CLASSES DE PHILOSOPHIE
ner nos jeunes gens à comprendre que se posent à l'esprit de grandes questions dernières, de leur montrer comment elles se posent, de leur en donner le sens, de leur faire voir qu'elles ont été abordées par divers biais, résolues de multiples façons par les plus puissants es-^ prits dont s'honore l'humanité. De grandes leçons morales se dégagent encore de là. On y apprend à ne pas croire qu'on ait dans la tête, comme disait Montaigne, (( la règle et la mesure des choses » ; on y apprend à ne pas traiter de criminels et de fous les gens qui ont l'étrange malheur de ne pas partager toutes nos opinions ; on y apprend que la vérité n'est le monopole de personne ; on y acquiert cette large et saine tolérance intellectuelle faite de probité, de respect de la pensée d'autrui comme de la sienne propre, de justice et de sympathie. Qu'on ne craigne pas au reste que, par ce moyen, on ne sème les germes d'un scepticisme facile et malsain. Quelle plus admirable preuve au contraire pourrait-on donner de la vitalité et de la valeur de la raison, que de la faire voir travaillant sans cesse et se renouvelant sans relâche? Et puis enfin le professeur sait conclure pour son propre compte, proposer, sans l'imposer jamais, la solution qui lui paraît la plus proche de la vérité : et surtout il donne à ceux qui l'écoutent l'exemple d'une pensée qui, en toute modestie et en toute sincérité, se met en quête d'une doctrine qui la satisfasse, avec la seule passion du vrai.
III. — Enfin le professeur de philosophie enseigne la morale. C'est un point sur lequel, dans la première de ces conférences, M. Lévy-Brûhl a insisté, et qui a donné lieu déjà à un échange d'intéressantes observations. Je n'y reviendrai donc que pour mémoire, et aussi pour préciser quelques nuances par où je me séparerais peut-être un peu de M. Lévy-Bruhl.
En ce qui concerne le cours de morale pratique, je
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crois bien que le professeur ne se sent pas fort embarrassé. Sur la plupart des obligations qui s'imposent à l'homme et au citoyen, on se trouve en somme d'accord, quelles que soient au reste les théories auxquelles on se rattache. Qu'on donne à la morale un fondement théologique, ou métaphysique, ou scientifique, on conviendra sans doute que le mensonge, la lâcheté, le vol, l'assassinat sont plutôt à blâmer, la sincérité, le courage, la bonté, l'amour de la justice, plutôt a louer. Il y a là toute une longue série de vertus et de vices communément reconnus comme tels. Mais, dira-t-on, à cause précisément qu'il ne fait qu'énumérer des devoirs que nul n'ignore, le cours de morale pratique n'a guère d'efficacité. Je ne le pense pas. Car il peut être autre chose qu'une froide nomenclature, une ennuyeuse classification, un catalogue plus ou moins officiel et complet; il y a le ton qui vivifie, la conviction qui réchauffe, l'allure libre, la causerie, les problèmes qu'on résout en commun, tout ce qui anime la classe et y fait participer les élèves : plus que partout ailleurs les aptitudes socratiques de chacun sont ici de mise et se trouvent vraiment profitables. 11 y a plus. En bien des cas la conscience générale ne saisit les choses qu'en gros, ne se rend pas un compte exact de tout ce qu'impliquent les devoirs les plus incontestés. Que de découvertes — et combien de surprises parfois ! — quand on serre de près les choses, quand on arrive à voir que l'obligation en apparence la plus humble entraîne mille conséquences auxquelles on n'avait pas songé, quand on en vient à s'apercevoir qu'il n'est pas si facile de se mettre en règle avec le devoir. Les sentiments moraux même les plus vifs ont encore besoin d'être éclairés et précisés. Nos jeunes gens ont un sentiment très ardent, très généreux de la justice; on n'y fait pas appel en vain ; mais savent-ils aussi bien ce que c'est que la justice, tout le détail de ce qu'elle ordonne et de ce qu'elle
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2o4 l'éducation morale dans l'université
Ces scrupules et ces hésitations, je les conçois fort bien, je les partage; mais j'ai néanmoins cette confiance qu'ils sont d'ordre si proprement intellectuel et spéculatif qu'ils n'ôtent pas à l'enseignement de la morale théorique sa valeur. Les grandes doctrines morales que nous avons à faire passer sous les yeux de nos élèves ne sont jamais basses et avilissantes. L'utilitarisme d'un St. Mill ou d'un Spencer, l'altruisme social d'un A. Comte, la doctrine du pur devoir d'un Kant, ont chacun sa noblesse et sa beauté. Quel que soit donc le système auquel vont les préférences du professeur, pourvu — et cela est inévitable — qu'il y mette sa conscience d'honnête homme, il y a un bénéfice moral très sérieux à attendre de ce fait que le jeune homme qui nous écoute trouve systématisées ses aspirations, transformés en principes de conduite les sentiments qui l'agitaient : cela l'éclairé et le réconforte.
IV. — S'il y a quelque chose de vrai dans ce que je viens d'indiquer, peut-être en résultera-t-il quelques conséquences touchant les conditions sans lesquelles la classe de philosophie ne saurait avoir l'importance que je voudrais avoir mieux montré qu'elle peut et doit avoir.
Je serais, en premier lieu, désolé que, de ce que j'ai dit touchant l'action directe et personnelle du professeur, on tirât argument en faveur de cette conception qui tendrait à nous transformer en prédicateurs permanents, en anges gardiens laïques attachés à la personne de chacun de nos élèves. Il ne faut pas que les coins de nos couloirs et de nos cours se transforment en confessionnaux, que nos conversations privées prennent un petit air d'inquisition, avec effraction de consciences. C'est de la confiance spontanée qu'il faut tout attendre ; il ne faut pas réglementer ce qui dépend pardessus tout du tempérament, du caractère de chacun.