LES ÉLOGES
bien d'autrui ; ce sera augmenter la bonne opinion qu'il doit avoir de lui-même, et fortifier en lui le sentiment du devoir par la conscience de son mérite, que de lui dire : « Mon ami, je n'attendais pas cela de toi », quand il a agi contrairement à ces bonnes habitudes! On peut lui parler de la même manière, quand il s'est acquitté avec lenteur des petites tâches ou des actes de complaisance qu'on lui demande, quand il a enfreint la volonté de ses parents en leur absence.
Le principe et l'objet de l'émulation se trouvent dans les grandes personnes. L'enfant apprend d'elles ce qui est bien, il cherche à faire d'après elles ce qui peut lui valoir des éloges. Il cherche à réussir de son mieux les choses qui semblent leur plaire. C'est encore à elles qu'il demande l'appréciation des actes qu'il a vu faire à ses frères ou à ses camarades.
III. L'approbation se traduit par des signes extérieurs, gui deviennent à leur tour objets de désir et mobiles d'action et d'émulation. On les recherche pour soi, on les envie à d'autres ; on souffre d'en être privé, on peut souffrir d'en voir combler autrui. Ces conséquences sociales, ces récompenses de nos actes, qui en deviennent des stimulants et des fins, sont les louanges, les témoignages d'honneur, les marques d'affection, les dons matériels, les concessions de plaisir ou de liberté. Tous ces mobiles, d'iuégale valeur, ont leur utile influence, quand l'éducateur sait les manier avec justice, à-propos et mesure.
L'approbation pure et simple, traduite par un mot, un signe de tête, un sourire, est une récompense en général très suffisante. Elle est d'autant plus sûre que l'éducateur a plus d'autorité sur son élève
ou ses élèves. Dans les cas importants, quand Tacte approuvé intéresse vivement celui qui en est l'auteur et ceux qui en âont témoins, l'approbation se manifeste par une joie plus vive, par d'expresses louanges.
Le bon éducateur n'est ni prodigue ni avare d'éloges. Il personnifie la conscience de son élève, qui s'estime en raison de l'eslime qu'on paraît faire de lui. Il évite de blesser en aucune façon le sentiment inné, ou du moins très vite accusé, chez l'enfant, de la justice distributive. Il ne loue pas seulement le succès, je l'ai déjà dit, mais aussi l'effort et souvent même la bonne intention. Il se garde bien de proposer tel ou tel en exemple à ses frères ou à ses cama-rades ; mais il loue de façon à imposer l'admiration aux plus jaloux. Il montrera que le succès est moins dû aux qualités naturelles qu'à leur bon et persévérant emploi. Ce n'est pas d'avoir réussi qu'il félicitera les uns, mais d'avoir fait, en une circonstance particulière, ou de s'être habitué à faire ce qu'il fallait ; ce n'est pas d'avoir été malheureux qu'il gourmandera les autres, mais il les plaindra plutôt de n'avoir pas su mettre en œuvre leurs facultés naturelles, d'avoir péché, et surtout péché par défaut de volonté. Il suivra, sur ce point, les sages conseils de Jacotot. Il se gardera bien aussi d'exalter ou de décourager aucun amour-propre, car il aura bien médité ce bon avis de M""® Guizot : « Opposez comparaison à comparaison ; que l'enfant qui se vante de courir mieux que celui-ci,, soit aussitôt averti qu'il saute moins bien que celui-là. Au lieu de ce misérable orgueil qui se contente de regarder en arrière, excitez l'émulation de marcher en avant. » (1)
(l) Ouv. cité. t. II, XIX, p. 202.
LE SUFFRAGE UMVERSEL A l'ÉCOLE 55
Les éloges répartis avec discrétion et équité sont les plus délicates et le^ plus précieuses récompeiises« Eties suffiraleat, à elles seules, même dans Téducation commune. M. Gompayré, qui, mettant les avantages de Témulation au-dessus de ses inconvénienta, et pour les récompenses et les distinctions scolaires, n'en estime pas moins que, dans une classe bien tenue, avec un maître, aimé^et respecté, « les récompenses pourraient se réduire à Téloge. (1) » A plus forte raison pourrait-il en être ainsi dans une famille. Ce que nous disons ici s'applique d'ailleurs à l'éducation du premier âge, puisque nos petits enfants vont à Fécole. Dans les éloges qu'il décerne aux plus méritants, comme dans les blâmes qu'il inflige, le maître s'adresse à la conscience collective de la classe, et il semble qu'il parle au nom de cette dernière. € Il ne fait que diriger le jugement d'une multitude avec laquelle il ne doit jamais se trouver en désaccord ; son opinion particulière doit toujours être exprimée en particulier. L'opinion d'une classe, lorsqu'elle a toute sa valeur, est l'accord du jugement de la tête avec celui des membres, du maître et des élèves (2). »
IV. Est-ce à dire qu'en aucun cas, et surtout s'il s'agit de jeunes enfants, le jugement de ce petit peuple doive s'imposer au maître, ou peser de même poids dans la balance ? L'éloge et le blâme peuventils être exprimés publiquement par les élèves euxmêmes ?
Plus d'un illustre pédagogue a proposé de confier
(1) Cours de pédagogie y p. 438.
(2) Compte-rendu, cité par M. Gompayré, iUd. p. 439.
aux élèves eux-mêmes le soin de la justice rémunératrice et pénale. L'abbé de Saint-Pierre, entre autres, voulait qu'un jury, choisi parmi les pairs du délinquant, en statuant sous la présidence du maître, décidât à l'égard des punitions exceptionnelles. II conférait aussi aux élèves le droit d'attribuer les récompenses honorifiques. Goldsmith pensait aussi que l'enfant ne saurait être mieux jugé que par ses pairs. Madame Mary Codwin voyait dans cette pratique un moyen de graver profondément dans les cœurs les principes de la justice. A son tour, M. Berra, Tillustre pédagogue de Buenos-Aires, préconise un système de juridiction scolaire, appliqué déjà, grâce à lui, dans l'Uruguay, sous le nom de verdict scolaire. II consiste à substituer aux prix distribués aux plus méritants la simple proclamation de leurs noms désignés par le jugement combiné des examinateurs, des maîtres et des élèves. C'est le suffrage universel à l'école.
On peut prévoir quelques objections sérieuses à rétablissement de l'électorat écolier. Est-il utile que l'école ait une sanction publique ? Est-il moral d'encourager la distinction aristocratique du classement, et de surexciter l'ambition du succès relatif ? Est-il possible à de jeunes enfants d'être des juges vraiment éclairés et impartiaux ? Peuvent-ils tenir compte des facteurs variables d'un acte, ou même de la valeur absolue du mérite intellectuel ou moral ? Le jugement d'un enfant peut-il être mis sur le pied d'égalité avec celui d'un adulte ? En tout cas, M. Berra répond : oui, au nom de l'expérience. « Que les enfants soient capables d'agir avec conscience et liberté, c'est bien prouvé par l'accord qui