‹ L'éducation morale dans l'université (enseignement secondaire): conférences et discussions présidéesChapitre 43 sur 101 · LLILITÉ DES CONFKUENCES EN DEHORS DES CLASSES · texte numérisé non relu

LLILITÉ DES CONFKUENCES EN DEHORS DES CLASSES

la matière, elle est de rialure positive. Oji ne se Tache guère contre l'opinion adverse que quand on se sent hors d'état de prouver la sienne. Les coups commencent au moment où les raisons maïupienl. Tachons donc de donner à renseignement moral un caractère aussi voisin ijuc possihle de celui que je viens de trouver dans renseignement économique, et nous pouvons espérer pour celui-là le même sort et la même liherté que pour celui-ci.

y\u fond, ceux ([ui redoutent qu'en nous mêlant de renseignement moral nous ne suscitions une orthodoxie sont dans le même état d'esprit, sous bien des rapports, (pie ceux qui par avance en proclament ou en acceptent une: en efTet, les uns et les autres croient que la morale se fonde sur une doxie quelconque. C'est cette conception qu'il faudrait avant tout écarter.

3" 11 me reste donc à montrer ce que peut être un enseignement moral distinct, en dehojs des deux hypothèses que nous venons de discuter, et quelles raisons pourraient en jusllfier l'organisation.

Il aurait, ai-je dit au déhut. ce caractère que j'ai appelé pratique et positif. En le déclarant prali(pic, j'écarte l'idée qu'il ait pour ohjet une |)liilosopliie morale, mais en le déclarant positif, j'écarte en outie l'idée qu'il consiste en smiples encouragements à la vertu, en simples excitations plus ou moins arlilicielles de la conscience. Encore une fois je ne méprise mdiement dételles excitalions. et si. comme on me I accorde aisémenl. eiit's IronvenI place dans lonlcs les parlics de l'édncalion. à plus forte raison elles |)(>nriaient conslilner en tpielcpic soite le ton, Vdcccnl d'un enseignement moral spécial, connue cela peut déjà avoir lieu dans renseignement de la morale (mi pinlosopliie. en élémenlaires. en (pialrième moderne. Mais cela ne saurait constiluer un oljjcl d'enseignement.

Ce qui au cc^itrane en c(jnslilue un. c est ce qu on

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appelle le contenu, la uialièrc mèuic de la moralilé, c'est-à-dire les objets, les conditions pratiques et sociales de notre activité. Je me ferai mieux comprendre si je commence par faire sentir deux caractères qui, avec le dogmatisme ou le caractère doctrinal que je signalais tout à Flieure, me paraissent deux défauts bien marqués de l'éducation morale la plus communément répandue.

Le premier, c'est ce que j'appellerai notre Jormal'isme moral. J'entends par là (car le mot a reçu d'autx'es acceptions) Ibabitude de condenser la moralité en formules simples et peu nombreuses, et à nous figurer que ces formules expriment d'une manière absolue et complète tout notre devoir. Ne pas mentir, ne pas voler, ne pas tuer, etc., voilà le devoir. Cela est si simple, si clair qu'il semble inutile de rien clierclier au delà. En une dizaine de commandements de ce genre, et l'on pourrait sans doute en réduire encore le nombre, on fait tenir toute la moralité.

Je ne conteste pas qu'il soit légitime, inévitable, et même utile de ramener à quelques types essentiels les formes de l'action vertueuse ou vicieuse : mais je suis frappé de la déformation qui en résulte pour la conscience babituée à penser le devoir uniquement à travers ces formules. Elle croira le devoir satisfait dès que la lettre de la formule ne sera pas violée. On se croira à l'abri de tout reproclie tant qu'on n'aura pas expressément affirmé le contraire de ce qu'on a pensé, enfoncé un poignard dans le co^ur de son semblable, ou matériellement soustrait ce qui appartenait strictement à autrui. Le devoir dc\ient abiupt et sans nuances; dès lors il se réduit à ses applications les plus grossières. La conscience devient myope : il lui faut des devoirs énormes pour qu'elle les aperçoive. Le devoir, au lieu de pénétrer la vie entière, n'y apparaît que de loin en loin, en des occasions plus ou moins exceptionnelles.

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La conscience est déloiirnée de rétléchir sur les applications indirectes et atténuées, mais par cela même beaucoup plus fréquentes et en quelque sorte constantes de ses obligations, et il y a là quelque chose d'aussi li\cheux pour la spontanéité morale, pour la moralité tout intérieure que certains considèrent comme lessentiel. que pour la justesse, la rectitude vraie de la conduite extérieure dont pour ma part je trouve qu on lient trop peu de compte. Ainsi la moralité, en adoptant ces formes tranchantes et absolues, perd à ces deux points de vue beaucoup plus qu'elle ne gagne. Le sentiment de la relativité que tant de moralistes écartent avec horreur lui est beaucoup plus favorable. Il ferait conqirendre par exemple que le devoir de ne pas mentii' exige avant tout lexamen réfléchi de ce qu'on affirme : qu'il y a toutes sortes de manières, en dehors du cambriolage, de faire passer dans sa bourse l'argent des autres, et que beaucoup de ces manièreslà sont couramment usitées par des gens que l'on déclare parfaitement honnêtes et qui même se croient 1res sincèrement tels parce qu'ils ne perçoivent l'injustice ([ue lorsqu'elle commence à devenir crime, fl y a, somme toute, deux manières d'être « sans scrupules » ; il y a les gens qui n'en ont plus, et ceux qui n'en ont pas encore : el bien que ces derniers soient évidemment plus estimables que les premiers, ils ne sont cependant ])as de bons agents de justice sociale.

Et cela m'amène au second défaut que j'atlril)uais à notre éducation morale, el qui est un excès de snhjcclirisme. Il serait trop subtil d'examiner ici le lien de ce travers avec le précédent, mais il n'est pas moins réel. Il semble à tro[) de gens que la bonne volonté, I Milenlion pure soil loute la nmralité. L'essence de la moralité leur paraît être le mérite. Il semble que le but soit de pouvoir s'estimer soi-même, et il y a bien du pharisaïsme dans celle [)réoccupation de noire être

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moral loul inléiieur. Nous no nous demandons pas do quoUo œuvre nous devons être les agents éclairés et actifs, nous nous demandons si Tamo que nous trouvons en nous, ou celle que nous travaillons à nous donner est elle-même une belle œuvre : et un vague dilettantisme moral, une sorte d'esthélisme quelquefois bien conventionnel et on quelque sorte déclamatoire (car on peut dire qu'il y a des manières d'agir déclamatoires aussi bien que des manières de parler), est souvent le terme de ce subjoctivisme chez les esprits cultivés. Nombre de moralistes, qui n'ont fait tout d'abord que réduire on formules l'état moral de la société ambiante, ont contribué, en érigeant en principes ce qui n'était tout d'abord qu'un accident ou une déviation, à développer ces dispositions d'esprit. Ce sont ces dispositions qui expliquent comment l'idée dune conférence do morale n éveille chez beaucoup, comme je lai indiqué, (juo l'idée d'un discours édifiant, d'un prêche laïque poui" le salut de notre ame. Je le dirai très franchement : ces tendances me paraissent fâcheuses. (40 n'est pas do vague spiritualité que nous avons besoin, mais d'activé et précise sociabilité. Le sentiment du devoir 110 peut se développer à vide, et c'est une tâche vainc que d'essayer de le cultiver autrement qu en lui fournissant des objets capables de le susciter. Notre activité est à cet égard exactement comme notre pensée : les facultés de notre esprit ne prennent conscience d'elles-mêmes et n'acquièrent vigueur et sûreté que si on leur fournil un objet auquel elles puissent s'appliquer : notre activité veut aussi qu'on lui donne une u'uvre à accomplir, une œuvre extérieure à elle, et pour laquelle elle puisse s'oublier elle-même, comme 1 esprit s'oublie quand il pense, comme il s'oublie surtout quand il crée. Le désintéressement ne peut consister à rcMitrei' en soi-même, mais à on sortir pour s'intéresser à (quelque cliose. C est donc à mon sens

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uiio oireiir non sculemenl morale, mais psychologique, (le demander à un homme laclivilé morale, el en même lomps de tourner toute sa pensée vers sa propre perfection ou vers sa propre honne volonté, c est-à-dire vers lui-même.

Si Ion admet ces principes, on voit cpiel lôle précis peuvent jouer des conférences de morale. V proprement parler, elles doivent viser à faire discerner les devoirs dont, faute dune connaissance suflisante de la réalité au milieu de laquelle ils sont appelés à s'exercer, on pourrait méconnaître l'existence ou la nature exacte: sur lesquels, faute de savoir les conditions sociales cjui s'imposent à nous, la conscience resterait muette et aveugle ou même sujette à des illusions. Elles auront pour but, moins d'exhorter que d'éclairer. On supposera par exemple que les jeunes gens sont capables de sentiments de charité : mais on leur fera connaître, mieux qu'ils ne les connaissent, les nombreuses formes de la misère, dont les hommes mêmes des classes les plus favorisées n'ont pas toujours le soupçon ; on leur fera connaître aussi les formes très diverses et de valeur très inégale de l'activité charitable, les difficullc's cpi elle rencontre, les dangers d ime charité mal exercée. Et je crois que, du même coup, ils sortiront de là plus charitables qu ils n étaient entrés, parce qu'ils auront vu plus nettement les maux à soulager, el aussi les moyens plus ou moins eihcaces de le faire, l^t leur conscience elle-même, considérée intérieurement, auia fait un progrès parce qu ils verront dans la charité non pas une simple dis|)osition |)lus ou moins lonable de l ame, à laquelle on pourrait donner à bon compte satisfaction par des manifestations plus ou moins bien dirigées de désintéressement, une vertn personnelle enfin (pi'il s'agirait de se donner, mais une (l'uvrcà la fois très ui'ufente el tiès élevée. Irèsdii^ne d elï'orts. et aussi une œuvre très délicate, lui art vrai-

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ment difficile, qui exige de l'initiative et de la réllexion personnelle pour être pratiqué avec justesse et sûreté.

Et ainsi ce sera ce qui la rend pratiquement efficace, et socialement liienfaisante, qui la rendra vraiment intéressante à pratiquer jjour le sujet moral : car on voit que tous les philanthropes se sont passionnés pour leur œuvre, au fur et à mesure quils ont pris contact avec les difficultés pratiques, qu'ils ont mieux compris 1 insuffisance des sentiments même les plus généreux. Et ils nous autoriseraient à retourner le mot de Saint- Paul. Pour eux, ce serait certainement cette sentimentalité s'excitant à vide, et n agissant en quelque sorte que pour se soulager elle-même, qui serait l'airain sonore et la cymbale retentissante.

De même pour la justice : nous croyons que nos auditeurs veulent tous la justice, mais ce qui leur manque c est de savoir ce qu elle peut requérir dans la pratique, c est de reconnaître les différentes formes souvent très peu apparentes de 1 injustice, par exemple dans telle ou telle partie de notre régime économique : et je crois que leur volonté de justice sera par là également rendue plus consciente d elle-même et plus ardente, aussi bien que plus complète et plus sûre.

Considérez encore, à titre d exemple plus spécial, ce sujet si délicat et que Ion ose à peine aborder auprès des jeunes gens dont 1 âge pourtant le permettrait, j'allais dire l'exigerait, cette question de la moralité sexuelle dont limportance cependant n'échappe pas, puisque bien souvent les mots généraux de mœurs et de moralité sont appliqués uniquement dans ce sens paiticulier. Croyez-vous qu il n y ait pas une part énorme d'ignorance et d'inconscience de la part des jeunes gens dans la manière dont, souvent avec une très grande honjiêteté foncière, ils traitent comme une chose à peu près indilTérenle une débauche tant soit peu discrète;^ Il me semble que, voyant uniquement le présent, et d'une

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manière encore bien incomplète, ils ne se représentent pas assez labîmc de misère et de déchéance auquel ils destinent les pauvres créatures qui servent à leurs plaisirs, ni la responsabilité personnelle qui leur incombe dans une infamie sociale qu'individuellement ils n'ont certes pas créée, mais dont ils prétendent profiter, et qu'ils contribuent à perpétuer. Ici encore ce n'est pas. ce me semble, de sermons sur la chasteté qu'on pourra espérer une action réelle, mais dune connaissance plus attentive des réalités sociales, appuyée des indications que peuvent aussi fournir l'hygiène et la psychologie.

Ainsi, c'est surtout du de/iors cm dedans cl de Fœuvre à l'agerd qu'on procédera, beaucoup plutôt qu'en sens inverse.

Je vois d'ailleurs à cela un autre avantage, c'est de nous dispenser de toute pression sur les consciences, de nous éviter aussi complètement qu'on peut l'espérer tout dogmatisme, (lar. dans cette voie, nous avons des problèmes à poser beaucoup plutôt qu à résoudre, à éclairer les consciences plutôt qu à les pétrir à notre fantaisie. Ce seront les consciences elles-mêmes qui les résoudront spontanément, et je suis bien convaincu, que. là comme dans la connaissance même, l unaninnté sera d autant mieux assurée et se produira d elle-même, d'autant plus complète ([ue la réalité sera plus exactement connue.

Le chanq) (pii s ouvre à l application d une lelle méthode est du reste immense. Les quelques indications que i ai données sufhraicnt déjà, sans doute, à vous en con\aincre. Je puis y ajouter encore quelques exemples. Il y a, d une manière générale, lanalyse pratique de tous les devoirs que nous imposent les droits mêmes que la société nous garantit, droits civils ou droits politiques. 11 y a plus parliculièrcmcnt tous ceux qui résultent de la richesse. Comte voulait que la propriété fût considérée comme une fonction sociale : c'est ce

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que l ou perd conslammcnt de vue auj(juid liui, et l'asagedc la richesse, qui ne comporte plus aucune restriction extérieure, n'est même plus subordonné à aucune jègle morale. Plus spécialement ici se place la question du luxe, que j ai essayé d'esquisser ailleurs à ce pomt de vue. D'autre pari, il v a la série si intéressante des devoirs professionnels, qui comporteiil des observations si précises et si variées, pratiquement si nécessaires. Il \ a les questions d'hygiène individuelle et d'hygiène sociale, qui rentrent à tant d'égards dans le domaine de la morale, et qui comportent une analyse vraiment scienlifique. Enfin il y a une œuvre plus générale et plus haute, bien urgente à accomplir, qui est celle de la rectification des préjugés de classe tout faits de routine et d'ignorance ; idoles du forum ou idoles de la caverne sociale oi'i 1 on esl confiné, et dont les jeunes gens sont, à un degré difficile à imaginer, les très naïves victimes ; idoles qu'une connaissance plus objective et j)lus précise des choses sociales peut seule, mais peut assez aisément faire évanouir.

On voit assez maintenant en cpioi [)eul consister Iceuvre à accomplir. On voit aussi ce qu on peut répondre à ceux qui nieul la possibilité d'un enseignement vraiment positif, et, pour tout dire, scientifique, de la morale. Certes, en tant que la morale propose des fins, elle n'est pas science, mais elle ne le sera jamais non plus. Ce n'est pas la connaissance qui peut poser des fins, c'est le désir cl la \()loulé: à cet égard, tous les arts sont dans le même cas, cl ce n'est pas la physique et la mécanique (|ui prescrivenl la conslruclion d'un chemin de fer. ni la botanique et la chimie qui prescrivenl la culture du blé. Mais les fins générales (pie peut se proposer l'humanité s'imposeront, je crois, d'elles-mêmes en 1res grande partie comme une conséquence normale de la nature humanie et des conditions oi'i elle est appelée à se dévelojjper. Elles n ont.

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inalLrrc les tendances souvent assez divergentes des grands initiateurs, jamais beaucoup varié dans la réalité, et linvention morale de ces initiateurs s est surtout appliquée à la découverte, à la création de motifs nouveaux, de ressorts moraux mal connus ou mal utilisés avant eux. Cela est évidemment la part de l'inspiration et non de la science. Mais ce qui s\'/i.sei(jii(', c'csl le l'dpitovl (les iiioyeiïs aux fins, c est Icnsemhle des conditions dans lestpiellcs l'action peut se mouvoir : et à cet égard la morale est une science, ou du moins compoite une l'orme scientifique comme tout autre art. On enseigne couramment que la morale dillère précisément des autres sciences pratiques en ce que celles-ci sont des sciences de moyens, tandis que la morale aurait à établir, à démontrer des fins. Cela me paraît inadmisible. Ld tnorale aussi esl (me science de moyens. Et il est vain d'objecter que cette science n'est pas faite. -V ce point de vue aucune science n'est faite, c'est-àdire qu'aucune science n'est achevée. La morale l'est moins qu'aucune autre, d'abord parce l'idée de la traiter ainsi est une idée récente, et qui rencontre' encore des adversaires de parti pris : ensuite parce (]u en elTet la moralité pratique se transforme incessamment, que des devoirs nouveaux naissent sans cesse avec des connaissances nouvelles et des conditions de vie sociale nouvelles. Mais une morale scientifique, ce n'est pas une morale figée dans des résultats démontrés ci ac(jiiis une fois pour toutes ; aucun art d'ailleurs ne serait dans ce cas ; elle est scientiri([ue à la seule condition de s appuyer sur des connaissances positncs. elle [xmiI ètie scientifique par l'esprit et la niélhode, au même litre que peut 1 être n importe (pielle prati([ue. Or. si c'est là comme je le pense le seul sens possible de lexpression o morale scientilifjiic », on ne voit pas oii serait limpossibilité rlune telle morale.

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