UTILITÉ DES CONFÉRENCES EN DEIIOUS DES CLASSES
reconnues; d'autre pari à des règles, générales sans doute, mais dont la généralité nempèclic pas le caractère réellement pratique et ne fait guère que traduire un assentiment à peu près unanime, fondé sur une expérience sociale très étendue.
Examinons ces trois conceptions. Nous n aurons pas, je pense, à nous arrêter longuement aux deux premières.
i" Tout d abord, il ne me paraît guère possible d'instituer d une manière systématique et avec quelque régularité des sortes de sermons laïques. A ce point de vue, je serais volontiers de 1 avis de ceux qui préfèrent la morale diffuse à la morale expresse. Lue prédication indiscrète peut faire même quelquefois plus de tort que de bien au progrès moral. Celui qui annonce d'avance qu'il va moralisrer ses auditeurs est un peu comme celui qui les avertit qu il va les faire rire : il risque de manquer son effet. Ce n'est point que la parole soit sans efTicacité sur le sentiment et qu elle ne puisse souvent galvaniser des bonnes A olontés endormies, susciter des résolutions paresseuses, provoquer des élans généreux en des consciences honnêtes, mais sans initiative et sans ardeur. Mais outre que l'éloquence vraie qui peut obtenir de tels résultats est chose tout à fait exceptionnelle, c est. je crois, un fait d'expérience quelle réussit d'autant mieux (juelle ne s emploie pas de pro- |)Os déhbéié. Quelques uidicalions très sobres et sans prétention, quelques mots prononcés avec 1 accent de la conviction intime, avec la clialeur d ime inspiration spontanée, lorsque 1 occasion eu est naturellement offeite par le cours des études ordinaires, mordent profondément, nous le savons tous, sur une classe où le |)rofesseur a quehpie autorité personnelle, et peuvent [)roduire plus d'ellet cpi une longue boniébe arliiicicllement préparée et écoulée par convenance. Je comprends donc fort bien (pie, si, dans rinstitiition d'un enseignement moral exprès, on n'entrevoit que de
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semblables homélies, elle excite plus de défiance que de sympathie, et qu on préfère s'en tenir à cette forme d'enseignement moral que chacun de mes collègues s'est efforcé de définir ici et qui se répand flans les leçons les plus diverses. Ces excitations de la conscience firent leur force en grande partie de ce qu'elles ont d improvisé et d inattendu, et aussi de ce qu'elles s'associent ainsi immédiatement à la vie elle-même et au cours naturel de la réflexion et des occupations scolaires.
D ailleurs, la moralité vraie doit être en grande partie inconsciente et s'acquérir comme une habitude destinée à devenir une seconde nature. Il est dès lors logique de ne pas commencer par la détacher de la vie elle-même.
Sans écarter absolument un procédé que des circonstances exceptionnelles pourraient justifier à titre accidentel, je ne crois donc pas nécessaire de nous arrêter plus longuement.
'2° Si nous passons au genre que j ai appelé spéculatif, nous rencontrons alors la seconde catégorie d adversaires. Si, pense-t-on. l'on renonce au genre de conférences que je viens d examiner, et qui auraient un caractère exclusivement pratique, il ne reste qu'une autre alteinative, c'est de les concevoir comme théoriques et spéculatives. Mais alors, à quoi bon? Tout ce qui peut être utilement fait à cet égard se fait dans la classe de philosophie. En dehors de cette classe, y a-l-il aucun intérêt à dévelojiper un tel enseignement!' Il ne semble présenter d'intérêt que pour le tléveloppement de la réilcxion. mais on ne voit guère comment il pourrait, du inoins directement, servir aux fins de l'éducation morale proprement dite. Sur ce point encore, je serais pleinement d'accord avec les advei'saires de r institution (pie nous examinons. J'irais même 1res loin dans ce sens, fj'inccrtitude mêin(^ et le conflit des sysièmes philosophiques qui prétendent formuler
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les principes derniers- de la morale iiest-elle pas plus propre à troubler la conscience qu'à la fortifier? Il faut donc d'abord accorder qu'en fait l'iionnètetc réelle, la délicatesse ouïe courage moral ne doivent pas grand'cbose à la spéculation sur le bien, la perfection, la spiritualité, le devoir pur, l'optimisme, le pessimisme. 1 immortalité. Dieu : mais j irai jusqu à dire qu'il serail prescpie fàclieux que cette moralité réelle et vivante, que nous clierclions à faire naître ou à développer, dût trop à de tels principes. Non seulement la conscience morale doit leur préexister, mais il est pratiquement souhaitable qu'elle en reste indépendante même après qu'ils auraient été examinés, et même après que 1 on aurait pu faire entre ces principes (ce qu'on ne voit guère se produire) un choix bien arrêté et fortement moti\é. Ces prétendus fondements de la morale ne sont que les fondements d'une construction Inlelleeluelle faite après coup, mais non pas du tout ceux de la moralité réelle. En fait, celle-ci s'est formée indépendemment d'eux. A un point de vue purement abstrait ils peuvent nous servira la comprendre, mais ils ne peuvent guère nous servir à la créer ou à la maintenir, et. s'ils le pouvaienl. il faudrait à mon sens éviter avec soin de leur demander un tel ser>ice. C est en ce sens, qui n est pas tout à fait celui de Pascal, que je dirais avec lui : la vraie morale se moque de la morale. Si j'avais une critique à faiic à l'éducation morale telle qu'elle se présente en fait, à peu près généralement, ce serait précisément d'accorder beaucoup d inq)ortance à ces principes. S'il y a souvent chez les individus, si l'on croit constater anjoni'd bni dans l'ensemble de la société une crise inoiale, la faute n'en est-elle pas en bonne partie à cette forme de l'éducation morale qui solidarise la moralité, nécessité fondamentale cl constante de toute vicsociale, avec des dogmes toujours incertains, toujours incapables de commander un assentiment universel, toujours
caducs par leur essence même ? Lorsqu'on sest efforcé de créer dès l'enfance celle conviclion qu'il n'y aurait plus ni bien ni mal, ni honneur ni honte, ni devoir ni responsabilité à moins de croire qu'un Dieu vengeur nous surveille ou que nous engageons le sort de noire vie éternelle, il est bien difficile que la conscience qui a pris de telles habitudes ne se trouve pas désemparée le jour où les croyances auxquelles elle avail demandé son soutien viennent à lui faire défaut, sans qu'aucun effort réussisse à les restaurer, sans qu'une vraie sincérité permette même de tenter une sorte de coup d'état inférieur pour proscrire le doute. Je n'oserais pas affirmer que l'Université, dans son enseignement philosophique a toujours évité cette malencontreuse méthode.
Ce n'est pas moi qui proposerais de la reprendre. Ça été un progrès pour la pensée scientifique de s'affranchir de la domination directe de la métaphysique, et, quelque service qu'elle ait pu rendre dans le passé, de ne plus admettre son intervention effective dans la science. Peut-être en doit-il être de même de la morale. Elle comporte assurément, comme la science elle- même, une application de la recherche métaphysique; mais pas plus qu'elle elle n'en doit dépendre. S il est une conviction qu'il soit désirable de voir se répandre et se fortifier, c'est que le contenu de nos devoirs, ou même la vivacité du sentiment moral ne reposent pas plus sur une doctrine métaphysique, que le théorème de Pylhagorc ne repose sur une théorie leibnitzienne ou kantienne de l'espace.
Si cette conviction est à souhaiter pour le bien de l'éducation morale en général, à plus forte raison ne peut-on guère, quand il s'agit de celle que peut donner l'Université, se placer dans une autre hypothèse. Comprise en ce sens, notre neutralité, qu'on peut d ailleurs entendre de bien des façons moins acceptables, me paraît la chose du monde la plus naturelle. Loin