‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 12 sur 87 · LES RÉCOMPENSES HONORIFIQUES · texte numérisé non relu

LES RÉCOMPENSES HONORIFIQUES

s'est montré entre leurs jugements et ceux des maîtres et des examinateurs ». S'il en était ainsi, il y aurait tout avantage, comme il le dit, à accoutumer l'enfant à manifester publiquement son opinion, à agir avec indépendance, à attribuer un caractère de haute moralité au plus sérieux office du citoyen moderne. Il ne m^en resterait pas moins quelque méfiance à l'endroit des distinctions honorifiques dans l'école : les prix supprimés, je serais désolé de les voir reparaître sous une autre forme.

Le fait attesté par M. Berra a d'ailleurs besoin d'être confirmé par de nouveaux essais. Jusqu'ici, nous n'aurions à citer que des faits qui ne prouvent ni pour ni contre le fonctionnement loyal de Télectorat scolaire. En voici deux, entre autres, qui nous reviennent en mémoire. On avait institué, dans un pensionnat de garçons, un prix de sagesse décerné à la majorité des suffrages : tout alla d'abord fort bien ; mais bientôt la brigue, la séduction, l'intimidation, la vénalité, en un mot, la corruption électorale, s'établirent là comme ailleurs» L'expérience ne Fut pas continuée, et, au point de vue du progrès pédagogique, ce fut assurément regrettable. Nous savons bien que le suffrage universel est susceptible d'éducation.

Le second fait s'est passé dans une excellente pension de demoiselles. Elles avaient à désigner les deux plus sages pour porter à un préfet le produit d'une collecte en faveur des blessés : deux modèles de perfection furent envoyés à ce haut personnage. On découvrit cependant qu'une petite vaniteuse avait essayé d'entamer l'intégrité du suffrage universel : elle avait écrit en cachette à quelques-unes de ses

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compagnes, leur promettant des cadeaux en échange de leurs voix. Les électrices furent iricorreptibles. Rangeons-nous provisoirement à l'opinion de M. Berra, tout en mainienaût nos modestes réserves sur l'influence morale de ce stimulant honorifique.

V. Quant à l'émulation, non pas pour Thonneur, mais pour les distinctions d'honneur, je persiste à croire qu'elle n'est bonne en soi, ni pour les hommes ni pour les enfants. Notre démocratie me semble en abuser un peu : pas de mérite scientifique, artistique, diploihatique, industriel, agricole, qui ne soit objet de concours et de primes. Les distributions de prix ont passé des jésuites à renseignement secondaire, des collèges aux écoles primaires de villes, et les voilà établies dans les écoles de village. J'admettrais encore, pour les grands enfants, des billets de satisfaction^ et aussi des notes de blâme, que le livret scol^e mettrait sous les yeux de la famille. Mais à quoi bon des places d'honneur, des rubans, des médailles et des croix, même pour les enfants moins âgés ?

On peut cependant justifier quelques-unes de ces distinctions en disant qu'elles ne récompensent pas le succès, mais l'effort, le progrès accompli ou cherché. Quoi qu'on fasse, il s'établira bientôt une distinction entre les récompenses décernées à la supériorité et les récompenses accordées au simple mérite « Les enfants, dit M. Gréard, ne se trenapenl pas sur la valeur relative de ces récompenses. La distinction les touche. Ils aiment à voir une élite à leur tête ; ils s'en glorifient. Ont-ils le sentiment que ce qui fait le caractère de cette élite, c'est qu'il n'est interdit à personne d'y prendre place, et que le rang

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de chacun s'élève ou s'abaisse suivant ses mérites ? Toujours est'il que ce sentiment est celui qui doit présider au développement de Paristocratie du monde moderne, aristocratie qui n'appartient en propre à aucune caste, qui se renouvelle ou se crée tous les jours par les services rendus ou le travail^ et qu'un pajs doit avoir à cœur de soutenir, non seulement comme Texpression la plus pure de sa force intérieure, mais comme la garantie de sa durée : une démocratie qui se défierait de l'élite sortie de son sein, ne tarderait pas à succomber sous sa propre faiblesse, faute d'hommes (1), > Ce raisonnement est fort logique, et les conclusions en sont d'un caractère élevé. Mais précisément parce que les élèves sont disposés à reconnaître d'eux-mêmes la supériorité, à la respecter, et à l'aimer, je crois qu'il lui suffit de ses œuvres, et de l'approbation des parents et des maîtres ajoutée à l'approbation ^acite de la classe; sans qu'elle s'affirme et s'étale par des distinctions accessoires, de pur ornement et de gloriole.

VI. Après l'honneur, TafTection est un des mobiles les plus élevés de l'émulation. Une des plus chères récompenses de l'enfant dans sa famille, et de l'élève dans s'a classe, c'est le plaisir que son travail et sa conduite causent à ses éducateurs. Cette sanction a ceci d'inappréciable qu'elle implique l'éloge. Heureux l'enfant qui, en s'appliquant à une tâche difficile, ou en réprimant quelque tendance mauvaise, penserait, avant tout, au sourire, à la caresse amicale, à l'embrassement qui paieront ses efforts heureux ! Le mal

(1) L'esprit de discipline dans VéduccUion, p. 33. Delalain,

édit. 1884.

serait que l'enfant ne fit ses efforts qu'en vue d'une pareille récompense, quelque pure qu'elle soit.

Le mal serait encore plus grand si ces marques affectueuses étaient distribuées sans discernement, par faiblesse, par complaisance, en manière de consolation, et surtout si elles donnaient lieu à des préférences et à des injustices. Ces diverses pratiques rentrent dans les habitudes de gâterie qui ont pour effets la sensiblerie, la fatuité, le caprice chez les uns, et le refoulement de l'affection, le découragement, la jalousie chez les autres.

VII. Je ne conseille pas de proscrire absolument les récompenses matérielles, qui s'adressent aux mobiles inférieurs de la sensibilité, à la gourmandise, au besoin de jeu, d'activité et d'indépendance. Locke a été trop rigoureux en cette matière. « Celui qui donne à un fils des pommes, ou des dragées, ou quelque autre chose du même genre, pour le décidera apprendre sa leçon, ne fait qu'encourager son inclination pour le plaisir et choyer cette dangereuse tendance qu'il devrait par tous les moyens vaincre et étouffer en lui (1) ». Son commentateur, M. Compayré, ne va pas si loin. S'il condamne, en règle générale, les récompenses en argent, il admet les friandises pour les tout petits enfants, qu'on peut conduire par l'appât d'un gâteau (2).

J'admets volontiers qu'on ne récompense pas le travail et la sagesse de l'enfant avec des pièces d'or ou d'argent dont l'enfant ne connaît pas le prix, la valeur et l'usage, qu'on enfouit pour lui dans une tire-

Ci) Loc. cit., 2. I, p. 302.

(2) Ibid. id., Ouvr. cité, p. 458.

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