L EDI CATION MORALE DANS L UNIVERSITE
du grec el du lalin |)our rexplication métliodique, et qu ou réservait le français plutôt à la lecture courante ou personnelle. Mais cette pratique n'était pas sans exceptions ; et les anciens élèves de M. Hatzfeld, par exemple, se rappellent avec reconnaissance les explications très précises de textes français qu'on faisait dans sa classe. Cette explication de français est aujourd hui très générale : après lecture faite, il est aisé de montrer aux élèves qu'ils n'ont pas réellement compris, et, par la seule explication des mots, on peut les amener à saisir lidée générale et précise du morceau et renchalnement des idées.
M. Clairin. — Le rôle de l'explication française a été se développant : autrefois il n'y en avait pas ; et les exercices français ont été pendant un certain temps assez discrédités. Depuis une trentaine d'années, il n en est plus ainsi : et c'est l'étude du français comme langue romane qui a fait comprendre qu'on pouvait foire une place dans les programmes aux explications d'au leurs français.
M. Henri Bernés fait lemarquer qu'on parle beaucoup des classes de lellres. et qu'il ne s'agit en ce moment que des classes de grammaire.
M. Stroa>sivi. — C'est dans les classes de grammaire que les élèves s'intéressent le plus aux textes français classiques, ils les lisent et les apprennent par cœur: plus tard, Irop souvent ils les dédaignent.
M. koRrz ajoute (|ue renseignement du français a pris un très grand développement dans les classes élémentaires : ce développement s est continué dans les classes de grammaire.
M. Maldioier s étoime (p^e personne n ait parlé de
CLASSES DE GUSAIAIVIRE 12.")
l'éducation de la volonlo, — qu'on ne se soit occupé (jue de la léllexion et du sentiment. Il est peut-être dillicilc de développer lu volonté chez les élèves : il ne Tant pas attendre pour cela (|ue l'occasion se présenle : il tant la provoquer.
M. LE Président. — V.n l'ail, on a traité de léducation de la volonté ; par evemple, habituer l'enfanl à l'aire chaque chose au moment où il le doit, c est développer sa volonté.
M. MALomuiK. — La volonté, c'est liniliatne : el ce n'est pas elle que la classe développe : les bons élèves sont Généralement les plus dociles : et c'est là ime chose mauvaise au point de vue moral.
M. CllLAUiiN. — La question de 1 éducation de la volonté se rattache à l'enseignement tout entier. C'est un acte de volonté que défaire sa tâche tous les jours, de croire ce que dit le prolesseiu- et de l'aire elToit pour le comprendre. Quand un entant a mal l'ait. quand on lui montre qu'il rachètera sa faute en faisant mieux, on développe sa volonté...
M. Malet proteste contie cette théorie, que les bons élèves sont ceux qui font simplement ce que le maître a dit. Nous nous elVorçons tous de permettre à nos élèves de se développei- d'eux-mêmes : entre celui qui fait (pielque chose de lui-même et celui (pn accomplit macbinalenient sa tache, notisn hésitons jamais à piéférer. et lie beaucoup, le premier.
M. HoLOiious. — La docilité que nous demandons, (est celle (jui consiste à essa\er de comprendre tout ce (pieTon fait, de conijjiciidre ce (pie nous conseillons et d y consentir. — non celle (pu consisleiait à le laire ^ans le comprendre.
12^ LÉDLCATIO MORALE PA>S L UMVERSITF,
M. Thomas est de l'avis de M. Boudhors : mais il cioit que M. Maldidier a raison en disant que nous ne nous occupons pas suffisamment de la volonté.
M. MALi)n)iEK lomercie ses contradicteurs: i\ est d'accord avec eux, mais il y avait à relever dans la discussion une lacune, et c'est ce qu'il a voulu faire. Il est heureux de voir que tous pensent, comme lui, qu'il faut donner beaucoup" à l'éducation de la volonté.
Séance du ~ ("('Mior 1901.
L ÉDUCATION MOUALE PAR LES CLASSES CI.ASSKS DK LETTRES
Exposé fait par
M. ROCAFOUT
Professeur de Lettres au Ivcée Saint-Louis.
Allons immédialcmcnl au fond des choses, et le fond des choses ncst pas (|ue chacun de nous, professeur de philosophie, de lettres, de sciences, d'histoire, vienne ici expliquer comment sa classe sert à Icducalion morale de la jeunesse. Lue distinction essentielle, capitale, domine toute cette enquête, et, faute de l'avoir posée dès le début, de la brume couvre déjà les conclusions partielles auxquelles nous avons abouti. Il s'agit de savoir de quelle éducation morale on parh\ car on peut lentendre de deux façoirs.
11 y a celle qui sedégajie tout naturellement de l'enseignement que nous donnons, de quelque ordre qu'il soit. Elle est indirecte, celle-là, médiate, surérogatoire. si j'ose dire, diverse et diffuse, distribuée de telle heure à
telle heure, et en classe seulement Il me semble que
c est de celle-là que nous avons jusqu'ici surtout parlé, pour ne pas dire exclusivement.
ïl y en a une autre. Elle est iiu[)liquée dans colle expression souvent entendue, qu'il faut que le lycée slijjplée la famille. Il ne s'agit pas là évidemment de l'éducation morale dégagée par lenseignemenl liii-inème. la
L KnUCATION MOI*. AI. F DANS I. IMVrUSlTlO
famille tic songeant dans aucun cas à enseigner. Cellelà esl ilirecle et immédiate : elle est son but à elle-même : elle esl comjilète. intégrale : elle esl donnée à toute heure du jour et dans n'importe quel exercice, en classe, en étude, en récréation, et même au réi'ecloiie. Elle Aa droit à l'âme, sans avoir toujours besoin de passer ])ar 1 esprit.
De laquelle esl-il question quand on parle d'éducation morale au lycée!' A 1 intéiiem- de IL niversité, il semble que nous ne le sachions pas au juste: tout au moins nous manquons d'unisson sur ce point. On dirait que nous visons à la seconde tout en nous cji tenant aux movens capables de donner seulement la ])remière.
Si j'écoute les critiques du dehors je constate que ])armi tant de concurrents intéressés à nous trouver des dél'auls. pas un ne nous accuse de manquer à la pi-emière. C est la seconde qu on nous conteste.
Je voudrais me placer successivement au point de vue de l'une et de l'autre...
Personne na jamais contesté que nous donnions au lycée l'éducation morale qui dérive tout naturellement de l'enseignement, parce que c'est l'évidence même que nous la donnons, aussi bien que qui que ce soit ; peutêtre mieux, en ce sens que l'éducation morale ainsi coinprise doit sans doute se ressentir des qualités de compétence, de justesse, de précision de cet enseignement, et que tout le monde est d'accord pour louer 1 excellence prol'essionnelle des maîtres de l'I niversilé.
En ce qui concerne les lettres, l'évidence est encore plus grande que dans les classes élémentaires et de grammaiic. Et ce point, que plusieurs d'entre vous s attendaient à m'entendre traiter exclusivement, ne sera (pi une partie de noire entretien, à cause de celte évidence
CLASSES DF. I.I-.TTKES } 0,~
même, à cause qu'il serait oiseux d'en parler longuement à des collègues pour la plupart plus expérimentés cpie moi, à cause enfin qu'il y a lieaucoup d observations que je devrais refaire après ceux qui m'ont précédé ici, et que la manière définitive dont ils les ont traitées me dispense d y revenir.
Me pardonneriez-vous d être long sur toutes ces qualités desprit, la netteté, la justesse, la précision, l'ordre, que développent nos exercices littéraires, version latine ou devoir français ?...
Est-ce à vous (pi'il faut apprendre que les trois exercices de la classe, leçons, corrections de devou's, explications d'auteurs nous fournissent des occasions innombrables de faire goûter à nos élèves l'émotion du beau et par une suite toute naturelle celle du bien '}
Oserais-je vous retenir longtemps sur ces trésors de moralité dont nos trois littératures classiques sont remplies ? Je ne veux rien exagérer. Quinze ans j'ai [)rofessé la rhétorique, celle où se fabrique à la grosse le type moyen du bachelier, je ne me suis jamais aperçu de l'efficacité moralisatrice du grec. Le grec a été la langue des dieux, et il n'y a pas de richesses morales conq)arables à celles des auteurs grecs. Mais la vérité avant IoiUn: eli bien, tout cela était lettre morte pour la presque totalité de nos élèves de la lin du xix' siècle, et je crains bien (jue sur ce point les Français jeune siècle ressemblent diantrement à leurs aînés...
Mais je défends le laliji. et j'y crois comme à la meilleure base de notre enseignement national. jNos élèves le savent très suflisannnent pour profiter de sa vertu morale, et ils le sauront mieux encore au fur et cà mesure qu'on abandonnera l'érudition germanique an piofit de nos bons et loyaux exercices d'autan. L'Allemagne nous nKJulie l'exenqile du r(;penlir...
Oui. lalitlérature latine est génératrice pour nos jeunes gens de bonne et saine moralité. Outre qu'elle est un
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facteur essentiel de notre tradition nationale (le grec aussi d ailleurs) et que rompre avec elle serait s exposerà une solution de continuité entre l'ancienne France et la nouvelle, et je suis de ceu\ f[ui ne s'en consoleraient pas, oulre cela, quelle lilléralure raisonnable! Ellehrille dans son ensemble pai- un lerme bon sens qui s'impose à tous ceux qui la lisent, et dont on voudrait parfois (en poésie) qu'il fût moins dominant. Elle donne à la jeunesse la précision delesprit, la justesse du raisonnemenl, la mesure et la sobriété dans les opinions, la rectitude de la volonté, elle les tonifie et les virilise. Et par contre elle ne risque pas d enfiévier leur seiisibililé ni d'exalter à l excès leur imagination.
Et puis elle esl humaine. L iiidnidualisme, le subjeclivisme, toutes ces diableries dont la santé morale de notre pays souffre actuellement ne sont pas dans ses tendances. Horace lui-inènie, ce lyrique, ne montre guère de lui que ce t[ui lui était commun avec le reste de l'humanité.
Et ce n'est pas seulement ce qui est humain qu elle cultive, mais ce qui est viril. Elle n'est pas une littérature de frivoles ou de dilettantes, elle remplissait dans l'esprit des Latins une fonction sociale, un office public. Lucrèce etVirgile eux-mêmes avaient subordonné à autre chose qu'à l'art leur inspiration. Quand les Latins ont voulu, au moment de la décadence, faire de la littérature une distraction élégante de désoeuvrés, ils ont échoué. Jjoiii d induire nos jeunes gens à la sophistique ou au dilettantisme, elle est pour eux une école de sérieux et de gravité.
De la littéi'ature fiançaise. je ne pai'lerai guère. Tous nos auteurs sont des moralistes, non seulement les professioimels comme Montaigne. Pascal. La Bruyère, mais les fabulistes comme La Fontaine, les épistoliers comme M""' de Sévigné. On tirera des leçons morales même tlu théâtre. Corneille excelle à montrer ce (pie
CLASSKS DE LETTRES I2f)
riiomme peut, s'il vciil: Uacinc, ce cpi'il en coiile d'oIxL'ir aux passions.
-Vu reste, notre ancien collègue de rhétorique du lycée Louis-le-Grand, M. Bompard, a consacré à celte démonstration son très beau discours du Concours général de Tannée passée. lima paru seulement qu on pouvait y relever une lacune. Notre collègue a dit supérieurement en quoi la littérature française était une merveilleuse école pour la raison, il n'a pas dit un mot de la sensibilité, (la été voulu évidemment, car personne ne peut se faire illusion sur l'importance dans l'homme et surtout dans l'enfant de sa partie sensible. N"est-il pas \ rai qu il y a chez nous en naissant, à côté de notre jugement, un dépôt d'instincts et de sentiments, un tempérament à la fois physique et moral, dont bien léger serait l'éducateur qui n'en tirerait point parti ? Inslincts à survcdler, je ne dis pas non, mais si utiles (|ue parfois, dans les heures de crise, ils vont au bien d un élan plus rapide et plus sûr que la raison. Instincts si fondamentaux à riioninie que l'homme bien souvent ne se sert de la raison que pour faire la théorie de sa sensibilité, et pour habiller d'un appareil intellectuel son pro|)re tempérament. Instincts d'ailleurs pas si aveugles ([uc cela, car chez des hommes d'une race et d'une civilisation aussi vieilles que les nôtres, ils représentent un ])assé d expériences ataviques dont notre raison individuelle aurait tort de faire fi. Eh bien, n'est-il pas vrai que la littérature française peut servir à cette sensibilité des exaltants sans nombre ? Où trouver des modèles d'héroïsme et de grandeur d'ame comparables à
ipr
ceux de notre Corneille .' des méditations sur l'homme, des élévations sur l'infini plus émouvantes (jue dans Bossuet et Pascal :Œt les modernes ne le cèdent pas aux classiques, avec ces miances de mélancolie que de plus les progrès de la philosophie et des sciences leur on! mêlées...
L KDUCATION MORALE.