‹ L'éducation morale dans l'université (enseignement secondaire): conférences et discussions présidéesChapitre 33 sur 101 · CI.ASSEP D HISTOIRE l8l · texte numérisé non relu

CI.ASSEP D HISTOIRE l8l

tuez les élèves à réciter les considéralions où le maîli-e s est coinjilii. plutùl (jUii aeqiiérir la connaissance des faits, et vous supprimez im des bénéfices moraux de l'étude de 1 histoire.

L histoire, avons-nous dit, n'a pas pour objet essentiel de former riionnéte homme: mais elle y contribue. Comment ? En inspirant, à l'aide des exemples semés sur son chemin, le goût de la vertu cl l'honeur du mal. Toutes les inslructions ministérielles quej'ai consultées sont d'accord là-dessus. CicUe de i85'i s'exprime ainsi : a Les lettres, l'histoire, la philosophie donneront continuellement sujet de montrer aux élèves le mal et le vice méprisables et haïssables, toutes les vertus dignes d estime eld'amour. » Celle deiSÔg : a Ln des principaux avantages de l'enseignement de l histoire doit être de former l'esprit de la jeunesse à l'amour du bien, en lui inspirant 1 admiration pour les hommes (pii ont honoré leur pays et l'humanité. » Les insti'uctions de i8()0 nous disent ; a Le professeur d histoire a le droit d'être un moraliste ; il en a le devoir, w Qu'eiilend-on par là ')

Consultons les programmes. Celui de la classe préparatoire est ainsi libellé : a Biographies d'hommes illustres des temps anciens et modernes. » C est la jiensée de llollin : faire servir ce que Ihistoire a de plus l)eau à l'éducation morale des enfants. Eu huitième, en septième, on enseigne l'histoire de France : déjà les faits sont exposés dans leur suite ; c'est un cours d'histoire qui est fait aux enfants; mais la rédaction même du programme manpie bien cpiellc place y doit tenir la morale. Nous lisons les indications suivontes : Sainte Blandine àLyon. — Charlemagne visitant les écoles, — Robert et les pauvres. — Saint Louis rendant la juslice. — Baynrd au [)ont de (jarighano, — Courage civd do Miilhicu Mole, — Chaiité de Saint \ inccnt de Paul, — Le comte de Plélo à Danziy;, etc..

i82 l'éducation morale da>s l'lmversité

A mesure que nous nous élevons dans la série des classes, les préoccupations morales cèdent la place à des préoccupations plus proprement historiques : mais elles ne disparaissent pas de l'enseignement. Le professeur reste un moraliste. Quand il rencontre un homme de bien, il doit s'arrêter devant lui, le montrer avec respect à ses élèves, le proposer à leur admiration, à leur affection. Une s agit pas de prédication morale. Ln ton de sermonnaireest déplacé dans la classe. 11 ennuierait sans profit. G est affaire au professeur de peindre, de manière à la rendre vivante, la noble figure d un saint Louis, d un Bavard, d'un saint ^ incent de Paul, d'un Aauban, d un Hoche, d'un Pasteur. 11 en usera avec les grands hommes comme le professeur de lettres avec les héros de Corneille.

11 fera aimer les hommes de bien et mépriser les malhonnêtes gens. 11 inspirera l'horreur de la lâcheté. du mensonge, de la bassesse, de l'hypocrisie. Lu nom vient sur toutes les lèvres ; il est actuel: Fouché. 11 montrera un Fouché, féroce sous la Convention parce qu'il a peur, empressé à l'adulation sous Napoléon, serviteur de tous les régimes et traître à tous, républicain en 179-^, déclarant que tout ce qu'il faut à un répubhcain c'est du fer, du pain et ([uaranlc écus de rente et mourant, royaliste méprisé, vingt fois millionnaire. S'il ne faisait détester cet homme abominable, il n'aurait pas accompli son devoir.

Nous jugerons donc les hommes ; nous dirons qu'il faut les juger : nous apprendrons à nos élèves à les juger sans complaisance comme sans parli pris, et nous développerons ainsi en eux le sens de 1 équité. C est être équitable que de ne pas apprécier les hommes d'autrefois à la mesure de nos idées ou de nos sentiments modernes : c est être équitajjle que de nous garder des jugements absolus, et de savoir, quand il y a lieu, tempérer par des réseives la sévérité d'une appréciation.

CLASSES D IltSTOIRE I C

Une disposition ordinaire à nos élèves est de croire ciu'un homme est toujoms nécessairement, ou tout à lait bon. ou (ont à fait mauvais. Il est utile de leur nionlrer que même chez les hommes qui ont commis de graves fautes, il peul y avou- des ^îai'tif'^ ii louer. \ oici Talleyrand. ^ ous dites aux élèves : « A Erfiirth, Talleyrand a trahi. Il a révélé à l'avance au tsar Vlexaudre les desseins de l'empereur, si bien que celui-ci trouva devant lui un adversaire averti, prêt à la parade et à la riposte. Par le fait de cette trahison, Napoléon ne relira pas de 1 entrevue les bénéfices qu'il en attendait. Mais à A ienue. en i8i:'|. Talleyrand a servi la France en bon Français: en moins de trois mois, il a su faire de notre pays terrassé par l'invasion l'arbitre de l'Europe. » Ce langage les étonnera : cette diversité de jugements les choquera d'abord, mais les fera rélléc)iir. Peut-être arriverons-nous ainsi à leur donner le goût de léquité, c est-à-dirc en somme à créer en eux I esprit historique, qui est surtout finesse d esprit. Peutêtre prendront-ils et conserveront-ils l'heureuse hal)itude d'apporter dans leurs jugements un sentiment des nuances, que 1 on ne voit pas aujourd hui communément répandu parmi nous.

Ceci nous amène à parler de 1 éducation civique. L histoire forme le citoyen. C'est dans les classes élevées, rhétorique et pliilosophie, quand, racontant les temps rapprochés du noire, elle s'adresse à des jeunes gens (pu soiil à la veille d entrer ilans la vie active, ([iielle s'accpiillera le mieux de cet ofiice. Son yCÀc se définit brièvement : Faire des hommes qui soient (le leur temps et de leur pays.

Il n'est pas question d inlioduire la politique dans les classes : une circulaire ministérielle récente nous le (léfencl. et elle répond Irop bien à ikjs sentiments intimes pour f[ue nous ne lui obéissions pas avec einpressemeiil: mais notre société uiodeine repose sur (juel-

iS'l L l'DUf.ATlO >JOriVI.E DANS L UMVERSITF-;

ques grands principes universellement acceptés fie tous : liberté de conscience, liberté politique, égalité des droits civils et politiques, fraternité, quil est de notre devoir de faire connaître et de faire aimer.

Je le répète, pas plus ici que toutàlheurc nous ne prêcherons, nous ne dogmatiserons, et nous serons toujours les respectueux interprètes delà Aérité. Ce sont les faits eux-mêmes qui parleront et instruiront.

Mieux qu'une leçon théorique ou qu'un développement oratoire la peinture des actes terribles d intolérance, que l'histoire présente en si grand nombre, inspirera le respect de la liberté de conscience. Croiton que le simple récit dune nuit de la Saint-Barthélémy ou de cette longue persécution de vingt ans (|ui aboutit à la révocation de l'Edit de Nantes, ou de la détention d un Pie ^ Il par Napoléon F^ ou de l'oppressive domination d'un Calvm à Genève, ne pénétrera pas nos élèves dune horreur profonde et durable des persécutions religieuses, doù qu'elles viennent, et ne les animera pas d'un amour raisonné et ardent pour la liberté de conscience ?

Au début du cours de philosophie, le professeur rencontre la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Il commencera par en donner lecture à ses élèves, par leur dire que les droits de l'homme soni : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. Il ne lui appartient pas d "expliquer la valeur métaphysique des principes de 1789, mais d'en marquer la signification historique, en plaçanl en lace de rhacim des articles de la déclaralion un des abus de I ancien régime : lettre de cachet, violation de la liborlé individuelle, etc.. Puis, poursuivant l'histoire du Mx*^ siècle, il se demandera si. sous chacun des régimes qui se sont succédé, les droits de l'homme ont été toujours respectés et s ils n'ont pas trop souveni lléclil (levant les nijonctums biiilales de la raison

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dElat. J estime qu'aucune dissertation philosophique ne lera comprendre aux jeunes gens le sens et la valeur de la déclaration aussi hien que cette étude et ce conimenlaire purement historiques.

Il ncseraitpas l)()n (pi'un ciloven n eût pas confiance dans l'humanité; celle confiance, l'histoire la fera naître en constatant que nous valons inoralemcnl nuciix et que nous sommes plus heureux c|ue nos pères. Le progiès, matériel et inoral, est un lait. L'histoire nous montre aussi que ce progrès ne s'est pas produit nécessairement, d une manière mécanique et comme auloinalique. mais (pi'il résulte des clïbrls des générations ([ui nous ont précédés. Et voici pour nos élè\es une leçon d'énergie : ils se rendront compte que nous sommes, dans une mesure très large, maîtres et par conséquent responsahles de nos destinées et de celles de la patrie.

Quant au sentiment de fraternité, de solidarité, comment le développer.'* En montrant derrière les hommes qui hrillent au premier rang la l'oule anonyme qui travaille et ([ui peine. L'histoire la connaît peu, et pourlantc'estde la masse de seselTorts obscurs et patients que pour une grande pari le progrès est fait. Aussi, (juand nous trouvons sur notre route un grand Ferré, un milicien de Malplaquet, un volontaire de i~[)'^. nii Marie Louise de i8i ^i, amenons-le à la pleine luinièie, montrons-le, faisons-le aimer. Que nos élè>es soient convaincus que les biens précieux dont nous jouissons aujourd'hui : une j)alrie grande et glorieuse, une civilisation brillante et douce, c'est à cet humble peuple de France que nous les devons : qu'ils considèrent par conséquent comme un devoir de reconnaissance, comme ui'.e obligation morale et j)alriotique de Ira- \ailler autant cpi ils le pourront à améliorer sa condition sociale.

Enlîn. Ihisloirc fortifie le scnlimcnl patiiotupie.

86 I,' ÉDUCATION -MORALE DANS l'uMYERSITÉ

Dès leurs plus jeunes années, vivant dans la société des Grecs et des Romains, nos élèves sont à l'école du patriotisme. De bonne heure ils s'habituent à considérer le patriotisme C(jmmc la vertu essentielle du citoven. Tout, dans la suite, les conhrniera dans cette opinion. Ils entcndi'ont célébrer la résistance des Espagnols aux armées napoléoniennes, ou le soulèvement des paysans tyroliens. Aucun maître ne manque de Iraitcr avec un soin particulier l'histoire du relèvement de la Prusse après 180G. En effet, que d'enseignements à en tirer ! A oici par exemple un Fichte qui, se croyant déuagé de tout piéjugé patiioti(|uc, dit en i8o4 :

« La patrie d'un Européen civilisé, c est d'une façon (( générale l'Europe ; en particulier c'est l'Etat qui se (( trouve à la tète delà civilisation. Avec ce sens cos- (( mopolite, nous pouvons assister tranquilles aux (( vicissitudes et aux catastrophes de l'histoire ». Et ce même Fichte en 180C demande à servir dans l'armée prussienne comme « aumônier militaire laïque ». En 1807 il écrit le a Patriotisme et son contraire », et peu de temps après, dans la ville même de Berlin, occupée par les troupes hançaises, il lance son fameux appel : « les Discours à la nation allemande ». Iiien ne démontre mieux ce qu'il y a de naturel, de légitime, d'impérieux dans le sentiment patriotique.

Ouand il s'auit d'enseisiTuer notre liiston^e nationale, quel sera le devoir du maître? On nous dit : Il ne convient pas d'exalter le patriotisme. D'accord : si, par (( exaller le patriotisme » on entend : présenter aux enfants une image de l'hisloire arrangée et défigurée. Lu artifice aussi grossier, outre qu'il serait immoralité, serait peu habile. La vérité histori([ue, à un moment ou l'auti-e. prendrait sa revanche, et la foi ]>atriolique risquerait d'être gravement atteinte le jour oii la supercherie serait dévoilée. Mais puisque le patriotisme repose sur le sentiment de la solidarité cpii lie la génération

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