L EDUCATION MOHALL DANS L L .MM:1',S1TI
de sourd et d obscur, qu'il y faut faire péuélrcr le jour, qu'il faut avoir foi dans lefficacité de la lumière et la vertu de la raison. Au principe d'autorité qui crée des croyances du dehors et mécaniquement s'oppose ainsi comme de soi-même le principe de liberté ; et nos élèves apprennent le prix de la méditation désintéressée, sentent que le vrai moyen d'être soi, c'est d'être par soi. — Ai-je à parler de l'iiabilude, de la volonté!' Comment me dispenserais-je d entrer dans un certain nombre de considérations morales dont je dois vous faire grâce, et que chacun d'entre vous connaît mieux que moi i*
Que l'étude des questions de métaphysique qui figurent à nos programmes et aussi l'élude de l'histoire de la philosophie nous soient d'un précieux secours dans cette œuvre de formation intellectuelle, que je regarde comme une œuvre de formation morale au premier chef, c'est ce qui me semble incontestable encore. Il ne s'agit pas, bien entendu, de plonger et de noyer nos élèves dans toutes les subtilités dune métaphysique abstraite et verbale, de les accoutumer à jongler avec des formules d'autant plus maniables et ductiles, transmutables et universellement utilisables, qu'elles sont plus vides de contenu réel; tout en reconnaissant ce qu'il peut y avoir d'heureux dans cette sorte d'ivresse métaphysique qui s'empare aisément des jeunes esprits, j'avoue avoir peu de goût pour cette gymnastique, et j'y vois d'assez graves dangers. Je ne pense pas non plus (pi'il soit opportun d'étudier l'histoire de la philosophie avec une accunuilation trop consciencieuse de détails, en s 'entourant d'un appareil critique trop hérissé, en discutant toutes les interprétations, en commentant toutes les gloses, en proposant des gloses sur tous les commentaires : laissons cela à l'enseignement supérieur, comme y élant à sa place. Mais, par contre, je ne puis m'empêcher de croire ([u'il soit inutile d'ame-
CLASSES ni' l'IIILOSOIMllE 9,OI
ner nos jeunes gens à comprendre que se posent à Icsprit de grandes questions dernières, de leur montrer comment elles se posent, de leur en donner le sens, de leur faire voir qu'elles ont été abordées par divers biais, résolues de nuiltiplos façons par les plus puissants esprits dont slionore l'humaiiité. De grandes leçons morales se dégagent encore de là. On y apprend à ne pas croire qa on ait dans la tète, comme disait Montaigne, a la- règle et la mesure des clioses » ; on y apprend à ne pas traiter de criminels et de fous les gens qui ont l'étrange malheur de ne pas partager toutes nos opinions ; on y a])[)i'end que la vérité n'est le monopole de personne : on y acquiert cette large et saine tolérance intellectuelle faite de probité, de respect de la pensée dautrui comme de la sienne propre, de justice et de sympathie. Qu'on ne craigne jjas au reste que, par ce moyen, on ne sème les germes d'un scepticisme facile et malsain. Quelle plus admirable preuve au contraire pourrait-on donner de la vitalité et de la valeur de la raison, que de la faire voir travaillant sans cesse et se renouvelant sans relâche.^ Et puis enfin le professeur sait conclure pour son propie compte, proposer, sans 1 imposer jamais, la solution qui lui paraît la plus proche de la vérité : et surtout il donne à ceux qui l'écoutent l'exemple dune pensée qui, en toute modestie et en loute sincérité, se met en quête d'une doctrine qui la satisfasse, avec la seule passion du vrai.
III. — Enfin le professeur de philosophie enseigne la morale. (Test un point sur lequel, dans la première de ces conférences, M. Lévy-Briihl a insisté, et qui a donné lieu déjà à un échange d'intéressantes observations. Je n'y reviendrai donc que pour mémoire, et aussi pour préciser queh[ues nuances par où je me séparerais peut-étie un ])eu de M. Lévy-lîrûhl.
Eu ce ([in concerne le cours de morale pralitpie, je
crois Ijien que le professeur ne se sent pas fort embarrassé. Sur la plupart des obligations qui s'iiTqDOsent à riiomme et au citoyen, on se trouve en somme d'accord, quelles que soient au reste les tliéories auxquelles on se rattache. Qu'on donne à la morale un fondement tliéologiquc, ou mélai)liysique, ou scientifique, on corvviendra sans doute que le mensonge, la lâcheté, le vol, l'assassinat sont plutôt à blâmer, la sincérité, le courage, la bonté, l'amour de la justice, plutôt à louer. Il y a là toute une longue série de vertus et de vices communément reconnus comme tels. Mais, dira-t-on, à cause précisément qu'il ne fait qu'érmmércr des devoirs que nul n ignore, le cours de morale pratique n'a guère d'efficacité. Je ne le pense pas. Car il peut être autre chose qu'une froide nomenclature, une ennuyeuse classification, un catalogue plus ou moins officiel et complet ; il y a le ton qui vivifie, la conviction qui réchaulïe, l'allure libre, la causerie, les problèmes qu'on résout en commun, tout ce qui anime la classe et y fait participer les élèves : plus que partout ailleurs les aptitudes socratiques de chacun sont ici de mise et se trouvent vraiment profitables. 11 y a plus. En bien des cas la conscience générale ne saisit les choses qu'en gros, ne se rend pas un compte exact de tout ce qu'impliquent les devoirs les plus incontestés. Que de découvertes — et combien de surprises parfois ! — quand on serre de près les choses, quand on arrive à voir que l'obligation en apparence la plus humble entraîne mille conséquences auxquelles on n'avait pas songé, quand on en vient à s'apercevoir qu'il n'est pas si facile de se mettre en règle avec le devoir. Les sentiments moraux même les plus vifs ont encore besoin d'être éclairés et précisés. Nos jeunes gens ont un sentiment très ardenl, très généreux de la justice; on n'y fait pas appel en vain; mais savent-ils aussi bien ce cjue c'est que la justice, tout le détail de ce qu elle ordomic et de ce qu'elle
CLASSKS DE PHILOSOPHIE
défend? II y a là une mine lnépuisal)le à creuser: les vaines subtilités y sont inutiles, la simplicité la plus entière y est de règle, et le goût très certain des élèves pour les questions de cet ordre nous est un sur garant du profit qu'ils en peuvent tirer.
Autre chose. Parmi les devoirs, il en est que nos jeunes gens, je ne veux pas dire ignorent ou méconnaissent, mais ne |)lacent pas à leur vrai rang, ne jugent pas aussi importants qu'ils le sont en réalité. Je ne veux pas dire de mal de la famille: j'y vois, quand elle est normale et saine la première et la plus solide assise de la moralité future de 1 enfant: il y a en elle quelque chose qui ne se peut remplacer. Toutefois je ne puis m'empèclier d'observer que l'éducation — même excellente — qui s'y donne a presque toujours besoin d'être comjilétée. La famille dé\cl(q)pe certains sentiments, cultive certaines formes de devoii'. mais il est d'autres sentiments, d'autres oi)ligations qu'elle néglige, par sa nature même, plus ou moins. Les devoirs civiques, les devoirs sociaux doivent à l'école être mis dans une plus pleine lumière ; il faut que sur eux le professeur attire plus expressément et |)lus fortement lallenlion. Le fondement de 1 autorité publique, la conslitulion et les lois, les devons et les droits des citoyens et des gou\ernants, l'Etat et la Patrie, voilà bien des points sur lesquels le cours de morale prati(jue est capable de préciser, de rectifier, de compléter les idées que le jeune homme a récoltées de ci de là, dans la famille, dans le journal, n'importe où et n'importe conmienl.
Pour ce cpii est de la morale théorique, le |)rofess('ui" se peut trouver dans un assez cruel embarras. S'en tient-il à telle ou telle conce[)tion métaphysique, il peut craindre que rédifice ne vienne à craquer. ^ eutil proposer une morale scientifi(jue. il ne peut vraiment jKis la déclai'cr constituée.
20A LÉDLCATION MOUALE DANS l'uMVERSITÉ %
Ces scrupules et ces hésitations, je les conçois fort bien, je les partage; mais j'ai néanmoins cette confiance qu'ils sont d'ordre si jiroprement intellectuel et spéculatif qu'ils n ôtent pas à l'enseignement de la morale tliéorique sa valeur. Les grandes doctrines morales que nous avons à faire passer sous les yeux de nos élèves ne sont jamais basses et avilissantes. L utilitarisme d'un St. Mill ou d'un Spencer, l'altruisme social d'un A. Comte, la doctrine du pur devoir dun Kant, ont chacun sa noblesse et sa beauté. Quel que s^oit donc le système auquel vont les préférences du professeur, pourvu — et cela est inévitable — qu'il y mette sa conscience d honnête homme, il y a un bénéfice moral tiès sérieux à attendre de ce fait que le jeune homme qui nous écoute trouve systématisées ses aspirations, transformés en principes de conduite les sentiments qui l'agitaient : cela léclaire et le réconforte.
IV. — S'il y a quelque chose de vrai dans ce que je viens d'indiquer, peut-être en résultera-t-il quelques conséquences touchant les conditions sans lesquelles la classe de philosophie ne saurait avoir l'importance que je voudrais avoir mieux montré qu'elle peut et doit avoir.
Je serais, en premier lieu, désolé que, de ce que j'ai dit touchant l'action directe et personnelle du professeur, on tirât argument en faveur de celte conception qui tendrait à nous transformer en prédicateurs permanents, en anges gardiens laïques attachés à la personne de chacun de nos élèves. 11 ne faut pas que les coins de nos couloirs et de nos cours se transforment en confessionnaux, que nos conversations privées prennent un petit air d'inquisilioii, avec ellraction de consciences. C/cst de la confiance spontanée (pi'il faut tout attendre : il ne faut pas réglementer ce qui dépend jiardessus tout du tempérament, du caractère de chacun.
CLASSES DE PHILOSOPtllE 200
L'effîcacité de ces causeries morales serait singulièrement diminuée au cas où d'un côté comme de l'autre on sentirait qu'il s'agit d'un service commandé.
En second lieu, je souhaiterais pour ma part qu'on lit preuve dune extrême prudence dans la revision des programmes de philosophie qu'on nous fait espérer ou dont on nous menace. Réduire notre cours à la logique et à la morale me paraîtrait tout à fait dangereux, même au cas où Ion enrichirait celte dernière de toute la sociologie. La sociologie qui, dn reste, en heaucoup de ses parties, n'a guère sa place dans l'enseignement secondaire, ne remplacerait pas, à mon sens, et pour les raisons que j ai essayé de faire pressentir, la psychologie, la métaphysique, l'histoire de la philosophie. 11 est sage de ne pas trop prescrire, de peur de trop proscrire. Le professeur de philosophie, plus que tout autre peut-être, et à cause des questions mêmes qu'il traite, et aussi parce qu'il doit avant tout s'attacher à former de lihres esprits, a hesoin de jouir d'nne large indépendance dans les limites des programmes, et d'une complète liherté de doctrine : c'est son premier droit, étant son preiuier de\oir. sa raison d êlr(^ et l'essence même de sa fond ion.
Enfin je suis très fortement convaincu que ce serait nne très lonrde faute, plus qu'iuie faute, (pi(> de déconlonner notre enseignement secondaire en lui arrachant la classe de pliil()SO|)liie en tant (|ue classe spéciale. Elle est, socialement, d luie incomparable importance parce qu'elle peut, ])lns qne toute autre, s'op|)oser à l'envahissement d'un utilitarisme \ulgaire. Il fuit (pie la jeunesse à qui nous nous adressons ait appris (piil y a autre chose (pie les intérêts immédiats, il l'anl qu'elle .sache qu'au delà des faits il ^ a des idées, il faut cpi elle connaisse la valeur des médilations désintéressées, qu'elle puisse a((|uéiir un peu le sens et le goût de l'idéal. Dans une (h'inocratie qui a besoin
fioG
avant tout de citoyens libres ne sacrifions pas si légèrement la philosophie, s'il est vrai, comme le proclamait Aristotc, qu'entre toutes les sciences elle est libre.
M. LE PRÉSIDENT Croiset proposc dc mettre en discussion les conclusions de M. Malapert, en commençant par celle qui sans doute provoquera le moins de discussions, le maintien dc la classe dc philosophie.
M. Belot félicite M. Malapert dc la précision et de la force avec lesquelles il a exposé la nécessité du maintien intégral de la classe de jihilosophie. Pour sa part, il a bon espoir que cette classe sera maintenue. On peut songer à détruire ce qui est déjà à moitié mort : mais ce n'est pas le cas pour la classe de philosophie. Dans l'enquête organisée il y a quelques années par une revue sur cette question, tous, adversaires ou partisans de la classe de philosophie, se trouvaient d accord pour reconnaître sa vitalité.
M. le pRÉsn)ENT est de l'avis de M. Belot. La classe de philosophie est bien vivante ; et. pour qu'elle remplisse tout son rôle, il suffit que les professeurs soient de plus en plus pénétrés, sans aucujie pédanterie, de la grandeur morale de leur lâche et de la responsabilité morale qu'ils ont dans leur enseignement.
Tout le monde sera d'accord également sur la liberté nécessaire des professeurs de philosophie.
Une question plus délicate est la ([uestion de la revision des programmes. 11 ne faut, a dit M. Malapert. ni trop prescrire ni trop proscrire : et. en particulier, il