes ; une circulaire ministérielle récente nous le défend, et elle répond trop bien à nos sentiments intimes pour que nous ne lui obéissions pas avec empressement; mais notre société moderne repose sur quel-
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qucs grands principes universellement acceptés de tous : liberté de conscience, liberté politique, égalité des droits civils et politiques, fraternité, qu'il est de notre devoir de faire connaître et de faire aimer.
Je le répète, pas plus ici que tout à l'heure nous ne prêcherons, nous ne dogmatiserons, et nous serons toujours les respectueux interprètes de la vérité. Ce sont les faits eux-mêmes qui parleront et instruiront.
Mieux qu'une leçon théorique ou qu'un, développement oratoire la peinture des actes terribles d'intolérance, que l'histoire présente en si grand nombre, inspirera le respect de la liberté de conscience. Croiton que le simple récit d'une nuit de la Saint-Barthélémy ou de cette longue persécution de vingt ans qui aboutit à la révocation de l'Edit de Nantes, ou de la détention d'un Pie VII par Napoléon I er , ou de l'oppressive domination d'un Calvin à Genève, ne pénétrera pas nos élèves d'une horreur profonde et durable des persécutions religieuses, d'où qu'elles viennent, et ne les animera pas d'un amour raisonné et ardent pour la liberté de conscience ?
Au début du cours de philosophie, le professeur rencontre la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Il commencera par en donner lecture à ses élèves, par leur dire que les droits de l'homme sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. Il ne lui appartient pas d'expliquer la valeur métaphysique des principes de 1789, mais d'en marquer la signification historique, en plaçant en face de chacun des articles de la déclaration un des abus de l'ancien régime : lettre de cachet, violation de la liberté individuelle, etc.. Puis, poursuivant l'histoire du xix c siècle, il se demandera si, sous chacun des régimes qui se sont succédé, les droits de l'homme ont été toujours respectés et s'ils n'ont pas trop souvent fléchi devant les injonctions brutales de la raison
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d'Etat. J'estime qu'aucune dissertation philosophique ne fera comprendre aux jeunes gens le sens et la valeur de la déclaration aussi bien que cette étude et ce commentaire purement historiques.
Il ne serait pas bon qu'un citoyen n'eût pas confiance dans l'humanité ; cette confiance, l'histoire la fera naître en constatant que nous valons moralement mieux et que nous sommes pluâ heureux que nos pères. Le progrès, matériel et moral, est un fait. L'histoire nous montre aussi que ce progrès ne s'est pas produit nécessairement, d'une manière mécanique et comme automatique, mais qu'il résulte des efforts des générations qui nous ont précédés. Et voici pour nos élèves une leçon d'énergie ; ils se rendront compte que nous sommes, dans une mesure très large, maîtres et par conséquent responsables de nos destinées et de celles, de la patrie.
Quant au sentiment de fraternité, de solidarité, comment le développer? En montrant derrière les hommes qui brillent au premier rang la foule anonyme qui travaille et qui peine. L'histoire la connaît peu, et pourtant c'est de lamasse de ses efforts obscurs et patients que pour une grande part le progrès est fait. Aussi, quand nous trouvons sur notre route un grand Ferré, un milicien de Malplaquet, un volontaire de 1792, un Marie Louise de 181 4* amenoas-le à la pleine lumière, montrons-le, faisons-le aimer. Que nos élèves soient convaincus que les biens précieux dont nous jouissons aujourd'hui : une patrie grande et glorieuse, une civilisation brillante et douce, c'est à cet humble peuple de France que nous les devons ; qu'ils considèrent par conséquent comme un devoir de reconnaissance, comme une obligation morale et patriotique de travailler autant qu'ils le pourront à améliorer sa condition sociale.
Enfin, l'histoire fortifie le sentiment patriotique.
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Dès leurs plus jeunes années, vivant dans la société des Grecs et des Romains, nos élèves sont à l'école du patriotisme. De bonne heure ils s'habituent à considérer le patriotisme comme la vertu essentielle du citoyen. Tout, dans la suite, les confirmera dans cette opinion. Ils entendront célébrer la résistance des Espagnols aux armées napoléoniennes, ou le soulèvement des paysans tyroliens. Aucun maître ne manque de traiter avec un soin particulier l'histoire du relèvement de la Prusse après 1806. En effet, que d'enseignements à en tirer ! Voici par exemple un Fichte qui, se croyant dégagé de tout préjugé patriotique, dit en i8o4 :
« La patrie d'un Européen civilisé, c'est dune façon « générale l'Europe ; en particulier c'est l'Etat qui se « trouve à la tête de la civilisation. Avec ce sens cos- « mopolite, nous pouvons assister tranquilles aux « vicissitudes et aux catastrophes de l'histoire ». Et ce même Fichte en 1 806 demande à servir dans l'armée prussienne comme « aumônier militaire laïque ». En 1807 il écrit le « Patriotisme et son contraire », et peu de temps après, dans la ville même de Berlin, occupée par les troupes françaises, il lance son fameux appel : « les Discours à la nation allemande » . Rien ne démontre mieux ce qu'il y a de naturel, de légitime, d'impérieux dans le sentiment patriotique.
Quand il s'agit d'enseigner notre histoire nationale, quel sera le devoir du maître? On nous dit : Il ne convient pas d'exalter le patriotisme. D'accord ; si, par « exalter le patriotisme » on entend : présenter aux enfants une image de l'histoire arrangée et défigurée. Un artifice aussi grossier, outre qu'il serait immoralité, serait peu habile. La vérité historique, à un moment ou l'autre, prendrait sa revanche, et la foi patriotique risquerait d'être gravement atteinte le jour où la supercherie serait dévoilée. Mais puisque le patriotisme repose sur le sentiment de la solidarité qui lie la génération